Les Puritains d’Écosse/21

CHAPITRE XXI

Reconnaissez des Grecs les nombreux fanions
Eh bien autant de chefs, autant de factions.

Shakspeare. Troïlus et Cressida.

Au pied de la montagne, à un quart de mille environ du champ de bataille, était la hutte d’un berger, misérable refuge, mais seul abri qu’on pût trouver à cette distance. Tel était le lieu choisi par les chefs presbytériens pour y tenir leur conseil de guerre, et c’est là que Burley conduisit Morton.

Celui-ci, en s’approchant, ne fut pas peu surpris des cris tumultueux qui frappèrent ses oreilles. Le calme et la gravité qu’il aurait voulu voir présider à un conseil destiné à délibérer sur des sujets si importants, et dans un moment si critique, semblaient avoir fait place à la discorde et à la confusion : il en tira un augure peu favorable à la réussite de l’entreprise. La porte était ouverte, et assiégée d’une foule de curieux. À force de prières, de menaces, et en usant même de quelque violence, Burley, à qui dans l’armée on accordait une sorte de supériorité, parvint à entrer et à introduire son compagnon.

Cette chaumière était éclairée en partie par un feu de genêts épineux. On lisait sur les figures des chefs, que les uns étaient gonflés par l’orgueil du succès, et les autres animés d’un enthousiasme féroce ; quelques-uns, irrésolus et inquiets, auraient voulu ne pas s’être engagés dans une affaire qu’ils ne se sentaient pas la force de conduire à fin, et ils n’y persistaient que par la honte de rétrograder. Dans ce fait, c’était un corps composé d’éléments disparates et qui ne pouvaient se combiner ensemble. Les plus ardents étaient ceux qui, comme Burley, avaient pris part au meurtre du primat, et qui, sachant que leur tête était mise à prix, ne pouvaient se sauver qu’à l’aide d’un incendie général ; mais leur zèle ne l’emportait pas sur celui des prédicateurs. La classe des modérés se composait de gentilshommes mécontents et de fermiers poussés à bout par une oppression intolérable ; ils avaient avec eux leurs prêtres, qui, ayant la plupart profité de la tolérance légale, se préparaient à résister à la déclaration que les plus fanatiques se proposaient d’exiger d’eux. Cette question délicate avait été écartée dans le premier moment où il s’était agi de rédiger un manifeste ; mais on l’avait remise sur le tapis en l’absence de Burley, qui, à son grand désappointement trouva qu’elle accaparait toute l’éloquence de Macbriar, de Kettledrummle et des autres prédicateurs du désert. La polémique était engagée entre eux et Pierre Poundtext, le pasteur toléré de la paroisse de Milnwood, qui avait ceint l’épée, mais qui, avant d’être appelé à combattre en pleine campagne pour la bonne cause, défendait vaillamment ses dogmes particuliers devant le conseil. Poundtext et Kettledrummle étaient directement aux prises.

Il s’agissait en ce moment de rédiger un manifeste pour expliquer les motifs de l’insurrection. Macbriar, Kettledrummle et plusieurs autres voulaient y insérer un anathème contre ceux qui avaient eu la faiblesse de faire des concessions au gouvernement. Poundtext et ses adhérents soutenaient avec opiniâtreté la légitimité de leurs opinions ; c’était le bruit qu’ils faisaient et les clameurs de leurs adhérents qui avaient frappé les oreilles de Morton.

Scandalisé de cette scène, Burley employa son ascendant pour obtenir du silence. Il remontra fortement à ses collègues les inconvénients qui résulteraient de leur désunion dans un moment où il s’agissait de rallier tous les efforts contre l’ennemi commun, et il obtint enfin que toute discussion cesserait sur le point contesté. Mais Kettledrummle et Poundtext, ainsi réduits au silence, se jetaient l’un à l’autre des regards de colère.

Burley profita de ce moment de silence pour présenter au conseil M. Henry Morton de Milnwood, dont il parla comme d’un homme profondément touché des malheurs du temps, et prêt à sacrifier ses biens et sa vie pour une cause à laquelle son père, le colonel Silas Morton, avait rendu des services signalés. Henry fui accueilli avec distinction par son ancien pasteur Pierre Poundtext, et par tous ceux qui professaient quelques principes de modération ; les autres murmurèrent les mots d’érastianisme, et quelques-uns rappelèrent tout bas que Silas Morton avait fini par reconnaître l’autorité du tyran Charles Stuart, ouvrant ainsi la porte à l’oppression sous laquelle gémissait l’église presbytérienne d’Écosse. Cependant, comme l’intérêt général exigeait qu’on ne refusât les services d’aucun de ceux qui voulaient mettre la main à l’œuvre, Morton fut rangé parmi les chefs.

