Les Propos d’Alain (1920)/Tome 1/150

Nouvelle Revue Française (1p. 204-206).
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Peut-on compter sur un mouvement de honte et de remords, après ces beaux massacres, chez ceux qui en ont décrété le commencement d’un trait de plume ? Je ne sais. Mais il est hors de doute que le meilleur sang Bulgare, Serbe, Hellène, Monténégrin, engraisse maintenant la terre ; et c’étaient les plus jeunes, les plus forts, les plus résolus, les plus dévoués ; les moissons ne paieront pas l’engrais. Mais pouvait-on agir autrement ? Oui, on peut toujours attendre l’attaque, et laisser à d’autres la responsabilité effrayante. Il n’y a plus en Europe de peuple bandit. En 1870, n’oublions pas que tout l’art diplomatique de Bismarck s’est employé à nous faire déclarer follement la guerre ; en vérité cet exemple suffirait pour qu’un homme d’État digne de sa fonction se jure à lui-même d’attendre que les canons étrangers annoncent la guerre pour s’y résigner.

Mais ici se fait voir une espèce de duplicité trop commune chez les gouvernants. « C’est le peuple lui-même, disent-ils, qui veut la guerre ». Outre que ce peuple qui veut la guerre se réduit sans doute à une troupe de citoyens inoccupés et à quelques journalistes qui jouent avec le feu, il faut dire aussi que l’esprit guerrier est trop complaisamment loué, honoré, échauffé, dans les temps de paix, par des déclamations trop faciles. Quand j’étais lycéen, j’ai entendu des discours patriotiques dont l’effet était prodigieux ; comment en aurait-il été autrement ? Un sentiment contagieux, l’évocation du plus haut courage, l’attrait d’une action hasardeuse, la certitude aussi d’être approuvé, tout cela développe aisément jusqu’au sublime les transports de l’orateur et d’un auditoire de jeunes garçons. Je lisais hier dans les journaux qu’un professeur d’urologie, en terminant sa leçon inaugurale, avait offert martialement à la Patrie sa jeune gloire et ses travaux.L’applaudissement ne pouvait pas manquer. Mais est-ce digne d’un homme de forcer ainsi l’approbation, quand tout, dans sa noble fonction, invite au contraire à célébrer les victoires sur la nature inhumaine, et les arts de la paix ?

Quand j’étais étudiant, j’allai entendre un professeur illustre, qui avait pris pour sujet de ses leçons la philosophie de Kant. J’avoue que je fus étonné de l’entendre, pour commencer, s’excuser de venir parler à des Français d’un philosophe allemand. Cela fut fait avec un art discret ; il y eut une allusion à nos défaites et à nos justes espérances ; et naturellement il fut affirmé, pour finir là-dessus, que les hautes études philosophiques et morales ne connaissaient point de frontières. La voix, quoique voilée, ne manquait ni d’émotion m de mouvement ; ce fut un grand succès ; mais je sentis, pour ma part, un mouvement de vif mépris que ce souvenir éveille encore. Cette précaution était parfaitement inutile ; c’était la dixième ou la vingtième fois que l’on parlait de Kant en Sorbonne depuis la guerre. Et cet art d’exciter et de flatter hors de propos un sentiment de fureur guerrière, en se donnant l’air de l’apaiser, était bien dans la tradition des Politiques. Que d’orateurs, sans doute, en Bulgarie ou en Serbie, portent ainsi des meurtres sur la conscience, et sans en avoir le plus petit soupçon ! Plaire et être acclamé, n’est-ce pas le beau, le noble, le raisonnable, pour un rhéteur ? Et l’Académie Française n’a-t-elle pas élu, le même jour, par acclamation, un général commandant devant l’ennemi, et ce rhéteur justement dont je parlais ?