Les Plateaux de la balance/Les Sables mouvants

Texte établi par Perrin et Cie (p. 27-36).


LES SABLES MOUVANTS



Tous ceux qui ont la parole s’étonnent de l’inconstance humaine ; je ne sais pas pourquoi. Il serait vraiment étrange que l’homme déchu fût constant. C’est un effort de la Vérité et de la Puissance que de le fixer. En dehors de la Vérité et de la Puissance, comment s’étonner si la ruine branle ? Nous sommes une ruine avide de sa reconstruction. Tantôt nous croyons tenir le secret de la solidité, et nous nous précipitons sur nous-mêmes, afin de nous reconstruire suivant le plan que nous venons d’apercevoir, tantôt nous sentons branler l’édifice fragile au premier vent qui passe, et l’outil nous tombe des mains, et nous renonçons, et nous pleurons ; et après avoir pleuré, les plus faibles, incapables de porter le sérieux de la douleur, se mettent à rire. Mais quel rire que le rire de l’homme qui a renoncé à la joie ! C’est une des formes les plus tristes du sanglot humain !

Écoutez le charivari des derniers siècles ; voyez comme le rire et les larmes se mêlent, et se ressemblent et se succèdent, et s’interrompent et se confondent à la fois !

L’homme a perdu la foi ; il pleure : voilà Rousseau. Trop léger, et d’ailleurs trop bas pour porter le sentiment de son malheur, il rit : voilà Voltaire. Voltaire et Rousseau sont les deux grimaces du désespoir.

Rousseau a une certaine conscience de son malheur ; le malheur de Voltaire est inconscient. Cet homme est si bas, que son rire n’est pas même forcé ! Voltaire est descendu si bas, qu’après avoir tué (dans la mesure de son pouvoir) Dieu, l’homme, la société, l’Art, il rit de bon cœur, et danse sur les cadavres qu’il croit avoir faits.

L’homme qui a perdu la foi la regrette souvent, la regrette quelque temps ; puis s’il descend dans l’abîme, ses regrets baissent comme ses désirs ; puis, quand il touche le fond, il méprise l’Infini. Quum in profondum venerit, contemnit.

Le caractère propre de Voltaire, c’est le mépris de l’Infini.

Ce rire veut du sang, parce qu’il porte en lui un désespoir inaperçu, mais mortel. L’âme humaine réclame toujours. Il faut bien une revanche à la partie sérieuse de nous-même. L’ironie trompe, et ne satisfait pas. Il y a dans notre cœur des abîmes intimes et sacrés, d’où sortent, quand ils sont vides, d’inexprimables gémissements. Vous essayez de rire avec calme, comme un homme bien élevé. Le blasphème n’est pas loin, vous dis-je ; car derrière l’homme bien élevé il y a l’homme ; sous votre habit, il y a un cœur.

Sous le rire de Voltaire, et à l’insu du rieur, le sang humain bouillonnait ; le sang humain voulait sortir, la volupté et la rage se battaient et s’accordaient. Il y avait des grincements de dents, comme en enfer. L’éclat de rire a fini par 93, qui était son dénouement naturel. Pour satisfaire l’homme qui rit sans joie, toute l’humanité n’a pas trop de sang dans les veines. La haine et la mort sont enfin sorties des cœurs serrés qui en avaient fait provision. Je ne m’étonne que d’une chose, c’est que la gaieté de Voltaire ait pu se contenter à si peu de frais, qu’elle n’ait pas tari la race humaine, et que l’histoire ait continué… Elle a continué pourtant, et ceux qui ont survécu au rire de l’Encyclopédie, obligés au sérieux par le spectacle des égorgements, ont subitement changé de ton. Une école nouvelle s’est formée, qui, au lieu de rire toujours, a pris le parti de pleurer sans interruption. Le romantisme, tel est le nom qu’a pris cette école, a deux origines : l’origine littéraire, que j’ai expliquée ailleurs, c’est la révolte de l’homme contre la mécanique des pédants ; puis l’origine sentimentale, qui est le retour forcé de l’homme vers les aspirations sérieuses, séparées des idées capable de satisfaire, ou, au moins, de guider ces aspirations.

Tout jeune homme qui n’a pas reçu une éducation forte et sainte, éprouve, pendant un temps plus ou moins long, des aspirations sans objet. Toute la littérature a été ce jeune homme, et voilà le romantisme. Le romantisme, c’est l’état de l’âme rappelée au sérieux par le malheur, et complètement ignorante de son but et de sa route. Alors elle constate ses maux, sans en chercher le remède, et la parole humaine n’est plus qu’une plainte. On est fatigué de l’ancien rire, on est fort éloigné de la joie, on se lamente et on appelle de ses cris la chose sans nom qui ne répond pas. Aussi le désir romantique renonce-t-il à toute satisfaction, présente et même future : il est l’acceptation musicale du désespoir organisé ! On cherche, on ne trouve pas : on ne s’en étonne pas trop, car ce qu’on cherchait n’existe pas. On sait qu’on ne trouvera pas ; on cherche encore, on appelle, rien ne vient ; on est dégoûté de ce qu’on voit. On demande autre chose, mais quoi ? on n’en sait rien, on se drape là-dedans et voilà le vague des passions. Le romantisme est le désir de l’Infini destitué de celui qui est Infini.

