Les Premiers Poètes du vers libre/07

Mercure de France (p. 49-50).

les traductions de walt whitman


On comprend qu’il ne s’agit ici que d’essayer de reconnaître l’importance qu’ont pu prendre les traductions de Laforgue et de Vielé-Griffin dans l’instauration du vers libre. Exactement parlant, le vers de Walt Whitman, du moins celui des Brins d’Herbe, n’est pas le vers libre, mais le verset. Après avoir écrit, dans sa jeunesse, des pièces de vers dans la forme conventionnelle, précise Léon Bazalgette, Walt Whitman avait inauguré sa nouvelle forme en 1855, date de la première édition des Feuilles d’Herbe.

Nous avons vu que le vers libre et le verset sont de la même famille, et qu’on pouvait considérer le verset comme un vers libre élargi, le plus souvent composé lui-même de plusieurs vers libres étroitement associés. Il semble donc qu’il n’y ait aucun inconvénient à comprendre l’apparition du verset whitmanien dans une histoire des débuts du vers libre.

Avant la traduction de Laforgue, publiée en juin 1886, il n’avait été traduit, me dit encore Léon Bazalgette, que quelques courts poèmes ou fragments de poèmes dans des articles consacrés au poète américain, notamment Revue des Deux Mondes (Bentzon, 1872), Renaissance artistique et littéraire (Blémont, 1872), Bibliothèque universelle et Revue Suisse (Quesnel, 1886), puis Nouvelle Revue (Sarrazin, 1888). Mais ces traductions, écrites suivant le système courant qui consistait à enlever aux vers traduits la disposition « vers », ne pouvaient avoir aucune influence sur l’évolution de la technique française.

Toute autre est la forme que Laforgue, en juin 1886, donna à sa traduction ; je n’ai pas vérifié si elle correspond exactement à l’original, mais elle est précisément celle que le vers libre (ou le verset) était en train de prendre. S’ils avaient été publiés sans nom d’auteur, ces poèmes auraient été des vers libres (ou des versets), et voilà qui me semble considérable.

La même chose pour la traduction de Vielé-Griffin, en 1888.

Il est évident, en tous cas, je ne dis pas que ces traductions aient suggéré, mais qu’elles ont pu suggérer à un jeune poète l’idée du vers libre (ou du verset)… Malheureusement, je n’ai rien trouvé qui me renseigne à ce sujet.