Les Pêches du Challenger/03

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LES PÊCHES DU CHALLENGER[1].
gnathophansia gigas et g. zoea.

Ces singuliers crustacés Schizopodes ont été dragués le 30 juin 1873, par 1 000 brasses de fond à 114 milles à l’ouest de Madère.

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Gnathophansia gigas, vu de dos. — G. Zoea. — Gnathophansia gigas, vu de profil.

Il est très-curieux de constater qu’ils offrent une grande ressemblance avec les Lophogastres, autres Schizopodes découverts par Sars, dans son exploration des parages océaniques voisins des îles Lofoden. Leur taille est très-grande, gigantesque même, si on considère que les proportions de leurs congénères sont très-faibles. On les a représentés de grandeur naturelle.

L’espèce gigantesque que nous représentons de dos et de profil semble très-abondante, car un second spécimen a été pris ultérieurement à 400 milles à l’ouest de Madère, par une profondeur un peu plus du double de la première, à 2 200 brasses. Dans la première station, la boue, retirée du fond de la mer, était mélangée de sable verdâtre. Dans la seconde, les globigerina, animaux microscopiques qui semblent le premier degré de l’épanouissement de la vie, étaient en nombre immense. L’habitat des gnathophansia paraît donc être une vaste province.

Le gnathophansia zoea, trouvé dans des circonstances analogues, ne diffère pas seulement par sa taille, qui est moindre, mais par la partie postérieure de son bouclier, qui est armé d’une pointe que l’on ne retrouve pas dans son plus robuste congénère.

Dans les deux espèces, le bouclier sternal est caractérisé par un rostre très-long et épineux. En outre, ce tégument est embelli par des sculptures très-curieuses, des espèces d’armoiries naturelles fort étranges. Le bouclier des crustacés analogues à l’apus de nos eaux marécageuses, à la crevette de nos côtes, est la pièce osseuse du squelette tégumentaire que l’on peut surtout considérer comme caractéristique. On ne sait pas très-exactement comment ce bouclier se forme, et par la fusion de quelles parties il est en réalité produit. L’anatomie du gnathophansia vient donner, à cet égard, d’utiles renseignements. En effet, il est facile de voir que cette pièce importante n’est formée que par un repli de la peau, qu’elle ne tient au corps que par la partie antérieure, et que tous les segments thoraciques en sont indépendants. La liberté des mouvements de la partie postérieure du corps est donc très-grande.

Les antennes, les écailles, les différents organes de la bouche offrent beaucoup de ressemblance avec ceux des lophogastres de Michel Sars, ce qui indique que les habitudes des Schizopodes sous-marins des Açores ressemblent beaucoup à celles des îles Lofoden, par des profondeurs trois ou quatre fois moins grandes.

Les pattes-mâchoires ne sont point toutes pareilles comme chez les limules. La division du travail physiologique a déjà commencé à se produire. Toutes les pattes de la région céphalo-thoracique ne sont point chargées de cumuler la triple fonction de préhension, de mastication et de locomotion. Non-seulement les pattes-mâchoires sont terminées par des appareils bifides, servant de pince, mais on rencontre de véritables pattes maxillaires, comme chez les lophogastres. La seconde de ces pattes maxillaires offre même une disposition étonnamment surprenante. Au bout de chaque maxillaire n° 2, il a poussé un œil. Cette disposition semble indiquer que la nature a organisé l’animal pour vivre dans des ténèbres si épaisses qu’il faut un moyen spécial pour reconnaître la nourriture avant de la broyer. L’œil étant placé sur la dent, on comprend qu’il est difficile de mieux faire pour que l’animal voie bien clair.

Ces yeux accessoires existent dans d’autres familles déjà décrites et connues, mais ces animaux n’ayant rien de commun avec les lophogastres, ce précédent ne doit pas diminuer notre admiration pour une aussi grande merveille.

On voit que certaines pattes de ces gnathophansias sont pourvues de poils (voy. le g. gigas de dos). Cette circonstance montre que ces animaux sont pourvus, comme leurs congénères, de pattes qui leur servent à respirer plutôt qu’à se mouvoir.

La forme de la queue indique bien, en effet, que c’est en agitant cette partie du corps que l’animal progresse, et non en se servant des pattes, qui, malgré leur état constant d’agitation, sont réservées plus particulièrement à d’autres usages.

La suite prochainement.



  1. Nous continuons à énumérer les magnifiques résultats obtenus par la belle expédition du Challenger, grâce au concours de M. N. Lockyer, directeur de Nature, qui nous communique les documents et les gravures relatifs aux belles investigations de M. W. Thompson.