Les Plateaux de la balance/La Réputation et la Gloire

Texte établi par Perrin et Cie (p. 257-263).


LA RÉPUTATION ET LA GLOIRE



Deux routes sont ouvertes à l’homme qui parle aux hommes. En supposant le succès, ces deux routes aboutissent, l’une à la réputation, l’autre à la gloire.

Que représentent ces deux mois ? Quelle est la distance qui sépare la réputation de la gloire ?

Les plus aveugles sentent qu’elle est grande, sans savoir en quoi elle consiste : instinctivement, l’homme est obligé de ne pas les confondre : la langue se refuse à la confusion. Qui donc oserait parler de la réputation de saint Augustin, ou de la gloire d’Helvétius ?

La réputation n’est donc pas la gloire. Mais on croit généralement qu’il existe entre elles deux une différence de degré, et que la réputation n’aurait qu’à grandir un peu pour se changer en gloire. Voilà l’erreur. La différence qui existe entre elles est une différence de nature. La réputation est la parodie et le contraire de la gloire.

L’art est l’expression de l’idéal manifesté par un signe sensible. Il a pour but évident, pour fin naturelle, d’élever vers l’idéal quiconque approche de ce signe sensible Mais l’artiste est déchu, puisque l’homme est déchu ; et l’artiste, plein de sa déchéance, plein de vide, plein de vanité, oubliant qu’il doit élever les hommes à lui, c’est-à-dire vers l’idéal qu’il exprime, consent à descendre vers les hommes, non pas pour les attirer avec lui sur les hauteurs, mais pour demeurer avec eux dans les bas-fonds. Alors, au lieu de chercher la loi de l’art dans la loi éternelle et dans la vérité absolue, il a cherché sa loi dans le caprice du public. Au lieu de chercher à élever les hommes, il a cherché à leur plaire. L’artiste cherche à plaire ! quelle épouvantable dégradation ! Il faut toute l’habitude que nous avons des choses extraordinaires pour ne pas nous étonner de cette complaisance.

L’artiste qui flatte le public va vers la réputation.

L’artiste qui élève le public va vers la gloire.

La gloire vient d’en haut, la réputation d’en bas. La gloire est le rayonnement que la vérité dépose sur la tête de l’homme qu’elle a choisi. La gloire est le reflet de Dieu, à qui seul elle appartient en propre et essentiellement.

La réputation est l’œuvre de la réclame. La lumière ne préside pas à sa naissance.

Elle se forme et s’accroît souvent par des menées, par des intrigues ; elle connaît les voies souterraines.

La réputation suit le courant des opinions reçues ; la gloire va contre le courant.

La réputation s’avance en spirale et glisse comme le serpent, elle rampe pour s’insinuer ; la gloire vole, et son vol est une lutte, car la terre n’aime pas qu’on la domine : elle fournit le plomb pour tuer les oiseaux.

Le théâtre de la gloire, c’est le monde invisible. Le succès n’a rien à voir avec elle.

La réputation qui commence fait que vos rivaux parlent de vous et se disent : Prenons garde ; en voilà encore un !

La gloire qui commence laisse ceux qu’elle va renverser dans un calme extérieur absolu. Elle n’a rien de menaçant, du moins en apparence, pour personne. Ses ressources étant nulle, ses ennemis pensent qu’elle va mourir, sans qu’on se donne la peine de la tuer ; ils lui opposent un genre particulier de dédain, ce dédain de la médiocrité riche, qui dit en regardant le génie : je suis plus forte que toi, et ma place est déjà faite.

Et cependant le grain de sénevé germe et grandit. L’inquiétude de ses ennemis commencera bientôt ; les premières étincelles du soleil qui va se lever les tracassent dans leur sommeil, et ils ont le cauchemar.

Une réputation naissante cause aux rivaux du nouveau venu une certaine inquiétude extérieure, mais petite et médiocre, comme la situation : ils ne sentent qu’un rival. Une gloire naissante cause à ceux qui regardent une tranquillité extérieure absolue, car les moyens de succès sont quelquefois nuls ; mais s’ils descendaient au fond d’eux-mêmes, ils y trouveraient une crainte étrange, d’un genre à part, dont ils ne savent pas le nom, et dont ils ne voudraient pas parler : ce serait le sentiment de leur défaite prochaine, et si ce sentiment muet était obligé de pousser un cri, il crierait : Voilà mon vainqueur. Cette attitude de la médiocrité en face du génie est un des spectacles les plus tristes que la terre puisse offrir.

