Les Plateaux de la balance/L’Espérance

Texte établi par Perrin et Cie (p. 245-255).


L’ESPÉRANCE



Le christianisme place l’Espérance au rang des vertus, et des vertus théologales. Il la place entre la Foi et la Charité. Si cette sublime nomenclature des choses indispensables frappait nos oreilles pour la première fois, si la parole de vie nous parlait pour la première fois aujourd’hui ce langage surhumain, nous le sentirions surhumain : le commandement d’espérer ne peut pas venir d’un autre que de Dieu. Mais les merveilles du catéchisme ont fait comme les astres : assiduitate viluerunt ; et nous ne remarquons plus la sublimité singulière de cet ordre miséricordieux qui nous défend de nous croire perdus.

Il n’est pas rare d’entendre parler les hommes comme s’ils croyaient que le christianisme est une des formes du passé, forme épuisée déjà, vide de sève, forme qui craint l’avenir, et qui, si elle subsiste, en face de l’avenir, en face de sa grandeur, en face de sa science, ne subsistera qu’en demandant grâce.

Il n’est pas rare d’entendre parler certains hommes comme s’ils croyaient que le christianisme a besoin de l’indulgence de quelqu’un : ils ont l’air de croire que la doctrine de Nicée, la doctrine de saint Jean, la doctrine de saint Denys, la doctrine de saint Athanase doit se trouver timide en face de nous, en face du gaz qui éclaire nos rues, et qu’il est bon, quand on lui veut du bien, de plaider en sa faveur la circonstance atténuante. Dans leur pensée avouée ou inavouée, tout ce que la vérité éternelle peut attendre et espérer de nous, c’est la tolérance.

Ces hommes respectent la religion, ou plutôt les religions. Le mot de respect, quand il porte sur le christianisme, demande singulièrement à être expliqué.

Par une duperie étrange, nous avons beaucoup d’orgueil, quant à nos personnes, et très peu de fierté, quant à nos croyances.

Il est temps de devenir humbles, car il est temps de devenir fiers.

Abandonnons nos âmes au rayonnement intérieur de la lumière incréée ; devenons ses miroirs, et ses miroirs ardents, pour qu’elle rayonne de nous hors de nous, pour qu’elle envahisse et pénètre les substances qui lui sont demeurées jusqu’ici étrangères et impénétrables.

Pour atteindre ce grand but, ne faisons qu’un, ne faisons qu’un avec nous-même, ne faisons qu’un tous ensemble.

L’erreur, qui parodie toujours la vérité, sait bien que l’union fait la force. Aussi voyez comme elle procède : regardez-la, non pour imiter ses procédés, mais pour réaliser en esprit et en vérité le modèle qu’elle parodie.

L’erreur veut unir ses amis et diviser ses ennemis.

Elle veut unir ses amis, mais n’ayant pas en elle la vertu qui unit, n’ayant pas le don d’unité, ne possédant pas et ne pouvant donner aux siens la force de cohésion, elle travestit ce qui lui manque et demande à la haine de remplacer l’amour et de produire ses effets.

Voici comment :

Si elle détache cent intelligences du centre de vérité, elle ne les fixera pas toutes dans un autre centre ; car cet autre centre n’existe pas. Les cent intelligences détachées seront donc divisées entre elles, puisque l’erreur est le lieu de la division ; mais elles se tiendront par un point, par le fait même d’être détachées. Séparées partout ailleurs, elles se rencontreront sur un seul terrain, le terrain de l’exil.

Les unes seront emportées par le vent du nord, d’autres par le vent du sud, d’autres au couchant, au levant. Il y en a qui gèleront dans les glaces du pôle, et d’autres qui brûleront sur les sables du désert.

Les terres qui les verront promener leur douleur ne porteront pas le même nom géographique : mais, dans le langage de la patrie, elles porteront un nom commun. Elles seront la terre d’exil.

Pourvu que la terre, où vous portez votre égarement, s’appelle la terre d’exil, l’erreur est satisfaite : peu lui importe la nature du sol, il suffit que vous soyez sur la terre d’exil. La hideuse unité de l’exil remplace à ses yeux l’unité de la patrie, l’unité de la cité habitable, l’unité de la ville aux douze portes, l’unité de Jérusalem. Fussent-ils perdus les uns pour les autres et dispersés à toutes les extrémités du monde, les exilés se tiennent par un côté, l’éloignement de Jérusalem.

L’éloignement de Jérusalem constitue un genre de rapprochement qui suffit à réjouir l’erreur. Considérées à ce point de vue, Babylone et Memphis se donnent la main.

L’histoire qui ne ment jamais, rend témoignage à cette loi des choses. Quand l’erreur, au comble de sa force, a précipité dans l’abîme Luther, Calvin et Zwingle, elle n’a pas pu les unir entre eux, les unir dans l’amour ; car elle n’a pas l’amour à sa disposition : on ne peut donner que ce qu’on possède. Aussi, elle leur a partagé son patrimoine ; elle a partagé entre eux la haine de l’Eglise catholique. Et elle s’est endormie sur ses lauriers, satisfaite d’avoir produit le genre d’unité qu’elle est capable de produire.

