Ch. Delagrave (p. 119-124).

XXIII

LE BOMBYX LIVRÉE

Depuis que l’oncle leur avait raconté l’histoire des processionnaires, Émile et Jules s’arrêtaient devant toute chenille velue, espérant voir d’autres chenilles sortir de quelque cachette et prendre rang à la suite de la première. Malgré les avis de l’oncle, peut-être même se seraient-ils aventurés à visiter le nid de la processionnaire du chêne, s’ils l’avaient rencontré. Voir défiler le bataillon quand il va pâturer, trouver le calosome se ruant sur la procession, cela ne valait-il pas la peine de s’exposer à se gratter un peu ? Ils cherchèrent inutilement : Paul ne laissait pas de pareils nids s’établir dans son voisinage. Louis ne fut pas plus heureux, seulement un jour il revint des champs avec un rameau de poirier couvert de chenilles, dont l’oncle le soir même raconta l’histoire.

Paul. — Louis a la main heureuse ; il nous apporte une chenille qui fait parfois de grands dégâts dans les jardins en broutant les feuilles des arbres fruitiers. On l’appelle la livrée, à cause de son costume bariolé de diverses couleurs, disposées en raies bleues, rousses, noires et blanches, qui la parcourent d’un bout à l’autre du corps. Sur le milieu du dos se trouve une raie blanche ; puis viennent de chaque côté une bande rousse, une bande noire, encore une bande rousse, puis une bande bleue plus large encore que les autres, et enfin une troisième bande rousse. La tête est couleur d’ardoise avec deux taches noires. Enfin les flancs sont hérissés de houppes de poils roussâtres.

Le papillon, appelé Bombyx livrée, a les ailes d’un jaune roussâtre, avec des bandes transversales plus claires sur les supérieures. Il pond ses œufs sur différents arbres, principalement sur les poiriers et les pommiers, et les dispose à côté l’un de l’autre en une sorte de bague ou de bracelet autour d’un même rameau. Je peux vous les montrer, j’ai cela quelque part dans mes boîtes… Les voici.

Émile. — Oh ! comme ils sont bien arrangés l’un contre l’autre ! On dirait un ouvrage de perles !

Jules. — En haut, chacun est fermé par un couvercle.

Louis. — Il y en a d’ouverts et qui ressemblent à de petits pots. La chenille en est sortie.

Jules. — Le papillon qui dispose ses œufs de la sorte doit être bien adroit.

Paul. — J’en conviens, mes enfants, le bracelet d’œufs du bombyx est un admirable ouvrage, mais il sort de là de bien détestables chenilles. La ponte a lieu dans le mois de juillet. Fixés entre eux et au rameau par un enduit glutineux qui devient très dur en séchant, les œufs résistent aux plus violentes secousses quand le vent fouette le branchage ; ils bravent également la pluie, la neige, le froid, et passent sans dommage l’hiver pour éclore en avril. À l’aide de ses mandibules, déjà robustes, la toute petite chenille fait sauter par morceaux le couvercle de l’œuf. Que le monde est grand, doit se dire la chétive bestiole en sortant la tête par le trou de sa coque ; que le soleil est bon ! Ces feuilles tendres sont faites pour moi. — Et sans délai, le corps encore moite des humeurs de l’œuf, elle accourt aux bourgeons, dont les feuilles commencent à montrer la pointe verte. Le repas n’est pas copieux, il est vrai, mais l’appétit est bon. N’êtes-vous pas frappés comme moi, mes enfants, de cette robusticité de l’estomac des chenilles, qui, tout juste écloses, se mettent à brouter le feuillage ? Avant la bouchée d’herbe, il faut à l’agneau le lait, cet aliment raffiné du jeune âge ; il en faut au chien avant l’os ; il en faut au cheval avant la brassée de fourrage ; et la chenille, si faible, si petite, a pour premier repas une substance coriace, indigeste, qui les ferait périr, eux, relativement des colosses énormes. Les larves, mes amis, n’ont pas le temps de suivre ce régime qui passe graduellement de l’aliment léger à l’aliment lourd à mesure que l’estomac se fortifie ; elles doivent d’emblée, sans préparation, manger de tout et beaucoup. Aucune ne manque à ses fonctions de grand mangeur ; traînant encore les débris de l’œuf, telle ronge pour première bouchée le bois de charpente, telle autre le grain le plus dur.

