Les Quarante Médaillons de l’Académie/34

M. Guizot  ►


XXXIV


M. DE LAMARTINE


Le génie heureux, abondant, qui n’a rien fait pour être sublime et qui l’est, mais qui a beaucoup fait pour ravaler, hélas ! le plus chaste et le plus idéal génie aux choses mesquines de son temps et à ses partis les plus coupables ! Romantique sans qu’il le sache, comme il a du génie sans que cela lui coûte une minute de peine, M. de Lamartine n’était pas, comme M. Victor Hugo, un chef de parti, ayant oriflamme ; tenu par conséquent sur son honneur littéraire de ne jamais entrer à l’Académie, quand même elle se serait mise à genoux devant lui, ce qu’elle n’a pas fait. Mais comme Alfred de Vigny, le poëte d’albâtre, comme M. Prosper Mérimée, trop académicien aussi par le silence, il n’y est pas à sa place et il y fait une énorme tache de lumière. Qu’y a-t-il de commun, en effet, entre l’auteur des Méditations qui n’est pas, — je le sais bien, — un aussi grand poëte dans ses Méditations qu’on l’a dit, quoiqu’il en soit un bien grand déjà ; mais surtout entre l’incomparable poëte des Harmonies et de la Mort de Socrate, — deux choses immortelles et belles comme tout ce qu’il y a au monde de plus beau, — et les professeurs encuistrés et les gens à bon sens aplati, et les rimailleurs de l’Académie ! Le flot d’azur de son destin, si longtemps heureux, l’a poussé un jour, plus qu’il n’y est allé de lui-même, dans ce hâvre de vieux hérons moroses qui n’était pas fait pour un oiseau du Paradis comme lui, et il s’aperçoit maintenant à quelle espèce il s’est appareillé. Je n’ai point à juger ici M. de Lamartine comme homme et comme écrivain politique. Sur ce terrain-là, ce n’est plus le divin Lamartine. Il s’y brise et brise le cœur de ceux qui savent l’aimer. Je dirais des choses trop sévères pour lui, trop tristes pour moi, et inutiles ici, car il ne s’agit que des académiciens en ces Médaillons, et c’est le poëte qui fit entrer M. de Lamartine à l’Académie… Depuis qu’il y est, du reste, l’homme politique vaincu n’y a pas, du moins, comme les autres Déchus politiques qui y fourmillent, clabaudé misérablement contre le pouvoir qui nous a sauvés de leurs fautes et de leurs sottises… Il ne va pas même à leurs séances, et il en sourit… Le mépris ne tombe bien que d’une cime. C’est même la hauteur d’où il tombe qui en fait vraiment le mépris !