Alors Burley engagea les chefs à diviser en compagnies tous les hommes qui composaient l’armée, et dont le nombre croissait à chaque instant. Dans cette répartition, les insurgés de la paroisse et de la congrégation de Poundtext se rangèrent naturellement sous le commandement de Henry Morton, qui était né au milieu d’eux.

Cette affaire terminée, il fallut déterminer la marche des opérations. Le cœur de Morton battit vivement quand il entendit proposer de s’emparer d’abord de Tillietudlem, comme d’une position des plus importantes. Poundtext insistait sur la nécessité de cette mesure, et les habitants des environs appuyaient son avis, parce que ce château pouvait offrir une retraite aux troupes royalistes.

— J’opine, dit Poundtext pour qu’on s’empare de la forteresse de cette femme nommée Margaret Bellenden.

— La place est forte, dit Burley ; mais quels sont ses moyens de défense ? Deux femmes peuvent-elles essayer de nous résister ?

— Il s’y trouve aussi, dit Poundtext, John Gudyil, sommelier de la vieille dame, il s’y trouve encore ce vieux royaliste, Miles Bellenden de Charnwood.

— Si ce Miles Bellenden, dit Burley, est le frère de sir Arthur, c’est un homme qui ne remettra pas l’épée au fourreau quand il l’en aura tirée ; mais il doit être fort âgé.

— Tout à l’heure le bruit courait dans le pays, dit un autre que, depuis la nouvelle de la déroute du régiment, on a fait entrer dans le château des vivres et des soldats, et qu’on a fermé la porte.

— Jamais ce ne sera de mon consentement, répondit Burley, que nous perdions notre temps à faire le siège d’un château. Il faut marcher en avant, et nous emparer de Glascow.

— Du moins, poursuivit Poundtext, nous pouvons déployer notre bannière devant Tillietudlem, et faire une sommation au château. Quoi que ce soit une race de rebelles, peut-être se rendront-ils. Nous donnerons un sauf-conduit pour Édimbourg à lady Marguerite Bellenden, à sa petite-fille, à Jenny Dennison ; mais nous mettrons aux fers John Gudyil, Hugues Harrison et Miles Bellenden.

— Qui parle de paix et de sauf-conduit ? s’écria une voix aigre et glapissante sortant du milieu de la foule.

— Silence, frère Habacuc ! dit Macbriar.

— Je ne me tairai pas, continua la même voix. Est-ce le temps de parler de paix, et de sauf-conduit, quand les entrailles de la terre sont ébranlées ; quand les rivières deviennent des fleuves de sang.

En parlant ainsi, le nouvel orateur parvint à s’avancer dans l’intérieur du cercle, et montra aux yeux étonnés de Morton une figure analogue à la voix et aux paroles qu’il venait d’entendre. Cet homme portait un habit en haillons. À coup sûr, ce vêtement était insuffisant pour le préserver du froid. Une longue barbe, blanche comme la neige, flottait sur sa poitrine. Son visage, amaigri, offrait à peine des traits humains. Son regard était farouche. Il tenait un sabre rouillé, teint de sang.

— Quel est cet homme ? dit tout bas à Poundtext Morton.

Scott - Nain noir. Les puritains d'Ecosse, trad. Defauconpret, Garnier, 1933 - Page 224.jpg
Le nouvel orateur parvint à s’avancer dans l’intérieur du cercle.

— C’est Habacuc Mucklewrath. Il a beaucoup souffert dans les dernières guerres : il a été longtemps en prison ; nos frères se figurent qu’il est inspiré par l’Esprit.

La voix de Poundtext fut couverte par celle de Mucklewrath, qui répéta d’un ton à faire trembler les soliveaux de la chaumière : — Qui ose parler de merci pour la maison sanguinaire des méchants ? Précipitez du haut de leur tour la mère et la fille, et que leurs cadavres pourrissent dans le champ de leurs pères !

— C’est bien parler, s’écrièrent plusieurs voix farouches.

— C’est une impiété révoltante ! s’écria Morton qui ne pouvait plus contenir son indignation. — Croyez-vous mériter la protection du ciel en écoutant les propos horribles de la folie ?

— Paix, jeune homme ! dit Kettledrummle. Est-ce à toi de juger du vase dans lequel le ciel verse ses inspirations ?