Le romantisme est un essai de mysticisme sans Dieu.

Le romantisme est une passion qui commence par déclarer que son objet n’existe pas.

Aussi l’époque du romantisme a-t-elle dû être marquée par plusieurs tentatives de religions nouvelles.

Aux époques de découragement, l’homme incline vers l’adoration de la nature. Affamé d’adoration, et ignorant du monde invisible, il se jette sur le monde visible et lui dit : sois Dieu. Puis, comme ce Dieu n’est pas Dieu, l’homme s’irrite, il adore et maudit alternativement la nature qui passe, sous ses adorations et sons ses colères, de l’hiver au printemps, et du printemps à l’été.

Ainsi 1830 succède à 93, comme 93 a succédé à Voltaire, et rien n’avance, et le gouffre humain est toujours béant. En 1830, les mélodrames portent à l’admiration des crimes qu’on croit grandioses ; les jeunes filles sont fières quand elles sont poitrinaires : celles qui sont poitrinaires méprisent les autres, les autres leur portent envie, toussent avec enthousiasme, maigrissent avec joie, et peut-être quelques-unes, jadis assez malheureuses pour avoir les poumons sains, deviennent poitrinaires par imitation. La douleur et la mort, en 1830, sont à l’ordre du jour. Le rire du XVIIIe siècle avait porté sur toutes les grandeurs ; l’homme avait cherché dans la petitesse un refuge contre sa propre ironie. Le XVIIIe siècle trouvait ridicule tout ce qui était sublime ou divin.

En 1830, l’homme tomba amoureux de la grandeur, et, pour se rendre intéressant à ses yeux, il se réduisit à un état qui faisait pitié. Martyr de toutes ses manies, l’homme de 1830 adorait les femmes qui le condamnaient au dernier supplice. Pour une enfant qui de ses pleurs se joue, il eût été ravi d’expirer sur la roue. Expirer sur la roue, voilà le bonheur idéal pour le vrai romantique. L’homme de 1830 estimait et pratiquait le suicide ; je m’étonne qu’il n’ait pas établi la torture. Il se serait mutilé avec transport pour attirer l’ admiration des autres et la sienne. Il se trouvait trop grand pour agir. Ses yeux contractèrent une certaine maladie, en vertu de laquelle toutes choses prirent pour lui des proportions colossales. Voltaire avait cru que l’homme était un nain. L’homme de 1830 coudoya continuellement, dans la rue du Bac, des géants. Le moindre garçon qui sortait du collège armé de quelques rimes, apparut à lui-même et à ses amis comme un Titan foudroyé, et, comme aux cris de ce Titan les comètes n’ébranlaient pas en frémissant leur chevelure d’or, le grand homme devait à sa grandeur d’allumer un réchaud pour le venger des astres.

Épris d’amour pour les étoiles, il attendait d’elles un vague bonheur. Avec une ingratitude monstrueuse les étoiles le laissaient sans consolation : de là le réchaud ou les tours Notre-Dame. Il était de bon goût de se précipiter. Un homme suspendu à une corniche, entre le ciel et la terre, et tout près de tomber, eût fait commettre à un romantique timide, en 1830, d’épouvantables péchés d’envie.

Les pâles amateurs de choses funèbres ont promené longtemps au bord des lacs leur deuil prétentieux ; puis se rencontrant avec leurs longs cheveux et leurs figures mélancoliques sous l’ombre des saules pleureurs, ils ont imité les augures, et voilà le rire qui est revenu.

Impossible à l’homme de jouer longtemps la même comédie, son masque tombe ; impossible d’arrêter son navire, les câbles cassent ; impossible de dire : voilà qui je suis ; le vent change, et l’homme n’est plus le même. Il n’a pas le temps de faire son portrait, l’impression de la figure a déjà changé.

En dix-huit cent cinquante, les enfants au collège riaient des illusions qu’ils croyaient avoir eues. Dix-huit cent trente n’avait que vingt ans d’âge, il était mort de vieillesse.

On essayait de rire, mais sans succès : le rire était aussi usé que les larmes.

Les fils de Voltaire, en haine de leurs pères, inventaient, il y a trente ans, des religions nouvelles.

Les petits-fils de Voltaire, en haine des religions nouvelles, essayent de revenir vers Voltaire.

