Les Puritains d’Écosse/19

CHAPITRE XIX

Il marche avec insouciance,
Rien ne semble troubler son cœur ;
Il lui reste peu d’espérance,
Il a gardé son air vainqueur.

Hardyknute.

Le colonel Grahame de Claverhouse se présenta devant la famille de lady Marguerite, rassemblée dans la grande salle du château, avec la même sérénité et la même courtoisie qu’il montrait quelques heures auparavant. Il avait eu assez de sang-froid pour réparer en partie le désordre de son habillement. Il avait fait disparaître de ses mains les traces qu’y avait empreintes le sang des ennemis, et l’on aurait cru qu’il venait de faire une promenade du matin.

— Je suis affligée, colonel, lui dit la vieille dame les yeux en pleurs.

— Et moi, ma chère lady Margaret, je suis affligé de penser qu’après notre mésaventure vous n’êtes pas trop en sûreté dans votre château ; votre loyauté bien connue, l’hospitalité que vous avez accordée ce matin aux troupes de Sa Majesté, peuvent avoir des suites dangereuses pour vous. Je viens donc vous proposer, si la protection d’un pauvre fuyard ne vous paraît pas à mépriser, de vous escorter, ainsi que miss Edith, jusqu’à Glascow, d’où je vous ferai conduire à Édimbourg ou au château de Dumbarton.

— Je vous suis bien obligée, colonel Grahame ; mais mon frère a entrepris de défendre le château contre les rebelles, et jamais Marguerite Bellenden ne fuira de ses foyers, tant qu’il s’y trouvera un brave militaire qui se charge de l’y défendre.

— Le major Bellenden a formé ce dessein ? s’écria Claverhouse en tournant sur lui les yeux où brillait la joie. Et pourquoi en douterais-je ? cette action est digne du reste de sa vie. Mais, major, avez-vous les moyens de résister à une attaque ?

— Rien ne me manque, que des hommes et des provisions.

— Je puis vous laisser douze à vingt hommes qui tiendraient sur la brèche, le diable montât-il lui-même à l’assaut. Vous rendriez un grand service à l’État en arrêtant ici l’ennemi, ne fût-ce qu’une semaine, et vous recevrez bien certainement des secours avant l’expiration de ce délai.

— Avec vingt hommes déterminés, je réponds du château pendant huit jours. J’y ai fait entrer les caissons que vous aviez laissés à la ferme ; et quant aux provisions, j’espère que les messagers qui sont partis vont en apporter. Au surplus, avant de capituler nous mangerons les semelles de nos bottes.

— Oserai-je vous faire une demande, colonel ? dit lady Marguerite : je désirerais que le détachement que vous voulez bien ajouter à ma garnison fût commandé par le brigadier Francis Stuart. Ce serait un moyen de motiver sa promotion à un grade supérieur.

— Les campagnes du brigadier sont terminées, Milady.

— Pardon, dit le major en prenant le colonel par le bras et en s’éloignant des dames, mais je suis inquiet pour mes amis. Je crains que vous n’ayez fait une autre perte et plus importante. J’ai remarqué que ce n’est plus votre neveu qui porte votre étendard.

— Vous avez raison, major, répondit Claverhouse ; mon neveu est mort d’une manière digne de lui.

— Quel malheur ! un si beau jeune homme, si brave !

— Tout cela est vrai, dit Claverhouse ; je regardais le pauvre Richard comme mon fils ; mais je vis, je vis pour le venger.

— Colonel Grahame, dit le brave vétéran en essuyant une larme, je m’applaudis de vous voir supporter ce malheur avec tant de fermeté.

— Je ne suis point un homme qui rapporte tout à soi. Je ne suis égoïste ni dans mes espérances, ni dans mes craintes, ni dans mes plaisirs, ni dans mes chagrins. Ce n’est point dans des vues d’intérêt personnel que j’ai été sévère. Le service du roi et le bien de mon pays, voilà quel fut toujours mon but.

— Je suis étonné de votre courage, après un événement dont les conséquences peuvent être si fâcheuses.

— Oui, les ennemis que j’ai dans le conseil m’accuseront de ce revers. — je méprise leurs accusations. Ils me calomnieront auprès du souverain ; — je saurais leur répondre. Le jeune homme qui vient de succomber était la seule barrière entre un avide collatéral et moi ; mais ce malheur ne frappe que moi, et la patrie a moins à regretter sa perte que celle de lord Evandale, qui, après avoir vaillamment combattu, a, je crois, trouvé aussi la mort.

— Quelle journée fatale ! on m’a dit que l’impétuosité de ce brave jeune homme est une des causes de la perte de la bataille.

— Ne parlez pas ainsi, major. Si quelque blâme a été mérité aujourd’hui, qu’il s’attache aux vivants, et qu’il ne flétrisse pas les lauriers de ceux qui sont morts avec gloire. Je ne puis assurer que lord Evandale ait succombé ; mais il est mort ou prisonnier, je le crains. Il était hors de la mêlée, du moins la dernière fois que j’ai pu lui parler. Nous quittions le champ de bataille, le reste du régiment était presque tout dispersé.

— Votre troupe s’est augmentée depuis votre arrivée ici, colonel, dit le major en regardant par une fenêtre.

