Les Plateaux de la balance/Coup d’œil sur l’Histoire

Texte établi par Perrin et Cie (p. 37-74).


COUP D’ŒIL SUR L’HISTOIRE



L’histoire est, pour l’humanité, une gloire récente ; il y a peu de temps qu’elle est née. Pendant des siècles elle a été insignifiante, ensuite elle est devenue menteuse, sans cesser d’être insignifiante. Tantôt elle a oublié la vérité, tantôt elle a conspiré contre elle. Il était réservé au dix-neuvième siècle de convertir les annales de l’homme. L’humanité, quand elle ne repousse pas entièrement Jésus-Christ, garde souvent la tentation de le repousser à demi. Quand elle lui fait une place, elle craint de lui faire une trop grande place ; quand elle le respecte dans le tabernacle, elle semble lui dire : Garde ton Église, laisse-moi la science, la vie, l’air ; laisse-moi l’histoire, toutes ces choses ne te regardent pas.

L’humanité est tentée de croire que Jésus-Christ est étranger à l’ordre naturel, et qu’il doit lui suffire que sa volonté soit faite au ciel.

Le dix-neuvième siècle, qui vise toujours au cœur des choses, s’est souvenu, tantôt pour blasphémer, tantôt pour adorer, que Jésus de Nazareth est le centre de l’histoire.

Il est impossible, en effet, de regarder quelque part et de ne pas le rencontrer.

Quiconque a voyagé, quiconque s’est promené doit avoir fait cette remarque : dès que le terrain monte, dès qu’on arrive sur une hauteur, dès que le regard s’étend, la croix apparaît.

Les clochers font la beauté des paysages ; leur nombre est toujours important, même au point de vue pittoresque, pour l’effet du coup d’œil. Les cloches font, avec les arbres, les rivières et tous les accidents de la nature, une harmonie particulière que ne produisent pas les autres monuments. On dirait que la création éprouve le besoin d’être dominée par la croix et rassurée par elle. Un paysage sans croix ferait peur. Toute créature a besoin de paratonnerre.

Or l’histoire est une montagne du haut de laquelle l’homme regarde le globe dans son présent et dans son passé. C’est la croix qui éclaire le grand paysage, c’est elle qui dirige le regard, c’est elle qui oriente le voyageur.

Et d’abord l’histoire a besoin de connaître le temps. Le temps est le domaine de l’histoire, et il faut qu’elle le possède. Eh bien ! voici une observation très simple que je recommande à tous les penseurs, et sur laquelle je les supplie de ne pas passer légèrement.

Comment, sans Jésus-Christ, l’histoire ferait-elle pour compter le temps ? Une nation pourrait encore, à la rigueur, dater ses actes de sa fondation ; mais comment feraient les nations ?

Romulus peut servir à compter l’âge de Rome, la Grèce peut se servir des olympiades, mais qui donc donnera aux années des peuples une mesure commune et fixe ? Il me semble que tout homme capable de pénétrer dans le sens mystérieux de la vie, doit être frappé de cette remarque. L’histoire suppose l’unité de la race humaine. Pour que l’histoire existe dans sa dignité, il faut qu’elle embrasse le monde. Or comment ferait-elle, sans la croix, pour embrasser le monde ? Elle serait arrêtée au premier pas, par le plus misérable et le plus invincible obstacle, par la chronologie. Vous allez dire : Mais comment faisait l’histoire avant Jésus-Christ ? elle comptait apparemment.

L’histoire va vous répondre comme l’Agneau de la Fable :

Comment l’aurais-je fait, si je n’étais pas née ?

Veuillez le remarquer ! les Grecs ou les Romains racontaient leur histoire, mais n’écrivaient pas l’histoire. L’histoire suppose l’universalité des relations humaines ; elle n’est pas obligée de les raconter toutes, mais elle est obligée de les supposer toutes, et de sous-entendre celles qu’elle ne dit pas. Si vous écrivez l’histoire de France, vous n’êtes pas obligé de vous souvenir que les Indes existent, que l’espèce humaine est une, et que le soleil actuel éclaire en Asie comme en Europe l’an de grâce 1880. Quand les Romains écrivaient le récit de leurs actes, ils écrivaient leurs affaires particulières, ils n’écrivaient pas l’histoire de l’homme. Les poètes seuls, dans l’antiquité, ont approché de la majesté historique, parce qu’ils élevaient leurs regards au-dessus des murs de leur cité. Mais aussi les poètes étaient les voix de la tradition, persistante quoique égarée, et la grande tradition, que faisait-elle ? Elle appelait Celui qui devait venir : Et ipse erit expectatio gentium, avait dit Jacob Israël. L’écho de cette parole se promenait dans l’espace. Ceux que touchaient, en passant sur leurs têtes, ses vibrations, ceux qui entraient dans la grande attente, devenaient participants de l’histoire, parce qu’ils communiaient d’une certaine manière avec la race humaine, et sortaient de leurs murailles par la vertu du désir. Mais les historiens ordinaires, ceux qui ne voyaient rien au delà de la patrie, ceux-là écrivaient des mémoires : c’étaient les mémoires d’une cité, ce n’étaient pas les annales de l’homme.

Aussi leur chronologie était particulière : ils comptaient le temps à partir d’eux-mêmes. Ils enfermaient leur temps dans l’espace qu’ils possédaient, et dans le mouvement qu’ils accomplissaient.

Le peuple juif seul faisait et écrivait réellement l’histoire, parce qu’il préparait le salut universel, et était associé, d’une façon spéciale, aux desseins de Dieu. Aussi son histoire intéresse également tous les peuples, les regarde tous, les instruit tous, parce qu’elle annonce et symbolise Celui qui est venu les appeler tous.

Les mémoires de Rome, écrits par TiteLive, sont étrangers à l’avenir et peuvent dater d’un fait privé.

L’histoire sainte nous parle de nous et nous parle de tous. Elle regarde en avant, elle a les yeux sur la croix.

La croix a donné à l’espace une mesure commune applicable au temps.

Et toute l’histoire est devenue universelle.

Et les nations de l’antiquité ont conquis leur place dans l’histoire, en prenant droit de cité dans la famille humaine. Elles n’étaient pas seulement pour elles-mêmes ; elles avaient une destinée historique, et elles ne le savaient pas. Elles étaient en relation avec nous, et elles ne le savaient pas. Elles n’ont fait que leurs mémoires. C’est à nous de faire leur histoire.

