Les Plateaux de la balance/Les Passions

Texte établi par Perrin et Cie (p. 141-151).


LES PASSIONS AU XIXe SIÈCLE



Tout l’homme est une maladie, disait autrefois Hippocrate, et il est très certain qu’on ne peut fixer les yeux sur la race d’Adam sans la trouver en souffrance. À quelque époque de l’histoire que remonte notre vue, à moins qu’elle ne remonte jusqu’aux heures de l’innocence, elle rencontre la douleur ; elle rencontre la passion, car elle rencontre les passions. Les langues humaines ont des beautés terribles : on dirait qu’elles gardent un souvenir confus des vérités qu’elles soupçonnent et qu’elles ne possèdent pas. Passion veut dire : souffrance. Passion veut dire : désir désordonné. Il semble que notre parole soit chargée de dire à notre âme pourquoi nous sommes tristes.

Quels sont en effet les hommes qui restent gais, qui restent jeunes ? Quels sont ceux qui, dans l’universel gémissement, sont restés dépositaires du secret de la joie ?

Ce sont ceux qui ont renoncé aux passions. Ceux-là sont demeurés dans le domaine de l’action.

La langue qui appelle du même nom le désir et la douleur et qui nous montre dans cette analogie une leçon si profonde, nous en donne une autre, quand elle signale entre l’action et la passion un contraste admirable.

En effet, la passion ne fait rien. Elle défait, elle détruit.

Elle est le contraire d’une œuvre édifiante.

Pour agir, il faut se posséder. La passion pourrait être définie : la perte de soi-même.

La passion soustrait l’homme à la souveraineté de l’ordre et le place sous l’empire du caprice.

Sous l’empire du caprice, on peut bien se remuer, et même on se remue beaucoup ; mais on n’agit pas, on s’agite seulement. Celui-là seul édifie qui construit suivant les lois de l’équilibre ; les autres peuvent remuer, amonceler, placer, déplacer et replacer des pierres : ils ne bâtissent pas, la tour de Babel est là pour le prouver. La confusion règne partout ou règnent les passions. Jamais elles ne parlent : elles crient toujours.

Les actions sont des paroles vivantes que prononce, dans l’universel accord, la voix musicale de l’unité.

Les passions sont des hurlements que vocifèrent, comme dans un charivari, les voix discordantes de celui qui s’appelle Légion.

Ce qui caractérise l’action, c’est la fécondité. Ce qui caractérise la passion, c’est la stérilité. Rien de plus curieux que de voir combien de choses résultent d’une action simple, et combien de choses avortent, qui semblent devoir sortir d’une passion compliquée. La passion est inquiète, remuante, agitée, tracassière ; elle veut et ne veut pas ; elle interroge, elle s’interroge, elle doute, elle affirme, elle adore, elle renie, elle s’enthousiasme, elle se moque ; elle va subitement de la présomption au désespoir, du désespoir à la présomption ; elle s’indigne contre les autres, elle s’indigne contre elle-même ; elle se vante puis se calomnie ; elle s’exalte et se rabaisse ; elle s’accorde tout, se refuse tout, se prodigue et se réserve, se livre successivement à tous les emportements les plus contraires, jusqu’à ce qu’elle tombe épuisée, ruinée, sans vie, sans souffle, lançant les dernières ruades de la bête féroce blessée ; et de tout cela que résulte-t-il ? Rien, absolument rien. On n’a fait que du bruit.

L’action, cependant, est calme, vise au but et l’atteint. Un homme saint qui fait un pas agit plus qu’une multitude passionnée qui se débat pendant la durée des siècles.

Ce qui manque toujours à la passion, c’est le temps. L’homme sage ménage le temps, l’homme passionné le dépense ; sa vie devient un chaos où, sans affaire et cependant sans trêve, il n’a ni le loisir de travailler, ni le loisir de se reposer.

La vérité est discrète. La passion, il importe de le remarquer, est à la fois bavarde et cachottière.

Pour pénétrer immédiatement dans la nature intime de la passion, il suffit de considérer qu’elle est, dans le sens étymologique du mot, l’erreur. L’erreur est l’état d’un homme qui, allant à un but, se trompe de route.

