Les Quarante Médaillons de l’Académie/35



XXXV


M. GUIZOT


Comme M. Thiers, M. Guizot est un échantillon des grands hommes que, sous Louis-Philippe, on nous fagotait ! La Postérité les déshabillera de leur grandeur, et ce terrible valet de chambre aura la main dure, je les en avertis ! M. Guizot, à l’Académie, représente et incarne la fusion, inventée par lui, le dernier concubinage de ce grand Concubinaire politique qui a toujours aimé à coucher avec tous les partis ! Mystification amère et méritée à une époque niaise, qui se prend à la glu de quelques paroles, sévères et sentencieuses ! L’Opinion, — la grosse Opinion, — cette madame Brid’oie, — accepte présentement comme le plus honnête homme politique qui ait jamais existé M. Guizot, M. Guizot, qui a fait la coalition de 1839, c’est-à-dire qui a vautré sa main dans celle de tous les partis, Droite, Gauche, Centre gauche, Extrême Gauche, pour faire tomber M. Molé, l’homme du gouvernement, dont, depuis, M. Guizot a été encore plus l’homme ! Aujourd’hui incorrigible et d’ailleurs désespéré d’une chute dont il ne devrait avoir que honte, il refait contre l’Empire cette coalition des partis sous le nouveau nom de fusion et il n’y fond pas son honneur. Comment donc ? Au contraire ! Il y a des entêtés qui ferment les yeux et qui répètent leur mot « d’honnête homme politique, » en s’extasiant sur cette grande moralité, verbale et verbeuse, qu’a flétrie un jour M. Royer-Collard, un voisin de Canapé cependant ! « Vous l’avez appelé un austère intrigant, — lui reprochait-on. — Non, dit Royer-Collard, je n’ai pas dit austère. » Corrupteur puritain, qui demandait aux électeurs de Lisieux : « Vous sentez-vous corrompus ? » comme si les gangrenés sentaient leur gangrène ! M. Guizot est un Walpole sans habileté, qui ne sait pas tirer parti de la corruption ; mais son immoralité n’est pas dangereuse, comme toute immoralité qui se respecte devrait l’être. À l’Académie, comme au pouvoir, il est bien plus pour la décoration que pour autre chose, car, ne vous y trompez pas, cet homme sans couleur dans le talent est très-extérieur. Il a bien plus les attitudes du pouvoir que les aptitudes. Il n’aurait jamais voulu être le P. Joseph du Tremblay, l’Éminence grise, le conseil occulte de Richelieu, d’abord parce que sur rien ce sceptique peint en dogmatique n’a de conseil décisif à donner, mais surtout parce qu’il aurait été l’Éminence grise, tandis qu’il eût haleté de désir d’être « la rouge, » quand même, au lieu d’avoir du génie, elle aurait été une grande sotte. Le tout, pour lui, est d’être le titulaire du pouvoir. Or, ce qu’il a été aux affaires qu’il ne faisait pas et où il ne fut jamais que le domestique de Louis-Philippe et son porte-voix parlementaire, il l’est encore à l’Académie. M. Cousin a des indiscrétions de haine qui cherchent des échos. M. Villemain, retors comme toute sa personne, se reploie comme un tire-bouchon pour mieux percer ; l’un est l’intrigant en plein vent, l’autre l’intrigant sous le vent, mais leurs passions contre l’Empire sont intéressées, envenimées, toujours à l’affût. M. Guizot, lui, n’intrigue et n’a de passion que pour son importance, et son importance n’est qu’une étiquette. C’est l’Orléanisme même à l’Académie.

