Les Possédés/Troisième Partie/3

Traduction par Victor Derély.
E. Plon (2p. 213-240).

Chapitre III. La Fin d’un roman.

IModifier

Dans la grande salle de Skvorechniki (la même où avait eu lieu la dernière entrevue de Barbara Pétrovna avec Stépan Trophimovitch), on embrassait d’un coup d’œil tout l’incendie. Il était plus de cinq heures, le jour naissait ; debout près de la dernière fenêtre à droite, Lisa contemplait la rougeur mourante du ciel. La jeune fille était seule dans la chambre. Elle avait encore la magnifique robe vert tendre garnie de dentelles qu’elle portait la veille à la matinée littéraire, mais ce vêtement était maintenant fripé, on voyait qu’il avait été mis au plus vite et sans soin. Remarquant tout à coup que son corsage n’était pas bien agrafé, Lisa rougit, se rajusta en toute hâte et passa à son cou un mouchoir rouge que la veille, en arrivant, elle avait jeté sur un fauteuil. Les boucles défaites de son opulente chevelure sortaient de dessous le mouchoir et flottaient sur l’épaule droite. Son visage était las et soucieux, mais les yeux brillaient sous les sourcils froncés. Elle revint près de la fenêtre et appuya son front brûlant contre la vitre froide. La porte s’ouvrit, entra Nicolas Vsévolodovitch.

— J’ai envoyé un exprès qui est parti à bride abattue, dit-il, — dans dix minutes nous saurons tout ; en attendant, les gens disent que la partie du Zariétchié qui a brûlé est celle qui avoisine le quai, à droite du pont. L’incendie s’est déclaré entre onze heures et minuit ; à présent c’est la fin.

Il ne s’approcha pas de la fenêtre et s’arrêta à trois pas derrière la jeune fille ; mais elle ne se retourna pas vers lui.

— D’après le calendrier, on devrait voir clair depuis une heure, et il fait presque aussi noir qu’en pleine nuit, observa-t-elle d’un ton vexé.

— Tous les calendriers mentent, répondit avec un sourire aimable Nicolas Vsévolodovitch, mais, honteux d’avoir émis une observation aussi banale, il se hâta d’ajouter : — Il est ennuyeux de vivre d’après le calendrier, Lisa.

Et, s’avouant avec colère qu’il venait de dire une nouvelle platitude, il garda définitivement le silence. Lisa eut un sourire amer.

— Vous êtes dans une disposition d’esprit si chagrine que vous ne trouvez même rien à me dire. Mais rassurez-vous, votre remarque ne manquait pas d’à-propos : je vis toujours selon le calendrier, c’est lui qui règle chacune de mes actions. Vous vous étonnez de m’entendre parler ainsi ?

Elle quitta brusquement la fenêtre et prit place sur un fauteuil.

— Asseyez-vous aussi, je vous prie. Nous n’avons pas longtemps à être ensemble, et je veux dire tout ce qu’il me plaît… Pourquoi n’en feriez-vous pas autant ?

Nicolas Vsévolodovitch s’assit à côté de la jeune fille et doucement, presque craintivement, la prit par la main.

— Que signifie ce langage, Lisa ? Quelle peut en être la cause subite ? Pourquoi dire que « nous n’avons pas longtemps à être ensemble » ? Voilà déjà la seconde phrase énigmatique qui sort de ta bouche depuis une demi-heure que tu es éveillée.

— Vous vous mettez à compter mes phrases énigmatiques ? reprit- elle en riant. — Mais vous rappelez-vous quel a été mon premier mot hier, en arrivant ici ? Je vous ai d it que c’était un cadavre qui venait chez vous. Voilà ce que vous avez cru nécessaire d’oublier. Vous l’avez oublié, ou vous n’y avez pas fait attention.

— Je ne m’en souviens pas, Lisa. Pourquoi un cadavre ? Il faut vivre…

— Et c’est tout ? Vous avez perdu toute votre éloquence. J’ai eu mon heure de vie, c’est assez. Vous vous souvenez de Christophore Ivanovitch ?

— Non, je n’ai aucun souvenir de lui, répondit Nicolas Vsévolodovitch en fronçant le sourcil.

— Christophore Ivanovitch, dont nous avons fait la connaissance à Lausanne ? Vous le trouviez insupportable. En ouvrant la porte, il ne manquait jamais de dire : « Je viens pour une petite minute », et il restait toute la journée. Je ne veux pas ressembler à Christophore Ivanovitch et rester toute la journée.

Une impression de souffrance se manifesta sur le visage de Stavroguine.

— Lisa, s’écria-t-il, — je te le jure, je t’aime maintenant plus qu’hier quand tu es entrée chez moi !

— Quelle étrange déclaration ! Pourquoi prendre hier comme mesure et le mettre en comparaison avec aujourd’hui ?

— Tu ne me quitteras pas, poursuivit Stavroguine avec une sorte de désespoir, — nous partirons ensemble, aujourd’hui même, n’est- ce pas ? N’est-ce pas ?

— Aïe ! ne me serrez pas si fort le bras, vous me faites mal ! Où aller ensemble aujourd’hui même ? Commencer quelque part une « vie nouvelle » ? Non, voilà déjà assez d’essais… d’ailleurs, c’est trop long pour moi, j’en suis incapable, je ne suis pas à la hauteur. Où j’irais volontiers, c’est à Moscou, pour y faire des visites et en recevo ir, — tel est mon idéal, vous le savez ; déjà en Suisse, je vous ai révélé mon caractère. Comme vous êtes marié, il nous est impossible d’aller à Moscou et d’y faire des visites ; inutile, par conséquent, de parler de cela.

— Lisa, qu’est-ce qu’il y a donc eu hier ?

— Il y a eu ce qu’il y a eu.

— Cela ne se peut pas ! C’est cruel !

— Qu’importe ? Si c’est cruel, supportez-le.

— Vous vous vengez sur moi de votre fantaisie d’hier… grommela Nicolas Vsévolodovitch avec un méchant sourire. La jeune fille rougit.

— Quelle basse pensée !

— Alors, pourquoi donc m’avez-vous donné… « tant de bonheur » ? Ai-je le droit de le savoir ?

— Non, interrogez-moi sans demander si vous en avez le droit ; n’ajoutez pas une sottise à la bassesse de votre supposition. Vous n’êtes guère bien inspiré aujourd’hui. À propos, ne craignez-vous pas aussi l’opinion publique, et n’êtes-vous pas troublé par la pensée que ce « bonheur » vous attirera une condamnation ? Oh ! s’il en est ainsi, pour l’amour de Dieu, bannissez toute inquiétude. Vous n’êtes ici coupable de rien et n’avez de comptes à rendre à personne. Quand j’ai ouvert votre porte hier, vous ne saviez pas même qui allait entrer. Il n’y a eu là qu’une fantaisie de ma part, comme vous le disiez tout à l’heure, — rien de plus. Vous pouvez hardiment lever les yeux et regarder tout le monde en face !

— Tes paroles, cet enjouement factice qui dure déjà depuis une heure, me glacent d’épouvante. Ce « bonheur » dont tu parles avec tant d’irritation, me coûte… tout. Est-ce que je puis maintenant te perdre ? Je le jure, je t’aimais moins hier. Pourquoi donc m’ôtes-tu tout aujourd’hui ? Sais-tu ce qu’elle m’a coûté, cette nouvelle espérance ? Je l’ai payée d’une vie.

— De la vôtre ou d’une autre ?

