Les Rochelais à Terre-Neuve/3° La pêche


Chez Georges Musset (p. 107-128).

3o La pêche.


Le lecteur ne sera peut-être pas indifférent à la question de savoir comment la pêche se pratiquait aux siècles derniers. Il est possible d’en faire le détail grâce à des renseignements précis puisés soit dans les auteurs, soit dans des documents manuscrits.

La pêche se divisait en pêche de la morue verte, aussi appelée morue blanche, et pêche de la morue séchée. La première se faisait sur plusieurs points, mais principalement sur le Grand banc.

C’étaient habituellement les marins des hâvres de Honfleur, Dieppe et autres petits ports de la Normandie, même ceux de Boulogne, de Calais, de la Bretagne, et aussi les marins d’Olonne et de tout le pays d’Aunis qui se livraient à cette pêche. Au xviie siècle les navires allant au Grand Banc atteignaient le chiffre de deux cents à deux cent cinquante. Le port des Sables-d’Olonne avait, certaines années, jusqu’à cent vaisseaux « embanqués ». Le produit de la pêche, au moins pour les trois quarts, était destiné à Paris, où la morue verte était particulièrement appréciée, surtout quand elle était fendue jusqu’à la queue.

Les navires rapportaient 30, 40 et jusqu’à 50 milliers de morues. Le minimum pour un navire de 100 tonneaux était de 20 à 25 milliers de morues ; il était monté en moyenne par 15 à 18 hommes y compris le capitaine.

Au départ de France, on chargeait pour six mois de victuailles, et la charge du navire de sel que l’on prenait à Brouage, en Oleron ou à l’Île de Ré. Comme engins, on y mettait de huit à douze lignes pour chaque homme ; les lignes avaient 80 brasses de longueur et étaient grosses comme des tuyaux de plume ; avec cela beaucoup d’ains et d’hameçons, et 12 à 15 plombs de six livres pour chaque homme, puis des couteaux pour ouvrir la morue et l’habiller, c’est-à-dire la fendre jusqu’à la queue.

Arrivé sur le banc, on carguait les voiles et on laissait les bateaux aller à la dérive. Des hommes jetaient les lignes pendant que les autres dressaient des échaffauds au long du bord, avec des barils d’une contenance d’un demi-muid qui venaient à la hauteur de la ceinture, Dans chaque baril se mettait un marin avec un tablier qui allait depuis la gorge jusqu’aux genoux, le bas du tablier en dehors pour que l’eau ne rentre pas dans le baril.

Une pratique analogue a encore lieu en Islande, mais non sur le banc de Terre-Neuve.

Chaque pêcheur était muni de deux lignes. On ne pêchait qu’une morue à la fois, et pour que chacun pût connaître le nombre des poissons pris, les pêcheurs avaient un fer pointu où ils enfilaient la langue des morues ; un bon pêcheur prenait de 350 à 400 morues par jour, mais pas régulièrement.

On se servait, pour appât, de la boîte, appelée aujourd’hui Boette, c’est-à-dire d’un morceau de hareng qui brille et attire le poisson, ainsi que de tripailles de morues grosses comme les deux poings, ou encore de coquillages que l’on prenait dans l’estomac des morues.

Parfois, la pêche se faisait en un mois ; mais d’autres fois, il fallait jusqu’à cinq mois pour charger le navire.

Les bateaux ne jetaient jamais l’ancre, mais se contentaient de mettre un tapecul à l’arrière, et, la nuit, leur grande voile, tous du même côté, pour que la dérive fût la même pour tous.

Aux approches du carême, les Terre-neuviers retournaient parfois sans avoir fait une pêche complète, de façon à apporter à Paris de la morue nouvelle qui se vendait plus cher, mais alors ils retournaient à l’occasion à Terre-Neuve faire un second voyage.

Le profit de cette pêche n’était pas, pour ceux qui la pratiquaient, en proportion de leur peine, à cause des brumes et des froids. On considérait comme un gain normal, le fait pour chaque pêcheur d’avoir pour sa campagne de 35 à 40 écus.