Parmi les travaux utiles et précieux qui ont été faits dans cette direction, il faut signaler l’ouvrage de M. l’abbé Louis Leroy, le Règne de Dieu sur les empires. Si la science hétérodoxe consent à l’étudier, malgré l’approbation de quarante évêques, elle sera peut-être poussée à des réflexions très neuves pour elle. M. l’abbé Leroy a puisé les faits dans les sources : il a beaucoup étudié, et, après avoir conquis l’érudition, qui toute seule ne signifie rien, il l’a mise au service de la vérité. Il a cherché la destination humaine et divine des peuples anciens, leur place dans l’édifice divin, leur relation avec les hommes, leur relation avec Dieu. M. Louis Leroy affirme et prouve que le monde et les empires ont été créés pour le Christ. Il développe par la science la parole de l’Écriture : C’est la justice qui élève les nations ; c’est le péché qui fait le malheur des peuples. Je vais, dans les pages qui vont suivre, me servir beaucoup de ses pensées et de ses documents. Son livre, comme tous les livres très pleins, abrège beaucoup l’étude : il condense, il réunit des matériaux épars qu’il faudra chercher bien loin.

Joseph de Maistre, dans les Soirées de Saint-Pétersbourg, a beaucoup parlé de la justice dans ses rapports avec les individus, et quant aux nations, Mgr Depéry, mort évêque de Gap, dans une lettre adressée à M. l’abbé Leroy, fait cette belle remarque :

« À mon jugement, vous avez fait une œuvre providentielle en prouvant, par des tableaux dignes de Bossuet, que la chute des grandes nations n’a eu lieu que parce qu’elles s’étaient appuyées in curribus et in equis. La vie des nations semble se mesurer sur leur fidélité à suivre la loi de la religion. Les nations ne doivent pas comparaître au jugement universel : la justice de Dieu doit donc s’exercer sur elles ici-bas. »

La mission de la Judée est évidente comme le soleil. Elle devait garder le dépôt, annoncer et figurer le Messie. Quelle attitude étrange que celle du peuple juif dans le monde antique ! Pendant que partout les dieux se mêlaient, il reste généralement fidèle au Dieu unique qui a parlé à Abraham et à Moïse sur la montagne. La ligne qui sépare dans l’antiquité le peuple juif de tous les peuples est si marquée, qu’elle ressemble à l’épée flamboyante d’un ange gardien qui combat : le peuple choisi va en exil : il reste en exil ce qu’il était chez lui ; il est toujours le peuple choisi au milieu des idolâtres ; malgré ses chutes fréquentes, malgré le veau d’or, et malgré sa faiblesse, et malgré sa dureté, il garde son caractère, et, contrairement aux mœurs de tout le monde antique, il sort intact des demeures de ses maîtres ; il ne perd rien de lui-même en vivant au milieu d’eux : au contraire, il leur donne, et fait, dans une certaine mesure, la conquête de ses vainqueurs. Il parle aux Égyptiens du Dieu qu’attendait Jacob, et une partie de ce peuple le suit dans le désert. Nabuchodonosor proclame le Dieu de Daniel ; Cyrus avoue qu’il doit rebâtir le temple ; Alexandre se courbe devant le grand prêtre et rend gloire au Dieu qu’il ne connaissait pas ; Auguste lui fait offrir des sacrifices dans le sanctuaire de Sion. Tout le monde sait que la gentilité, représente par la reine de Saba, offrit à Salomon ses présents et ses hommages. Toutes les principales villes grecques de l’Asie Mineure, Ephèse, Smyrne, Pergame, Sardes, Philadelphie, Laodicée, possédaient des colonies juives ; Délos, Milet, Halicarnasse, Iconium avaient leurs synagogues.

Anaxagore et Pythagore, dit Théodoret, avaient fait connaissance en Égypte avec les savants de ce pays et avec les savants juifs. Platon ne fut pas étranger non plus aux trésors que gardait Israël.

Sous les Romains, les colonies juives se trouvaient partout, chez les Mèdes, les Élamites, dans la Mésopotamie, le Cappadoce, le Pont, la Phrygie, la Pamphylie, l’Égypte, la Lydie, l’Arabie, l’île de Crète, enfin dans Rome. Quelques savants croient qu’un certain nombre d’Hébreux, fuyant les Assyriens, entrèrent à Rome sous Numa et lui inspirèrent ses plus sages pensées.

Par les mouvements du peuple juif à travers les peuples, la vérité circulait et s’infiltrait plus ou moins dans l’univers ; l’attente se répandait, la terre se préparait sans le savoir. Les hauteurs de l’Orient, ébranlées par une étoile, s’agitèrent, et les rois mages quittèrent leur pays : la vierge Marie avait prié à Nazareth, l’heure était venue ; l’empire romain allait mourir, les langues de feu allaient descendre ; toutes les nations allaient être appelées. Le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, le Dieu d’Élie et d’Élisée, le Dieu de David et de Salomon, le Dieu de Moïse et d’Isaïe allait appeler à lui les petits enfants. Cependant Tibère régnait à Rome et les immenses infamies régnaient sans crainte, dans la sécurité de sa puissance… Mais la croix s’éleva dans la campagne. Tibère ne comprit pas : l’œuvre de Dieu était faite. O altitudo !

Autour des Juifs la parole ordonnatrice avait groupé tout ce qui leur était nécessaire. L’Égypte fut l’école des nations et l’institutrice du peuple hébreu. Chaque année, dans ses domaines, le Nil effaçait toute démarcation de terrain : la géométrie était pour l’Égypte une nécessité. Elle se familiarisa, par ses obélisques, avec la dynamique ; par ses pyramides, avec l’architecture. « L’Egypte, dit M. Fourier, a enseigné aux Grecs les procédés sans lesquels la culture et la peinture n’auraient pu faire aucun progrès : elle consacrait à ses dieux la poésie et la musique, et toutes les nations lui doivent, selon le témoignage de Platon, l’écriture alphabétique. Ses anciennes traditions nous représentent le conquérant Sésostris sous les traits d’Osiris, mais son cortège n’est pas celui des conquérants ordinaires. Au lieu de la foule des captifs, ou de la foule des soldats, c’est la foule des laboureurs qui le suit ; elle lui demande, non des armes, mais des leçons et des secours. Cette conception de la grandeur, car Sésostris personnifie la grandeur égyptienne, indique très bien sa nature et la vocation de ce peuple. Lycurgue, Solon, Thalès de Milet, Pythagore de Samos, Eudoxe, Démocrite, Hésiode, vinrent demander à l’Égypte les secrets de ses prêtres. La loi qui obligeait chaque citoyen d’Athènes à exercer une profession fut copiée, d’après Hérodote, sur la loi qui obligeait chaque citoyen de Memphis à vivre d’une industrie particulière. »

« La croyance égyptienne, dit quelque part Champollion, qui mêlait sans cesse la terre avec le ciel et l’homme avec Dieu, dans les mystères d’une religion où l’on puisait à la fois les plus utiles préceptes d’hygiène publique et la règle des nobles actions et des vertueuses pensées, était empreinte dans tous les cœurs, écrite dans tous les livres, exprimée figurativement sur les monuments publics. »

Je ne prendrais pas la responsabilité de toutes ces nobles actions et de toutes ces vertueuses pensées. Je crois néanmoins que l’Égypte gardait de beaux débris, de magnifiques fragments ; je crois aussi qu’elle avait la haute pensée d’associer toute chose à la religion ; j’admire ces tableaux du monde invisible qu’elle dessinait à la face du ciel et de la terre, sur ses monuments, comme si elle eût voulu interpeller chaque homme, l’arrêter au passage, et lui dire incessamment : Regarde, la solution des problèmes qui se remuent en toi est là, par mes soins, devant tes yeux. Regarde et vois.