Lorsque tous les œufs d’un bracelet sont éclos, et que le premier appétit est satisfait, les jeunes chenilles se mettent à filer et construisent en commun une tente de soie englobant dans son intérieur le bouquet de feuilles de quelques bourgeons. Elles ont ainsi pour quelque temps des vivres à domicile, sans aller courir de çà et de là sur les branches. Repues, elles se rendent sur le haut de la tente et s’y disposent les unes à côté des autres comme sur une terrasse pour y prendre l’air. S’il vient à passer une guêpe ou tout autre insecte redoutable pour elles, les chenilles s’agitent brusquement, donnant des coups de tête à droite et à gauche pour effaroucher l’ennemi. Quand vient la fraîcheur, elles quittent la terrasse et rentrent dans leur appartement pour y passer la nuit.

De temps à autre, des expéditions sont entreprises sur la branche pour aller brouter autre part ; on économise ainsi les vivres de l’intérieur. Dans ces voyages, elles cheminent en procession à la file les unes des autres, comme celles du pin, mais avec moins de régularité. Il y a pêle-mêle des rangs d’une chenille, de deux, de trois, de quatre ; toutes s’avancent d’un pas égal et tranquille, comme les gens d’une colonie qui déménage et va chercher ailleurs un établissement ; toutes, d’un mouvement régulier, portent à tour de rôle la tête à droite et à gauche en bavant un fil qu’elles collent de distance en distance pour se faire une route de soie. Parfois la procession est interrompue par des chenilles qui font halte. Parfois la longueur du voyage lasse les moins aventureuses ; alors la procession s’arrête et les chenilles s’attroupent, sans doute pour délibérer en ces graves occurrences. La décision prise, les unes s’en retournent au nid par le chemin de soie, les autres poursuivent la route.

On arrive. Si l’emplacement exploré leur convient, si les feuilles y sont abondantes et tendres, on se le dit, et toutes déménagent de la première station. Les peuples nomades, quand ils abandonnent un campement pour un autre, plient leurs tentes et les emportent avec eux : il serait trop coûteux d’en tisser de nouvelles. Les chenilles n’ont souci de la dépense ; elles abandonnent leur première tente sans se retourner une seule fois de regret. N’ont-elles pas en abondance de la soie pour en fabriquer une toute neuve ? À quoi bon embarrasser de lourdes guenilles la tribu en voyage ? On déménage donc sans rien emporter, et, sur l’emplacement choisi, une nouvelle tente est tissée, plus ample que la première, et renfermant comme elle une provision de rejetons feuillés.

Cette provision finie, la colonie se transporte ailleurs et se fait une demeure encore à nouveaux frais, de sorte que l’on peut suivre sur le poirier les divers campements des chenilles, marqués chacun par une toile abandonnée. Enfin, quelques semaines avant de s’enfermer dans le cocon pour la métamorphose, les membres de la tribu se dispersent qui d’ici, qui de-là, et vont désormais seul à seul.

Dans le courant de juin, la chenille travaille à son cocon. À cet effet, elle rapproche deux ou trois feuilles avec des cordons de soie, et, dans cet abri, se file une coque blanche, saupoudrée d’une poussière jaune semblable à du soufre. Le papillon éclot dans les premiers jours de juillet.

Le bombyx livrée est très préjudiciable aux arbres fruitiers, qu’il dépouille parfois de toutes leurs feuilles. On doit faire la chasse aux bracelets d’œufs que je vous ai fait connaître. On a tout l’hiver pour cette recherche, que rend facile l’absence des feuilles, si toutefois l’arbre est peu élevé. Si l’arbre est trop haut pour qu’on puisse du regard explorer le branchage, on attend le printemps et l’on détache les tentes de soie au moment où les chenilles y sont rassemblées. Les tentes et les œufs recueillis sont immédiatement brûlés.