Pour opérer le salage de la morue, une fois qu’elle était jetée sur le pont, les garçons l’habillaient et la passaient au saleur qui l’arrangeait dans la cale, tête à queue, dans des piles d’une brasse ou doux. Chaque couche était couverte de sel. Au bout de deux ou trois jours, quand elle avait jeté son eau, on la déplaçait, mais une seule fois.

La pêche du poisson sec, aussi appelé merluche, se pratiquait à terre. Les Basques étaient les plus habiles à cette pêche ; après eux, ceux de La Rochelle et des îles voisines, et en troisième rang les Bordelais et les Bretons.

Tous les ans de 100 à 150 navires se livraient à cette pêche quand les matelots n’étaient pas retenus par le service du roi.

Bien qu’il fallut moitié moins de sel que pour le poisson vert, la dépense de l’armement était plus grande. Chaque navire avait besoin pour la sécherie de 50 hommes environ et de victuailles pour huit à neuf mois. Les armements faits à La Rochelle portent souvent cependant un nombre d’hommes inférieur à ce chiffre. Les victuailles se composaient généralement de quatre quintaux ou 400 livres pesant de biscuit et d’une pipe de vin pour chaque homme, de lard, de pois, de fèves, de morue, de hareng, de beurre, d’huile, de vinaigre et « autres petites commodités ».

Mais aussi les navires allant au poisson sec rapportaient jusqu’à 200 milliers de morues.

Le profit de chacun était à la part, pour les Basques. Les bourgeois du navire avaient deux ou trois cents parts. Le capitaine en avait « selon sa réputation » ; le reste était partagé entre le maître de grave, le pilote, les maîtres des chaloupes, les « arimiers ou bossoints », et les garçons. Si le navire apportait moins que la charge prévue, on diminuait la part de chacun au prorata. On voit, au xviie siècle, la part des Basques, dans cette pêche, varier de 20 à 100 livres de la monnaie d’alors.

Les Bordelais faisaient la pêche au tiers ; le capitaine, pour lui et pour l’équipage, prenait un tiers et donnait à chacun sa part, en taxant la sienne propre. Des deux autres tiers l’un était pour les avitailleurs, l’autre pour le corps du navire. Les garçons appartenaient au capitaine, et touchaient entre 3 et 6 écus pour leur voyage. Il y avait un garçon pour chaque chaloupe.

À La Rochelle, et dans les îles avoisinantes, les usages variaient un peu au xviie siècle. Habituellement la pêche se faisait au quart. Parfois, en plus du quart, les bourgeois du navire, tout en payant les victuailles, donnaient au capitaine 100 écus par chaloupe ; ces 100 écus servaient à donner des pots de vin à ceux qui montaient les chaloupes et qui étaient habituellement au nombre de cinq, dans chacune, y compris les garçons. Quelquefois, les pots de vin étaient remis directement avant le départ, et la plupart du temps, ils sont mentionnés dans les contrats sans que le chiffre en soit indiqué. Un autre système était en outre pratiqué à La Rochelle. L’avitailleur prélevait avant tout partage, de mille à douze ou treize cents morues, comme elles venaient, sans choisir, puis le reste était partagé par tiers ; l’avitailleur avait son tiers, les bourgeois du navire un autre, et le troisième était remis au maître et à l’équipage sauf à se le répartir entre eux.

Voici un contrat qui donne les clauses en usage, suivant qu’il s’agissait d’un déchargement en France ou à l’étranger.

Le 17 mars 1663, Paul Thévenin, sieur des Glairaux, un allié des Tallemant, propriétaire du Saint-Louis, du port de 180 tonneaux, de La Rochelle, arme pour Terre-Neuve. Le maître, André Arnault, de La Tremblade, reçoit le navire appareillé et avitaillé pour le conduire à la pêcherie du poisson sec, huiles, graisses et autres poissonneries à terre. La description des appareils et des victuailles forme malheureusement, à la fin du xvie et au xviie siècles, un état distinct du contrat et n’y est pas annexé. L’équipage est composé de 45 hommes. Jean des Mortiers, de la Tremblade, est contre-maître. On indique quelques matelots comme étant également de la Tremblade. Le retour doit se faire à Castro en Biscaye pour prendre les ordres de Thévenin et de son commis, et aller ensuite à Bilbao, Saint-Sébastien, Bordeaux, Nantes ou La Rochelle. Si le navire vient en France, le produit de la pêche appartiendra, les trois quarts à Thévenin, un quart au maître et à l’équipage pour leurs loyers. Ces derniers auront, en plus, chacun, cinquante livres de « moullues » prises sur le total de la charge, comme elles viendront, sans choisir.

