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Les Reposoirs de la procession (1893)/Tome I/Le cimetière des tombes délaissées

< Les Reposoirs de la procession (1893)‎ | Tome I

Édition du Mercure de France (Tome premierp. 203-212).


LE CIMETIÈRE
DES TOMBES DÉLAISSÉES


À Elzéar Rougier


Pour l’éventail de l’Âme
de Laurent Tailhade.


La chair recèle une présente aux os d’absence
Éternelle ainsi qu’un pétale d’infini,
Colombe de la vieille barbe de l’Essence,
Ancille fantastique du limon puni.

Vers la solide amphore la bru du Mystère
Avint, à l’aube vierge du bizarre hymen ;
Parmi les cinq baisers l’invisible et la terre
Engendrent les effets du carnaval humain.

Mais, les saules du vêpre éteignant le ménage,
Échoit la catastrophe du long badinage
Où le corbeau regagne le lavoir natal

Et l’argile revêt le sac en lin de leurre
Afin que l’Anguleuse-au-regard-de-métal
Y puise l’aliment du sablier de l’Heure.


(Nos banales annales.)





Jerrais, cette nuit, dans le cimetière des Tombes Délaissées.

Les flocons de lune descendirent m’analyser dans sa hargneuse disgrâce le domaine sans fleurs et sans larmes fraîches.

Imbroglio d’herbes folles, de lichens, de chardons, de ronces, de résilles d’araignées, de marbres rompus et de croix renversées par la foudre…

Il me vint au cerveau, parmi cette exorbitante coalition d’oublis, que le souvenir lui-même était défunt.

Traitant le souvenir en chose préhistorique, je m’efforçai de définir cette faculté du vieil âge des cultes ; mais, soit que l’égarât dans les inextricables broussailles du cimetière un gnome, soit que ces broussailles eussent élu domicile en mon crâne, soit que ce monde eût véritablement proscrit la mémoire, mon effort ne put aboutir.

Sec de ce que nul cœur n’avait depuis des dégénérations pleuré sur lui, un Squelette, misérable fagot d’os, pérégrina vers ma viande.

Je crus regarder une tarentule à la loupe.

Que tristes les reliefs d’un gala de vie !

Deux vers luisants blottis dans ses orbites semblaient les jadis de ses prunelles finies.

Sous le nez à la Socrate — Sa Sagesse la Mort ! — la bouche aux dents rares avait l’air d’un traquenard.

Nulle crainte pourtant, l’aspect des indigents de la terre m’ayant appris à ne plus m’effrayer du peu ou point de chair et de peau sur les os.

Pour corriger l’attitude gauche d’un vivant vis-à-vis d’un trépassé, je liai brusquement conversation :

— Qu’est-ce que le Souvenir ?

Par signes, le Squelette m’édifia.

Ramassant une couronne d’immortelles usée jusqu’au fil :

— La Mort.

Puis, prenant un tibia :

— La Vie.

Exprima-t-il.

Enfin, plaçant le tibia devant la couronne à la façon d’un 1 devant un 0, il ajouta d’un geste de conclusion vers cet assemblage :

— Le Souvenir.

Après un salut de mime menacé de la toile, le Squelette réintégra son mausolée, satisfait.

Dans la longue allée des Larmes Sculptées, un grand moine immobile auprès d’un cippe funéraire arrêta ma retraite.

De la cagoule émanèrent ces paroles :

— « Bras de sage-femme devant un ventre mûr, baguette de devin autour d’une abstraction, abeille butinant la fleur du passé pour le miel de l’avenir, le Souvenir achève l’absence et peuple le vide. Rêve, s’il avorte ; génie, s’il aboutit. Souvenir venu à terme et viable qu’un être. Existence levée d’un cercueil ou couchée dans un berceau, la vie est une évocation saisissable de l’immanente remembrance, et vous respirez, revenants que vous êtes, ô les vivants, parce que la pensée d’un autre obligea votre moment. La persistance de l’univers, superficiellement reneuf, mais foncièrement immuable, relève, à n’en pas douter, de la formidable mémoire de Dieu, ce grand mouvement où se règlent tous les souvenirs. N’as-tu pas vu jouer quantité de pièces par les mêmes acteurs différemment affublés ? Ainsi de la vie. Mille faits sont agis par les mêmes êtres reproduits. Sache le nombre des vivants relativement restreint, mais ils vivent à diverses reprises (songe à ces figurants qui rejaillissent de la coulisse, une cuirasse vite jetée sur leur blouse antérieure) jusqu’à ce que, le Souvenir s’émoussant, ils s’épuisent avec lui et pour toujours s’évaporent. Le présent n’est que la seconde incarnation du passé comme l’avenir en sera la troisième. Remplissez donc avec sagesse votre office codivin, mortels, et charitablement souvenez-vous. La mission de l’homme est de placer son amour devant le miroir de sa race et d’en moissonner les reflets. Il vous sied de réveiller les endormis et de reposer à leur place. La mort lasse autant que la vie, revivre c’est aussi se reposer. Gardez-vous de l’indifférence, ce verrou des cimetières, guérissez-vous de l’égoïsme qui vous use trop longtemps les membres et vous ôte le don de créateur. Hélas, ici les vivants s’affirment de plus en plus Avares du Présent. Ah ! si les fils d’alentour ne redoutaient d’avoir à rendre l’héritage, leur mémoire serait la survie des pères en allés, et l’on verrait ces fils à leur tour mener ces pères à l’école par la main. C’est à peine si les vieillards s’amusent encore à faire des bulles d’enfance ! La suffisance voisine, accroupie sur le festin de l’heure immédiate et tendue vers le parfum des lendemains, ne daigne plus aider à l’effort universel, aussi bien la cité proche est-elle près de sombrer tout entière, sans espoir de revenir, sous l’avalanche de sa propre indifférence. De grâce exaltez au nom de l’immortalité, exaltez le Souvenir qui ressuscite, et de votre généreux front surgiront des êtres du front reconnaissant desquels vous surgirez en retour, ô vivants, pour votre perpétuité propre et pour l’utile ordonnance de la Mort ! »

Ayant voulu baiser la main du moine mystérieux, je m’aperçus que la voix était sortie d’un cyprès.

Persuadé que le Squelette avait dû faire d’inouis efforts pour se mouvoir vers la médiation possible du poëte, je courus aux portes de la cité d’ingratitude et suppliai ses habitants de se rappeler (s’ils désiraient vivre encore plus tard, après un laps de mort) qu’ils avaient existé jadis et d’aller pleurer sur les tombes une fois au moins tous les sept ans — avec licence, au cas d’un rire insurséable, de se faire représenter par un scrupuleux fondé de pouvoirs.