— Oh ! mes coquins ne sont tentés ni de déserter ni de s’écarter plus loin que la première frayeur ne les a emportés. Il ne règne pas beaucoup d’amitié entre eux et les paysans de ce pays : chaque village par où ils passeraient isolément s’insurgerait contre eux. — Mais parlons maintenant de vos plans, de vos besoins, et des moyens de correspondre avec vous. Je doute de pouvoir rester longtemps à Glascow, même quand j’aurai rejoint lord Ross. Le succès passager de ces fanatiques va évoquer le diable dans tous nos cantons de l’ouest.

Claverhouse et le major convinrent des moyens d’entretenir une correspondance dans le cas où l’insurrection viendrait à s’étendre.

Le colonel prit congé des deux dames.

Lady Marguerite était trop inquiète pour lui répondre comme elle l’aurait fait en toute autre circonstance ; elle se borna à le remercier du renfort qu’il avait promis de lui laisser. Il tardait à Edith de s’assurer du sort de Henry Morton ; mais elle ne put trouver un prétexte pour introduire son nom. Elle se flatta que son oncle en aurait parlé au colonel dans la conversation qu’ils venaient d’avoir ensemble, mais elle se trompait : le major était trop occupé de ses préparatifs de défense pour penser à autre chose ; et lors même que son propre fils se fût trouvé dans la situation de Henry, il est probable qu’il l’aurait oublié.

Claverhouse descendit pour se mettre à la tête des débris de son régiment, et le major l’accompagna pour recevoir le détachement qu’il devait lui laisser. — Je ne puis vous donner aucun officier, dit le colonel : il ne m’en reste qu’un très petit nombre, et leurs efforts joints aux miens, suffiront à peine pour maintenir l’ordre et la discipline parmi mes cavaliers. Je vous laisserai Inglis pour les commander sous vos ordres ; mais si quelque officier du régiment se présentait après mon départ, je vous autorise à le retenir.

Les dragons étant prêts à partir, Claverhouse en fit sortir seize des rangs, les mit sous le commandement d’Inglis, à qui il donna le grade de brigadier, et leur dit ensuite : — Je vous confie la défense de ce château sous les ordres du major Bellenden. Si vous vous conduisez avec courage et soumission, chacun de vous sera récompensé à mon retour ; si quelqu’un néglige ses devoirs, le prévôt et la corde. Vous me connaissez, et vous savez que je ne manque jamais à ma parole.

En quittant ses cavaliers, il les salua militairement, puis se retournant vers le major : — Adieu, dit-il en lui serrant la main ; mon amitié vous est acquise pour la vie.

La troupe se mit en marche.

Le major, aussitôt après leur départ, envoya une vedette pour reconnaître les mouvements de l’ennemi ; tout ce qu’il put en apprendre fut qu’il paraissait disposé à passer la nuit sur le champ de bataille. Les chefs avaient envoyé dans tous les villages voisins pour se procurer des provisions : il en résulta que dans le même endroit on recevait, au nom du roi, l’ordre d’en porter à Tillietudlem, et au nom de l’église, celui d’en faire passer aux tentes des saints défenseurs de la vraie religion. Chaque demande de cette nature était accompagnée de menaces, car ceux qui les faisaient n’ignoraient pas que c’était l’unique moyen de déterminer les paysans à se séparer de ce qui leur appartenait. Ces pauvres gens étaient donc fort embarrassés de savoir s’ils devaient se tourner à droite ou à gauche, et, il y en eut qui se tournèrent des deux côtés.

— Ces maudits temps rendraient fou l’homme le plus sage, dit Niel Blane, l’hôte que nous connaissons déjà. Il faut pourtant prendre son parti, Jenny, quelles provisions avons-nous à la maison ?

— Quatre sacs d’avoine, mon père, deux d’orge et deux de pois.

— Eh bien, mon enfant, dites à Bauldy de porter l’orge et les pois au camp de Drumclog. Qu’il dise bien que c’est notre dernière once de provisions ; ou s’il se fait scrupule de dire un mensonge, qu’il attende que Duncan Glen soit de retour de Tillietudlem, où je vais l’envoyer porter de l’orge avec mes respectueux compliments à Milady et au major.

— Mais mon père, que restera-t-il pour nous ?

— Vous oubliez que nous avons encore un sac de farine de froment. Il faudra bien nous résoudre â le manger.

Tandis que le prudent Niel cherchait ainsi à se faire des amis dans les deux partis, tous ceux qu’animait soit l’esprit public soit l’esprit de secte prenaient les armes. Les royalistes n’étaient pas nombreux dans ce canton, mais c’étaient pour la plupart des propriétaires recommandables par leur aisance et leur origine, et qui avec leurs frères, leurs cousins, leurs alliés et leurs domestiques, formaient une espèce de milice capable de défendre leurs petits châteaux fortifiés, de repousser toute demande de subside, d’intercepter les convois destinés au camp presbytérien. La nouvelle que le château de Tillietudlem se disposait à se défendre donna du courage à ces volontaires féodaux, qui le considéraient comme une place où l’on pourrait se réfugier en dernier lieu.

D’un autre côté, les bourgs, les villages, les fermes, les domaines des petits propriétaires, envoyaient de nouveaux renforts à l’armée presbytérienne. C’était là qu’étaient ceux qui avaient eu le plus à souffrir de l’oppression, et les esprits y étaient exaspérés. Tous virent avec plaisir l’échec qu’avaient essuyé leurs persécuteurs, et regardèrent la victoire des presbytériens comme une porte que leur ouvrait la Providence pour secouer le joug du despotisme militaire. On voyait à chaque instant arriver au camp de Drumclog des détachements nombreux d’hommes décidés à partager le sort des vainqueurs.