Si le navire vient à décharge à Bilbao ou à Saint-Sébastien, chacun aura droit aux parts indiquées, mais le partage ne se pratique pas de la même manière. On pèsera tout d’abord deux ou trois, pesées de la livraison lesquelles seront emballées et cachetées, pour être pesées à nouveau au poids du roi a La Rochelle, et le maître et son équipage toucheront, sur leur quart, dix sols par quintal en plus de ce qu’ils auraient touché à La Rochelle, à la condition toutefois de déduire les avances de 4 pour 0/0 qu’ils avaient reçues.

Thévenin aura droit comme toujours à la préférence pour l’achat du quart formant la part de l’équipage, et au prix offert. Le navire une fois déchargé devra être ramené à La Rochelle.

Il est formellement interdit au maître ou à l’équipage de faire la traite ou la troque des pelleteries ou autres choses avec les sauvages ou qui que ce soit.

Ceci dit, revenons à la description de la pêche du poisson sec.

Avant d’arriver à terre, les hommes commençaient à mettre les chaloupes en état. Ces chaloupes étaient du type rochelais. Voici leur description.

La chaloupe des Terre-neuviers, au type rochelais, du xviie siècle, n’a qu’un mât ; la drisse n’en partage pas la vergue également, elle est attachée en son tiers et n’a qu’un bras ou cordage au plus long bout de la vergue ; de l’autre côté, le bout de la vergue est une fois plus gros que du côté du bras pour faire le contre-poids. Le bras servait pour hâler la voile lorsque le vent venait de l’arrière, et l’écoute qui était attachée au coin de la voile, de l’autre côté par en bas, servait à hâler la voile lorsque le vent venait de l’avant pour que la voile reçoive plus de vent ; pour obtenir ce résultat, on se servait aussi d’une perche avec laquelle on poussait la ralingue plus en avant pour que le vent donnât mieux dans la voile. Cette perche s’appelait baleston, ballestron ou valleston. Par ce moyen, s’il y avait du vent, la chaloupe était tellement couchée qu’elle embarquait de l’eau. Aussi en cette occurrence, le maître de la chaloupe avait-t-il besoin de toute son adresse et devait-il toujours avoir son écoute à la main. Malgré cela, il s’en perdait souvent, et plus souvent au vent arrière, la chaloupe étant alors plus malaisée à gouverner et plus sujette à virer. Les chaloupes étaient en outre pourvues d’un grappin de fer leur servant d’ancre et attaché à un câble de 60 à 80 brasses.

Pour la pêche, chaque chaloupe était munie de six lignes, d’une douzaine d’ains ou hameçons et de deux barres de plomb pour faire des calles.

Les chaloupes n’étaient pas, à cette époque, apportées entières d’Europe. On les mettait par quartiers dans le navire, les unes avec la quille entière, les autres coupées par moitié selon la place dont on disposait. On commençait quelquefois à les mettre en état en cours de voyage.

Les pêcheurs, principalement les Basques, étaient pourvus de bottes sans genouillères, d’une grande garde-robe de peau de mouton avec sa laine, le côté du cuir bien huilé, et descendant plus bas que la botte ; un justaucorps de même sorte avec un capuchon, et un tablier de même peau complétaient leur équipement.

Les Rochelais, les Bordelais et les marins des îles n’étaient pas toutefois si bien équipés, et avaient rarement des objets de rechange. Ils se contentaient de petits capots de drap, munis de capuchons, et qui leur venaient plus bas que la ceinture, d’un tablier de peau de mouton, de manches de cuir ou de toile goudronnées.

