Les amours de W. Benjamin/11

Éditions Édouard Garand (71p. 32-33).

XI

LA HAINE DE DUNTON


Si notre lecteur le veut bien, nous reviendrons de quelques heures en arrière, c’est-à-dire vers les trois heures de relevée, et nous lui ferons renouveler connaissance avec un personnage de cette histoire qu’il n’a fait encore qu’entrevoir : nous voulons parler de Robert Dunton, l’associé de James Conrad, et nous nous permettrons de pénétrer dans son cabinet de la rue Saint-Jacques.

Dunton, au moment où nous le retrouvons, est en conférence avec un individu à l’allure quelque peu policière, et voici ce qu’il disait de sa voix cassante :

— Vous me dites que vous n’avez pu mettre la main sur ce Kuppmein ? Pourtant je vous ai dit qu’il était important que cet homme soit surveillé étroitement.

— Il nous a glissé entre les doigts comme par magie, répliqua l’interlocuteur de Dunton. Ce jour-là, nous l’avions retracé dans un restaurant de Wall Street. De là, nous le filâmes au McAlpin où il resta deux heures. Avec qui et pour quelle affaire ? Nous n’avons pu le savoir. Toujours est-il qu’au bout de ces deux heures il reparut et gagna l’Hôtel Américain où il logeait. Il pénétra dans l’hôtel, dit quelques mots en passant à un employé de l’administration et gagna l’ascenseur. Nous attendîmes quelques minutes, mon compagnon et moi, puis nous entrâmes à l’hôtel et demandâmes M. Kuppmein. On nous fit conduire à son appartement. Nous frappons, personne ne répond. Nous entrons quand même. L’appartement est désert. Croyant que Kuppmein s’est absenté pour une minute ou deux, nous attendons. Nous ne doutons pas qu’il est demeuré dans l’hôtel. Une demi-heure se passe, pas de Kuppmein ! Une autre demi-heure s’écoule, pas de Kuppmein encore ! Nous descendons aux bureaux de l’administration où nous conférons avec le gérant de l’établissement. Surpris, ce dernier monte précipitamment aux appartements de Kuppmein et revient dix minutes après pour nous dire que l’allemand demeure introuvable. Bref, nous décidons de fouiller tout l’hôtel. Le gérant fait venir quatre détectives pour nous aider. Mais vaines recherches… il n’y a plus de Kuppmein nulle part. Alors, nous décidâmes d’abandonner la partie, quitte à la reprendre plus tard.

— C’est extraordinaire, dit Dunton.

— N’est-ce pas ?

— Très étrange ! murmura Dunton en se mettant à réfléchir profondément.

Au bout de quelques minutes il releva son front blême et dit de sa voix toujours rude :

— Qu’importe ce Kuppmein, bien qu’il eût été très intéressant de connaître à fond ses manœuvres ! Et puis, qui nous dit que nous ne le retrouverons pas au bon moment ! Mais en attendant vous allez vous attacher aux pas de ce William Benjamin, banquier, de Chicago.

— C’est déjà fait.

— Très bien. Mais aussi vous surveillerez mon associé, Conrad, qui je le répète, est en relations suivies avec la bande d’espions allemands que dirige Kuppmein. Et je vous répète aussi que Conrad n’est pas étranger au vol des plans et modèle du Chasse-Torpille de Lebon.

— Ah ! si nous avions au moins quelques indices pour justifier ces soupçons !

— Je sais bien que nous n’avons rien, et c’est pourquoi je vous charge d’en trouver, s’écria avec impatience Dunton. Pour moi personnellement je n’ai besoin d’aucun indice ou d’aucune preuve : mon idée est faite, ou plutôt ma conviction. Mes soupçons se font vérité. Car Conrad me hait et il est prêt à tout pour nuire à mes intérêts. Pour se venger de moi, ou, plus justement, pour satisfaire sa haine, il sacrifierait ses propres intérêts… sa famille même ! Oh ! je connais l’homme… dix longues années vécues côte à côte ! Il est traître à son associé, traître à ses actionnaires, traître à sa race, traître à son pays !… C’est assez vous faire voir qu’il est dangereux, et qu’il est grand temps de le mettre hors d’état de nuire !

— Nous aurons l’œil ouvert sur lui ! dit l’homme de police.

