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Les Reposoirs de la procession (1893)/Tome I/La mésaventure des yeux

Édition du Mercure de France (Tome premierp. 31-36).
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LA
MÉSAVENTURE DES YEUX


À Charles Gillet.


Nos Yeux, tant riche était leur joie, rivalisaient de merveille avec les Joyaux de la Couronne.

— Je te vois bel et pur !

Gazouillaient les siens.

— Je te vois pure et belle !

Roucoulaient les miens.

Chaque soir l’appréhension d’en être réduits au mouton-qui-aboie par le geste larron d’une intruse à nos menues paupières nous invitait à dessertir ces Yeux pour les confier, dans une aiguière de rosée, aux sept serrures d’un bahut semblable sur ses pieds au dragon des légendes.

Dès le réveil, tous les deux nous sautions vers leur délivrance, et l’aurore s’embellissait du feu d’artifice de nos premiers regards.

Hélas ! un matin la hâte de nous voir beaux et purs brouilla la vendange de nos doigts

Elle prit mes Yeux.

Je pris ses Yeux.

À peine nous fûmes-nous face à face aperçus qu’un invisible ressort jouant entre nos poitrines nous projeta contre les cloisons de la chambre.

— Je te vois laide et impure !

— Je te vois impur et laid !

Balbutiâmes-nous, stupides.

Nos fronts s’inclinèrent comme des coquelicots sur qui s’abat un lourd papillon, ce lendemain de chenille en tenue de bal.

Le charme gisait entre nous, œuf d’or rompu, tandis que, déjà sur le tapis, le poussin de vérité venait picoter nos chevilles.

J’avais vu en elle par ses Yeux.

Par mes Yeux elle avait vu en moi.

Éventé, le mensonge prudent !

Un rire de tant pis nous essaya les coins de lèvre, mais pour la forme, car on était foncièrement marri d’une telle déconvenue !

L’ôter des Yeux d’emprunt nous fit un instant pareils à deux aveugles sur les mains desquels une amène princesse aurait laissé pleurer sa dynastie.

Nous nous tendîmes nos respectifs, non sans avoir eu la tentation grotesque de jeter ces traîtres dans le vase.

Puis un salut de cérémonie nous courba l’échine, — et l’on se dispersa, elle vers l’Occident, moi vers l’Orient.

Ainsi finit le menuet de nos amours superficielles.