Quand plusieurs navires allaient ensemble, ce qui était le cas ordinaire, puisque l’on voit constamment des flottes de Terre-neuviers ancrées à La Pallice et Chef de-Bois et partir en même temps, tous ceux qui se trouvaient au même port, à leur arrivée à Terre-Neuve, se donnaient un chef qui prenait le titre d’amiral. Voici comment cette amirauté était créée. Lorsque les bateaux se trouvaient à huit, dix ou douze lieues de terre, ils mettaient chacun une chaloupe à l’eau avec leurs meilleurs hommes et luttaient de vitesse tant à la voile qu’aux avirons ; que l’eau embarque, peu importe, personne ne bouge excepté celui qui jette l’eau. « Peu de monde, dit un chroniqueur, voudrait être de leur compagnie ; il n’y a point de galériens qui tirent si fort à la rame qu’eux ; l’on ne parle point de boire ny de manger de crainte de retarder. » Le premier arrivé acquiert le droit d’amiral pour son capitaine. L’avantage pour celui-ci est de choisir sa place tant pour son échaffaut que pour son navire, et il a même le droit de prendre à la côte les bois des échaffauts que la mer y aurait jetés depuis la dernière campagne. Ce droit de priorité donna lieu à des conflits et fut réglementé, notamment en 1640 et 1671, par le pouvoir royal, et aussi par l’ordonnance sur la marine de 1681 et d’autres dispositions du xviiie siècle. Rentrer dans le détail de cette réglementation, ce serait dépasser les bornes de cette étude.

Une fois à la côte, on dégarnit le navire et on établit le logement qui se compose d’une grande halle à deux étages, couverte d’une voile de navire. Les côtés sont fermés avec des branches de sapins. Les lits sont faits de cordages maillés comme une raquette avec une paillasse d’herbe sèche, et les couvertures que les marins ont pu apporter, quelques-uns ne se couvrant que de leurs capots. Les pêcheurs couchent deux par deux, mais placent une perche entre eux pour ne pas s’incommoder.

Le logement du capitaine se compose de deux pièces, dont l’une fermée à clef, plus une cuisine couverte de gazon en guise de tuiles.

Le bois nécessaire était taillé dans les forêts voisines sous la conduite du chirurgien, mais il devenait de plus en plus rare, et dès le milieu du xviie siècle, il fallait aller le chercher à cinq ou six lieues.

Puis l’on construisait les échaffauts appelés aujourd’hui, « chaffauds », par un retour à la vieille forme du moyen-âge, constructions en forme de triangle, la pointe à la mer, le côté de la terre plus élevé, « comme un théâtre de comédie », pour la sécherie du poisson. Ces constructions étaient couvertes d’une voile tendue, et munies à l’intérieur d’une table nommée établi, et d’une partie réservée au sel, appelée la saline. Les Basques avaient en outre l’habitude de construire une sorte de met comme celle des pressoirs où l’on foule la vendange, hors de l’échaffaut, pour y fondre les foies au soleil et en tirer l’huile. Les autres pêcheurs se contentaient pour cela d’une chaloupe bien calfatée. Ces vaisseaux étaient appelés charniers, par les pêcheurs, sauf par les Bretons qui leur donnaient le nom de treuils.

En outre de cela, il y avait les « galaires », espèces de petits échaffauts pour apprêter la morue, les boyars ou civières à bras, les clayes pour recevoir la morue, des timbres en planches pour le même usage, des brouettes etc., etc.

De son côté, le chirurgien faisait construire les vignaux ou vigneaux pour le séchage des morues. Il fallait de 30 à 50 vignaux pour un vaisseau, sur un espace de 50 à 100 pas de longueur.

Une fois tout disposé, le pêcheur appelé « bossoint », faisait ses provisions ; il remplissait de biscuit un corbillon, sorte de boîte semblable à celles dans lesquelles on expédiait les pruneaux de Tours, mais une fois plus grande. Il remplissait aussi un baril de vin étendu d’eau ; d’une barrique, on en faisait quatre ou cinq. Les chaloupes allaient préférablement à la voile, au pis aller « à la nage », car les marins étaient d’avis « qu’il n’y a que les galériens qui vont à la rame. » Chaque pêcheur choisissait son lieu de pêche, sur les battures qui lui convenaient, et quand il ne trouvait pas de poisson, changeait le lieu de pêche, ce qui s’appelait « faire dégrat. » Il y avait des navires où il se pêchait jusqu’à 30 milliers de poisson par jour. Au retour, les garçons du bord étaient chargés de laver les tabliers, les manches et autres vêtements, sous peine d’être fouettés.

