Les Puritains d’Écosse/34

CHAPITRE XXXIV

Les avocats sont prêts, l’accusateur s’avance,
Les juges au front morne, ont déjà pris séance.

Gay. L’opéra du Gueux.

Un sommeil si profond avait succédé à l’agitation qu’il avait éprouvée la veille, que Morton savait à peine où il se trouvait quand il fut réveillé par le bruit des chevaux, les cris des soldats et le son des trompettes. Holliday vint l’avertir que le général (Claverhouse avait alors ce rang) espérait avoir le plaisir de sa compagnie sur la route.

Il se rendit sur-le-champ auprès de Claverhouse. Il trouva son cheval sellé et bridé, et Cuddy prêt à le suivre. On semblait traiter le maître et le serviteur non en prisonniers, mais comme s’ils avaient fait partie de la troupe ; cependant on les avait désarmés, et Claverhouse remit lui-même à Morton son épée. C’était alors la marque distinctive d’un homme de qualité. Lorsqu’on se mit en route, il le fit placer à côté de lui, et il semblait prendre plaisir à sa conversation. Mais plus Morton entendait parler le général, plus il se trouvait embarrassé pour fixer ses idées sur le véritable caractère de cet homme : Morton ne put s’empêcher de le comparer intérieurement à Burley ; et cette idée s’emparant de son esprit, il laissa échapper quelques mots qui la firent entrevoir.

— Vous avez raison, dit Claverhouse. Nous sommes tous deux des fanatiques ; mais il y a quelque différence entre le fanatisme inspiré par l’honneur, et celui que fait naître une sombre et farouche superstition.

— Et cependant, tous les deux, vous versez le sang sans remords et sans pitié, repartit Morton incapable de cacher ses sentiments.

— Il est vrai, dit Claverhouse ; mais il y a, je crois, une grande différence entre le sang de braves soldats, de gentilshommes loyaux, de prélats vertueux, et la liqueur rouge qui coule dans les veines de grossiers paysans, d’obscurs démagogues. Ne faites-vous pas une distinction entre une bouteille d’un excellent vin et un pot de mauvaise bière ?

— Dieu a donné la vie au paysan comme au prince, et celui qui


Scott - Nain noir. Les puritains d'Ecosse, trad. Defauconpret, Garnier, 1933 - Page 288.jpg
— Feu sur les rebelles ! souvenez-vous du cornette Grahame !

détruit son ouvrage lui en rendra compte. Et, par exemple, ai-je plus de droit aujourd’hui à la protection du général Grahame que la première fois que je l’ai vu ?

— Je ne voyais alors en vous que le fils d’un ancien chef de rebelles, maintenant je vous connais mieux ; je sais que vous avez un caractère que j’honore dans un ennemi autant que je l’aime dans un ami.

— Pensez-vous, général, que je doive être très reconnaissant d’une telle preuve d’estime ?

— Vous faites le pointilleux. Avez-vous jamais lu Froissart ?

— Non, répondit Morton.

— J’ai envie de vous procurer six mois de prison pour vous faire jouir de ce plaisir. Son livre m’inspire plus d’enthousiasme que la poésie elle-même. Avec quel sentiment chevaleresque le noble chanoine réserve ses plus belles expressions de douleur pour la mort du brave et noble chevalier. Mais, quant à quelques centaines de vilains nés pour labourer la terre, le noble historien témoigne pour eux aussi peu de sympathie que John Grahame de Claverhouse lui-même.

— Vous avez pourtant, général, un laboureur parmi vos prisonniers ; et, malgré le mépris que vous affichez pour une profession que quelques philosophes ont regardée comme tout aussi utile que celle de soldat, je prendrai la liberté de solliciter vivement votre protection pour lui.

— Vous voulez parler de Cuddy Headrigg. Oh ! ne craignez rien pour lui. Les dames de Tillietudlem m’avaient dit un mot en sa faveur. Il doit épouser leur femme de chambre, je crois. Je le protégerais à cause de l’erreur salutaire qui le jeta dans nos rangs la nuit dernière, lorsqu’il cherchait à vous procurer du secours. Il a eu confiance en moi, et c’est un titre pour que je ne l’abandonne pas. Mais, à vous parler sincèrement, il y a longtemps que j’ai les yeux ouverts pour surveiller sa conduite. — Holliday, donnez-moi le livre noir.

Le sous-officier présenta à son commandant un registre qui contenait les noms de tous ceux qu’on croyait devoir considérer comme suspects. Claverhouse se mit à le feuilleter chemin faisant.

— Ah ! m’y voici : Cuthbert Headrigg. Sa mère, puritaine exaltée. Quant à lui, c’est un garçon fort simple, mais sans génie ; excellent tireur. On pourrait l’attacher à la bonne cause. Le dévouement, la fidélité, monsieur Morton, sont des vertus qui ne sont jamais perdues avec moi. Vous pouvez compter sur la vie de ce jeune homme.

