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Imprimerie Adolphe Reiff (p. 56-59).
GEORGE SAND


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NOUS sommes en présence d’un portrait acquis à l’histoire, de celle qui fut si impétueusement aimée et anathèmisée par Musset.

George, ou plutot Indiana, car ce nom convient mieux à la rêveuse physionomie que nous interrogeons, a toujours gardé comme le trait le plus frappant, l’énergie des lignes jusque dans les courbes les plus délicates. Dans l’encadrement de la chevelure courte et bouclée, d’un noir chaud, l’œil bombé s’allume et scintille doucement, doué d’un caractère qui vous enveloppe en ses attirances ; le visage se colore, les contours prennent de l’accentuation ; le nez est long, mince, serré à l’extrémité, et la bouche, qui devint si proéminente, indique la fermeté, la décision.

À cette période de sa vie, après Lélia, après les Lettres d’un voyageur, on se la représente sous les traits d’un jeune garcon, d’un poëte enfant, qui vous charme par son ardeur et son étourderie. Le vêtement masculin qu’elle prend pour ses courses, aide encore à l’illusion. Ce qui lui fait aimer le bien, c’est le sublime instinct d’artiste qui vous met au cœur une vague inquiétude de ce qu’on sent plus haut que soi. Mais elle ne le rêvera que comme un des effets du parachèvement de l’ordre social. Elle a l’inquiétude du vrai plutôt que la passion ; la curiosité du beau, plutôt que l’amour ; l’attrait du mouvement qui fait que l’on s’y précipite tête baissée, et non le sentiment d’harmonie qui rétablit l’accord ou l’équilibre entre les hommes et les choses lorsqu’il est rompu. L’inconnu exerce sur elle une fascination continuelle ; mais ce n’est plus avec la certitude que l’inconnu lui cache une loi ou un secret, c’est sous l’attraction que le vide exerce sur l’esprit du penseur,

Dans ses paysanneries et ses romans, George Sand a-t-elle vu dans la nature autre chose que ce qu’on y peut voir, c’est-à-dire la splendide enveloppe mortuaire de l’homme ? Non sans doute ; les étoiles ne sont que les clous scintillants qui servent à murer les parois du brillant cercueil où nous naissons, où nous nous dissolvons. Nouveau Faust, elle dirait volontiers au principe qui préside aà la destruction des choses de l’univers : « En m’accordant de regarder dans son sein profond, comme dans le sein d’un ami, tu as amené devant moi la longue chaîne des vivants, et tu m’as instruit à reconnaître mes frères dans le buisson tranquille, dans l’air, dans les eaux… » Peut-être cette conception panthéiste apparaît-elle privée de ce verbe divin que Dante appelle : il primo amor ; peut-être laisse-t-elle à l’âme un effroi inconscient ; mais si l’on y réfléchit, c’est une façon à elle de spiritualiser la nature, comme Byron, et non de l’anéantir. Ce n’est certes pas, selon son expression, en s’annihilant au niveau de la matière ; ce n’est pas non plus « en abjurant l’immortalité de sa pensée, pour fraterniser, dans un désespoir résigné, avec les éléments grossiers de la vie physique ; » c’est plutôt en prêtant une existence d’un ordre perfectible a ce qui sera. Qu’importe que le mot « Dieu » ne soit que la signification allégorique prise en sens caractéristique du beau. Comme l’a écrit un penseur : chacun porte en soi son Montaigne, sa nature un peu païenne, son moi naturel où le christianisme n’a point passé.

Ainsi que Lamartine, le don naturel de la parole l’emporte à imposer, elle aussi, à ceux qui l’écoutent en proie à l’ivresse, des vérités dont la forme les fera toujours accepter sans discussion. S’il lui plait de faire aimer l’athéisme, on cherchera en vain à s’en défendre, on l’aimera ; car il y aura dans la statue du dieu certains airs de grandeur qui domineront. Quoique née de Rousseau et appartenant dès son début au mouvement romantique, George Sand ne s’est enrôlée sous aucun maître contemporain, ne s’est point rompue au système d’une coterie. Elle a du trappu dans le style, sans avoir jamais rien de besoigneux dans l’esprit ; sa prose se laisse palper les reins tant elle est musclée, ce qui ne l’empêche point par instant de frapper la terre d’un coup d’aile, et de se balancer majestueuse, maîtresse de son vol et de sa chûte.