Les pêcheurs n’étaient pas toujours faciles à mener ; souvent au lieu d’aller à la mer, ils préféraient « courir le marigot », c’est à dire se cacher dans les anses pour ne pas travailler. Ce n’était pas toutefois l’habitude des Basques, probablement parcequ’ils étaient doués de plus d’énergie que les autres, mais aussi parcequ’ils étaient mieux vêtus et souffraient moins de la rudesse du climat. Aussi les Basques faisaient-ils souvent de meilleure pêche, et pour cela étaient-ils traités de sorciers et étaient-ils pris en haine par les autres pêcheurs. On les accusait de faire « jouer la barette, qui est une toque qu’ils portent sur la tête et qu’ils font tourner quand ils sont en colère. »

En ce qui concerne la nourriture, elle était réglée ainsi. Le capitaine usait des provisions apportées sur le navire, des volailles qu’il y avait mises, des fruits et légumes qu’il faisait venir autour du campement ou du gibier qui foisonnait dans ces régions.

La nourriture des hommes se composait, le soir, de morue bouillie ou de petites morues grasses mises à la broche, de maquereaux, de pois et de fèves bouillis. Les matelots mangeaient par sept à chaque plat. Les garçons n’avaient que les restes. Le dimanche qui était un jour de repos, sauf aux pêcheurs à employer ce jour pour laver leur linge, on servait du lard bouilli avec des fèves et des pois. Ce jour de repos, bien gagné cependant par les rudes labeurs de la semaine dans un climat très dur, n’existe plus, paraît-il, aujourd’hui, à Terre-Neuve, malgré les progrès de la civilisation.

Le dimanche, on donnait du vin aux deux repas. Pendant le cours du voyage, on servait du vin pur trois fois la semaine, le reste du temps du breuvage, c’est-à-dire, du vin allongé d’eau. Il y avait toutefois des pêcheurs qui préféraient boire du vin pur à l’aller, sauf à n’avoir que de l’eau au retour. Quant à l’eau-de-vie, elle se bornait à celle que chaque homme avait apportée dans son coffre.

Le pouvoir royal, soucieux de la vie de ses sujets, et pour éviter des abus fréquents, avait d’ailleurs été contraint de réglementer la question des vivres que les navires emportaient.

Le règlement fait par les Sables d’Olonne, le 20 avril 1729, stipulait notamment que les bateaux armant pour le grand banc devaient avoir cinq mois de vivres, sur la base de 200 livres de biscuit et une barrique et quart de vin tiré au fin pour chaque homme, à peine de 300 livres d’amende, dont un quart serait acquis au dénonciateur. Et pour éviter que, pour un plus grand profit, le maître du navire ne cherchât à prolonger la pêche outre mesure, le même règlement indiquait la quantité de vivres qui devait rester sur le navire à compter du jour où le retour s’effectuerait.

Aujourd’hui les navires se contentent d’emporter, au lieu de vin, dans des barriques en bois, de l’eau que l’on renouvelle une fois ou deux en cours de voyage.

En dehors de la pêche de la morue verte et de la morue sèche pratiquée par les équipages des navires français, Pierre Denys tenta de créer une pèche sédentaire. Il y voyait un double avantage, se procurer un profit tout en colonisant les terres neuves. Voici le titre qu’il obtenait, à la date du 2 novembre 1676, de l’intendant du Canada.

« Jacques Duchesneau, chevalier, seigneur de La Doussinière et d’Ambrault, conseiller du Roy en ses conseils d’Estat et privé, intendant de la justice, police et finances en Canada, isle de Terre-Neuve, Acadie et autres pays de la France septentrionale.

En procédant à la confection du papier terrier de La Nouvelle-France, en conséquence de l’arrest du Conseil d’estat de Sa Majesté, tenu au camp de Lutin, dans la compté de Namur, le quatriesme juin mil six cent soixante et quinze, et nostre ordonnance rendue sur iceluy le neufîesme febvrier dernier,