Or la passion est l’état d’un homme qui aspirant à trouver quelque part la satisfaction de ses désirs, la cherche où elle n’est pas. La passion est une recherche égarée de l’infini. Le cœur humain veut ce qui n’a pas de bornes : l’horizon est son ennemi. Mais l’homme qui se sent infini en puissance, l’homme qui ne se trompe pas sur ses désirs, se trompe sur leur objet, il les arrête dans le fini qui ne peut pas les apaiser. Il cherche à se satisfaire dans ce qui est borné. Les passions humaines pèchent par défaut d’ambition.

Si elles se donnent beaucoup de mouvement, sans avancer à rien, c’est que l’homme qui se trompe de route, peut beaucoup marcher sans approcher du but qu’il veut atteindre, et dont il ignore la vraie place.

Depuis qu’elles existent, les passions ont le caractère de la maladie, qui est leur caractère propre : mais ce que je tiens à constater aujourd’hui, c’est la forme particulière qu’elles ont prises au dix-neuvième siècle. Elles ont surajouté à la maladie première, qui est essentielle à leur nature, une seconde maladie accidentelle qui caractérise notre époque. Jamais l’aspiration humaine ne fut plus puissante qu’aujourd’hui, mais rarement aussi elle fut plus égarée. Cette double nature de nos désirs leur a donné un caractère à part qui explique nos grandeurs et nos misères, notre vie, notre agitation, notre littérature.

Il y a deux cents ans, les passions humaines avaient l’air de se terminer à leur objet. Un homme désirait une chose : il avait véritablement l’air d’être absorbé dans cette chose. Un homme aspirait au pouvoir : son ambition semblait véritablement aller jusqu’au pouvoir et se terminer à lui. On pouvait espérer pour lui le repos, dès qu’il sérail arrivé au terme de ses désirs, parce que les désirs semblaient avoir un terme.

Les nôtres avouent qu’ils n’en ont pas, et qu’ils ne cesseront de nous dévorer que quand ils auront l’infini pour pâture.

Mais pour jeter définitivement son dévolu sur l’infini, il faut du courage, : car alors, dans la théorie et dans la pratique, le sacrifice intervient. Il ne suffit plus d’être ardent, il faut être fort. L’aspiration n’est pas la condition unique : la vertu devient nécessaire. Pour adorer l’infini, et l’adorer tel qu’il est, là où il est, l’homme a besoin d’être juste.

Or, étant ardent et étant faible, plein de désirs, et vide de vertus, qu’a fait l’homme ? Il a choisi telle ou telle créature et a taché de l’adorer ; mais, comme il ne veut plus restreindre ses prétentions, il a exigé de la créature adorée, qu’elle fût on qu’elle parût infinie. Au dix-septième siècle, elle n’était tenue qu’à être aimable ; au dix-neuvième siècle, il faut qu’elle soit infinie.

Voilà le caractère de notre société et de notre littérature : c’est une passion grande dans sa source, égarée dans son objet, qui crève et dévore les choses qu’elle touche.

Les jeunes premiers de Molière trouvent charmantes les jeunes premières que l’ auteur (je ne veux pas dire : le poète ; Molière est le contraire d’un poète), que l’auteur leur donne pour vis-à-vis ; ce sont des jeux, des parties, des contredanses, que ces amours-là. Dans nos drames et dans nos romans, les hommes sont tout près d’exécrer les femmes qu’ils adorent, parce qu’ils les voudraient infinies, parce qu’ils s’aperçoivent à chaque instant qu’elles ne le sont pas, et le poignard remplace l’éventail.