La Maison d’Orléans lui a passé procuration… Toujours porte-voix, il y sonne le rappel de la fusion avec sa parole, creuse comme un tambour. C’est lui, mais assisté de MM. Villemain et Cousin, qui a fait passer MM. de Carné et Dufaure aux élections dernières. Quoique le règlement académique, violé à chaque élection, interdise formellement à chaque académicien, sous peine de ne pas voter, toute promesse à un candidat quelconque, le Comité directeur de l’Académie s’était engagé à porter l’abbé Gratry pour remplacer le P. Lacordaire, quand tout à coup il fut illuminé de l’idée que M. Dufaure, le ministre tombé, — on les ramasse pieusement, tous ces pauvres cassés ! — et M. de Carné, de la Revue des Deux Mondes, seraient plus dans l’esprit et les passions de l’Académie que ce prêtre tranquille, qui aurait parlé du moins de Lacordaire avec compétence, dans son discours de réception. Alors, on reprit tout doucettement à l’abbé Gratry la parole qu’on lui avait donnée, l’assurant, avec de grandes tendresses, que la prochaine élection serait pour lui. L’académicien édifié qui m’a raconté cette histoire prédisait que l’abbé Gratry, qui s’était laissé, avec tant d’innocence, tire-bouchonner par M. Villemain une promesse qu’il croyait si bien tenir, devait renoncer à l’Académie tout le temps qu’il y aurait des Orléanistes à placer, et il y en aura toujours !

En littérature, M. Guizot a été aussi surfait qu’en politique. Il est de l’époque où tout professeur à petite allusion contre le gouvernement des Bourbons de la branche aînée était immédiatement porté à dos d’âne sur le pavois de la popularité. Son Histoire de la civilisation, — titre ambitieux de cet ambitieux vide, qui n’a vu jamais partout que des titres, — son Histoire de la civilisation a commencé sa renommée, mais elle l’achèvera… Il y a certainement là dedans du renseignement historique ; l’homme s’y vide de ses lectures ; mais des vues nettes, réelles, profondes, on les cherche sous cette gravité qui ne cache rien. On n’y parle que doctrinaire. Les éléments y reviennent sans cesse. Phraséologie vague qui embrouille, au lieu d’éclairer ! On y confond et on y additionne comme étant d’ordre identique les choses d’un ordre différent ; par exemple, l’élément gaulois, l’élément germanique, l’élément romain et le christianisme. C’est comme qui additionnerait trois bonnets de coton et un canif pour faire quatre bonnets de coton ! Le christianisme et même l’Église, ces faits immenses, ont imposé à M. Guizot un respect dont il faut lui savoir gré, quoiqu’il y ait dans ce respect plus d’immobilité d’esprit fasciné par des faits terrassants que de compréhension et de lumière ; mais, dès que le protestantisme apparaît dans l’histoire, M. Guizot se trouble, et le sectaire aveugle l’historien… Le style qui fait les livres et qui les fait vivre manque totalement à M. Guizot. Cette affirmation va paraître presque aussi scandaleuse que le nom de courtisane politique donné à cette haute prude de propos, qui n’a cessé de faire sa tête et de prendre de grands airs de vertu dans l’exercice de son vice ; mais la Postérité, qui n’aura pas nos lâches complaisances ou nos relations esclaves, jugera ferme…

Pas plus Français de langage que de politique, M. Guizot, quand il ne parle pas doctrinaire, parle calviniste. Ce qu’on appelait le style réfugié autrefois valait mieux que le sien ; lui, c’est un style à fuir. Monotone, anguleux, froid, n’ayant de couleur que celle de la bile, d’un sérieux de mort, d’un emphatique de catafalque, souverainement ennuyeux, — ce qui, je le sais bien, est une force dans la France moderne ! — le style de M. Guizot n’a pas même la plus vulgaire correction. Si un grammairien dévoué voulait se livrer à la rude besogne de souligner les fautes grammaticales dans les écrits du célèbre professeur, on serait étonné, même ailleurs qu’à l’École normale, et tous les professeurs de France se cacheraient la tête dans leur robe. On serait un moment sans les voir, et ce serait toujours cela !… Un jour, on fera peut-être ce travail utile. Le protestantisme de M. Guizot redouble nécessairement son orléanisme, car l’orléanisme est essentiellement protestant. Les fils de M. le duc d’Aumale sont en ce moment élevés en Suisse dans une pension protestante. Comme tout se voit partout maintenant, la vieille monarchie catholique d’Espagne a pendu au cou du protestant M. Guizot une de ses Toisons d’or, après les mariages espagnols :


Que pensent-ils de nous, les hommes qui sont morts ?


Que durent penser dans leurs cercueils Philippe II et le grand duc d’Albe ?… C’est à en ressusciter de colère, pour en remourir de fureur !