Il tressaillit.

— Que veux-tu dire ? questionna-t-il en regardant fixement son interlocutrice.

— Je voulais vous demander si vous l’aviez payée de votre vie ou de la mienne. Est-ce qu’à présent vous ne comprenez plus rien ? répliqua en rougissant la jeune fille. — Pourquoi avez-vous fait ce brusque mouvement ? Pourquoi me regardez-vous avec cet air-là ? Vous m’effrayez. De quoi avez-vous toujours peur ? Voilà déjà longtemps que je m’en aperçois, vous avez peur, maintenant surtout… Seigneur, que vous êtes pâle !

— Si tu sais quelque chose, Lisa, je te jure que je ne sais rien… ce n’est nullement de cela que je parlais tout à l’heure, en disant que j’avais payé d’une vie…

— Je ne vous comprends pas du tout, répondit-elle avec un tremblement dans la voix.

À la fin, un sourire lent, pensif, se montra sur les lèvres de Nicolas Vsévolodovitch. Il s’assit sans bruit, posa ses coudes sur ses genoux et mit son visage dans ses mains.

— C’est un mauvais rêve et un délire… Nous parlions de deux choses différentes.

— Je ne sais pas du tout de quoi vous parliez… Pouviez-vous ne pas savoir hier que je vous quitterais aujourd’hui ? Le saviez- vous, oui ou non ? Ne mentez pas, le saviez-vous, oui ou non ?

— Je le savais… fit-il à voix basse.

— Eh bien, alors, de quoi vous plaignez-vous ? vous le saviez et vous avez mis l’ »instant » à profit. Quelle déception y a-t-il ici pour vous ?

— Dis-moi toute la vérité, cria Stavroguine avec l’accent d’une profonde souffrance : — hier, quand tu as ouvert ma porte, savais- tu toi-même que tu n’entrais chez moi que pour une heure ?

Elle fixa sur lui un regard haineux.

— C’est vrai que l’homme le plus sérieux peut poser les questions les plus étonnantes. Et pourquoi tant vous inquiéter de cela ? Vous sentiriez-vous atteint dans vo tre amour-propre parce qu’une femme vous a quitté la première, au lieu d’attendre que vous lui donniez son congé ? Vous savez, Nicolas Vsévolodovitch, je me suis convaincue, entre autres choses, de votre extrême magnanimité à mon égard, et, tenez, je ne puis pas souffrir cela chez vous.

Il se leva et fit quelques pas dans la chambre.

— C’est bien, j’admets que cela doive finir ainsi, soit… Mais comment tout cela a-t-il pu arriver ?

— Voilà ce qui vous intrigue ! Et le plus fort, c’est que vous êtes parfaitement édifié là-dessus, que vous comprenez la chose mieux que personne, et que vous-même l’aviez prévue. Je suis une demoiselle, mon cœur a fait son éducation à l’Opéra, tel a été le point de départ, tout est venu de là…

— Non.

— Il n’y a rien ici qui soit de nature à froisser votre amour- propre, et c’est l’exacte vérité. Cela a commencé par un beau moment qui a été plus fort que moi. Avant-hier, en rentrant chez moi après votre réponse si chevaleresque à l’insulte publique que je vous avais faite, j’ai deviné tout de suite que si vous me fuyiez, c’était parce que vous étiez marié, et nullement parce que vous me méprisiez, chose dont j’avais surtout peur en ma qualité de jeune fille mondaine. J’ai compris qu’en m’évitant vous me protégiez contre ma propre imprudence. Vous voyez comme j’apprécie votre grandeur d’âme. Alors est arrivé Pierre Stépanovitch, qui m’a tout expliqué. Il m’a révélé que vous étiez agité par une grande idée devant laquelle nous n’étions, lui et moi, absolument rien, mais que néanmoins j’étais un obstacle sur votre chemin. Il m’a dit qu’il était votre associé dans cette entreprise et m’a instamment priée de me joindre à vous deux ; son langage était tout à fait fantastique, il citait des vers d’une chanson russe où il est question d’un navire aux rames d’érable. Je l’ai complimenté sur son imagination poétique, et il a pris mes paroles pour des propos sans conséquence. Mais sachant depuis longtemps que mes résolutions ne durent pas plus d’une minute, je me suis décidée tout de suite. Eh bien, voilà tout, ces explications suffisent, n’est-ce pas ? Je vous en prie, restons-en là ; autrement, qui sait ? nous nous fâcherions encore. N’ayez peur de personne, je prends tout sur moi. Je suis mauvaise, capricieuse, j’ai été séduite par un navire d’opéra, je suis une demoiselle… Et, vous savez, je croyais toujours que vous m’aimiez éperdument. Toute sotte que je suis, ne me méprisez pas et ne riez pas de cette petite larme que j’ai laissée couler tout à l’heure. J’aime énormément à pleurer, je m’apitoie volontiers sur moi. Allons, assez, assez. Je ne suis capable de rien, ni vous non plus ; chacun de nous a son pied de nez, que ce soit notre consolation. Au moins l’amour-propre est sauf.

— C’est un mensonge et un délire ! s’écria Nicolas Vsévolodovitch qui marchait à grands pas dans la chambre en se tordant les mains. — Lisa, pauvre Lisa, qu’as-tu fait ?

— Je me suis brûlée à la chandelle, rien de plus. Tiens, on dirait que vous pleurez aussi ? Soyez plus convenable, moins sensible…

— Pourquoi, pourquoi es-tu venue chez moi ?

— Mais ne comprendrez-vous pas enfin dans quelle situation comique vous vous placez aux yeux du monde par de pareilles questions ?

— Pourquoi t’es-tu si monstrueusement, si bêtement perdue ? Que faire maintenant ?

— Et c’est là Stavroguine, le « buveur de sang Stavroguine », comme vous appelle une dame d’ici qui est amoureuse de vous ! Écoutez, je vous l’ai déjà dit : j’ai mis ma vie dans une heure et je suis tranquille. Faites de même… ou plutôt, non, pour vous c’est inutile ; vous aurez encore tant d’ »heures » et de « moments » divers…

— Autant que toi ; je t’en donne ma parole d’honneur la plus sacrée, pas une heure de plus que toi !

Il continuait à se promener dans la chambre sans voir les regards pénétrants que Lisa attachait sur lui. Dans les yeux de la jeune fille brilla soudain comme un rayon d’espérance, mais il s’éteignit au même instant.

— Si tu savais le prix de mon impossible sincérité en ce moment, Lisa, si seulement je pouvais te révéler…

— Révéler ? Vous voulez me révéler quelque chose ? Dieu me préserve de vos révélations ! interrompit-elle avec une sorte d’effroi.

Il s’arrêta et attendit inquiet.

— Je dois vous l’avouer, en Suisse déjà je m’étais persuadée que vous aviez je ne sais quoi d’horrible sur la conscience : un mélange de boue et de sang, et… et en même temps quelque chose de profondément ridicule. Si je ne me suis pas trompée, gardez- vous de me faire votre confession, elle n’exciterait que ma risée. Toute votre vie je me moquerais de vous… Ah ! vous pâlissez encore ? Allons, c’est fini, je vais partir.

Et elle se leva soudain en faisant un geste de mépris.

