Les Puritains d’Écosse/18

CHAPITRE XVIII

Vous voyez qu’un vieillard parfois peut être utile.
Shakspeare. Henri IV, partie II.

Il faut maintenant que nous retournions au château de Tillietudlem, plongé dans le silence et l’inquiétude depuis le départ du régiment des gardes.

Les assurances de lord Evandale n’avaient pas calmé les craintes d’Edith. Elle le savait généreux et incapable de manquer à sa parole ; mais il était évident qu’il soupçonnait Henry d’être un rival heureux. N’était-ce pas attendre de lui un effort surhumain, que de supposer qu’il s’occuperait de la sûreté de Morton et qu’il le préserverait des dangers auxquels devaient l’exposer sa captivité et les préventions conçues contre lui ? Elle s’abandonnait donc à de vives alarmes, et fermait l’oreille aux motifs de consolation que Jenny Dennison lui suggérait l’un après l’autre.

D’abord Jenny assurait qu’elle était certaine qu’il n’arriverait aucun mal à Henry ; ensuite elle ne pouvait oublier que dans le cas contraire lord Evandale restait, et ce n’était pas un parti à dédaigner. Et puis, qui pouvait répondre du succès d’une bataille ? Si les whigs avaient le dessus, Henry et Cuddy se joindraient à eux, viendraient au château, et les enlèveraient toutes deux de vive force. — Car j’ai oublié de vous dire, miss Edith, continua-t-elle en pleurant, que ce pauvre Cuddy est aussi entre les mains des soldats. On l’a amené ici prisonnier ce matin : j’ai été obligée de dire de belles paroles à Holliday pour obtenir la permission de lui parler, et Cuddy ne m’en a pas su aussi bon gré qu’il aurait dû. Mais, bah ! ajouta-t-elle, je n’ai pas besoin de me rendre les yeux rouges à force de pleurer.

Les autres habitants du château n’étaient ni plus contents ni moins inquiets. Lady Marguerite pensait que le colonel, en lui refusant la grâce d’un homme condamné par lui, avait manqué à la déférence due à sa haute naissance, et avait même empiété sur ses droits seigneuriaux, en voulant le faire exécuter sur ses domaines.

— Claverhouse aurait dû se rappeler, mon frère, dit-elle, que la baronnie de Tillietudlem a toujours joui du droit de haute et moyenne justice, et par conséquent si le coupable devait être exécuté sur mes terres (ce que je considère comme peu honnête, puisque ce château n’est habité que par des femmes,) il aurait dû le remettre entre les mains de mon bailli pour que mon bailli présidât à l’exécution.

— La loi martiale fait taire toutes les autres, ma sœur, interrompit le major. Je conviens cependant que le colonel n’a pas apporté l’attention convenable à votre demande : et je ne suis pas très flatté moi-même qu’il ait refusé à un vieux serviteur du roi, tel que moi, une grâce qu’il a accordée au jeune Evandale. Je prétends passer la journée avec vous, ma sœur, je veux avoir des nouvelles de cette affaire de Loudon-Hill. Cependant je ne puis croire qu’un attroupement de paysans tienne devant un régiment comme celui que nous avons vu ce matin. Ah ! il fut un temps où je n’aurais pu rester tranquillement assis dans un fauteuil, quand je savais qu’on se battait à dix milles de moi.

— Nous serons enchantées que vous restiez avec nous ; mais, quoiqu’il ne soit pas très poli de vous laisser seul, il faut que vous me permettiez de veiller à ce qu’on rétablisse l’ordre dans le château.

— Je hais la cérémonie comme je déteste un cheval qui bronche. D’ailleurs, votre personne resterait avec moi, que votre esprit serait avec les débris du déjeuner. — Où est Edith ?

— Dans sa chambre. Elle est incommodée d’un mal de cœur, je crois qu’elle s’est mise au lit. Dès qu’elle s’éveillera, je lui ferai prendre des gouttes cordiales.

— Bah ! bah ! elle n’a d’autre mal que la peur que lui ont causée les soldats. Elle n’est pas habituée à voir un jeune homme de sa connaissance emmené pour être fusillé ; un autre partir tout à coup, sans savoir si on le verra revenir. Mais si la guerre civile se rallume, il faudra bien qu’elle s’y accoutume.

— À Dieu ne plaise, mon frère !

— Oui, à Dieu ne plaise ! — Mais qu’on appelle Harrison, je ferai une partie de trictrac avec lui.

— Oh ! dit Gudyil, il est sorti à cheval pour tâcher d’avoir quelque nouvelle de la bataille.

— Au diable la bataille ! s’écria le major, elle a mis le désordre dans tout le château. On dirait qu’on n’en a jamais vu dans ce pays. On se souvient pourtant de celle de Kilsythe, John.