Mais je crois aussi que l’Égypte fut pour les peuples une nourrice et non une mère : je crois aussi qu’elle fît subir aux lambeaux des traditions déchirées le supplice de la géhenne, et qu’elle a mérité son nom (Angustia, étroitesse).

Cette Égypte, telle quelle, avec ses étroitesses et ses hauteurs, cette Égypte qui ressemble à ses pyramides, fut choisie pour être l’école et la prison du peuple qui sortait d’Abraham et qui attendait Jésus-Christ. Chez elle, les Hébreux travaillèrent à ses constructions énormes ; elle leur imposa des fardeaux écrasants. Les plus importantes constructions d’Égypte coïncident avec le séjour des Hébreux. La forme des obélisques est un phénomène qui n’est pas assez remarqué. Pourquoi cette disproportion inouïe entre l’élévation et la largeur ? L’Égypte semble avoir voulu symboliser de toutes les manières ses liantes préoccupations et ses étroites pratiques. Les pyramides et les obélisques se ressemblent. Leur aspect donne l’idée d’un supplice subi sur les hauteurs.

Quoi qu’il en soit. Moïse acquit en Égypte une science profonde, étrange, mystérieuse : il but là le suc de la terre, en attendant le Sinaï. Il fit là, parmi les hiéroglyphes et les symboles, la partie humaine de son éducation. Ce fut en Égypte que les Hébreux préparèrent les travaux merveilleux qu’ils devaient exécuter ; ce fut en Égypte qu’ils acquirent, quant à la partie naturelle de leur art, le talent de construire et de dessiner, la science des parfums et des aromates, etc., etc. ; ce fut là qu’ils prirent les éléments naturels que le Seigneur allait sanctifier par un usage mystérieux et extraordinaire.

Mais ce fut là aussi qu’ils apprirent à couler en un instant le veau d’or.

Quelle leçon sur la valeur de ces aptitudes et de ces forces qui deviennent ce qu’on les fait et se tournent où l’on veut !

L’éducation du peuple faite, Moïse entend sonner l’heure de la délivrance. La Mer Rouge fait son devoir ; elle délivre, elle engloutit ; Moïse chante, le Christ approche.

Cependant l’Égypte adore un crocodile qui se vautre sur un tapis, et le roi Ophra défie la divinité de le détrôner.

L’histoire abandonne l’Egypte : avec le peuple hébreu elle passe la mer Rouge, suit Moïse et va à Jésus-Christ. Si elle jette un regard en arrière vers l’antique séjour des Pharaons, les ruines de Thèbes l’instruisent, comme la parole d’une majesté disparue. Mais le passé n’a pas le droit d’accabler l’histoire ; la poussière des décombres n’a pas le droit de l’aveugler ! Elle passe dans le désert, elle regarde le serpent d’airain, elle attend Jésus-Christ et va vers lui. Les Pharaons sont morts.

La science, représentée par l’Égypte, avoisinait la Judée ; la richesse avait aussi son œuvre à faire. Voici la Phénicie : les noms de Tyr et de Sidon appellent la pensée des magnificences orientales.

La Phénicie creuse les montagnes, les escalade, et, armée de la hache, renverse les cèdres, gloires du Liban. Elle les taille en vaisseaux et marche avec eux à la conquête des mers. Mais voici un fait capital et peu connu. Comme si elle se sentait en quelque façon maîtresse du monde, la Phénicie distribue aux peuples leur nom, et ce nom reste. Nous parlons phénicien sans le savoir. Afrique vient d’Alféric, en phénicien, épi de blé (voir Langlet : Histoire des Phéniciens). Sur ce continent dont la fertilité les frappait, les Phéniciens fondent Carthage et préparent à la puissance occidentale, représentée par Rome, une haine invincible.

Europe vient d’Eurappa, en phénicien, pays des visages blancs. L’Italie qui faisait le commerce de la résine, prit dans la langue de Tyr le nom d’Italia. Que les Phéniciens aient nommé dans leur langue les nations qu’ils rencontraient, je ne m’en étonne pas ; mais ce qui est extraordinaire et ce qui révèle en eux une vertu inconnue, en prenant ce mot vertu dans le sens latin, c’est que ce nom ait passé dans les langues étrangères, et que l’Europe s’appelle Europe dans la langue française, la plus occidentale de toutes les langues. On dirait un hommage involontaire rendu à une puissance oubliée ; on dirait un écho très lointain de la voix de Noé bénissant Sem.

« Tyr, s’écrie Ezéchiel, Tyr, qui habites au bord des mers et dont les flottes touchent aux îles lointaines, tu dis dans ton cœur : je suis éclatante de beauté. Les peuples lointains se sont plu à t’embellir ; tes vaisseaux sont construits avec les sapins de Sanio, les cèdres du Liban ont formé tes mâts ; les chênes du Basan, tes rames ; tes matelots se reposent sur le buis de Chypre, orné d’ivoire, et tes demeures sont construites avec le bois des îles d’Italie. Le lin d’Égypte a tissé tes voiles et tes pavillons ; tes vêtements sont teints de l’hyacinthe et de la pourpre de l’Hellespont. Les habitants d’Arouad et de Sidon ont été tes rameurs ; tes sages, ô Tyr, sont devenus tes pilotes. Djéhal t’a donné ses nautoniers ; tous les vaisseaux de la mer et leurs matelots servent à ton commerce. Tes guerriers sont le Perse, le Lydien, l’Égyptien ; ils ont suspendu à tes murailles leurs cuirasses et leurs boucliers. Les enfants d’Arouad bordent tes remparts, les Djémédéens gardent tes tours où brillent leurs carquois ; toutes les contrées de la terre s’empressent de rehausser l’éclat qui t’environne. Tharsis remplit tes marchés d’argent, de fer, d’étain, de plomb. L’Ionie, Thubal et Mosoch t’amènent des esclaves et des vases d’airain. L’Arménie t’envoie ses mules, des chevaux et des cavaliers. L’Arabe de Dédan transporte tes marchandises ; des îles nombreuses échangent avec toi l’ivoire et l’ébène. L’Aramien reçoit l’ouvrage de tes mains, et te donne en retour les rubis, la pourpre, le corail et le jaspe. Juda et Israël t’apportent le froment, le baume, la myrrhe, le miel, la résine et l’huile ; Damas en échange de tes nombreux ouvrages, te verse ses vins de Kelboun, et te couvre de ses toisons éblouissantes. Dan, Javan et Meuzal ont déposé sur tes marchés le fer poli, la canelle, le roseau aromatique, et Dedan les riches tapis. Les habitants du désert et les princes de Cédar t’offrent, en échange de tes marchandises, leurs agneaux et leurs chevreaux. Les Arabes de l’Yémen te parfument de leurs aromates, t’enrichissent de leurs pierres précieuses et de leur or. Les habitants d’Aroun, de Kané et d’Eden riaient sur tes places les voiles et les manteaux précieux ; les vaisseaux de Tharsis servent à tes courses en mer ; tes navigateurs ont touché à tous tes bords. Tu es, ô Tyr, comblée de richesses et de gloire. »

Ainsi tous les peuples envoient leurs produits à Tyr, et toutes les richesses de l’univers affluent dans son enceinte, parce que, dans les desseins du Seigneur, manifestés par son prophète, Tyr est chargé d’alimenter les royaumes : ses vaisseaux sortent de ses ports pour nourrir les nations, et son commerce enrichit les rois.