— Tourmente-moi, supplicie-moi, assouvis sur moi ta colère ! cria Nicolas Vsévolodovitch désespéré. — Tu en as pleinement le droit ! Je savais que je ne t’aimais pas, et je t’ai perdue. Oui, « j’ai mis l’instant à profit » ; j’ai eu un espoir… il y a déjà longtemps… un dernier espoir… Je n’ai pas pu tenir contre la lumière qui a illuminé mon cœur quand hier tu es entrée chez moi spontanément, seule, la première. J’ai cru tout à coup… peut- être même que je crois encore maintenant.

— Une si noble franchise mérite d’être payée de retour : je ne veux pas être une sœur de charité pour vous. Il se peut qu’après tout je me fasse garde-malade, si je n’ai pas l’heureuse chance de mourir aujourd’hui ; mais lors même que je me vouerais au service des infirmes, ce n’est pas à vous que je donnerais mes soins, quoique, sans doute, vous valiez bien un manchot ou un cul-de- jatte quelconque. Je me suis toujours figuré que vous m’emmèneriez dans quelque endroit habité par une gigantesque araignée de la grandeur d’un homme et méchante en proportion de sa taille ; nous passerions là toute notre vie à regarder cette bête en tremblant, et c’est ainsi que nous filerions ensemble le parfait amour. Adressez-vous à Dachenka ; celle-là vous suivra où vous voudrez.

— Ne pouviez-vous pas vous dispenser de prononcer son nom dans la circonstance présente ?

— Pauvre chienne ! Faites-lui mes compliments. Sait-elle qu’en Suisse déjà vous vous l’étiez réservée comme un en cas pour votre vieillesse ? Quelle prévoyance ! quel esprit pratique ! Ah ! qui est là ?

Au fond de la salle la porte s’était entrebâillée, laissant voir une tête qui disparut presque au même instant.

— C’est toi, Alexis Egoritch ? demanda Stavroguine.

— Non, ce n’est que moi, répondit Pierre Stépanovitch passant de nouveau sa tête et la moitié de son corps par l’ouverture de la porte. — Bonjour, Élisabeth Nikolaïevna ; en tout cas, bon matin. Je savais bien que je vous trouverai tous les deux dans cette salle. Je ne viens que pour un instant, Nicolas Vsévolodovitch, — il faut, à tout prix, que je vous dise deux mots… c’est absolument nécessaire… deux petits mots, pas davantage !

Stavroguine se dirigea vers la porte, mais, après avoir fait trois pas, il revint vers Lisa.

— Si tout à l’heure tu entends quelque chose, Lisa, sache-le : je suis coupable !

Elle frissonna et le regarda d’un air effrayé, mais il sortit au plus vite.

IIModifier

La pièce dont Pierre Stépanovitch venait d’entrouvrir la porte était une grande antichambre de forme ovale. Alexis Egoritch s’y trouvait avant l’arrivée du visiteur, mais c elui-ci l’avait fait sortir. Nicolas Vsévolodovitch, après avoir fermé sur lui la porte donnant accès à la salle, attendit ce qu’on avait à lui communiquer. Pierre Stépanovitch jeta sur lui un regard sondeur.

— Eh bien ?

— Si vous savez déjà les choses, répondit précipitamment Pierre Stépanovitch dont les yeux semblaient vouloir lire dans l’âme de Stavroguine, — je vous dirai que la faute n’est, bien entendu, à aucun de nous, et que vous êtes moins coupable que personne, attendu qu’il y a eu là un tel concours… une telle coïncidence d’événements… bref, au point de vue juridique, vous êtes tout à fait hors de cause, j’avais hâte de vous en informer.

— Ils ont été brûlés ? Assassinés ?

— Assassinés, mais pas brûlés, et c’est ce qu’il y a de vexant. Du reste, je vous donne ma parole d’honneur que moi non plus je ne suis pour rien dans l’affaire, quels que soient vos soupçons à mon endroit, — car peut-être vous me soupçonnez, hein ? Voulez-vous que je vous dise toute la vérité ? Voyez-vous, cette idée s’est bien offerte un instant à mon esprit, — vous-même me l’aviez suggérée, sans y attacher d’importance, il est vrai, et seulement pour me taquiner (car vous ne me l’auriez pas suggérée sérieusement), — mais je n’y ai pas donné suite, et je ne l’aurais voulu faire à aucun prix, pas même pour cent roubles, — d’autant plus que l’intérêt était nul, pour moi, entendons-nous, pour moi… (Tout ce discours était débité avec une volubilité extraordinaire.) Mais voyez comme les circonstances se sont rencontrées : j’ai de ma poche (vous entendez : de ma poche, pas un rouble n’est venu de vous, et vous-même le savez), j’ai de ma poche donné à l’imbécile Lébiadkine deux cent trente roubles dans la soirée d’avant-hier, — vous entendez, avant-hier, et non pas hier après la matinée littéraire, notez cela : j’appelle votre attention sur ce point parce qu’alors je ne savais pas encore qu’Élisabeth Nikolaïevna irait chez vous ; j’ai tiré cet argent de ma propre bourse, uniquement parce qu’avant-hier vous vous étiez distingué, la fantaisie vous était venue de révéler votre secret à tout le monde. Allons, je ne m’immisce pas là-dedans… c’est votre affaire… vous êtes un chevalier… j’avoue pourtant qu’un coup de massue sur le front ne m’aurait pas étourdi davantage. Mais comme ces tragédies m’ennuyaient fort, enfin comme tout cela nuisait à mes plans, je me suis juré d’expédier coûte que coûte et à votre insu les Lébiadkine à Pétersbourg, d’autant plus que le capitaine lui-même ne demandait qu’à y aller. Seulement je me suis trompé ; j’ai donné l’argent en votre nom ; est-ce ou non une erreur ? Ce n’en est peut-être pas une, hein ? Écoutez maintenant, écoutez quelle a été la conséquence de tout cela…

Dans le feu de la conversation, il se rapprocha de Stavroguine et le saisit par le revers de la redingote (peut-être le fit-il exprès), mais un coup violemment appliqué sur son bras l’obligea à lâcher prise.