Mais l’athéisme est aussi usé que les religions nouvelles, les religions nouvelles sont aussi usées que l’athéisme.

L’ennui reste debout.

C’est lui qui, après chaque déroute, fait prisonniers ceux qui survivent.

On rit et l’on s’ennuie, on pleure et l’on s’ennuie.

On se moque et ce personnage ne se soutient pas. L’homme est vivant. Quand il n’aime pas, il faut qu’il haïsse. L’impassibilité ne lui est pas accessible. Quand il dit : Je prends mon parti, l’homme ment. Jamais l’ironie n’a le dernier mot chez l’homme.

L’ironie appelle les larmes. Petit-Jean dit plus vrai qu’il ne pense :

Tel qui rit vendredi, dimanche pleurera.

Mais les larmes sont un cri qui appelle, et le cri qui reste sans réponse se fatigue et s’arrête. Après avoir cherché longtemps, l’homme qui ne trouve pas, s’assied sur la pierre.

L’homme de 1830, s’étant assis sur la pierre, est devenu l’homme de 1850, qui retourne à une forme plus calme de l’ennui. Ses cris n’ont pas été entendus. Le voilà désillusionné. Depuis quelque temps, chez les jeunes gens, l’illusion a pris la forme de la désillusion. Dans cet état, plus ridicule et plus bas que l’état précédent, on croit que la vérité est glaciale, et que l’enthousiasme est le partage de l’erreur ; mais, comme on aime l’erreur, on lui donne un nom qu’on croit joli, on l’appelle illusion. L’homme de 1830 se livrait à ses illusions ; mais il aimait le genre échevelé. Le même homme, en 1850, a renoncé à ses illusions, mais il les regrette ; il s’est rangé, et il s’ennuie. Voici comment certains hommes conçoivent la conversion. Ils croient que la conversion, c’est le refroidissement. Ils croient que les jeunes gens doivent jeter leur feu, pendant un certain temps, mais qu’à un autre âge, il est temps de se convertir, c’est-à-dire de s’ennuyer suivant certaines règles. Ils ne s’aperçoivent pas que le contraire est vrai exactement. Se convertir, c’est se tourner vers le Dieu qui est un feu dévorant. Se convertir, c’est s’associer au transport des joies.

Se convertir, c’est se tourner vers l’amour, demander à Dieu de nous prêter sa vie, afin d’aimer divinement. Se convertir, c’est se livrer sans mesure et sans réserve aux ardeurs inextinguibles de l’amour immense !

Ceux qui prenaient l’ennui calme du romantique dégoûté pour une conversion, feront bien de remarquer un symptôme assez curieux, qui se manifeste en ce moment. L’homme de 1830, qui a voulu une religion nouvelle, et qui, ne la trouvant pas, a fait le mort pendant quelques années, s’il ne se convertit pas aux ardeurs dévorantes de la Religion éternelle, va, entendez-le bien, plutôt que de dormir toujours, recommencer ses anciennes illusions, et revenir à ses vingt ans. Ses vingt ans l’ont trompé ; soit. Ses cinquante ans le trompent encore davantage. Il aime mieux courir sans jamais tenir que s’ennuyer toujours sans tenir et sans courir. Ainsi, voyez ! on reprend des vieilleries : les murs de Paris sont couverts de vieilles affiches. L’ancien mélodrame, que j’aimais tant à l’époque où je n’aimais rien ; l’ancien mélodrame, qui trompait ma soif, et dont j’ai tant ri depuis, l’ancien mélodrame revient. Il revient avec les cris féroces, avec les fureurs et les désespoirs qui ébranlaient, il y a quelques années, les murs des théâtres. Que voulez-vous ? l ’homme aime mieux cela que rien. L’homme a besoin d’une pâture. Quand il n’a pas de pain, il s’empoisonne. Il lui faut quelque chose, à cette impérieuse nature humaine, et, quand elle ne se nourrit pas du feu divin qui désaltère et rafraîchit, elle se précipite dans le feu qui brûle, afin de sentir quelque chose ! À l’homme qui s’est trompé, il faut le pain de vie, et non le néant. À l’homme qui a égaré ses désirs, il faut le Christianisme. L’homme qui a égaré ses désirs, loin d’avoir désiré trop, a désiré trop peu. Il n’a pas porté assez haut ses regards. Le vulgaire croit qu’égarer ses désirs c’est être trop ambitieux. C’est le contraire qui est vrai. Égarer ses désirs, c’est manquer d’ambition, c’est vouloir se contenter de ce qui n’est pas infini. C’est l’Infini seul qui peut rassasier l’homme : à celui qui a désiré une religion nouvelle, il faut la parole de Dieu ; il lui faut le Christianisme tel qu’il est, le Christianisme embrasé !