La Phénicie fut l’entrepôt des nations qui toutes concoururent à sa magnificence ; mais admirons ici la loi. Tout retourne à Dieu, les richesses et les âmes. Cette Phénicie à qui toute la terre faisait hommage de ses splendeurs, en fit hommage au Dieu dont Salomon élevait le temple.

Hiram, roi de Tyr, adresse à David des cèdres et des ouvriers, pour embellir Jérusalem et construire un palais. Salomon envoie à ce même prince une ambassade.

« Vous savez, lui dit-il, que David mon père n’a pu construire une maison au Seigneur à cause des guerres qu’il eut continuellement à soutenir ; maintenant que le Seigneur m’a accordé la paix, mon intention est d’élever ce temple. Ordonnez donc que vos serviteurs coupent pour moi des cèdres sur le Liban ; car nul n’est plus habile que le Sidonien à tailler le bois. »

Hiram fit ce que Salomon demandait ; il fit même plus, il orna le palais du roi pacifique. Ainsi la Phénicie, qui résumait les richesses de la terre, les rapporta à Dieu, en les donnant à Salomon. Ainsi chaque créature, suivant la forme de ses aptitudes, est destinée à rendre gloire. Et, comme le temple de Salomon était une image, comme la Jérusalem éternelle est le but de l’histoire, chaque homme, chaque peuple, chaque créature doit sa pierre au grand édifice. David l’avait préparé par le désir, Salomon le construit dans la paix, la Phénicie lui donne ses cèdres, symboles de sa gloire.

Mais la Phénicie manque de respect à l’honneur qu’elle a reçu. Malgré le concours qu’elle a donné au vrai Dieu, elle adore Hercule et Astarté. Astarté est la Vénus orientale, l’écueil des nations qui aiment la beauté, sans avoir le cœur pur. Il y a entre la beauté et la pureté une relation mystérieuse. Il faut qu’une équation s’établisse dans l’âme entre l’amour de la beauté et l’amour de la pureté. La Phénicie tombe. Sidon échange contre du vin les filles de Jérusalem. Elle conduit les filles d’Israël dans le temple d ’Astarté. Tyr emporte bientôt, pour les rendre à ses dieux, l’or et l’argent que sa propre main avait donnés au Dieu de David. Ainsi la Phénicie rétracte sa parole, désavoue sa gloire, trahit directement sa mission. Par là elle nie sa raison d’être. Il ne lui reste plus, pour périr, qu’à jeter sur ses richesses, enlevées à Dieu, le regard de l’orgueil. Aussi elle le fait : car elle va périr. Elle s’écrie :

« Je suis une divinité, je suis assise sur le trône de l’Éternel, au milieu de la mer. Nul secret n’est caché pour moi. Par ma sagesse, j’ai créé ma force ; par mon intelligence, j’ai amassé l’or et l’argent de mes trésors ; par mon habileté, j’ai accru ma puissance »

Quand l’orgueil éclate, les temps sont venus. Alexandre n’est pas loin. La main qui avait suscité Cyrus réveille au fond de l’Europe le roi de Macédoine. Le siège semble impossible, il est impossible même. Qu’importe ! Tyr a souillé la main qui avait aidé Dieu. Alexandre ne se rebute pas. La capitale de la Phénicie est livrée aux flammes, Sidon brûle de son côté ! Le roi de Macédoine vend les cendres de cet immense bûcher plein d’or et d’argent.

Et quelques pauvres pêcheurs font sécher leurs filets sur l’emplacement géographique qu’occupaient Sidon et Tyr.

L’Histoire qui admirait la Phénicie, quand la Phénicie ornait le temple et le palais de Salomon, ne se retourne même pas pour regarder ses ruines. L’Histoire laisse les morts ensevelir leurs morts : elle passe, elle va à Jésus-Christ.

Voici venir I’ Assyrie.

Assur bâtit Ninive ; Nemrod bâtit Babylone. Assur était fils de Sem, Nemrod était petit-fils de Cham.

La bénédiction de Noé vibre dans l’air autour de Ninive.

Le nom de Babylone vient de Babel, et c’est le nom du mal. La bénédiction de Noé versa sur le fils de Sem l’amour du travail et la gloire de la paix, mais la guerre entra probablement aussi dans la mission d’Assur.

« C’est, dit Schlegel, c’est dans cette région centrale de l’Asie occidentale, sur ce point si bien choisi, si bien placé, si bien fait pour les envahissements extérieurs, que naquirent les conquérants de l’univers ; c’est là que le génie de la guerre se manifeste d’abord, c’est là aussi que l’histoire sainte, que la révélation de Moïse place le siège du premier maître du monde et le berceau de l’esprit des conquêtes. »

Sémiramis fut grande et large dans son amour pour les splendeurs de l’architecture : Ninive devint superbe. Mais la tentation orientale qui attaque le cœur de la magnificence s’empara d’elle. Le cœur de la magnificence c’est la pureté. La corruption vainquit Sémiramis, vainquit Ninyas, et quand elle fut pleinement victorieuse, se tournant comme toujours contre elle-même, et vaincue par sa victoire, elle souleva les provinces tributaires, souleva les Mèdes, et alluma au fond du palais le bûcher de Sardanapale.

La corruption eut la complaisance d’écrire elle-même son histoire et d’expliquer la catastrophe qu’elle amenait, car elle écrivit sur le tombeau du roi :

« Passant, sache que tu es né mortel ; ouvre donc ton âme à la volupté, réjouis-toi dans les festins, car le plaisir finit avec la vie. »

Dans la paix, Ninive eut un grand rôle. Elle perça les grands canaux qui remplacent la pluie dans ces contrées, elle coupa les chaînes de montagnes, combla les précipices, ouvrit la route des Indes, fonda des villes, distribua l’aisance et la vie. Quand elle eut dompté par l’industrie le globe terrestre, elle leva la tête, et du haut de la tour de Babel, regarda les astres : elle ouvrit aux Égyptiens, aux Chinois, aux Arabes, aux Indiens, la route de l’astronomie. Dès qu’il a terminé son œuvre pacifique, le Chaldéen prend les armes et entreprend son second travail : il va châtier tour à tour les nations païennes et la Judée prévaricatrice, en attendant son propre châtiment.