— Un esprit comme le vôtre n’est-il pas révolté d’un système qui exige des enquêtes si minutieuses sur des individus si obscurs ?

— Supposez-vous que ce soit nous qui prenions cette peine ? Les desservants de chaque paroisse recueillent ces renseignements pour eux-mêmes : ils connaissent mieux que personne les brebis noires du troupeau. Il y a trois ans que j’ai votre portrait.

— En vérité ! voudriez-vous me faire le plaisir de me le montrer.

— Je n’y vois pas d’inconvénient ; car, devant quitter l’Écosse pour quelques années, vous ne pouvez vous venger du peintre.

Ces mots, prononcés d’un air d’indifférence, firent tressaillir Morton, car ils lui annonçaient l’exil loin de son pays natal. Avant qu’il pût répondre, Claverhouse ouvrit encore le registre, et lut ce qui suit : — Henry Morton, fils de Silas Morton, colonel de cavalerie pour le parlement d’Écosse, neveu de Morton de Milnwood. — Éducation imparfaite, mais un courage au-dessus de son âge. — Adroit à tous les exercices. — Indifférent pour les formes de religions, mais penchant pour le presbytérianisme. — À des idées exaltées et dangereuses sur la liberté de penser et d’écrire. — Flotte entre les opinions des latitudinariens et celles des enthousiastes. — Fort aimé de tous les jeunes gens des environs. — D’un caractère doux, modeste et tranquille, et cependant un esprit ardent, une tête de feu. — Vous voyez, monsieur Morton, que ces mots sont suivis de trois croix rouges, ce qui signifie trois fois dangereux. Vous étiez donc un homme important à surveiller. — Mais que me veut ce messager ?

Un homme à cheval s’approcha du général, et lui remit une lettre. Claverhouse l’ouvrit, la lut, puis s’adressant au courrier : — Dites à votre maître qu’il envoie ses prisonniers à Édimbourg.

Se tournant ensuite vers Morton : — C’est, reprit-il, un de vos alliés, qui abandonne votre cause. Écoutez son style : — « Je supplie Votre Excellence de recevoir mes humbles félicitations sur la victoire que l’armée de Sa Majesté vient de remporter. J’ai l’honneur de vous donner avis que j’ai fait prendre les armes à mes vassaux pour arrêter les fuyards. J’ai déjà fait plusieurs prisonniers, etc. Signé Basile Olifant. » — Vous le connaissez sans doute de nom ?

— N’est-ce pas un parent de lady Marguerite Bellenden ?

— Le dernier héritier mâle du père de cette dame, quoiqu’à un degré fort éloigné ; amoureux de la belle Edith, qui lui a été refusée parce qu’il en était indigne ; mais surtout admirateur du domaine de Tillietudlem avec toutes ses dépendances.

— En entretenant des liaisons avec notre parti, il prenait un mauvais moyen de recommandation auprès de cette famille.

— Oh ! mais le prudent Basile est homme à jouer différents rôles. Il était mécontent du gouvernement, parce qu’on n’avait pas voulu annuler en sa faveur le testament que le comte de Torwood avait fait au profit de sa fille ; de lady Marguerite, parce qu’elle lui avait refusé miss Bellenden ; et de cette dernière, parce qu’elle ne pouvait souffrir sa gaucherie et sa grande taille. Il entra donc en correspondance avec Burley, et fit une levée d’hommes dans le dessein de le secourir s’il n’avait pas besoin de secours, c’est à dire si vous nous aviez battus hier. Aujourd’hui que nous sommes vainqueurs, le coquin change de ton. On fera pendre ou fusiller quelques douzaines de malheureux fanatiques, tandis que ce fourbe jouira de l’honneur.

En conversant ainsi, ils parvinrent à trouver moins longue la route.

Ils arrivèrent à Édimbourg, leur suite s’étant augmentée de divers détachements de cavalerie qui amenaient un plus ou moins grand nombre de prisonniers.

Au moment d’entrer en ville, Claverhouse dit à Morton :

— Je sais que le conseil privé a décidé que nous ferions une espèce d’entrée triomphale, traînant à notre suite nos captifs, comme le faisaient les généraux romains. Mais je n’aime pas à me donner en spectacle, et je veux vous épargner le désagrément de figurer dans cette exhibition.

Le général appela Allan ; puis, prenant un chemin détourné, il gagna, suivi de quelques domestiques, la maison qu’il occupait dans une des principales rues d’Édimbourg. Dès leur arrivée, il conduisit Morton dans un appartement où il le laissa seul en lui disant qu’il comptait sur sa parole de ne pas en sortir.

