Les Puritains d’Écosse/35

CHAPITRE XXXV

Adieu donc, adieu mon pays.
Lord Byron.

Le conseil privé d’Écosse, qui, depuis la réunion de ce royaume à l’Angleterre, exerçait le pouvoir exécutif et le pouvoir judiciaire, était déjà assemblé dans la grande salle gothique, quand le général Claverhouse entra et prit place parmi les juges.

— Vous nous avez apporté des plats de gibier singulièrement assortis, général, lui dit, en regardant les trois prisonniers, un des juges qui étaient assis à la droite du président.

Le greffier donna lecture d’un acte par lequel le général Grahame de Claverhouse et lord Evandale se rendaient caution, jusqu’à concurrence de dix mille marcs d’argent chacun, que Henry Morton de Milnwood sortirait du royaume et n’y rentrerait que lorsqu’il plairait à Sa Majesté de l’y rappeler. En cas d’infraction de son ban, la peine de mort était prononcée contre lui, et dix mille marcs d’amende pour chacune de ses cautions.

— Monsieur Morton, dit le duc, acceptez-vous le pardon que vous offre la clémence du roi à ces conditions ?

— Je n’ai pas d’autre choix à faire, Milord, répondit Morton.

— Approchez donc, et venez signer votre soumission.

Morton s’avança sans répliquer, bien convaincu qu’il ne pouvait espérer un traitement plus favorable ; et pendant qu’il signait, Macbriar s’écria en gémissant : — Le voilà qui complète son apostasie et reconnaît le tyran charnel ! « Astre déchu ! astre déchu ! »

— Silence ! dit le conseiller.

— Faites avancer l’autre prisonnier, dit le président.

Cuddy fut conduit auprès de la table. Il jeta un regard timide autour de lui, et baissa aussitôt les yeux, saisi de respect à la vue de tant de grands personnages qui s’occupaient de lui ; car, malgré les assurances de Claverhouse, il n’était pas sans inquiétude sur les suites que pourrait avoir pour lui la délibération.

— Vous êtes-vous trouvé à l’affaire du pont de Bothwell ?

Telle fut la première question qu’on lui adressa, et elle produisit sur lui l’effet d’un coup de tonnerre.

— Je ne nie pas qu’il ne soit possible que j’y aie été.

— Répondez directement : oui, ou non.

— Il ne m’appartient pas de contredire Votre Grâce.

— Encore une fois, y étiez-vous, ou n’y étiez-vous pas ?

— Quel homme peut savoir où il a été tous les jours de sa vie ?

— Coquin, s’écria le général Dalzell, si tu ne réponds pas mieux, je vais te faire sauter les dents de la bouche avec le pommeau de mon poignard. — Crois-tu que nous puissions passer la journée à t’interroger et à te poursuivre de question en question.

— Eh bien donc, puisque rien autre chose ne peut vous contenter, écrivez que je ne peux pas nier que j’y aie été.

— Maintenant, dit le président, croyez-vous que le fait de s’armer en cette occasion équivale à un acte de rébellion ?

— Je ne suis pas trop libre de donner mon opinion sur ce qui pourrait mettre mon cou en danger ; mais ce fait ne vaut guère mieux…

— Mieux que quoi ?

— Ne vaut guère mieux que rébellion, comme Votre Honneur l’appelle.

— À la bonne heure, voilà ce qui s’appelle répondre. — Et si le roi daigne vous pardonner, prierez-vous pour le roi et son église ?

— Ah ! de tout mon cœur. Milord ; et je boirai à sa santé, par-dessus le marché, quand l’ale sera bonne.

— Eh ! dit le duc, c’est un vrai coq !… Mais qui vous a engagé, mon cher ami, à prendre part à cette révolte ?

— Le mauvais exemple, Milord, et une vieille folle de mère, sauf le respect que je dois à Votre Seigneurie.

— Fort bien. Je ne crois pas qu’on ait jamais à craindre que tu trames une trahison de ton propre chef. — Expédiez-lui son pardon pur et simple. — Faites avancer ce coquin qui est là-bas.

On amena Macbriar, et le président commença de même par lui demander s’il était à la bataille du pont de Bothwell.

— J’y étais, répondit-il d’une voix ferme et assurée.

— Étiez-vous armé ?

— Armé ? — Oui, — de la parole de Dieu, pour encourager ceux qui combattaient pour sa cause.

— C’est-à-dire que vous prêchiez la révolte contre le roi ?

— C’est toi qui l’as dit.

— Vous devez connaître John Balfour de Burley ?

— Oui, et j’en rends grâce à Dieu. C’est un chrétien sincère et zélé.

— Qu’est devenu ce personnage ? Où l’avez-vous vu pour la dernière fois ?

— Je suis ici pour répondre pour moi-même, et non pour compromettre la sûreté des autres.

— Nous trouverons le moyen de te faire sortir les paroles de la bouche, s’écria Dalzell.

— Je vous défie, répondit Macbriar en jetant sur les juges un regard de rage et de mépris. Ce n’est pas la première fois que je subis la prison, la torture.