« Le Chaldéen, dit le prophète, accomplira vos justices, ô mon Dieu ; vous ne l’avez rendu fort que pour passer ailleurs.

« J’amènerai à Tyr Nabuchodonosor, roi de Babylone, avec des cavaliers, des bataillons et une formidable armée. Je livrerai à Nabuchodonosor, roi de Babylone, l’Égypte : il en fera sa proie, elle sera le prix de sa fidélité à exécuter mes ordres contre Tyr. J’anéantirai cette multitude d’hommes qui est dans l’Égypte par le bras de l’Assyrien. » Ailleurs encore :

« Monte contre mon peuple, combattant d’Assyrie : conduis-le dans la terre de captivité.

« Assur, dit l’Éternel, par la bouche d’Isaïe, Assur ne s’aperçoit pas qu’il n’est que l’instrument de ma colère. »

Ainsi vont les hommes, sans savoir où, fiers de se conduire, et ne se doutant pas qu’ils sont conduits. Ce qu’ils appellent leur indépendance, c’est l’ignorance où ils sont du bras qui les dirige. Leur orgueil vient de ce qu’ils ignorent, et leur ignorance vient de leur orgueil. Pendant qu’ils tournent dans ce cercle, faisant ce qu’ils veulent, car ils sont libres, faisant aussi ce que Dieu veut, car ils se meuvent dans l’intérieur de ses desseins, ils exécutent librement ses plans qu’ils ne connaissent pas.

Chaque roi d’Assyrie est un fléau pour ses voisins. Pas une ne manque à son labeur.

Tout à coup Jonas menace, Ninive fait pénitence, et du haut des cieux tombe, avec la miséricorde, une des plus belles leçons qu’ait entendues la terre. Le roi de Ninive est descendu de son trône, il a déposé la pourpre, il s’est assis dans la cendre, tout orgueil s’est prosterné dans la cité coupable, et d’ailleurs le regard de Jéhovah rencontre là des enfants, des animaux. La prophétie vraie ne s’accomplit pas. Ne voyant plus que la faiblesse, Dieu a cédé. Les larmes ont vaincu, dans sa volonté dite, dans sa parole donnée, celui qui d’un regard peut briser les mondes comme un jouet usé… O Altitudo !…

Ninive s’humilie et le salut descend du ciel. Babylone fut la cité de l’orgueil, suivant la parole de saint Augustin. Aussi elle adore Baal et corrompt l’astronomie par l’idolâtrie. Peu à peu Ninive retombe dans ses anciens crimes, et ses filles sont conduites en captivité.

L’heure de la colère arrive aussi pour Babylone. Dès que sa mission est finie, dès qu’elle a terminé le châtiment des autres, L’Assyrie termine son œuvre en subissant le sien. Surprise au milieu d’un festin, elle nous indique par là son genre de mort. La main terrible apparaît. Elle écrit trois mots : Daniel parle, Cyrus entre.

Pour faire éclater l’ironie, il entra à la faveur des travaux que Babylone avait faits pour se rendre inexpugnable. L’Euphrate trahit Babylone, il livre le passage qu’il devait garder. Cyrus entre, et rend grâces à Dieu de sa victoire. Déjà Nabuchodonosor avait été frappé subitement ; Balthazar attira encore la foudre. L’Assyrie ne connaît pas les transitions : sa grandeur tombe tout à coup. Quand elle a fini de châtier et d’être châtiée, l’Assyrie n’a plus rien à faire, et l’histoire ne la regarde plus. L’histoire laisse les morts ensevelir leurs morts ; elle passe et va à Jésus-Christ.

L’Assyrie devait châtier le peuple juif, la Perse devait le délivrer. Cyrus accomplit la volonté du Seigneur. Peu de créatures ont parlé du Créateur par leur vie aussi clairement que Cyrus. Peu d’hommes ont été conduits par la main aussi visiblement. La chose fut si claire qu’il la remarqua, et remercia le Dieu de la victoire qu’il sentait près de lui, avec lui, sans le connaître. Dans la personne de Cyrus, l’homme disparaît sous le missionnaire. Le caractère de son œuvre éclate à tous les pas qu’il fait sur la terre. Peu d’hommes sont aussi historiques, car peu d’hommes ont autant travaillé au plan divin. Il ouvre le drame de la Perse, Alexandre le fermera. Ces deux grandes figures se regardent, comme deux statues de marbre, placées au commencement et à la fin d’une galerie. Alexandre ne ressemble qu’à la tempête, mais Cyrus ressemble à la foudre. Il arrive pendant la nuit, pendant l’orgie, pendant le sommeil des précautions. Il entre quand les portes sont fermées : il entre, comme un voleur. Il convertit les obstacles en moyens. Il fond sur sa proie, et rien ne l’annonce, excepté les doigts qui écrivent trois mots sur la muraille................

Il entre au nom du Seigneur. Il est terrible et miséricordieux. Il règne, il délivre. Voici ce qu’il dit :

« Le Seigneur, Dieu du Ciel, qui m’a donné tous les royaumes de la terre, m’a commandé de lui rebâtir une maison dans Jérusalem, en la terre de Judée. Qui parmi vous est de son peuple ? que le Seigneur son Dieu soit avec lui, qu’il monte à Jérusalem, qu’il édifie la maison du Seigneur, et que tous les autres, en quelque lieu qu’ils habitent, l’aident de leur argent et de leurs richesses ! »

Et il rend aux Juifs les vases sacrés que Nabuchodonosor avait enlevés du temple.

Ce fut le même homme qui ouvrit dans son royaume un cours de justice pour les enfants. Laissons parler un instant Donoso Cortès : « Cyrus, dit-il, fonde l’unité de l’Orient. Enfant de la Perse, nation ignorée des hommes et assujettie au joug des Mèdes, il veut mettre à ses pieds le sceptre de l’Asie. À sa vue, les maîtres de l’Asie Mineure reculent, et les foules barbares des Assyriens, dominatrices de l’Orient, se replient. Une seule bataille lui ouvre les portes de Babylone, siégé d’un si puissant empire, depuis la destruction des murs de la gigantesque cité où s’élevait le trône de Nimus et de Sémiramis, et qu’adorait, sous le nom de Ninive, tout l’Orient prosterné. Ainsi se forma le grand empire oriental des Perses, dans lequel vinrent le confondre, comme les fleuves dans l’Océan, tous les autres empires. »

Cyrus en effet donna la forme à l’Orient. Il ressemble à la personne même de la haute Asie. Il touche au nord la mer Caspienne et le Pont-Euxin, au couchant la mer Egée et la Palestine, à l’orient la Scythie et l’Inde, au midi l’Arabie et l’Ethiopie.