Sont comparus, par devant nous, Pierre Denis, escuier, sieur de La Ronde, et maistre Charles Bazire, receveur général des droits du Roy sur ce pays, tant en son nom que comme associé et faisant pour Charles Aubert, sieur de La Ghesnaye ; lesquels nous ont remonstré qu’ayant formé entre eux une compagnie, et entrepris de faire la pesche des morues, marsouins et tout autre espèce de poisson que la mer produit, ils se retirèrent par devers Monsieur Talon, lors intendant de ce pays, pour qu’il leur accordast une estendue de terre suffisante pour défricher et mettre en culture pour faire subsister plusieurs sujets de Sa Majesté, capables, avec eux, de faire une pesche sédentaire considérable, pour suivre l’intention de Sa Majesté ; lequel leur accorda, sous le nom du sieur Denis, une lieue de terre à prendre de l’isle Percée, sur le bord de la mer, tirant vers le passage du Canceau et autant de proffondeur dans les terres, et depuis lad. isle du costé de la mer de Gaspé, les terres qui se trouvent entre les deux, la baye des Morues et l’ance de Saint-Pierre comprises, jusques à demye lieue entrant dans la mer de Gaspé, aux droits de pesche et de chasse, mesme le droit de traitter avec les sauvages à l’exclusion des pescheurs ambulans, en considération de son établissement fixe et arresté ; comme aussy le droit d’amiral sur tous les vaisseaux qui pourront venir mouiller l’ancre à la veüe de l’isle Percée et dans son voisinage pour y faire pesche ; à la charge toutefois que led. sieur Denis souffrira qu’aprez avoir pris la place qui lui sera nécessaire pour sa pescherie, les pescheurs français et sujets de Sa Majesté occupent toutes les graves restantes pour y faire sécher leur poisson sans les troubler ni inquiéter en quelque manière que ce soit, jusques à ce qu’il puisse seul, par ses propres forces, ou celles de sa société, occuper utilement tout le terrain qui luy est concédé ; et que si la Compagnie qui a été ci-devant proposée pour les pesches sédentaires, est formée ou se formast cy après, elle pourroit de droit rentrer dans cette concession, en remboursant les frais utilement faits par ledit sieur Denis, qui seraient estimés par personnes à cet effet choisies de main commune et par provision, en attendant que le Roy en eust été plus amplement informé ; ainsy que le tout est plus au long porté par le titre de mond. sieur Talon, du vingtième juillet mil six cent soixante et douze, qui nous a esté représenté ; requérans lesdits sieurs Denis et Bazire, audit nom, attendu qu’ilz ont desjà ci-devant fait de grandes despenses sur lesdits lieux, tant en culture de terre que bastimens, et qu’il leur en faut faire encores de plus grandes pour la continuation de l’establissement d’une pesche sédentaire, ce qu’ilz ne peuvent faire s’ilz ne sont entièrement asseurez de la possession d’iceux, qu’il nous plaise lever la provision portée par ledit titre, ce faisant, leur donner, accorder et concéder lesdits lieux, pour, par eux, en posséder et en jouir en commun au désir de leur dite société pendant qu’elle subsistera ; et, en cas de rupture d’icelle, séparément, sçavoir ledit sieur Denis des trois huictièmes du total, et lesdits sieurs de La Chesnaye et Bazire pour cinq huictièmes, en tous droits de seigneurie, haulte, moyenne et basse justice, à la charge seulement de la foy et hommage qu’ilz seront tenus de porter au chasteau de Saint-Louis de Québec, duquel ils relèveront, et que les appellations des juges qu’ilz établiront sur chascun leur part desdits lieux, ressortiront nüement au conseil et cour souveraine establie en cette ville de Québec ; avec lesdits droits de pesche, chasse et traitte avec les sauvages à l’exclusion de tous autres, et d’amiral esdits lieux, ainsy qu’il est cy-dessus exprimé. Veu ledit litre de M. Talon, susdatté, nous, suyvant les ordres du Roy portés par la lettre de Monseigneur de Colbert, avons, sous le bon plaisir de Sa Majesté, accordé et concédé, et, par ces présentes, donnons, accordons et concédons auxdits sieurs Denis, de La Chesnaye et Bazire, lesdits lieux cy-dessus désignez et déclarez, pour, par eux, leurs hoirs et ayant cause, jouir en commun, tant que leur société subsistera, et après la dissolution d’icelle, séparément, sçavoir, ledit sieur Denis, ses hoirs et ayant cause, des trois huictièmes du total desdits lieux, et lesdits sieurs de La Chesnaye et Bazire, leurs hoirs et ayant cause, des autres cinq huictièmes, en tous droits de seigneurie, avec haute, moyenne et basse justice, droit de chasse et de pesche, de traitte avec les sauvages, à l’exclusion de tous autres, comme aussy le droit d’amiral, et que les appellations des juges qui y seront establis par eux ou chacun d’eux ressortiront.