Son procédé est toujours le même. Nous voyons quelquefois, avec un étonnement irréfléchi, nous voyons les doctrines les plus contradictoires entre elles conclure une paix apparente et s’accorder contre nous.

Il y a, dans l’histoire des idées, des faits très curieux. Il y a des alliances secrètes, des traités occultes, en vertu desquels l’erreur semble réconcilier les ennemis, afin de les unir dans une haine générale, supérieure à la haine particulière qui les animait. Il y a, en effet, des intérêts plus ou moins grands. Quelquefois l’erreur, qui pourtant aime bien tendrement la haine, sacrifie une haine secondaire, une haine privée, une haine humaine, au profit de la haine supérieure, capitale et infernale, qui est la pierre angulaire de ses remparts : la haine de la vérité révélée et surnaturelle… L’erreur ne fait ces sacrifices-là qu’à la dernière extrémité ; mais s’il l’eût fallu absolument, elle eût réconcilié Luther et Carlstadt.

L’union est donc bien nécessairement la loi de la force, puisque l’erreur elle-même, l’erreur, qui, par nature, est la négation de l’union, se voit réduite à puiser, dans les ruines qu’elle fait, l’image brisée du monument qu’elle veut détruire, pour donner à l’ombre de son palais l’ombre de la solidité en lui communiquant l’ombre de l’union.

Et nous, nous qui n’avons pas besoin, pour être unis, de parodies, nous qui habitons le temple de l’unité, nous qui sommes les rameaux de la vigne, nourris du Dieu un, nourris de la même foi, nous qui avons reçu sur la tête l’eau du baptême, nous qui adhérons à la vie, n’est-il pas temps pour nous de déjouer les efforts de l’enfer qui voudrait nous paralyser en nous refroidissant ?

L’enfer travaille de ses deux mains pour rompre l’unité de ceux qui chantent le même Credo.

D’une main il travaille pour briser dans l’âme de l’individu l’unité de la pensée chrétienne. Il veut lui persuader qu’il suffit d’être chrétien à demi, et qu’il n’est pas nécessaire de l’être entièrement. Il veut lui persuader que le christianisme n’a pas droit sur l’âme entière, qu’il y a des réserves à faire, des barrières à ne pas lui laisser franchir, une part à garder pour l’esprit contraire au sien.

De l’autre main l’enfer travaille à briser l’unité de ceux qui croient, en introduisant dans la société chrétienne le grand dissolvant, l’amour-propre. L’enfer spécule sur l’amour-propre, qui est le principe de la division, et la cause de toutes les divisions. L’enfer fait des efforts inouïs pour établir entre catholiques la froideur, et celui de nous qui accepterait ce don qu’il veut nous faire lui accorderait une obéissance précieuse. Dans l’ordre moral, la froideur correspond à la paralysie physique.

Membres du même corps, nous perdons, par la froideur, l’élasticité, la vie, le jeu libre de nos mouvements. La froideur est le fruit empoisonné de l’amour-propre. L’amour-propre s’oppose à l’union qui correspond à la circulation du sang, c’est-à-dire à la santé.

Le sacrifice de l’amour-propre répond au rétablissement de la circulation du sang. Celui qui fait miséricorde offre un sacrifice.

En général, ceux qui se laissent diviser perdent la communion de l’amour, sont directement victimes de l’esprit des ténèbres, qui les calomnie les uns près des autres, qui les trompe, qui surtout crée entre eux des malentendus. Le malentendu est, dans l’ordre pratique, une des forces vives de l’esprit qui veut diviser. Le malentendu occupe, dans l’ordre pratique, la place qu’occupe l’ignorance dans l’ordre théorique.

Le malentendu a pour complices l’amour-propre et le silence. Il y a des mains faites pour se serrer, qui ne se serrent pas, parce que l’amour-propre et le silence s’entendent pour les paralyser. Il y a des hommes qui s’embrasseraient s’ils se parlaient : car ils s’apercevraient, en se parlant, que leurs âmes, unies par leurs désirs intimes et par les vérités divines, n’étaient séparées que par des fantômes et par des illusions diaboliques.

Que nous manque-t-il pour nous unir ? Ce n’est, je crois, ni la nécessité pratique, ni la splendeur idéale de l’amour qui fait défaut.

Quant à la nécessité pratique, je crois que, pour en douter, il faudrait n’exister pas. Il faudrait n’avoir jamais ouvert ni l’histoire des faits, ni celles des idées. Il faudrait oublier à la fois la métaphysique et la vie. Il faudrait ne pas voir et ne pas entendre. Il faudrait être sourd et aveugle en face des deux monstres qui ouvrent la gueule pour engloutir toutes choses, qui s’appellent le panthéisme et l’indifférence.

Ces deux mots, qu’on s’étonnera peut-être de trouver ici réunis, s’appellent plus qu’on ne le croit. Le panthéisme est le genre d’indifférence religieuse qui est adopté par les savants.