Cyrus ne mourut pas tout entier. Quelque chose de lui passa dans ses successeurs. Quand un grand homme meurt, il y a ordinairement dans la foule quelqu’un qui lève la tête et hérite un peu de son esprit. Darius avait fait vœu, s’il montait sur le trône, de vendre aux Juifs le reste des vases sacrés. Le sort conspira en sa faveur, au jour de l’élection ; Darius fournit aux lévites les instruments de musique qui devaient célébrer la gloire du Dieu d’Israël, et Xerxès lui-même continua, vis-à-vis des Juifs, l’œuvre de ses prédécesseurs.

Le soin du peuple juif était l’héritage que Cyrus avait légué à ses successeurs. La Perse serait-elle chargée spécialement de la gloire ? On le dirait, car l’image renversée de la gloire apparaît dans les égarements des successeurs de Cyrus. Xerxès eût pu être sublime. Il aimait la souveraineté dans le fond de l’âme. Il voulait la terre pour empire, et la nature pour esclave, mais l’ambition vulgaire empoisonna chez lui le germe de la grandeur. Ses chaînes qu’il jette dans la mer pour se venger de l’eau désobéissante, indiquent quel roi cet homme eût été si l’orgueil ne l’eût pas abruti. Il contemple du haut d’un trône dressé sur une montagne son immense armée et pleure, car il n’est pas maître de la vie, et dans quelques années ces hommes seront morts. Orientale par excellence, la Perse avait du paradis terrestre un regret moins confus que la Grèce. La Perse regrettait la vie immortelle de l’homme et l’empire de la création perdu.

Nous sommes habitués depuis notre enfance à admirer la Grèce et à mépriser la Perse, parce que nous sommes habitués à admirer l’Occident et à mépriser l’Orient. Qui de nous n’a enveloppé Léonidas de son admiration et Xerxès de son dédain ? Il semble que la supériorité des Grecs sur les Perses soit chose jugée, qu’elle ait force de loi et que tout soit dit sur ces deux peuples en thèmes latins, en version latine, surtout en version grecque, et même en vers latins. Cependant, la nature des Perses était de beaucoup supérieure à la nature des Grecs. Les Perses étaient larges, ils avaient l’amour oriental de la magnificence, et l’amour vénérable de l’universalité. Ils avaient des traditions plus hautes, des souvenirs plus grands, des regrets plus humains, des désirs plus profonds. Les Grecs ne voyaient qu’eux sur la carte du monde ; leur pensée avait la forme de leur architecture.

Une ambition dégradée qui devint dégradante, la mauvaise foi, l’injustice, la cupidité, l’orgueil, l’oppression des peuples qu’elle devait protéger, tous les crimes du luxe égaré et de la richesse prostituée au mal, lancèrent la Perse dans l’abîme. L’histoire la quitte, mais la salue en la quittant, car elle a protégé le peuple de Dieu, elle a parlé au monde le langage de la splendeur.

La Grèce fut l’école des nations, leur gymnase : elle fut la discipline intellectuelle de l’antiquité. Elle réglementa la science de l’esprit ; elle fut subtile, elle eut les aptitudes qui récompensent un exercice assidu. Elle ignora le sublime auquel elle est antipathique ; mais le sublime du dehors profita souvent des matériaux qu’elle avait amassés. Les pierres taillées par elle entrèrent dans des monuments qui dépassèrent la portée de son regard. Quand Eschyle raconte les traditions humaines, il n’est plus Grec, il est Oriental, mais la langue grecque se prête à l’Orient qu’elle ignore. La tragédie grecque est celle d’Euripide, subtil, ingénieux, ergoteur et compliqué. Quand Platon est sublime, il est Oriental ; quand il est subtil, quand il se joue misérablement dans les arguties de la rhétorique, il est Grec. La Grèce fut une école, mais elle tailla l’instrument dont se servit saint Denys. Après avoir amusé l’esprit humain, la langue grecque fut conquise par ceux qui devaient enseigner le monde.

Mais la Grèce, si elle prépara la langue des hommes purs, se plongea dans la corruption. La subtilité de l’esprit et la corruption du cœur se tiennent plus qu’on ne le croit : la simplicité et la pureté sont sœurs. La chute de la Grèce fut ignoble ; c’est la Rhétorique qui tombe en pourriture. La Grèce s’enterre sous ses disputes. Elle est divisée contre elle-même, et Alexandre qui la dévore va se faire dévorer lui-même par ses vices, après avoir ravagé la terre comme un torrent.

Rome passe le niveau sur toutes les nations vaincues : elle jette dans le même trou toutes les têtes coupées et charge la terre de boire le sang. Quant à elle, elle emporte sa proie comme le tigre, et non comme l’aigle. Elle mange et ne regarde pas. C’est une force aveugle qui promène la justice sans la comprendre, et absorbe, sans savoir ce qu’elle fait, les peuples qui n’ont plus de mission. Elle possède et établit l’ordre, dans la mesure où l’ordre peut exister sans amour.

Appuyée sur cet ordre et sur un certain nombre de vertus qui ressemblent un peu à des machines de guerre, la Rome de la louve prépare l’unité, fraye la voie et, croyant travailler pour elle, dispose le monde pour Celui qui doit venir : ses vertus étaient le triomphe intérieur de la force, son action fut le triomphe extérieur de la force.

Elle fut renversée par le sang des martyrs.

Le triomphe de l’ancienne Rome, la domination universelle de la louve est un fait qui mérite quelque explication. J’ai parlé de sa force, mais sa force isolée n’expliquerait pas toute sa victoire.

La Rome de la louve a préparé, tout en la parodiant, la Rome de la croix. Toutes deux ont conquis le monde, la première par les coups, la seconde par la parole. Mais comme les actions les plus contraires ont des analogies cachées qui tiennent au type invisible, il n’est pas impossible de rencontrer certaines ressemblances dans les choses les plus disparates. La Rome de la louve a vaincu par la force, appuyée sur l’orgueil. La Rome de la croix a vaincu par la prière, appuyée sur l’unité. Cette dernière victoire est vraiment la victoire. Mais les choses, comme les personnes, en abandonnant leur type, gardent de lui quelque vague souvenir. Ainsi la victoire de l’ancienne Rome, fondée sur l’égoïsme, l’injustice et la cupidité, garda une certaine condescendance comme un souvenir lointain de la gloire. Loin de mépriser les vaincus, elle admirait et prenait pour elle leurs lois, leurs productions artistiques ; elle partageait leurs dieux, malgré son orgueil. Elle eut comme procédé la condescendance, et la récompense de ce procédé fut la conquête du monde, car la condescendance est la condition nécessaire pour que le fort impose au faible l’assimilation, et qu’est-ce que la conquête, sinon l’assimilation ? L’assimilation véritable se fait par l’amour, l’assimilation apparente se fait par une condescendance apparente. Le type vrai du conquérant, c’est saint Paul. La forme de son activité peut se traduire par cette parole : se faire tout à tous. Or telle est la puissance de la lumière, qu’il faut la parodier quand on ne lui obéit pas. Quiconque veut conquérir ou dans l’ordre du bien ou dans l’ordre du mal, imite par un acte organique, ou par un procédé mécanique, la marche triomphante de l’Apôtre conquérant.