À la charge de continuer à travailler au défrichement des terres desdits lieux et l’establissement de la pesche sédentaire, comme aussy qu’ilz souffriront, après avoir pris les graves qui leur suffiront et seront nécessaires pour faire leur sécherie de poisson, que les pescheurs françois et sujets de Sa Majesté occupent les autres graves restantes pour y faire sécher leur poisson, sans les troubler ny inquiéter en quelque manière que ce soit, jusques à ce que seuls ils puissent, par leurs propres forces, occuper utilement tout le terrain qui leur est accordé. Dont acte. Et ont signé à la minute des présentes, que nous avons signées de nostre main, et, après, fait apposer le cachet de nos armes et contresigner par nostre secrétaire. À Québec, en nostre hostel, le deuxiesme jour de novembre 1676. Signé : Duchesneau, avec un cachet de cire rouge à costé. Et plus bas ; par Monseigneur : Becquet.

Collationné sur l’original rendu à l’instant par moy, notaire royal à Québec, soubzsigné, le douziesme de novembre 1686. Duquet ou Duguest [1]. »

Les premiers essais de cette pêche sédentaire furent faits au Cap de Sable, par un sieur Rivedou qui s’était embarqué à La Rochelle, avec sa femme et un certain nombre de pêcheurs, et s’approvisionna principalement de morues et de loups marins. À deux reprises différentes, Rivedou expédia en France le produit de sa pêche, mais en tira un si petit profit qu’il y renonça. Le sieur de la Giraudière s’embarqua ensuite à Nantes et vint s’établir à Ste-Marie dans le même but, mais ne réussit pas davantage, tout en ayant par ses violences contribué à la ruine des établissements de Denys. Ce fut ensuite le tour du sieur Doublet, originaire de Normandie qui forma une Compagnie, obtint pour elle la concession des îles de La Magdeleine et arriva avec deux vaisseaux montés de Basques et de Normands. Cette concession venait à l’encontre du privilège déjà accordé à Denys. Mais celui-ci laissa faire, et il ne fallut pas deux ans pour que la Compagnie renonçât à son entreprise.

En ce qui concerne Denys, ses bonnes intentions ne donnèrent pas un plus grand profit. C’est au Port Rossignol qu’il tenta son premier essai. Il avait fait une Compagnie avec le commandeur de Razilly, qui demeurait alors à La Haive, et un marchand d’Auray en Bretagne. La pêche lui réussit tout d’abord, et il envoya en Bretagne la cargaison d’un navire. Puis il acheta la Catherine, navire du roi, de 200 tonneaux, en donna le commandement à son frère Denys de Vitray, qui envoya à Porto en Portugal le produit d’une bonne pêche dont le prix fut payé à La Rochelle. Mais à ce moment, la guerre fut déclarée, et Vitray contraint de vendre son navire pour en empêcher la saisie,. perdit tout, le navire et son prix. De Vitray fut même emprisonné pendant quelque temps.

C’était à Chedabouctou que Denys avait établi ses magasins, construits par cent vingt hommes qui travaillaient en même temps à la culture et à l’ensemencement des terres. C’est là que La Giraudière vint l’attaquer et l’obligea à se retirer au Fort Saint-Pierre en l’île du Cap-Breton.

Toutes ces mésaventures portèrent un tel préjudice à Denys qu’il ne lui fut pas possible de continuer son intéressante entreprise et qu’il ne put se remettre sur pied.


En résumé, qu’il s’agisse de la pêche temporaire ou de la pêche sédentaire, que l’on se reporte au xviiie, au xviie ou au xvie siècle, ce qui domine, c’est l’entière liberté de la pêche de tous les habitants de la mer quels qu’ils soient, du cétacé au mollusque, et la pratique non moins entière de cette liberté par les Français.



  1. Original sur papier aux archives de M. de Bonnaventure, d’Aytré.