— Eh bien, qu’est-ce que vous faites ?… Prenez garde, vous allez me casser le bras… Le principal ici, c’est la façon dont cela a tourné, — reprit Pierre Stépanovitch sans s’émouvoir aucunement du coup qu’il avait reçu. — Je remets l’argent dans la soirée en stipulant que le frère et la sœur partiront le lendemain à la première heure ; je confie à ce coquin de Lipoutine le soin de les mettre lui-même en wagon. Mais le vaurien tenait absolument à faire en public une farce d’écolier, — vous en avez peut-être entendu parler ? À la matinée littéraire ? Écoutez donc, écoutez : tous deux boivent ensemble et composent des vers. Lipoutine, qui en a écrit la moitié, fait endosser un frac au capitaine, et, tout en m’assurant qu’il l’a conduit le matin à la gare, il le tient sous sa main dans une petite chambre du fond, pour le pousser sur l’estrade au moment voulu. Mais l’autre s’enivre inopinément. Alors a lieu le scandale que l’on sait. Ensuite Lébiadkine est ramené chez lui ivre-mort, et Lipoutine lui subtilise deux cents roubles, ne laissant que la menue monnaie dans la poche du capitaine. Par malheur, celui-ci, le matin s’était vanté d’avoir le gousset bien garni, et il avait eu l’imprudence d’exhiber ces deux cents roubles dans les cabarets fréquentés par une clientèle suspecte. Or, comme Fedka attendait justement cela et qu’il avait entendu certains mots chez Kiriloff (vous vous rappelez ce que vous avez dit ?), il s’est décidé à profiter de l’occasion. Voilà toute la vérité. Je suis bien aise du moins que Fedka n’ait pas trouvé d’argent : le drôle comptait sur une recette de mille roubles ! Il s’est dépêché, et, parait-il, lui-même a eu peur de l’incendie… Soyez-en persuadé, cet incendie a été pour moi comme un coup de bûche que j’aurais reçu sur la tête. Non, c’est le diable sait quoi ! C’est une telle insubordination… Tenez, à vous de qui j’attends de si grandes choses, je n’ai rien à cacher : eh bien, oui, depuis longtemps je songeais à recourir au feu, car cette idée est fort populaire, profondément nationale ; mais je tenais ce moyen en réserve pour l’heure critique, pour le moment décisif où nous nous lèverons tous et… Et voilà que tout à coup, sans ordre, de leur propre initiative, ils s’avisent de faire cela au moment où précisément il faudrait rester coi et retenir son souffle ! Non, c’est une telle indiscipline !… en un mot, je ne sais rien encore, on parle ici de deux ouvriers de l’usine Chpigouline… mais si les nôtres sont aussi pour quelque chose là-dedans, si l’un d’eux a pris une part quelconque à cet incendie, — malheur à lui ! Voyez ce que c’est que de les abandonner un seul instant à eux-mêmes ! Non, il n’y a rien à faire avec cette fripouille démocratique et ses quinquévirats ; ce qu’il faut, c’est une volonté puissante, despotique, ayant son point d’appui en dehors des sections et aveuglément obéie par celles- ci… Mais en tout cas on a beau maintenant trompeter partout que la ville a brûlé parce que Stavroguine avait besoin de l’incendie pour se débarrasser de sa femme, au bout du compte…

— Ah ! on trompette cela partout ?

— C’est-à-dire qu’on ne le trompette pas encore, j’avoue que rien de semblable n’est arrivé à mes oreilles, mais vous savez comment raisonne la foule, surtout quand elle vient d’être éprouvée par un sinistre. On a bientôt fait de mettre en circulation le bruit le plus idiot. Au fond, du reste, vous n’avez absolument rien à craindre. Vis-à-vis de la loi vous êtes complètement innocent, vis-à-vis de la conscience aussi, — vous ne vouliez pas cela, n’est-ce pas ? Vous ne le vouliez pas ? Il n’y a pas de preuves, il n’y a qu’une coïncidence… À moins que Fedka ne se rappelle les paroles imprudentes prononcées par vous l’autre jour chez Kiriloff (quel besoin aviez-vous de parler ainsi ?), mais cela ne prouve rien du tout, et, d’ailleurs, nous ferons taire Fedka. Je me charge de lui couper la langue aujourd’hui même…

— Les cadavres n’ont pas été brûlés ?

— Pas le moins du monde ; cette canaille n’a rien su faire convenablement. Mais du moins je me réjouis de vous voir si tranquille… car, bien que ce ne soit nullement votre faute et que vous n’ayez pas même une pensée à vous reprocher, n’importe… Avouez pourtant que tout cela arrange admirablement vos affaires : vous êtes, du coup, libre, veuf, en mesure d’épouser, quand vous voudrez, une belle et riche demoiselle, qui, par surcroît de veine, se trouve déjà dans vos mains. Voilà ce que peut faire un pur hasard, un concours fortuit de circonstances, — hein ?

— Vous me menacez, imbécile ?

— Allons, c’est cela, traitez-moi tout de suite d’imbécile, et quel ton ! Vous devriez être enchanté, et vous… Je suis accouru tout exprès pour vous apprendre au plus tôt… Et pourquoi vous menacerais-je ? Je me soucie bien d’obtenir quelque chose de vous par l’intimidation ! Il me faut votre libre consentement, je ne veux point d’une adhésion forcée. Vous êtes une lumière, un soleil… C’est moi qui vous crains de toute mon âme, et non vous qui me craignez ! Je ne suis pas Maurice Nikolaïévitch… Figurez- vous qu’au moment où j’arrivais ici à bride abattue, j’ai trouvé Maurice Nikolaïévitch près de la grille de votre jardin… il a dû passer là toute la nuit, son manteau était tout trempé ! C’est prodigieux ! Comment un homme peut-il être fou à ce point là ?

— Maurice Nikolaïévitch ? C’est vrai ?

— C’est l’exacte vérité. Il est devant la grille du jardin. À trois cents pas d’ici, si je ne me trompe. J’ai passé à côté de lui aussi rapidement que possible, mais il m’a vu. Vous ne le saviez pas ? En ce cas je suis bien aise d’avoir pensé à vous le dire. Tenez, celui-là est plus à craindre que personne, s’il a un revolver sur lui, et enfin la nuit, le mauvais temps, une irritation bien légitime, — car le voilà dans une drôle de situation, ha, ha ! Qu’est-ce qu’il fait là selon vous ?

— Il attend Élisabeth Nikolaïevna, naturellement.

— Bah ! Mais pourquoi irait-elle le retrouver ? Et… par une telle pluie… voilà un imbécile !

— Elle va le rejoindre tout de suite.

— Vraiment ! Voilà une nouvelle ! Ainsi… Mais écoutez, à présent la position d’Élisabeth Nikolaïevna est changée du tout au tout : que lui importe maintenant Maurice Nikolaïévitch ? Rendu libre par le veuvage, vous pouvez l’épouser dès demain, n’est-ce pas ? Elle ne le sait pas encore, — laissez-moi faire, et dans un instant j’aurai tout arrangé. Où est-elle ? Ce qu’elle va être contente en apprenant cela !

— Contente ?

— Je crois bien, allons lui porter la nouvelle.

— Et vous pensez que ces cadavres n’éveilleront chez elle aucun soupçon ? demanda Nicolas Vsévolodovitch avec un singulier clignement d’yeux.

— Non, certes, ils n’en éveilleront pas, répondit plaisamment Pierre Stépanovitch, — car au point de vue juridique… Eh ! quelle idée ! Et quand même elle se douterait de quelque chose ! Les femmes glissent si facilement là-dessus, vous ne connaissez pas encore les femmes ! D’abord, maintenant c’est tout profit pour elle de vous épouser, attendue qu’elle s’est perdue de réputation ; ensuite, je lui ai parlé du « navire » et j’ai remarqué qu’elle y mordait, voilà de quel calibre est cette demoiselle. N’ayez pas peur, elle enjambera ces petits cadavres avec aisance et facilité, d’autant plus que vous êtes tout à fait, tout à fait innocent, n’est-ce pas ? Seulement elle aura soin de conserver ces petits cadavres pour vous les servir plus tard, après un an de mariage. Toute femme, en allant ceindre la couronne nuptiale, cherche ainsi des armes dans le passé de son mari, mais d’ici là… qu’y aura-t- il dans un an ? Ha, ha, ha !

— Si vous avez un drojki, conduisez-la tout de suite auprès de Maurice Nikolaïévitch. Elle m’a déclaré tout à l’heure qu’elle ne pouvait pas me souffrir et qu’elle allait me quitter ; assurément elle ne me permettrait pas de lui offrir une voiture.

— Ba-ah ! Est-ce que, réellement, elle veut s’en aller ? D’où cela pourrait-il venir ? demanda Pierre Stépanovitch en regardant Stavroguine d’un air stupide.

— Elle s’est aperçue cette nuit que je ne l’aimais pas du tout… ce que, sans doute, elle a toujours su.