Mais voici une grande question.

Pourquoi la Perse est-elle vaincue par la Grèce ? Pourquoi Carthage est-elle vaincue par Rome ? Pourquoi l’Orient est-il vaincu par l’Occident ? L’Orient, berceau du monde, fut le théâtre du premier crime. Jusqu’où tombèrent dans l’abîme du mal les races antédiluviennes ? Pour répondre à cette question, il faudrait savoir jusqu’où elles devaient monter dans les hauteurs du vrai et du beau. Leur crimes furent sans doute proportionnés à leurs lumières. De Maistre se félicitait de ne pas savoir assez pour devenir coupable à ce point.

La déchéance de l’Orient est plus sensible que celle de l’Occident. La déchéance de l’Orient est la désolation traditionnelle sur laquelle pleure, depuis six mille ans, tout ce qui pleure. L’Orient déchu a été insulté dans sa déchéance, attaqué, criblé. Comme il représente essentiellement la Paix, il a été généralement vaincu par l’Occident, qui est beaucoup plus guerrier.

L’Orient, qui devait surtout contempler, a été vaincu, sur le théâtre de l’action, vaincu sur un champ de bataille qui était particulièrement le terrain de l’ennemi.

La lutte de l’Orient et de l’Occident constitue l’histoire du monde, car le péché originel, commis en Orient, en séparant l’homme de Dieu, a séparé l’homme de l’homme. Or toutes les fois que l’Occident a pu transporter la lutte sur le terrain de la guerre, l’Occident a eu l’avantage. La Grèce a pris Troie ; Alexandre a vaincu Darius.

Xerxès n’a pas conquis la Grèce. Les exploits des héros classiques, Marathon, les Thermopyles, Salamine, Platée, etc., sont les victoires de la force occidentale.

Toutes les fois que l’Occident se jette sur l’Orient pour attaquer, l’Occident triomphe.

Toutes les fois que l’Orient se jette sur l’Occident pour attaquer, l’Orient échoue.

Mais toutes les fois que l’Orient envahit l’Occident pour fonder, l’Orient réussit.

Troie fonde Rome.

Tyr fonde Carthage.

L’Orient est impuissant pour détruire !

Il ne peut qu’édifier.

Rome représenta dans l’ancien monde l’Occident ; Carthage représenta l’Orient ;

Rome garda le caractère de la louve qui l’avait nourrie, jusqu’au jour où, ayant achevé l’œuvre de la force, elle tomba en décomposition, vaincue d’avance par les premiers rayons de la lumière qui allait paraître. La Rome de la louve eut le calme inflexible et stupide d’un bras fort qui agit sans souci de la pensée.

Elle était choisie pour châtier l’Orient, elle obéit.

Carthage avait des intuitions indépendantes de sa situation extérieure. Elle fut vaincue, parce qu’elle était l’Orient.

L’Orient est le lieu de la lumière et de la grandeur, l’Occident celui de la science et de l’effort.

L’Orient, pour porter le poids de la lumière, a besoin de la force appropriée à cette destination glorieuse, et cette force c’est la pureté. Plus la créature est grande, plus il faut qu’elle soit pure. L’Orient devait garder les ressemblances et les splendeurs du soleil levant qui sort de la nue. Il tomba du haut de cette majesté, il tomba dans la mesure où il devait grandir. Il perdit l’intuition en perdant la pureté du regard. L’Orient commit les crimes monstrueux qui s’opposent directement à l’intuition, à l’innocence, à la lumière, à l’enfance, à la contemplation, à la naïveté du génie qui bondit en s’éveillant. Il fut livré à l’Occident qui, incapable de le comprendre, mais capable de le châtier, le frappa sans le connaître.

Annibal était sans doute un des représentants d’une civilisation disparue, qui avait mêlé de trop grandes erreurs à de très grandes vérités. Annibal était sans doute, dans l’histoire ancienne, le dernier témoin des choses antiques. Annibal était sans doute dépositaire de grands souenirs ; il haïssait Rome comme la grandeur tombée et affaiblie par sa chute déteste la force brutale sous le joug de laquelle elle va tomber, car voici une loi générale :

La grandeur impure est vaincue par la force brute.

Les lois de l’ancienne Rome, son organisation, sa conception de la cité, de la religion, de la famille, toute sa vie, tous ses mouvements, toute sa substance, tout en elle était une conspiration de la force brute contre l’intuition égarée des races affaiblies. Elle posait sa main de fer sur des fronts plus hauts que le sien, mais souillés et vaincus avant le combat par la tache qu’ils portaient. Annibal sentait au fond de lui les fureurs de l’Orient indigné qui regardait grandir la force brutale, invincible, persévérante, implacable, la force froide des fils de la louve. Voilà la raison profonde de cette haine surhumaine qui avait sa source plus haut que ne l’a cru Tite-Live. Ce n’était pas son foyer, ce n’était pas sa patrie, ce n’était pas sa famille, ce n’était pas ses droits qu’Annibal défendait contre une cité conquérante. C’étaient les souvenirs de l’Orient qu’il voulait protéger contre les lois des Douze Tables. Mais l’impureté le rendit faible et Annibal fut vaincu, car l’amour déchu avait pris en lui la forme de la haine, et jamais la haine ne donnera la victoire à l’Orient. Les célèbres délices de Capoue, dont les historiens ont tant parlé, représentent une de ces pierres qui se trouvent sur la route de ceux qui doivent tomber. Cette parole : tu sais vaincre, Annibal, mais tu ne sais pas profiter de la victoire, exprime la situation de ceux qui ont gardé l’ardeur, en gardant les souvenirs, mais qui ont perdu la sagesse en perdant la pureté.

Les grandes races qui ont dégénéré prennent les deux caractères qui leur conviennent le moins, et qui contredisent le plus directement leur type : elles deviennent efféminées et rusées. Tous leurs sentiments, jusqu’à la haine, viennent s’éteindre dans leur mollesse. Capoue fut l’indigne écueil que heurta Annibal, le mensonge fut l’indigne linceul qui ensevelit Carthage, fille de l’Orient.

Tant que Rome, fidèle à son type, resta forte, elle châtia les races supérieures mais infidèles. Mais dès qu’elle pécha contre elle-même au point de s’énerver, Rome prononça son arrêt de mort. Elle tourna contre elle-même la massue qu’elle avait promenée sur le monde. Quand l’Orient et l’Occident eurent atteint tous deux le fond de l’abîme, Antoine rencontra Cléopâtre. Alors il n’y eut plus que des vaincus. L’ancien monde finissait, assassiné par lui-même.

Cependant les regards du monde étaient toujours tournés vers l’Orient : la terre a toujours attendu la purification de l’Orient, la réconciliation de la lumière et de la grandeur.