— Nous jugeons de l’arbre par ses fruits, riposta Poundtext, et nous ne croyons pas qu’une contravention aux lois divines puisse être une inspiration céleste.

— Vous oubliez, frère Poundtext, dit Macbriar, que nous sommes arrivés aux jours où les miracles seront multipliés.

Poundtext s’apprêtait à répondre, mais la voix d’Habacuc se fit entendre de nouveau : — Qu’ai-je vu ? des cadavres, des chevaux blessés, le tumulte de la bataille. — Qu’ai-je entendu ? une voix qui criait ; Frappez, tuez, soyez sans pitié, immolez jeunes gens et vieillards, la vierge, l’enfant, et la mère.

— C’est l’ordre d’en haut ! s’écrièrent plusieurs voix ; nous obéirons à l’inspiration.

Étonné, saisi d’horreur, Morton sortit de la chaumière. Burley le suivit : — Où allez-vous ? lui dit-il.

— Je l’ignore ; mais je ne puis rester ici plus longtemps.

— Es-tu si tôt fatigué ? Est-ce là ton dévouement à la cause qu’avait embrassée ton père ?

— La cause la plus juste ne peut réussir sous de pareils auspices. Un parti veut obéir aux rêves d’un fou ; un de vos chefs est un pédant ; un autre…

Burley acheva la phrase : — Un autre est un assassin, un Balfour de Burley. Mais tu ne réfléchis pas que, dans ces jours de vengeance, ce ne sont pas des hommes égoïstes et de sang-froid qui se lèvent pour exécuter les jugements du ciel. Si tu avais vu les armées d’Angleterre pendant son parlement de 1642, lorsque les rangs étaient remplis de sectaires et d’enthousiastes plus farouches que les anabaptistes de Munster, tu aurais eu bien d’autres sujets d’étonnement. Et cependant ces hommes étaient invincibles, et leurs mains firent des miracles pour la liberté de leur pays.

— Mais leurs conseils étaient tenus avec sagesse ; et, malgré la violence de leur zèle et l’extravagance de leurs opinions, ils exécutaient les ordres de leurs chefs. Vingt fois je l’ai entendu dire par mon père. Vos conseils, au contraire, ressemblent à un véritable chaos.

— Patience, Henry Morton ; tu ne dois pas abandonner la cause de la religion et de la patrie pour un discours extravagant ou pour une action qui te semble blâmable. Écoute-moi. J’ai déjà fait sentir aux plus sages de nos amis que notre conseil est trop nombreux. On paraît d’accord de le réduire à six des principaux chefs : tu seras un de ces six ; tu y auras ta voix ; tu pourras y favoriser le parti de la modération, quand tu le jugeras convenable. Es-tu satisfait ?

— Je serai charmé de contribuer à adoucir les horreurs de la guerre, et je n’abandonnerai le poste que j’ai accepté que lorsque je verrai adopter des mesures contre lesquelles ma conscience se révoltera.

Balfour fit un geste d’impatience. — Tu verras, que la génération opiniâtre à laquelle nous avons affaire doit être châtiée, jusqu’à ce qu’elle soit humiliée. Mais nous consulterons en tout la prudence et la sagesse.

— Je vous avoue qu’une cruauté préméditée me cause plus d’horreur que celle qui est l’effet du fanatisme et de la vengeance.

— Tu es encore jeune. Mais ne t’effarouche pas, tu auras voix au conseil, et il est possible que nous soyons souvent du même avis.

Morton n’était qu’à demi satisfait ; mais il ne jugea pas à propos de pousser plus loin l’entretien. Burley le quitta en lui conseillant de prendre quelque repos, attendu que l’armée se mettrait probablement en marche le lendemain matin.

— N’allez-vous pas en faire autant ? lui demanda Henry.

— Non, répondit Burley ; mes yeux ne peuvent pas encore se fermer. Il faut que le nouveau conseil soit élu cette nuit.

Lorsque Burley fut parti, Morton, en examinant l’endroit où il se trouvait, crut ne pouvoir en rencontrer un plus convenable pour y passer la nuit. La terre était garnie de mousse, et une pointe de rocher l’abritait contre le vent. Il s’enveloppa dans le manteau de dragon qu’il avait conservé, un sommeil profond vint le délasser des fatigues.

L’armée dormit sur le champ de bataille. Les principaux chefs eurent une longue conférence avec Burley, et l’on plaça autour du camp des sentinelles.