Le dix-neuvième siècle est affamé. Ceci est de première évidence. Il n’est pas nécessaire d’être très physionomiste pour s’en apercevoir. Jetez sur lui un coup d’œil, un seul, vous verrez qu’il a faim ; et si vous ne le voyez pas, renoncez à rien voir, car vous êtes aveugle. Il a faim ! Mais de quoi a-t-il faim ? De quoi voulez-vous qu’un siècle ait faim, sinon de l’éternel, sinon de l’infini ? Nous sommes travaillés par l’infini, nos pères aussi ; mais ils ne le sentaient pas autant. Pour nous, nous le sentons. Dieu appelle, appelle toujours ; mais sa voix se fait plus pressante sous l’aiguillon qui le presse. Notre siècle se cabre et se cabre en vain ; il lui est mauvais de résister, il ne résistera pas toujours. Pauvre et fier héritier de toutes les grandeurs et de toutes les misères humaines, il marche lourdement, chargé de gloires et de hontes, de temps en temps blasphème et de temps en temps adore. Adoration, blasphème, folie, amour, il porte toutes ces choses, il va loin dans toutes ces directions ; par malheur, l’indifférence a aussi sa place en lui, mais elle n’est qu’à la surface. Les indifférents, d’ailleurs, n’appartiennent pas vraiment au dix-neuvième siècle ; ils sont l’écume et la bave du dix-huitième siècle ; ce sont des cadavres, pourris depuis cent ans, qu’on a oublié d’enterrer. Quant à nous, notre sommeil est léger et apparent ; nous avons entendu, depuis cent ans, bien des bruits qui réveillent ; au fond, nous avons peur et nous avons faim.

Plus l’homme se connaît, plus il se sent ayant besoin. L’homme d’il y a cent ans s’ignorait tout à fait. Il était endormi : pourtant il a eu soif dans son sommeil et il a bu du sang ! Voilà 93. Le besoin était au fond de l’homme : mais ce besoin pouvait le précipiter sur différentes routes. Si, pour se satisfaire, l’homme s’adresse à l’infini, il sera comblé et ne détruira rien. Si, pour se satisfaire, il s’adresse au fini qui n’a pas de quoi remplir son creux, il ne sera pas comblé, et il détruira tout ; et plus il détruira, plus il sera vide. L’homme, quand il a senti la soif, à la fin du dix-huitième siècle, a voulu du sang.

Au dix-huitième siècle, on pouvait croire encore que Marivaux était amusant ; il est avéré désormais que Marivaux n’est pas amusant.

On croyait, il y a cent ans, que l’homme pouvait vivre avec rien ; le dix-huitième siècle s’est passé de nourriture : maintenant nous sentons que l’homme en a besoin. Il est clair qu’il ne peut vivre de rien ; il est clair que Diderot et Voltaire ne rempliront pas son vide énorme ! L’homme a nié l’ordre naturel comme l’ordre surnaturel ; il sent le besoin de les affirmer tous deux. Plus il a goûté du Néant, plus il a faim de l’Être. Ayant rampé dans la boue de l’abîme, il ne se contente plus de la plaine, c’est la hauteur qui lui convient.

Aussi, ayant épuisé les autres choses, et ne voulant pas de celle-ci, le dix-neuvième siècle s’ennuie comme jamais avant lui aucun siècle ne s’était ennuyé. Feuilletez l’histoire : il y a des siècles qui ont voulu jouir, il y en a qui ont travaillé, il y en a qui ont cru, etc., etc. ; le nôtre rêve et s’ennuie. Il n’est donc pas loin de devenir féroce ou de tomber à genoux. Car qu’est-ce que l’ennui, si ce n’est la soif d’adorer ou de dévorer ?

Le dix-huitième siècle avait le goût du néant, il y demeurait et s’y plaisait. Le dix-neuvième siècle y demeure encore, mais ne s’y plaît pas.

Le dix-huitième siècle était dans son élément quand il était dans le vide. Le dix-neuvième siècle n’a pas encore fait l’effort qu’il faut pour soulever la cloche pneumatique ; mais au moins il étouffe, c’est déjà quelque chose.

Évidemment Dieu appelle. Il faut que l’homme reconnaisse sa voix et lui réponde. Il s’est tourné de tous côtés : avant d’en arriver à Dieu, il a essayé de tout. Il a essayé de tout et rien n’a réussi. Il a tout usé, les passions et les sophismes. À force de les manier, il les a dépouillés des oripeaux qui les déguisaient ; voilà qu’il aperçoit leurs squelettes et qu’il n’en a pas horreur. Que voulez-vous être ? Païen ? Allons donc ! Rationaliste ? Fichte est mort panthéiste. Hegel est mort.