L’indifférence des ignorants est le résultat du panthéisme des savants.

L’indifférence est le fruit que le panthéisme porte. Elle est la forme qu’il donne à l’égoïsme humain. Il garde pour lui son langage scientifique. Mais il communique au monde et verse dans la société la sève intérieure qui est la vie de ses formules. Il établit la circulation de la mort.

Le panthéisme, c’est la formule. Cette formule, inaccessible en elle-même au public, s’ouvre ; l’écorce tombe et l’indifférence apparaît. L’indifférence était la mort cachée dans la formule scientifique.

Cette mort circule dans le monde.

À la circulation de la mort je ne vois qu’un remède, c’est la circulation de la vie.

La formule de l’erreur a donné le fruit de mort.

Il faut que la formule de la vérité fasse éclater au fond de nous le fruit de vie. Il faut que dans le grand corps humain le sang circule.

La circulation du sang est une nécessité pratique. La haine est la paralysie, c’est-à-dire la mort.

À côté de la nécessité, je crois avoir nommé tout à l’heure, en parlant de l’union, la beauté.

Vous rappelez-vous le jour et l’heure où nous fut recommandé l’amour ?

Vous rappelez-vous le Nom de celui qui parlait et le Nom de celui qui entendait ?

Celui qui parlait s’appelle la Parole. Le Verbe élevait la voix.

Celui qui entendait, c’est Dieu le Père.

Vous rappelez-vous le modèle, le type qui fut proposé ce jour-là à notre union, la société qui fut montrée à la notre, afin que nos yeux fidèles puissent lire dans le livre de vie le nom des Personnes qui sont un Dieu, et contempler ?

Dans un instant très solennel, la veille de la Croix, Jésus leva les yeux au ciel et dit :

Pater, venit hora…

Et nunc clarifica me tu, Pater, apud temetipsum, claritate quam habui priusquam mundus esset apud te.

Cette parole incommensurable précède la prière qui va porter sur nos têtes. Le Verbe vient de parler de lui : il a parler de nous.

Non pro eis rogo tantum, sed et pro eis qui credituri sunt per verbum eorum in me.

Ut omnes unum sint sicut tu, Pater, in me et ego in te, ut et ipsi in nobis unum sint.

Il est difficile de reculer : vous savez ce que veut dire en latin sicut. Sicut veut dire : de même que.

Et, comme pour répondre à une objection prévue, il leur donne son corps, son sang, son âme et sa divinité, le même aliment à tous, et un aliment qui est lui. Pour démontrer l’unité, il fonde l’Eucharistie.

Ainsi nous devons élever, par la contemplation, notre vie jusqu’à la Trinité divine, et reproduire, par la pratique de l’union, la Trinité divine dans notre vie.

J’ai intitulé cet article : l’Espérance, et c’est de la Charité qu’il est question. Mais pour justifier le titre que vous avez lu, voulez-vous vous souvenir des paroles qui suivent, dans les mêmes versets, les paroles que nous venons de lire :

Ut et ipsi in nobis unum sint, ut credat mundus quia tu me misisti.

« Afin que le monde croie que vous m’avez envoyé. »

N’entrevoyez-vous pas ici pour nous la récompense de la charité ? N’entendez-vous pas, après la prière, la promesse ?

Faisons-nous un, afin que le monde croie que Dieu le Père a envoyé Jésus-Christ.

Voyez-vous de quelle façon l’avenir du monde se relie à la charité qui doit nous unir ? Voyez-vous pourquoi j’ai nommé l’Espérance ?

La formule panthéistique, la formule du mensonge a lancé sur la terre la circulation de la mort, l’indifférence, la paralysie. La parole de vérité versera sur la terre les torrents de vie, les effluves, les ruisseaux du feu qu’elle contient.

Voulez-vous savoir L’effet de la charité sur les hommes ?

In hoc cognoscent omnes quia discipuli mei estis si dilectionem habueritis ad invicem.

Nous portons une marque divine ; le ciel et la terre cherchent sur nos fronts la trace du feu qu’a dû y laisser la parole du maître. La colombe nous regarde ; n’abdiquons pas.

Dieu, qui est centre, s’approche de ceux qui s’approchent les uns des autres ; il s’éloigne de ceux qui sont éloignés entre eux. Nos intérêts à tous sont communs. Les ennemis d’un homme lui disent : Prends toute la place. Les amis d’un homme lui disent : Reste à ta place et garde, respecte, aime les droits de tes frères comme les tiens, car tu ne peux attenter à leur vie sans attenter à la tienne, puisque l’humanité est un corps.

Seulement, n’allons pas croire que la voie de l’union soit celle du relâchement doctrinal. N’allons pas croire que la guerre des idées se termine par l’abandon de telle ou telle vérité, comme les guerres de soldats, par la cession de telle ou telle ville, l’abandon de telle ou telle province.

C’est la plénitude de la vérité, adorée tout entière, qui seule peut nous conférer la paix, si nous voulons la recevoir.