— Fort bien ! dit Lauderdale ; mais il y a certaines choses fâcheuses qui peuvent vous arriver avant la mort. — En parlant ainsi, il agita une clochette d’argent.

À ce son, un rideau cramoisi pratiqué dans le mur de la salle fut tiré, et l’on y aperçut l’exécuteur des hautes-œuvres, placé devant une table, sur laquelle étaient des instruments pour torturer les accusés. Morton, qui ne s’attendait pas à ce spectacle, ne put s’empêcher de tressaillir ; Macbriar, au contraire, le contempla sans pâlir.

— Connaissez-vous cet homme ? dit Lauderdale au prédicateur avec un ton de voix sévère et lugubre.

— C’est sans doute, l’infâme exécuteur de vos ordres contre la personne des élus de Dieu.

— Faites votre devoir, dit le duc à l’exécuteur.

Le bourreau s’avança, et, d’une voix rauque, demanda sur quelle jambe du prisonnier il appliquerait d’abord son instrument.

— Qu’il choisisse lui-même, dit le duc.

— Puisque vous me laissez le choix, dit Macbriar en étendant sa jambe droite, prenez la meilleure.

Le bourreau, aidé de ses valets, enferma la jambe et le genou dans la botte de fer, plaça un coin de même métal entre le genou et le bord de la machine, prit un marteau, et le tint en l’air, prêt à frapper dès le premier ordre. Un chirurgien se plaça de l’autre côté de la chaise du prisonnier, lui mit le bras à nu, et posa son pouce sur l’artère, pour régler la torture d’après les forces du patient. Alors le président du conseil répéta la question d’une voix sévère : — Où avez-vous laissé John Balfour de Burley, la dernière fois que vous l’avez vu ?

Au lieu de répondre, Macbriar leva les yeux au ciel.

Lauderdale promena ses regards sur les membres du conseil, comme pour recueillir leurs suffrages muets, et fit lui-même un signe au bourreau, dont le marteau descendit à l’instant sur le coin, et l’enfonça entre le genou et la botte ; ce qui fit éprouver au prisonnier la douleur la plus cruelle, comme le prouva évidemment le changement qui s’opéra sur son visage. L’exécuteur releva son marteau, et se tint prêt à frapper un second coup.

— Voulez-vous dire, répéta le duc, où vous avez laissé Balfour de Burley la dernière fois que vous l’avez vu ?

— J’ai répondu, dit Macbriar avec résolution. — Et le second coup fut frappé, puis le troisième, puis le quatrième ; mais au cinquième, le malheureux poussa un cri d’angoisse.

Le sang de Morton lui bouillait dans les veines pendant cette scène barbare ; il ne put en soutenir plus longtemps la vue, et quoique sans armes, il allait s’élancer au secours de Macbriar, lorsque Claverhouse, qui avait remarqué son émotion, le retint en lui mettant une main sur la bouche et en lui disant tout bas : — Pour l’amour de Dieu, songez où vous êtes !

Heureusement pour lui, ce mouvement échappa aux regards des autres conseillers, dont l’attention était fixée sur le patient.

— Il est évanoui, dit le chirurgien. Milords, la nature humaine n’en peut endurer davantage.

— Donnez-lui relâche, dit le duc ; et se tournant vers Dalzell, il ajouta : — Finissons-en avec lui.

On fit respirer des essences au malheureux captif, et lorsqu’il eut repris ses sens le duc prononça sa sentence de mort, comme traître, fait prisonnier les armes à la main, et le condamna à être conduit au lieu ordinaire des exécutions, pour y être pendu ; il ordonna ensuite la confiscation de tous ses biens au profit de la couronne.

— Doomster, lisez la sentence.

L’office de doomster ou justicier, qui consistait à répéter aux condamnés la sentence des juges, était alors exercé en Écosse par l’exécuteur des hautes-œuvres. Cette lecture produisait dans leur esprit un nouveau degré d’horreur, en leur rappelant que celui qui l’articulait allait en faire l’application.

Macbriar n’avait pu entendre que très imparfaitement le jugement prononcé par le lord président du conseil, mais quand le bourreau prit la parole, il était complètement revenu à la vie. Il répondit :

— Milords, je vous remercie. Vous m’avez accordé la seule grâce que j’eusse voulu recevoir de vous, en envoyant à une si prompte mort ce corps torturé et épuisé par votre cruauté ! Peu m’importe en effet de périr en prison ou à la potence. Vous allez me fournir l’occasion de montrer au grand jour ce qu’un chrétien peut souffrir pour la bonne cause. — Je vous pardonne, Milords.

Pendant qu’on le transportait au lieu de l’exécution, il conserva jusqu’au dernier moment la même fermeté, le même enthousiasme.

Le conseil se sépara, et Morton se retrouva dans la voiture du général Grahame.

— Quel courage ! quelle fermeté ! dit-il en réfléchissant â la conduite de Macbriar. Combien il est regrettable que tant de dévouement et d’héroïsme ait été mêlé au fanatisme de sa secte !