Tout ce qui s’use est usé ; tout ce qui s’épuise est épuisé. Que reste-t-il donc ? L’inépuisable. Toutes les sources sont à sec, excepté celle qui ne peut tarir ; le sang de l’homme n’a pas suffi, c’est le sang de l’Homme-Dieu qu’il faut boire !

La maladie naturelle de la passion consiste à adorer un objet fini ; sa maladie accidentelle, celle qui se déclare, depuis cent ans, consista à s’apercevoir que l’objet fini n’est pas adorable, et néanmoins à s’obstiner dans cette adoration. De là un malaise nouveau, que nos pères n’ont pas connu. Ils avaient dans leurs passions une simplicité qui est refusée aux nôtres. Leurs passions étaient précises, les nôtres sont vagues. Leur passion semblait s’adresser à telle personne ou à telle chose. Les nôtres déclarent, sans presque se cacher, que la personne ou la chose dont elles s’occupent n’est pour elles qu’un prétexte. Aussi le dix-neuvième siècle a-t-il inventé une passion spéciale qui est l’explication de toute sa littérature. Cette passion est la somme de toutes les passions combinées, mais elle ne permet à aucune d’elles de revêtir expressément sa forme propre, Cette passion est un désir vague qui, trop large pour se poser sur un seul objet, trop lâche pour se prendre à l’infini, se prend à tout et ne se fixe à rien : voilà René, Obermann, etc.

Mais voici la raison de ce phénomène, le mot de l’énigme, la clef de ce siècle.

Dans la philosophie, le dix-neuvième siècle a rejeté, comme indigne de lui, l’idolâtrie vulgaire, l’ancienne idolâtrie, l’idolâtrie d’un être ; mais n’ayant pas le courage d’adorer l’Être lui-même, et de substituer l’adoration à l’idolâtrie, parce que l’adoration est une vertu, il a pris le parti d’adorer tous les êtres ; il a demandé à la création entière la monnaie de l’infini, que la création n’a pu lui donner, parce qu’elle ne contient pas l’infini : il s’est jeté dans le panthéisme.

Ce qui est arrivé à l’esprit du dix-neuvième siècle est arrivé à son cœur. Ses sentiments, ne pouvant plus se borner à un être fini, et ne voulant monter jusqu’à l’Être infini, se sont lancés dans l’espace pour tâcher d’adorer toutes choses successivement ou simultanément, tantôt en se réunissant sur un objet, tantôt en se promenant sur tous les objets. Quel est donc le secret du dix-neuvième siècle ? Le secret de ses passions est le même que celui de sa philosophie.

C’est le panthéisme.

Le panthéisme est la forme savante de l’idolâtrie. Or, comme le dix-neuvième siècle est raffiné, raffiné dans ses sentiments et raffiné dans ses idées, il a remplacé la vieille idolâtrie par la nouvelle. Il pense en panthéiste, il aime en panthéiste, il vit en panthéiste.

Que fait René ? que fait Obermann ! Ils adorent les souffles qui passent dans l’air, les arbres, les plantes, les couchers de soleil, les lueurs vagues, visibles on invisibles qu’ils aperçoivent ou croient apercevoir dans l’horizon désert qui les emprisonne. Désespérant d’aimer quelqu’un, déshabitués d’aimer Dieu, ils tâchent d’aimer toutes les choses réelles ou imaginaires et de distraire leur cœur par une promenade incessante. Toutes ces peines sont perdues. Ni l’intelligence ni l’âme humaine ne peuvent étouffer les réclamations de l’unité invincible : nul panthéisme ne satisfait, et tout panthéisme appelle le suicide. Pour aimer tous les êtres sans désespoir, le seul moyen c’est d’aimer l’Être lui-même. En lui l’ardeur d’aimer s’apaise et s’enflamme à la fois. Loin de lui, l’ardeur d’aimer s’exalte dans le vide, se dissipe, se dévore, retombe sur elle-même et se détruit.