— Ce n’est pas tout, reprit Dunton. Il y a aussi le neveu de Conrad, le colonel, qui mérite un peu de votre attention. J’avoue que c’est un imbécile, ce colonel, mais voilà peut-être où l’imbécillité du neveu pourrait nous aider à démasquer l’oncle.

— Nous ne négligerons pas ce colonel non plus, assura l’agent de police.

— Ensuite, je crois qu’il serait opportun de chercher une piste de ce Lebon ; car je ne serais nullement étonné que Conrad et Lebon se fussent associés pour monter contre moi ce coup du Chasse-Torpille.

— Quant à Lebon, je sais que la police régulière fait des recherches actives.

— Eh bien ! tâchez de prouver que vous valez mieux que la police de l’Hôtel de Ville, et mieux que toutes les polices du monde !

Le détective ébaucha un sourire d’orgueil et dit :

— Soyez assuré que nous ne négligerons rien pour arriver à ce but.

— Très bien. Maintenant avez-vous besoin d’argent ?

— C’est toujours commode sur le sentier de la guerre, répondit l’agent avec un gros rire.

Dunton écrivit un chèque sur son carnet personnel.

Puis l’agent empocha le chèque et prit congé.

Alors Dunton se leva, fourra les mains dans ses poches et se mit à parcourir son cabinet d’un pas rude. Sa figure blême prenait des tons cadavéreux, ses yeux étincelaient, et de ses lèvres blanches se mirent à tomber ces paroles :

— Enfin, je le tiens, j’en ai le pressentiment, la certitude ! Et dire que depuis dix ans je demeure l’associé de cet homme ! Dix ans que Conrad m’impose ses volontés ! Dix années !… Est-ce possible ? Oui, dix années que je subis ses caprices et ses fantaisies ! Si je me lance dans une affaire, il me contrecarre ! Si je refuse de marcher au gré de ses idées illusoires, il me dénigre, m’injurie et se fiche de moi ! Étant son égal, il veut m’asservir ! Pour lui je suis un peu moins que le dernier de nos salariés !

Un sombre rictus plissa ses lèvres livides et il poursuivit :

— Oh ! je hais cet homme comme jamais il ne peut être possible à une intelligence humaine de haïr ! Je le hais depuis le jour où, triple niais que j’ai été, je me suis laissé enivrer par ses belles paroles, éblouir par les millions qu’il a fait miroiter à mes yeux ! Je le hais depuis ce jour néfaste dans ma vie où j’ai accepté de devenir son associé ! Je le hais davantage aujourd’hui parce que, au lieu de millions accumulés, nous n’avons, ou mieux je n’ai entassé que des misères et des déceptions ! Dix ans de travail ingrat, d’asservissement, de haine, d’abominations ! Mes épargnes n’atteignent pas cinquante mille dollars ! Et lui, il vit comme un prince ! Son compte de banque se chiffre dans les cent mille dollars ! Je me suis laissé voler comme un sot ! Et plus fou que le plus insensé des insensés, et en dépit du passé, en dépit de la profonde malhonnêteté de cet homme, en dépit de ma haine pour lui, oui, en dépit de tout cela, je me suis laissé rouler encore comme un enfant dans cette affaire de Chasse-Torpille !

Il se tut brusquement, frappa le parquet de son pied et une sourde imprécation vient mourir sur ses lèvres sèches. Puis il reprit sa marche saccadée, pour continuer ainsi la suite de ses pensées :

— Oh ! mais la coupe est pleine ! L’heure est venue de lui faire rendre compte ! Je ne peux pas… non ce n’est pas possible d’aller ainsi plus loin ! Il faut que l’un de nous deux tombe et disparaisse ! Mais il faut aussi que lui me paye, et cher, ces dix années de misères et d’abjection ! Oh ! Conrad, grinça-t-il en ébauchant un geste de menace, je ne serais pas étonné qu’il y eût du sang sur les empreintes de tes pas ! J’ai presque la certitude qu’il y a des cadavres le long de la roule que tu as parcourue ! Oui, qui sait si, pour faire retomber le vol sur notre ancienne secrétaire, tu n’as pas hésité à la faire disparaître ! Qui sait si tu n’as pas accusé pour t’absoudre ! Mais je le saurai ! Je te démasquerai ! Je te ferai rendre gorge !…

Un long rugissement de rage et de haine étouffa sa voix. Et, épuisé, il se jeta furieusement sur un siège pour s’abîmer plus profondément dans sa haine…