La réputation se fonde sur des assises connues ; ses progrès sont appréciables. Elle avance prudemment et calcule tous ses pas ; puis, quand elle a bien calculé, elle s’aperçoit qu’elle a mal calculé. Elle manque presque toujours le but qu’elle visait, et aboutit souvent, dans sa vieillesse, à une obscurité qui est une punition.

La gloire naît dans une obscurité d’une autre espèce, l’obscurité de l’initiation ; elle en sort comme elle est y est entrée, sans savoir pourquoi. Puis elle grandit toujours et atteint le but sans l’avoir visé.

Dans la vie et la marche de la réputation, tout est calcul.

Dans la vie et la marche de la gloire, tout est mystère.

La gloire mène les siens à gauche quand elle veut qu’ils arrivent à droite.

Les hommes médiocres qui se sont fait une réputation proposent toujours, pour régler les affaires de ce monde, des arrangements d’une apparente clarté, qui ressemblent au bon sens des hommes inférieurs, limpides, accessibles à toutes les intelligences, faciles à saisir, présentant au premier coup d’œil la ressemblance de l’évidence. Ces arrangements-là n’ont qu’un défaut, c’est de ne pas tenir compte du mystère, qui est au fond de tout. Leurs arrangements ne dépassent pas la sphère des probabilités. Aussi sont-ils déjoués par ce ministre de Dieu qui s’appelle l’imprévu, et qui est le représentant visible du mystère.

Les hommes peuvent faire à un homme une réputation ; ils ne peuvent pas lui faire une gloire. La réputation se prépare ; la gloire éclate. La réputation se fait par tel ou tel moyen ; la gloire n’a aucun moyen à son service : elle est, ou elle n’est pas, comme la vie. La réputation brille, la gloire resplendit. L’habileté peut mener à la réputation ; rien ne mène à la gloire, excepté celui qui dirige vers le soleil le regard de ses aigles.

Quand un homme a fait sa réputation il peut retrouver sur le sable les traces des pas qui l’ont conduit là où il est arrivé, et ses amis essayent de le suivre, en marchant comme il a marché.

Quand la gloire éclaire un homme, nul ne peut suivie, sur aucune carte de géographie, la carte qu’a suivie l’auréole pour rencontrer son front.

Pour se faire une réputation, il faut beaucoup de choses, beaucoup d’instruments, beaucoup de procédés.

Pour naître à la gloire, il n’y a qu’un moyen, c’est de naître, et, en général, Dieu vous ferme longtemps toutes les routes de la réputation, s’il a décreté pour vous la gloire.

Il laisse la fusée tracer dans l’air son sillage presque invisible, puis, quand il l’a conduite bien haut dans le ciel, il la fait éclater au milieu des ténèbres, et les têtes se tournent là où elles voient le feu.

La réputation commence dans le bruit, la gloire dans le silence ; la réputation s’arrange dans le plaisir, la gloire se prépare dans les larmes.

Les hommes de la gloire sont peut-être ceux qui, sentant la personne humaine inférieure à ses destinées, s’abandonnent à l’Esprit qui souffle, plus confiants en lui qu’en eux ; ceux-là sont assez sages pour savoir que leur sagesse ne suffit pas à les conduire, et prêtent les mains à la sagesse invisible qui conspire avec les grands hommes pour accomplir par eux les grandes choses.

Dieu laisse, pendant qu’il dort, se faire les réputations.

Quand il se réveille, il fait apparaître des gloires.

La gloire a pour symbole naturel le soleil. Et pourtant elle obéit, dans son développement, à la loi du grain de sénevé.

Les réputations ressemblent à ces cris vides de sens poussés la nuit, dans les ténèbres, par des ivrognes qui se battent et ne s’entendent pas.

La gloire a le cachet de l’unité. Chaque gloire représente une idée. La réputation est l’œuvre du multiple. L’homme à réputation ne représente aucune idée, mais, en général, des intérêts mal entendus. Il a conquis sa place, non par un acte, mais par beaucoup de démarches, qui ne laisseront dans l’histoire aucun sillon lumineux.

La gloire est la patrie de l’aigle. Le domaine des réputations est le champ plein de fumier, où les insectes, symbole de la pourriture, se vautrent, se battent et se dévorent.