— Mais est-ce que vous ne l’aimez pas ? répliqua le visiteur qui paraissait prodigieusement étonné ; — s’il en est ainsi, pourquoi donc hier, quand elle est entrée, l’avez-vous gardée chez vous au lieu de la prévenir loyalement dès l’abord que vous ne l’aimiez pas ? Vous avez commis une lâcheté épouvantable ; et quel rôle ignoble je me trouve, par votre fait, avoir joué auprès d’elle !

Stavroguine eut un brusque accès d’hilarité.

— Je ris de mon singe, se hâta-t-il d’expliquer.

— Ah ! vous avez deviné que je faisais le paillasse, reprit en riant aussi Pierre Stépanovitch ; — c’était pour vous égayer ! Figurez-vous, au moment où vous êtes entré ici, votre visage m’a appris que vous aviez du « malheur ». Peut-être même est-ce une déveine complète, hein ? Tenez, je parie, poursuivit-il en élevant gaiement la voix, — que pendant toute la nuit vous êtes resté assis à côté l’un de l’autre dans la salle, et que vous avez perdu un temps précieux à faire assaut de noblesse… Allons, pardonnez- moi, pardonnez-moi ; cela m’est bien égal après tout : hier déjà j’étais sûr que le dénouement serait bête. Je vous l’ai amenée à seule fin de vous procurer un peu d’amusement, et pour vous prouver qu’avec moi vous ne vous ennuierez pas ; je suis fort utile sous ce rapport ; en général j’aime à faire plaisir aux gens. Si maintenant vous n’avez plus besoin d’elle, ce que je présumais en venant chez vous, eh bien… »

— Ainsi ce n’est que pour mon amusement que vous l’avez amenée ?

— Pourquoi donc aurait-ce été ?

— Ce n’était pas pour me décider à tuer ma femme ?

— En voilà une ! Mais est-ce que vous l’avez tuée ? Quel homme tragique !

—Vous l’avez tuée, cela revient au même.

— Mais est-ce que je l’ai tuée ? Je vous répète que je ne suis absolument pour rien dans cette affaire-là. Pourtant vous commencez à m’inquiéter…

— Continuez, vous disiez : « Si maintenant vous n’avez plus besoin d’elle, eh bien… »

— Eh bien, je vous prierai de me la rendre, naturellement ! Je la marierai à Maurice Nikolaïévitch ; soit dit en passant, ce n’est nullement moi qui l’ai mis en faction devant la grille de votre jardin, n’allez pas encore vous fourrer cela dans la tête ! Voyez- vous, j’ai peur de lui en ce moment. Vous parliez de drojki, mais j’avais beau rouler à toute vitesse, je n’étais pas rassuré tantôt en passant à côté de lui. « S’il était armé d’un revolver ?… » me disais-je. Heureusement que j’ai pris le mien. Le voici (il tira de sa poche un revolver qu’il s’empressa d’y remettre aussitôt après l’avoir montré à Stavroguine), — je m’en suis muni à cause de la longueur de la route… Pour ce qui est d’Élisabeth Nikolaïevna, je vous aurai tout dit en deux mots : son petit coeur souffre maintenant à la pensée de Maurice… du moins il doit souffrir… et vous savez — vraiment, elle n’est pas sans m’inspirer quelque pitié ! Je vais la colloquer à Maurice, et aussitôt elle commencera à se souvenir de vous, à lui chanter vos louanges, à l’insulter en face, — tel est le cœur de la femme ! Eh bien, voilà que vous riez encore ? J e suis fort heureux que vous soyez redevenu gai. Allons la trouver. Je mettrai tout d’abord Maurice sur le tapis. Quant à ceux… qui ont été tués… peut- être vaut-il mieux ne pas lui en parler maintenant ? Elle apprendra toujours cela assez tôt.

— Qu’est-ce qu’elle apprendra ? Qui a été tué ? Qu’avez-vous dit de Maurice Nikolaïévitch ? demanda Lisa ouvrant tout à coup la porte.

— Ah ! vous étiez aux écoutes ?

— Que venez-vous de dire au sujet de Maurice Nikolaïévitch ? Il est tué ?

— Ah ! cette question prouve que vous n’avez pas bien entendu ! Tranquillisez-vous, Maurice Nikolaïévitch est vivant et en parfaite santé, ce dont vous allez pouvoir vous assurer à l’instant même, car il est ici, près de la grille du jardin… et je crois qu’il a passé là toute la nuit ; son manteau est tout trempé… Quand je suis arrivé, il m’a vu.

— Ce n’est pas vrai. Vous avez prononcé le mot « tué »… Qui est tué ? insista la jeune fille en proie à une douloureuse angoisse.

— Il n’y a de tué que ma femme, son frère Lébiadkine et leur servante, déclara d’un ton ferme Stavroguine.

Lisa frissonna et devint affreusement pâle.

— C’est un étrange cas de férocité, Élisabeth Nikolaïevna, un stupide cas de meurtre ayant eu le vol pour mobile, se hâta d’expliquer Pierre Stépanovitch, — un malfaiteur a profité de l’incendie, voilà tout ! Le coupable est le galérien Fedka, et il a été aidé par la sottise de Lébiadkine, lequel avait eu le tort de montrer son argent à tout le monde… Je me suis empressé d’apporter cette nouvelle à Stavroguine, et elle a produit sur lui l’effet d’un coup de foudre. Nous étions en train de nous demander s’il fallait vous apprendre cela tout de suite, ou s’il ne valait pas mieux remettre cette communication à plus tard.

— Nicolas Vsévolodovitch, dit-il la vérité ? articula péniblement Lisa.

— Non, il ne dit pas la v érité.

Pierre Stépanovitch eut un frisson.

— Comment, je ne dis pas la vérité ! vociféra-t-il, — qu’est-ce encore que cela ?

— Seigneur, je vais perdre la tête ! s’écria Lisa.

— Mais comprenez donc au moins qu’en ce moment il est fou ! cria de toute sa force Pierre Stépanovitch, — cela n’a rien d’étonnant, après tout : sa femme a été assassinée. Voyez comme il est pâle… Il a passé toute la nuit avec vous, il ne vous a pas quitté une minute, comment donc le soupçonner ?

— Nicolas Vsévolodovitch, parlez comme vous parleriez devant Dieu : êtes-vous coupable, oui ou non ? Je le jure, je croirai à votre parole comme à celle de Dieu et je vous accompagnerai au bout du monde, oh ! oui, j’irai partout avec vous ! Je vous suivrai comme un chien…

— Pourquoi donc la tourmentez-vous, tête fantastique que vous êtes ? fit Pierre Stépanovitch exaspéré. — Élisabeth Nikolaïevna, pilez-moi dans un mortier, je dirai encore la même chose : il n’est pas coupable, loin de là, lui-même est tué, vous voyez bien qu’il a le délire. On ne peut rien lui reprocher, rien, pas même une pensée !… Le crime a été commis par des brigands qui, pour sûr, d’ici à huit jours, seront découverts et recevront le fouet… Les coupables ici sont le galérien Fedka et des ouvriers de l’usine Chpigouline, toute la ville le dit, je vous répète le bruit qui court.

— C’est vrai ? C’est vrai ? questionna Lisa tremblante comme si elle avait attendu son arrêt de mort.

— Je ne les ai pas tués et j’étais opposé à ce crime, mais je savais qu’on devait les assassiner et j’ai laissé faire les assassins. Allez-vous en loin de moi, Lisa, dit Nicolas Vsévolodovitch, et il rentra dans la salle.