— Et de celle de Tippermuir, monsieur le major.

— Et de celle d’Altford, où je commandais la cavalerie.

Ayant une fois entamé le sujet des campagnes de Montrose, le major et Gudyil tinrent assez longtemps en échec ce formidable ennemi appelé le temps, avec lequel les vétérans sont presque constamment en état d’hostilité.

On a fréquemment remarqué que les nouvelles des événements importants se répandent avec une célérité qui surpasse toute croyance, et que des rapports, vrais quant au fond, quoique inexacts dans les détails, précèdent toujours l’annonce officielle, comme si des oiseaux les avaient apportés à travers les airs. Harrison n’était encore qu’à quatre ou cinq milles de Tillietudlem, lorsqu’il arriva dans un village où le bruit de la victoire des presbytériens s’était déjà répandu ; il recueillit à la hâte les détails qu’on put lui donner, et, tournant bride, il repartit au galop. En arrivant, son premier soin fut de chercher le major.

Le major causait encore avec Gudyil. — Vous devez vous souvenir, disait-il, que ce fut au siège de Dundee que je…

— Fasse le ciel, Monsieur, s’écria Harrison, que nous ne voyions pas demain celui du château de Tillietudlem.

— Que voulez-vous dire, Harrison ? Que diable cela signifie-t-il ?

— Sur mon honneur, monsieur le major, le bruit général, et qui ne paraît que trop fondé, est que le colonel Claverhouse a été battu ; quelques-uns disent même qu’il est tué ; on ajoute que le régiment est en déroute, et que les rebelles s’avancent de ce côté.

— Je n’en crois rien, répondit le major en se levant brusquement ; jamais on ne me persuadera que le régiment des gardes ait reculé devant les rebelles. Pique, remontez à cheval, et avancez du côté de Loudon-Hill, jusqu’à ce que vous ayez des renseignements certains sur tout ce qui s’est passé. — Mais, en mettant les choses au pis, Gudyil, je pense que ce château serait en état d’arrêter quelque temps les rebelles, s’il y avait des vivres, des munitions et une garnison. Sa position est importante ; elle commande le passage entre le haut et le bas pays. Il est heureux que je sois venu ! — Harrison, faites prendre les armes à tout ce qui se trouve d’hommes ici. — Gudyil, voyez les provisions que vous avez et celles qu’on peut se procurer. Faites amener les bestiaux de la ferme dans les écuries du château. Le puits ne tarit jamais. Il y a quelques vieux canons sur les tours. Si nous avions des munitions !

— Les soldats, dit Harrison, en ont laissé ce matin.

— Hâtez-vous de les faire entrer au château, et réunissez toutes les armes que vous pourrez vous procurer. — Fort heureux que je sois ici ! — Mais il faut que je parle à ma sœur.

En apprenant une nouvelle si inattendue et si alarmante, lady Marguerite fut abasourdie. Il lui avait semblé que la force imposante qui avait quitté son château dans la matinée suffisait pour mettre en déroute tous les mécontents d’Écosse, et sa première idée fut qu’il lui serait impossible de résister à une troupe qui avait suffi pour triompher du régiment de Claverhouse.

— Malheur à nous, mon frère ! s’écria-t-elle. À quoi servira tout ce que nous pourrons faire ? Ils détruiront mon château ! ils tueront Edith. Le mieux ne serait-il pas de nous soumettre ?

— Ne vous effrayez pas, ma sœur ; la place est forte, l’ennemi ignorant et mal armé. La maison de mon frère ne deviendra pas une caverne de brigands et de rebelles. Mon bras est plus faible qu’autrefois ; mais, grâce à mes cheveux blancs, j’ai quelque connaissance de la guerre. Ah ! voici Pique qui nous apporte des nouvelles. — Eh bien, qu’avez-vous appris ?

— Eh bien, dit Pique avec un grand sang-froid, déroute complète.

— Qui avez-vous vu ? Qui vous a donné cette nouvelle ?

— Une demi-douzaine de dragons qui fuient du côté d’Hamilton.

— Continuez vos préparatifs, Harrison ; — Gudyil, faites tuer autant de bœufs que vous pourrez en saler. Envoyez à la ville, et faites-en rapporter de la farine. Ne perdez pas un seul instant. — Ma sœur, vous feriez peut-être bien de vous retirer à Charnwood avec ma nièce, pendant que les chemins sont encore libres.

— Non, mon frère ; puisque vous croyez que mon vieux château peut tenir contre les rebelles, je ne le quitterai point. J’y resterai, dussé-je y trouver la fin de mon pélerinage sur cette terre.

— Après tout, c’est peut-être le parti le plus sûr pour Edith et pour vous. Cette affaire va être le signal d’une insurrection générale des presbytériens d’ici à Glascow, et à Charnwood vous pourriez courir encore plus de dangers qu’ici.