Orietur Stella, avait dit Balaam. il se lèvera une étoile. Les Mages quittèrent leur pays, et l’Orient, se levant comme l’Enfant prodigue, pour regagner la maison du père, alla s’agenouiller devant Celui qui rend la lumière aux yeux fermés. Quelques années après, l’Apôtre qui avait mis ses doigts dans les plaies glorifiées du Sauveur, rencontra au pays du soleil ceux qui, jadis, avaient suivi l’étoile. Thomas Didyme, dont le nom veut dire double abîme, baptisa l’Orient dans la personne des rois Mages.

Si l’Orient eût été cette fois fidèle, les destinées du monde seraient redevenues lumineuses. Mais l’Orient oublia le baptême qu’il avait reçu. Pour comprendre le désordre que sa chute jeta dans l’histoire, il faut préciser le caractère des deux parties du monde. L’Orient représente le don gratuit, l’eau vive que le Seigneur donne, la lumière qui vient d’en haut. L’Occident représente le travail, l’effort de la créature, le libre arbitre, le mérite.

Voilà pourquoi l’Orient, dans sa chute, est plus anéanti, plus impuissant, plus nul que l’Occident. C’est que l’Orient ne possède que le don de la lumière ; quand il ne l’a plus, il n’a rien. Il ne porte d’autre fardeau que la lumière ; quand il ne la porte pas, il ne porte rien. Il ne sait qu’adorer, contempler, prier, offrir sur le grand autel l’universalité des choses, dans l’unité du principe : quand il ne fait plus cela, il ne fait rien. L’aigle, sans ailes et sans regard, chargé de faire le métier de la taupe, ne sait pas, comme elle, creuser la terre.

L’Occident a des ressources, des expédients, de l’habileté, de l’entregent, du savoir-faire. Aussi il dissimule ses chutes, et s’agite avec assez d’habileté pour se persuader qu’il travaille. Il remue au fond de son trou, pendant que l’Orient dort au fond de son abîme. Les rêves de l’Occident endormi sont des intrigues de salon. L’Orient endormi prononce dans ses songes le nom de Bouddha. L’Occident, oublieux de l’être et du néant, se noie dans le devenir avec tapage, vanité, sottise et bavardage. L’Orient se trompe sur l’être et se perd dans le néant, mais le souvenir des deux abîmes persiste dans son sommeil : car il doit s’appeler Thomas Didyme, comme celui qui l’a baptisé.

Telle est la cause évidente des victoires continuelles de l’Orient sur l’Occident. L’Orient n’a pour armes que ses ailes et ses regards, l’espace et la lumière ! Quand il a perdu ses ailes, ses regards, l’espace et la lumière, l’Orient se couche et meurt.

L’Occident, quand il est sans lumière, rit, badine, plaisante dans l’obscurité, plaisante parce qu’il voit ses bras forts, ses pieds agiles, remplace, comme il veut, la vie par la fièvre, et pique à coups d’épingles, pour s’amuser, le géant de l’Inde endormi, qui crie dans son sommeil et ne se réveille pas. El l’Occident se vante dans son triomphe facile, parce qu’il a vaincu, par les ruses de guerre, l’Orient vaincu d’avance, qui crie dans son sommeil et ne se réveille pas. Il faut, pour le réveiller, une voix plus douce et plus haute. Il faut la foudre, la brise et l’aurore. J’indique ici dans l’Orient et dans l’Occident la présence typique d’un des éléments de la vie : cette présence n’exclut aucun autre élément, il est clair que ni l’Occident n’est privé de grâce, ni l’Orient de liberté.

Aussi l’Occident fidèle vient de parler la parole qui, ébranlant les neiges vierges au sommet des montagnes, réveillera doucement, dans la joie et dans la gloire, les hauteurs endormies.

L’Eglise d’Occident vient de proclamer le secret : elle a dit le nom de Marie Immaculée, et l’écho de la foudre a répété, de montagne en montagne, la parole du prophète : Adducam servum meum orientem.

Le travail sent qu’il ne peut rien sans la lumière : l’Occident regarde l’Orient, la race d’Abraham, d’Isaac et de Jacob essaye de réveiller les fils de Sem, parce que l’Océan supérieur élève enfin là voix. Abyssus dedit vocem suam. Altitudo manus suas levavit.

L’abîme a jeté son cri. La profondeur a levé les deux mains.

L’histoire regarde les autres peuples et enregistre leurs actes dans la mesure où ces peuples sont employés par Dieu à préparer Jésus-Christ. Dès qu’ils cessent d’agir, l’histoire les quitte, et quand le peuple juif a donné à Jésus-Christ la vie puis la mort, l’histoire l’abandonne à son tour et se promène avec la lumière parmi ceux à qui le Crucifié tendait les bras en mourant.

Jésus-Christ est né : le monde ne pourra plus travailler à la formation de son corps dans le même sens qu’auparavant, mais il travaillera encore à la formation du corps mystique de Jésus-Christ, qui est la Jérusalem éternelle.

L’histoire regardait autrefois vers les contrées qui préparaient : l’histoire regardera encore vers les contrées qui préparent, car Jésus-Christ est notre tête ; nous sommes ses membres, et il nous attend. Il faut à l’histoire une certaine somme de lumière pour qu’elle puisse voir et écrire : le degré de lumière est déterminé par la proximité ou l’éloignement de Jésus-Christ. Que sait-elle et que peut-elle nous dire des destinées de l’Océanie ? Que sait-elle de l’ancienne Amérique, de l’ancienne Russie ? Si le Japon moderne a une histoire, il la doit à ses martyrs. Leur mort a rendu aux temps historiques le lieu qui a eu l’honneur de la voir. Les missionnaires portent avec eux l’histoire à travers les mers. L’histoire va vers la croix, comme le fer vers l’aimant. L’histoire courait jadis vers la croix à travers le temps, l’histoire cours maintenant vers la croix à travers l’espace. Quand la croix paraît, la barbarie recule, et l’histoire s’avance. Les actes qui s’accomplissent en présence de la croix s’accomplissent sur la montagne, en vue des peuples. Les actes qui s’accomplissent en présence de la croix perdent le caractère de l’isolement, et entrent dans l’ordre universel, dans la communion générale. La peinture a un art merveilleux : elle distribue toujours la lumière à partir d’une auréole. L’histoire est un tableau : les rayons de la croix donnent la lumière. Un acte est historique, dans la mesure où il participe à la force et à la lumière ou divine ou humaine. La magnifique théorie des participations, telle que saint Denys la présente, éclaire l’histoire. Les générations sont historiques ; les multitudes ne le sont pas. Marie, mère de l’histoire, a dit que toutes les générations la proclameraient bienheureuse. Les générations sont historiques dans la mesure où elles célèbrent la gloire de Marie, mère de l’histoire. Quiconque fait un pas pour s’éloigner d’elle, fait un pas dans la direction de la barbarie. Quiconque fait un pas vers elle, dit Amen aux destinées du monde, Amen au plan divin, Amen à l’histoire.