La jeune fille couvrit son visage de ses mains et sortit de la maison. Le premier mouvement de Pierre Stépanovitch fut de courir après elle, mais, se ravisant tout à coup, il alla retrouver Stavroguine.

— Ainsi vous… Ainsi vous… Ainsi vous n’avez peur de rien ? hurla-t-il, l’écume aux lèvres ; sa fureur était telle qu’il pouvait à peine parler.

Debout au milieu de la salle, Nicolas Vsévolodovitch ne répondit pas un mot. Il avait pris dans sa main gauche une touffe de ses cheveux et souriait d’un air égaré. Pierre Stépanovitch le tira violemment par la manche.

— Vous vous dérobez, n’est-ce pas ? Ainsi voilà ce que vous avez en vue ? Vous dénoncerez tout le monde, après quoi vous entrerez dans un monastère ou vous irez au diable… Mais je saurai bien vous escoffier tout de même, quoique vous ne me craigniez pas !

À la fin, Stavroguine remarqua la présence de Pierre Stépanovitch.

— Ah ! c’est vous qui faites ce bruit ? observa-t-il, et, la mémoire lui revenant soudain, il ajouta : — Courez, courez donc ! Reconduisez-la jusque chez elle, que personne ne sache… et qu’elle n’aille pas là-bas… voir les corps… les corps… Mettez-la de force en voiture… Alexis Egoritch ! Alexis Egoritch !

— Attendez, ne criez pas ! À présent elle est déjà dans les bras de Maurice… Maurice ne montera pas dans votre voiture… Attendez donc ! Il s’agit bien de voiture en ce moment !

Il sortit de nouveau son revolver de sa poche ; Stavroguine le regarda sérieusement.

— Eh bien, tuez-moi ! dit-il à voix basse et d’un ton résigné.

— Ah ! diable, de quel mensonge un homme peut charger sa conscience ! reprit vivement Pierre Stépanovitch. — Vous voulez qu’on vous tue, n’est-ce pas ? Elle aurait dû, vraiment, vous cracher au visage !… Vous, un « navire » ! Vous n’êtes qu’une vieille barque trouée, bonne à débiter comme bois de chauffage… Allons, que du moins la colère vous réveille ! E-eh ! Cela devrait vous être égal, puisque vous-même demandez qu’on vous loge une balle dans le front ?

Stavroguine eut un sourire étrange.

— Si vous n’étiez pas un bouffon, peut-être qu’à présent je dirais : oui… Si seulement la chose était un tant soit peu plus intelligente…

— Je suis un bouffon, mais je ne veux pas que vous, la meilleure partie de moi-même, vous en soyez un ! Vous me comprenez ?

Nicolas Vsévolodovitch comprit ce langage qui aurait peut-être été incompréhensible pour tout autre. Chatoff avait été fort étonné en entendant Stavroguine lui dire qu’il y avait de l’enthousiasme chez Pierre Stépanovitch.

— Pour le moment laissez-moi et allez-vous-en au diable, mais d’ici à demain j’aurai pris une résolution. Venez demain.

— Oui ? C’est : oui ?

— Est-ce que je sais ?… Allez au diable, au diable !

Et il sortit de la salle.

— Après tout, cela vaut peut-être encore mieux, murmura à part soi Pierre Stépanovitch en remettant son revolver dans sa poche.

IIIModifier

Il n’eut pas de peine à rattraper Élisabeth Nikolaïevna, qui n’était encore qu’à quelques mètres de la maison. Alexis Égorovitch, en frac et sans chapeau, la suivait à un pas de distance. Il avait pris une attitude respectueuse et suppliait instamment la jeune fille d’attendre la voiture ; le vieillard était fort ému, il pleurait presque.

— Va-t-en, ton maître demande du thé, il n’y a personne pour le servir, dit Pierre Stépanovitch au domestique, et, après l’avoir ainsi renvoyé, il prit sans façon le bras d’Élisabeth Nikolaïevna.

Celle-ci le laissa faire, mais elle ne semblait pas en possession de toute sa raison, la présence d’esprit ne lui était pas encore revenue.

— D’abord, vous ne devez pas aller de ce côté, commença Pierre Stépanovitch, — c’est par ici qu’il faut prendre, au lieu de passer devant le jardin. Secondement, il est impossible, en tout cas, que vous fassiez la route à pied, il y a trois verstes d’ici chez vous, et vous êtes à peine vêtue. Si vous attendiez une minute ? Mon cheval est à l’écurie, je vais le faire atteler tout de suite, vous monterez dans mon drojki, et je vous ramènerai chez vous sans que personne vous voie.

— Que vous êtes bon… dit avec sentiment Lisa.

— Laissez donc ; à ma place tout homme humain en ferait autant…

Lisa regarda son interlocuteur, et ses traits prirent une expression d’étonnement.

— Ah ! mon Dieu, je pensais que ce vieillard était toujours là !

— Écoutez, je suis bien aise que vous preniez la chose de cette façon, parce qu’il n’y a là qu’un préjugé stupide ; puisqu’il en est ainsi, ne vaut-il pas mieux que j’ordonne tout de suite à ce vieillard de préparer la voiture ? C’est l’affaire de dix minutes, nous rebrousserions chemin et nous attendrions devant le perron, hein ?

— Je veux auparavant… où sont ces gens qu’on a tués ?

— Allons, voilà encore une fantaisie ! C’est ce que je craignais… Non, trêve de fadaises ; vous n’avez pas besoin d’aller voir cela.

— Je sais où ils sont, je connais cette maison.

— Eh bien, qu’importe que vous la connaissiez ? Voyez donc, il pleut, il fait du brouillard (voilà, pourtant, j’ai assumé un devoir sacré !)… Écoutez, Élisabeth Nikolaïevna, de deux choses l’une : ou vous acceptez une place dans mon drojki, alors attendez et ne bougez pas d’ici, car si nous faisons encore vingt pas, Maurice Nikolaïévitch ne manquera pas de nous apercevoir…

— Maurice Nikolaïévitch ! Où ? Où ?

— Eh bien, si vous voulez l’aller retrouver, soit, je vous accompagnerai encore un moment et je vous montrerai où il est, mais ensuite je vous tirerai ma révérence ; je n e tiens pas du tout à m’approcher de lui pour le quart d’heure.

— Il m’attend, Dieu ! s’écria Lisa ; elle s’arrêta soudain, et une vive rougeur colora son visage.

— Mais qu’est-ce que cela fait, du moment que c’est un homme sans préjugés ? Vous savez, Élisabeth Nikolaïevna, tout cela n’est pas mon affaire, je suis tout à fait désintéressé dans la question, et vous le savez vous-même ; mais en somme je vous porte de l’intérêt… Si nous nous sommes trompés sur le compte de notre « navire », s’il se trouve n’être qu’une vieille barque pourrie, bonne à démolir…

— Ah ! parfait ! cria Lisa.

— Parfait, dit-elle, et elle pleure. Il faut ici de la virilité. Il faut ne le céder en rien à un homme. Dans notre siècle, quand une femme… fi, diable (Pierre Stépanovitch avait peine à se débarrasser de sa pituite) ! Mais surtout il ne faut rien regretter : l’affaire peut encore s’arranger admirablement. Maurice Nikolaïévitch est un homme… en un mot, c’est un homme sensible, quoique peu communicatif, ce qui, du reste, est bon aussi, bien entendu à condition qu’il soit sans préjugés…

— À merveille, à merveille ! répéta la jeune fille avec un rire nerveux.