— Mon frère, comme vous êtes le plus proche parent de défunt mon époux, je vous investis, par ce gage (elle lui remit la vénérable canne à pomme d’or qui avait appartenu à son père le comte de Tornwood) du commandement du Château de Tillietudlem ; et je me flatte que vous défendrez convenablement une place dans laquelle Sa Majesté le roi Charles II ne dédaigna pas…

— C’est bon, ma sœur ; nous n’avons pas le temps de parler du roi et de son déjeuner.

Le major sortit, et courut examiner les moyens de défense de la place.

Des précipices et des rochers escarpés rendaient le château de Tillietudlem inaccessible de trois côtés ; le seul par où il fût abordable était entouré de murailles très épaisses, et précédé d’une cour fermée par d’autres remparts flanqués de tourelles et crénelés. Au milieu de l’édifice s’élevait une tour qui dominait tous les environs, et sur la plate-forme de laquelle se trouvaient quelques vieilles pièces de siège et d’autres petits canons. On était donc parfaitement à l’abri d’un coup de main, mais on avait à craindre la famine et un assaut.

Le major ayant fait charger les canons, les pointa de manière à commander la route par laquelle les rebelles devaient avancer ; il fit abattre les arbres qui auraient nui à l’effet de son artillerie ; et, avec leurs troncs et d’autres matériaux, on construisit à la hâte plusieurs rangs de barricades dans l’avenue ; il barricada encore plus fortement la grande porte de la cour.

Le plus grand danger était dans la faiblesse de la garnison. Tous les efforts d’Harrison n’avaient abouti qu’à rassembler neuf hommes, en y comprenant Gudyil et lui ; le major et Pique complétaient le nombre de onze, dont une bonne partie étaient déjà avancés en âge.

Les préparatifs de défense ne pouvaient se faire sans le fracas ordinaire en pareille occasion : les femmes criaient, les chiens hurlaient, les hommes juraient. L’arrivée d’un charriot de farine qu’on amenait de la ville, celle des bestiaux de la ferme redoublaient la confusion.

Tout ce fracas ne tarda pas à arriver aux oreilles d’Edith, elle envoya Jenny s’informer de la cause d’un tumulte si extraordinaire ; mais, Jenny trouva tant de choses à demander ou à apprendre, qu’elle oublia d’aller rejoindre sa maîtresse. Miss Bellenden, dont l’inquiétude allait toujours croissant, se détermina à descendre pour chercher elle-même des informations. Dès sa première question, cinq ou six voix lui répondirent en même temps que Claverhouse et tout son régiment avaient été tués ; que dix mille insurgés, commandés par John Balfour de Burley, le jeune Milnwood et Cuddy Headrigg, marchaient sur le château. L’étrange association de ces trois noms lui parut une preuve de la fausseté de cette nouvelle, et cependant le mouvement qu’elle voyait lui démontrait qu’on avait conçu de vives alarmes.

— Où est lady Marguerite ? demanda Edith.

— Dans son oratoire, lui répondit-on.

L’oratoire était un cabinet où lady Bellenden se retirait dans les circonstances extraordinaires, quand elle voulait se livrer en toute liberté à quelques exercices de dévotion. Elle avait défendu qu’on vînt jamais l’y interrompre ; et Edith, accoutumée au plus grand respect pour les volontés de son aïeule, n’osa enfreindre ses ordres.

— Où est le major Bellenden ? reprit-elle.

On lui apprit qu’il était sur la plate-forme de la tour, occupé à mettre en ordre l’artillerie qui la garnissait. Elle y courut aussitôt, et le trouva au milieu de son élément.

— Au nom du ciel, s’écria Edith, de quoi s’agit-il donc ?

— De quoi il s’agit, ma chère ? Claverhouse est en déroute ; les whigs marchent sur le château.

— Bon Dieu ! s’écria Edith, ils arrivent déjà ! je les aperçois.

— De quel côté ? dit le major. — Mes amis, à vos pièces, mèche allumée. — Mais, un moment ! ce sont des cavaliers du régiment des gardes.

— Oh ! non, mon oncle : voyiez comme ils marchent en désordre.

— Ma chère enfant, vous ne savez pas quelle différence il y a entre le régiment qui marche au combat et celui qui fuit après une défaite. — Mais je ne me trompe pas, je distingue même leur étendard.

Ils firent halte devant le château, et l’officier qui les commandait entra dans l’avenue.

— C’est Claverhouse ! s’écria le major. Je suis ravi qu’il ne soit pas tué. — Gudyil, allez prévenir lady Marguerite. Faites préparer des rafraîchissements. — Allons, ma nièce, descendons ; nous allons enfin avoir des nouvelles positives.