Morton réfléchissait sur les vicissitudes qu’il avait éprouvées depuis un mois, quand, au bout d’un quart d’heure, il entendit dans la rue une grande rumeur, ce qui l’engagea à s’approcher de la fenêtre. Les trompettes, les clairons et les tambours se faisaient entendre au milieu des acclamations de la multitude, et annonçaient l’arrivée de la cavalerie royale. Les magistrats étaient allés recevoir les vainqueurs à la porte de la ville, et ils marchaient en tête de la pompe triomphale, précédés de leurs hallebardiers. Derrière eux s’élevaient au bout des piques les têtes de deux rebelles à qui on avait aussi coupé les mains, et par une barbare dérision, les hommes qui portaient ces dernières les rapprochaient souvent l’une de l’autre dans l’attitude de la prière. Ces trophées sanglants appartenaient à deux prédicateurs massacrés à Bothwell-Bridge. Ensuite venait une charrette conduite par le valet de l’exécuteur des hautes-œuvres, sur laquelle étaient placés Macbriar et deux autres prisonniers : tête nue, chargés de fers, ils ne semblaient ni abattus par le destin de leurs compagnons, ni intimidés par la crainte de la mort ; au contraire, ils jetaient des regards fermes sur le peuple, et semblaient triompher de leurs vainqueurs.

Derrière ces prisonniers, marchait un corps de cavaliers.

À ce groupe succédèrent les principaux prisonniers, dont le nombre s’élevait à plus de cent. Ceux qui avaient le grade de chef s’avançaient les premiers : les uns, liés sur des chevaux, le visage tourné vers la queue ; les autres, attachés à de pesantes barres de fer qu’ils étaient obligés de porter à la main. On portait en triomphe les têtes de ceux qui avaient péri.

Tels sont les objets hideux qui, dans cette procession, précédaient les victimes encore vivantes.

Morton se sentit désolé à la vue d’un tel spectacle ; et en reconnaissant, parmi les prisonniers, parmi les têtes portées au bout des piques, des traits qui lui étaient devenus familiers, il se laissa tomber sur une chaise, dans un état d’horreur et de stupéfaction. Il n’en fut tiré que par la voix d’Headrigg, qui entra dans la chambre, pâle comme un mort, ses cheveux dressés sur la tête.

— Monsieur Henry, s’écriait-il ; que Dieu ait pitié de nous ! Il faut que nous paraissions à l’instant devant le conseil. Mais ce n’est pas tout : ma mère est arrivée de Glascow. Elle vient pour me voir rendre témoignage, suivant son jargon, ce qui veut dire pour me voir pendre. Oh ! Cuddy n’est pas encore si bête, et s’il peut éviter la corde, au diable tous les témoignages ! — Mais voici Claverhouse lui-même.

Le général entrait : — Il faut vous rendre tout de suite devant le conseil, monsieur Morton, dit-il. Votre domestique doit aussi vous y suivre. Vous n’avez rien à craindre pour votre sûreté ni pour la sienne ; mais je vous avertis que vous serez peut-être témoin d’une scène qui vous sera pénible à supporter. J’aurais voulu vous en épargner la vue, mais je n’ai pu y réussir. Ma voiture vous attend.

C’était encore une de ces invitations dont Morton n’avait aucun moyen de se défendre. Il se leva et suivit Claverhouse.

— Oui, dit le général, vous vous tirerez d’affaire à bon marché, et votre domestique en fera autant s’il peut retenir sa langue.

Cuddy entendit ces paroles, et fut transporté de joie. — Ma langue sera bien tranquille, pensa-t-il.

Comme il sortait, la vieille Mause, qui le guettait à la porte, le saisit par le bras. — Mon fils ! s’écria-t-elle, que je suis aise et glorieuse de voir que la bouche de mon fils va rendre témoignage à la vérité en plein conseil, comme son bras l’a fait sur le champ de bataille !

— Paix donc, ma mère ! répliqua Cuddy : croyez-vous que j’aie envie d’être pendu ? J’ai parlé à M. Poundtext, et je l’imiterai ; il a fait toutes les déclarations qu’il a voulu, et il a obtenu grâce pour lui et pour son troupeau.

— Ah ! mon cher Cuddy, je serais fâchée qu’il vous mésarrivât, répondit Mause ; mais souvenez-vous que vous vous êtes battu pour la foi, et n’allez pas, dans la crainte de perdre les consolations humaines vous retirer de la sainte lutte.

— C’est bon ! c’est bon ! vous voyez qu’on m’attend. Allons, ma mère, adieu ; et Cuddy pria les cavaliers de le conduire au conseil, où Claverhouse et Morton s’étaient rendus sans l’attendre.