— Allons, diable… Élisabeth Nikolaïevna, reprit Pierre Stépanovitch d’un ton piqué, — moi, ce que je vous en dis, c’est uniquement dans votre intérêt… Qu’est-ce que cela peut me faire, à moi ?… Je vous ai rendu service hier, j’ai déféré à votre désir, et aujourd’hui… Eh bien, tenez, d’ici l’on aperçoit Maurice Nikolaïévitch, le voilà, là-bas, il ne vous voit pas. Vous savez, Élisabeth Nikolaïevna, avez-vous lu Pauline Sax ?

— Qu’est-ce que c’est ?

— C’est une nouvelle ; je l’ai lue quand j’étais étudiant… Le héros est un certain Sax, un riche employé qui surprend sa femme en flagrant délit d’adultère à la campagne… Allons, diable, il faut cracher là-dessus. Vous verrez qu’avant de vous avoir ramenée chez vous, Maurice Nikolaïévitch vous aura déjà adressé une demande en mariage. Il ne vous voit pas encore.

— Ah ! qu’il ne me voie point ! cria tout à coup Lisa comme affolée ; — allons-nous-en, allons-nous-en ! Dans le bois, dans la plaine !

Et elle rebroussa chemin en courant.

— Pierre Stépanovitch s’élança à sa poursuite.

— Élisabeth Nikolaïevna, quelle pusillanimité ! Et pourquoi ne voulez-vous pas qu’il vous voie ? Au contraire, regardez-le en face, carrément, fièrement… Si vous êtes honteuse parce que vous avez perdu votre… virginité… c’est un préjugé si arriéré… Mais où allez-vous donc, où allez-vous donc ? Eh ! comme elle trotte ! Retournons plutôt chez Stavroguine, nous monterons dans mon drojki… Mais où allez-vous donc ? Par là ce sont les champs, allons, la voilà qui tombe !…

Il s’arrêta. Lisa volait comme un oiseau, sans savoir où elle allait ; déjà une distance de cinquante pas la séparait de Pierre Stépanovitch, quand elle choppa contre un petit monceau de terre et tomba. Au même instant un cri terrible retentit derrière elle. Ce cri avait été poussé par Maurice Nikolaïévitch qui, ayant vu la jeune fille s’enfuir à toutes jambes, puis tomber, courait après elle à travers champs. Aussitôt Pierre Stépanovitch battit en retraite vers la maison de Stavroguine pour monter au plus vite dans son drojki.

Mais Maurice Nikolaïévitch fort effrayé se trouvait déjà près de Lisa qui venait de se relever ; il s’était penché sur elle et lui avait pris la main, qu’il tenait dans les siennes. Cette rencontre se produisant dans des conditions si invraisemblables avait ébranlé la raison du capitaine d’artillerie, et des larmes coulaient sur ses joues. Il voyait celle qu’il aimait d’un amour si respectueux courir comme une folle à travers champs, à une pareille heure, par un temps pareil, n’ayant d’autre vêtement que sa robe, cette superbe robe de la veille, maintenant fripée et couverte de boue… Sans proférer un mot, car il n’en aurait pas eu la force, il ôta son manteau et le posa en tremblant sur les épaules de Lisa. Tout à coup un cri lui échappa : il avait senti sur sa main les lèvres de la jeune fille.

— Lisa, je ne sais rien, mais ne me repoussez pas loin de vous !

— Oh ! oui, allons-nous-en bien vite, ne m’abandonnez pas !

Et, le prenant elle-même par le bras, elle l’entraîna à sa suite. Puis elle baissa soudain la voix et ajouta d’un ton craintif :

— Maurice Nikolaïévitch, jusqu’à présent je m’étais toujours piquée de bravoure, mais ici j’ai peur de la mort. Je mourrai, je mourrai bientôt, mais j’ai peur, j’ai peur de mourir…

Et, tout en murmurant ces paroles, elle serrait avec force le bras de son compagnon.

— Oh ! s’il passait quelqu’un ! soupira Maurice Nikolaïévitch, qui promenait autour de lui des regards désespérés, — si nous pouvions rencontrer une voiture ! Vous vous mouillez les pieds, vous… perdez la raison !

— Non, non, ce n’est rien, reprit-elle, — là, comme cela, près de vous j’ai moins peur, tenez-moi par la main, conduisez-moi… Où allons-nous maintenant ? À la maison ? Non, je veux d’abord voir les victimes. Ils ont, dit-on, égorgé sa femme, et il déclare que c’est lui-même qui l’a assassinée ; ce n’est pas vrai, n’est-ce pas ? ce n’est pas vrai ? Je veux voir moi-même ceux qui ont été tués… à cause de moi… c’est en songeant à eux que, cette nuit, il a cessé de m’aimer… Je verrai et je saurai tout. Vite, vite, je connais cette maison… il y a là un incendie… Maurice Nikolaïévitch, mon ami, ne me pardonnez pas, je suis déshonorée ! Pourquoi me pardonner ? Pourquoi pleurez-vous ? Donnez-moi un soufflet et tuez-moi ici dans la campagne comme un chien !

— Il n’appartient à personne de vous juger maintenant, répondit d’un ton ferme Maurice Nikolaïévitch, — que Dieu vous pardonne ! Moins que tout autre je puis être votre juge !

Mais leur conversation serait trop étrange à rapporter. Pendant ce temps, tous deux, la main dans la main, cheminaient d’un pas rapide, on les aurait pris pour des aliénés. Ils marchaient dans la direction de l’incendie. Maurice Nikolaïévitch n’avait pas encore perdu l’espoir de rencontrer à tout le moins quelque charrette, mais on n’apercevait personne. Une petite pluie fine ne cessait de tomber, obscurcissant tout le paysage et noyant tous les objets dans une même teinte plombée qui ne permettait pas de les distinguer les uns des autres. Quoiqu’il fît jour depuis longtemps, il semblait que l’aube n’eût point encore paru. Et, soudain, de ce froid brouillard se détacha une figure étrange, falote, qui marchait à la rencontre des deux jeunes gens. Quand je me représente maintenant cette scène, je pense que je n’en aurais pas cru mes yeux si j’avais été à la place d’Élisabeth Nikolaïevna ; pourtant elle poussa un cri de joie et reconnut tout de suite l’homme qui s’avançait vers elle. C’était Stépan Trophimovitch. Par quel hasard se trouvait-il là ? Comment sa folle idée de fuite avait-elle pu se réaliser ? — on le verra plus loin. Je noterai seulement que, ce matin là, il avait déjà la fièvre, mais la maladie n’était pas un obstacle pour lui : il foulait d’un pas ferme le sol humide ; évidemment il avait combiné son entreprise du mieux qu’il avait pu, dans son isolement et avec toute son inexpérience d’homme de cabinet. Il était en « tenue de voyage », c’est-à-dire qu’il portait un manteau à manches, une large ceinture de cuir verni serrée autour de ses reins par une boucle, et de grandes bottes neuves dans lesquelles il avait fait rentrer son pantalon. Sans doute depuis fort longtemps déjà il s’était imaginé ainsi le type du voyageur ; la ceinture et les grandes bottes à la hussarde, qui gênaient considérablement sa marche, il avait dû se les procurer plusieurs jours à l’avance. Un chapeau à larges bords et une écharpe en poil de chameau enroulée autour du cou complétaient le costume de Stépan Trophimovitch. Il tenait dans sa main droite une canne et un parapluie ouvert, dans sa main gauche un sac de voyage fort petit, mais plein comme un oeuf. Ces trois objets, — la canne, le parapluie et le sac de voyage, étaient devenus, au bout d’une verste, très fatigants à porter.