— Vous voulez parler, dit Claverhouse, de la sentence de mort qu’il avait prononcée contre vous ! — Il l’aurait très bien justifiée à ses propres yeux. — Mais vous savez où vous vous rendez à présent, monsieur Morton ?

— Nous suivons la route de Leith, à ce que je vois. Ne puis-je, avant mon départ, prendre congé de mes amis ?

— On a parlé à votre oncle, il refuse de vous voir : le bonhomme est frappé d’épouvante. Il tremble, non sans quelque raison, que le châtiment de votre trahison ne retombe sur ses biens : il n’en sera rien cependant. Il vous envoie sa bénédiction, et une petite somme que voici. Lord Evandale est toujours souffrant. Lady Bellenden est à Tillietudlem. Elle a de l’ouvrage pour y remettre tout en ordre : les coquins ont fait un grand dégât parmi les respectables monuments d’antiquité qui faisaient l’objet de sa vénération ; ils ont même brûlé le vieux fauteuil que la bonne dame appelait le trône de Sa Majesté. Y a-t-il quelque autre personne que vous désiriez voir ?

— Non, dit Morton en soupirant ; mais quelque prompt que doive être mon départ, encore faut-il quelques préparatifs indispensables.

— Lord Evandale a pourvu à tout : votre porte-manteau est dans ma voiture, et dans une malle qui est derrière vous trouverez les effets qui pourraient vous manquer. Voici des lettres de recommandation de lord Evandale, pour la cour du stathouder : j’en ai moi-même ajouté une ou deux. En outre, voici des lettres de change, et vous en recevrez d’autres quand vous en demanderez.

Morton était étourdi, confondu, de l’exécution si subite de sa sentence de bannissement. — Et mon domestique ? dit-il.

— J’en aurai soin, répondit Claverhouse : je tâcherai de le faire rentrer au service de lady Bellenden. Je réponds bien qu’il ne s’avisera jamais de faire une seconde campagne avec les whigs. Nous voici sur le quai, descendons, on vous attend.

Des matelots se présentèrent, prirent le bagage de Morton.

— Puissiez-vous être heureux ! continua le général en lui serrant la main, et puissions-nous nous revoir en Écosse dans des temps plus tranquilles ! Je n’oublierai jamais votre conduite généreuse envers mon ami Evandale ; elle vous fait d’autant plus d’honneur dans mon esprit, que je connais vos sentiments secrets, et que bien des gens à votre place n’auraient pas été fâchés de se trouver débarrassés d’un homme qui leur barrait le chemin.

Il serra de nouveau la main à Morton, et le quitta comme il allait descendre dans la chaloupe.

À peine Claverhouse avait-il disparu, que Morton sentit qu’on lui glissait dans la main un papier. Il se retourna ; la personne qui le lui avait remis était enveloppée d’un grand manteau qui ne permettait pas de distinguer ses traits : elle posa un doigt sur sa bouche, et se perdit dans la foule.

Cet incident éveilla la curiosité de Morton. Lorsqu’il fut monté à bord d’un vaisseau faisant voile pour Rotterdam, il lut :

« Le courage que tu as montré dans la fatale journée où Israël a fui devant ses ennemis a en quelque manière expié les erreurs de ton érastianisme. Je sais que ton cœur est avec la fille de l’étranger. Oublie-la, car de loin, de près, en exil, jusqu’à la mort, ma main sera levée contre sa maison. C’est la longue résistance du château qui a été la principale cause de notre défaite. N’y pense donc plus, et réunis-toi à nos frères exilés. Tu en trouveras en Hollande qui attendent toujours l’heure de la délivrance. Quand elle aura sonné, tu sauras toujours où me trouver. En attendant, sois patient : garde ton épée à ta ceinture. — La main qui t’écrit est celle qui s’est appesantie sur les puissants au milieu des champs de bataille. »

Cette étonnante épître était signée J. B. de B. Mais ces initiales n’étaient pas nécessaires pour prouver à Morton qu’elle ne pouvait avoir été écrite que par John Balfour de Burley. Il fut surpris de l’audace et de l’opiniâtreté de cet homme indomptable, qui, au moment même où son parti venait d’être presque entièrement détruit, cherchait à renouer les fils d’une conspiration dont la trame était rompue. Ne regardant les menaces dirigées contre la famille Bellenden que comme une preuve du ressentiment que Burley conservait de la belle défense qu’avait faite le château, il ne put croire un instant qu’un ennemi fugitif et proscrit dût être à craindre pour ceux qui appartenaient au parti des vainqueurs. La pensée lui vint d’envoyer cette lettre à lord Evandale ou au major Bellenden ; mais, comme elle pouvait aider à découvrir le refuge de Burley, il pensa que ce serait se rendre coupable d’un abus de confiance. Il déchira donc le papier.

Cependant le navire était sorti du port. La proue fendait les vagues. La ville, le port de Leith et les collines se perdaient dans l’azur du ciel, et Morton se trouva séparé pour plusieurs années de sa terre natale.