À la joie irréfléchie du premier moment avait succédé chez Lisa un étonnement pénible.

— Est-il possible que ce soit bien vous ? s’écria-t-elle en considérant le vieillard avec tr istesse.

En proie à une sorte d’exaltation délirante, il s’élança vers elle :

Lise ! Chère, chère, se peut-il aussi que ce soit vous… au milieu d’un pareil brouillard ? Voyez : les lueurs de l’incendie rougissent le ciel ! Vous êtes malheureuse, n’est-ce pas ? Je le vois, je le vois, ne me racontez rien, mais ne m’interrogez pas non plus. Nous sommes tous malheureux, mais il faut les pardonner tous. Pardonnons, Lise, et nous serons libres à jamais. Pour en finir avec le monde et devenir pleinement libre, — il faut pardonner, pardonner et pardonner !

— Mais pourquoi vous mettez-vous à genoux ?

— Parce qu’en prenant congé du monde je veux dire adieu, dans votre personne, à tout mon passé ! — Il fondit en larmes, et prenant les deux mains de la jeune fille, il les posa sur ses yeux humides : — Je m’agenouille devant tout ce qu’il y a eu de beau dans mon existence, je l’embrasse et je le remercie ! Maintenant mon être est brisé en deux : — là, c’est un insensé qui a rêvé d’escalader le ciel, vingt-deux ans ! Ici, c’est un vieillard tué, glacé, précepteur… chez un marchand, s’il existe pourtant, ce marchand… Mais comme vous êtes trempée, Lise ! s’écria-t- il, et il se releva soudain, sentant que l’humidité du sol se communiquait à ses genoux, — et comment se fait-il que je vous rencontre ainsi vêtue… à pied, dans cette plaine ?… Vous pleurez ? Vous êtes malheureuse ? Bah ! j’ai entendu parler de quelque chose… Mais d’où venez-vous donc maintenant ? demanda-t- il d’un air inquiet ; en même temps il regardait avec une profonde surprise Maurice Nikolaïévitch ; — mais savez-vous l’heure qu’il est ?

— Stépan Trophimovitch, avez-vous entendu parler là-bas de gens assassinés ?… C’est vrai ? C’est vrai ?

— Ces gens ! Toute la nuit j’ai vu l’incendie allumé par eux. Ils ne pouvaient pas finir autrement… (ses yeux étincelèrent de nouveau). Je m’arrache à un songe enfanté par la fièvre chaude, je cours à la recherche de la Russie, existe-t-elle, la Russie ? Bah ! c’est vous, cher capitaine ! Je n’ai jamais douté que je vous rencontrerais dans l’accomplissement de quelque grande action… Mais prenez mon parapluie et — pourquoi donc allez-vous à pied ? Pour l’amour de Dieu, prenez du moins ce parapluie ; moi, je n’en ai pas besoin, je trouverai une voiture quelque part. Voyez-vous, je suis parti à pied parce que si Stasie (c’est-à-dire Nastasia) avait eu vent de mon dessein, ses cris auraient ameuté toute la rue ; je me suis donc esquivé aussi incognito que possible. Je ne sais pas, on ne lit dans le Golos que des récits d’attaques à main armée sur les grands chemins ; pourtant il n’est pas présumable qu’à peine en route je rencontre un brigand ? Chère Lise, vous disiez, je crois, qu’on avait tué quelqu’un ? Ô mon Dieu, vous vous trouvez mal !

— Allons-nous-en, allons-nous-en ! cria comme dans un accès nerveux Élisabeth Nikolaïevna, entraînant encore à sa suite Maurice Nikolaïévitch ; puis elle revint brusquement sur ses pas. - — Attendez, Stépan Trophimovitch, attendez, pauvre homme, laissez- moi faire sur vous le signe de la croix. Peut-être faudrait-il plutôt vous lier, mais j’aime mieux faire le signe de la croix sur vous. Priez, vous aussi, pour la pauvre Lisa, — un peu, pas beaucoup, pour autant que cela ne vous gênera pas. Maurice Nikolaïévitch, rendez à cet enfant son parapluie, rendez-le-lui tout de suite. Là, c’est bien… Partons donc, partons !

Lorsqu’ils arrivèrent à la maison fatale, la foule considérable réunie en cet endroit avait déjà beaucoup entendu parler de Stavroguine et de l’intérêt qu’il était censé avoir à l’assassinat de sa femme. Cependant, je le répète, l’immense majorité continuait à écouter silencieuse et calme. Les quelques individus qui donnaient des signes d’agitation étaient, ou des gens ivres, ou des esprits très impressionnables comme le bourgeois dont j’ai parlé plus haut. Tout le monde le connaissait pour un homme plutôt doux que violent, mais sous le coup d’une émotion subite il perdait soudain tout sang-froid. Je ne vis pas arriver les deux jeunes gens. Quand, à mon extrême stupéfaction, j’aperçus Élisabeth Nikolaïevna, elle avait déjà pénétré fort avant dans la foule et se trouvait à une grande distance de moi ; je ne remarquai pas tout d’abord la présence de Maurice Nikolaïévitch : il est probable qu’à un certain moment la cohue l’avait séparé de sa compagne. Celle-ci, qui, semblable à une hypnotisée, traversait le rassemblement sans rien voir autour d’elle, ne tarda pas, comme bien on pense, à attirer l’attention. Sur son passage retentirent bientôt des vociférations menaçantes. « C’est la maîtresse de Stavroguine ! » cria quelqu’un. « Il ne leur suffit pas de tuer, ils viennent contempler leurs victimes ! » ajouta un autre. Tout à coup je vis un bras se lever derrière Lisa et s’abattre sur sa tête ; elle tomba. Poussant un cri terrible, Maurice Nikolaïévitch se précipita au secours de la malheureuse et frappa de toutes ses forces un homme qui l’empêchait d’arriver jusqu’à elle, mais au même instant le bourgeois, qui se trouvait derrière lui, le saisit à bras-le-corps. Durant quelques minutes il y eut une telle confusion que je ne pus rien distinguer nettement. Lisa se releva, paraît-il, mais un second coup la renversa de nouveau à terre. La foule s’écarta aussitôt, laissant un petit espace vide autour de la jeune fille étendue sur le sol. Debout au-dessus de son amie, Maurice Nikolaïévitch affolé, couvert de sang, criait, pleurait, se tordait les mains. Je ne me rappelle pas bien ce qui se passa ensuite, je me souviens seulement que tout à coup on emporta Lisa. Je courus me joindre au lugubre cortège ; l’infortunée respirait encore et n’avait peut-être pas perdu connaissance. On arrêta dans la foule le bourgeois et trois autres individus. Ces derniers jusqu’à présent protestent de leur innocence : à les en croire, leur arrestation serait une erreur de la police ; c’est bien possible. Quant au bourgeois, bien que sa culpabilité soit évidente, il était alors dans un tel état de surexcitation qu’il n’a pu encore fournir un récit détaillé de l’événement. Appelé à déposer comme témoin au cours de l’instruction judiciaire, j’ai déclaré que, selon moi, ce crime n’avait été nullement prémédité, et qu’il fallait y voir le résultat d’un entraînement tout à fait accidentel. C’est ce que je pense aujourd’hui encore.