Les Pêches du Challenger/04

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LES PÊCHES DU CHALLENGER
flabellum et ceratotrochus.

Les deux coraux sur l’organisation desquels nous avons à appeler l’attention de nos lecteurs appartiennent tous deux à la classe très-nombreuse des polypes à tige. Ils ont l’un et l’autre dans leur intérieur un prolongement de ce pivot central, qu’on ne pourrait voir sans en pratiquer une coupe. Mais la tige intérieure n’est pas le point de départ de cloisons véritables. Les seules séparations qui existent dans la cavité centrale, sont dues à des expansions latérales qui se révèlent au dehors par des cicatrices ou côtes dont le nombre est variable et leur donnant un aspect particulier.

Ces caractères essentiels sont ceux de la grande famille des Turbinoliens, auxquels nos coraux appartiennent. Quoique offrant des différences essentielles, que nous allons faire connaître, ils font partie de deux genres très-voisins l’un de l’autre.

On pourrait appeler le Ceratotrochus rotifère ou ombellifère, parce que ses tentacules sont disposées en cercle autour de l’orifice servant à la fois de bouche et d’anus, suivant les cas.

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Ceratotrochus trouvé au fond de l’Océan à une profondeur de 1 800 mètres.

Le Flabellum ou éventail est comprimé dans le sens latéral. À cette différence d’aspect extérieur il faut en joindre une plus essentielle qui sert à caractériser l’espèce. Le Flabellum est recouvert d’une sorte d’épiderme, tandis que l’épiderme du Ceratotrochus se borne à envelopper d’un bourrelet l’extrémité du calice. Aussi le Ceratotrochus ressemble à une coquille d’un beau blanc, tandis que le Flabellum offre des teintes très-variables. L’épithélium du Flabellum est brillant et, sur le bord du calice, teinté en rose léger.

Il est hors de doute, d’après ce qui précède, que la génération ne doit point se produire par scissiparité, mais que le Flabellum, aussi bien que le Ceratotrochus, donne naissance à des animaux qui jouissent d’une grande motilité, et qui font l’essai de la vie nomade avant de se fixer d’une façon définitive.

Ces êtres sont l’un et l’autre aussi parfaits que peuvent l’être des animaux qui n’ont qu’une bouche pour organe, et qui n’appartiennent pas, par conséquent, à la classe des corallaires perforés comme les rayonnés supérieurs.

La disposition des tentacules du Flabellum est très-belle et peut se résumer à peu près comme nous allons le faire.

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Flabellum trouvé au fond de l’Océan à une profondeur de 1 800 mètres.

L’orifice commun (bouche-anus) est environné de petits bras mobiles régulièrement rangés en cinq cercles, et correspondants chacun à une division longitudinale de la cavité viscérale.

La cavité viscérale possède dans son intérieur des cloisons très-minces qui sont disposées suivant le système du développement binaire : 3 du premier cycle, 6 du second, 12 du troisième, 24 du quatrième, et 48 du cinquième.

De chaque espace limité par deux cloisons, jaillit un tentacule ; finalement il se trouve autour de la bouche-anus 96 tentacules. Ces 96 tentacules sont disposés sur quatre rangées de manière que tous les tentacules émanant d’un même cycle sont répartis sur le même cercle.

Les tentacules les plus voisins de la bouche sont ceux qui émanent du troisième cycle. Ceux du cinquième et du sixième, de beaucoup les plus nombreux et qu’on rencontre les premiers, sont les plus courts. En outre, chacun d’eux est accompagné de petits tentacules supplémentaires qui n’émanent point des cloisons intérieures.

Il n’y a rien d’arbitraire dans ce bel ordre digne des plus brillantes fleurs qui décorent nos parterres. Un esprit philosophique trouverait incontestablement la raison de chacune de ces dispositions curieuses, dont nous devons abstraire certaines irrégularités de détail pour mieux faire comprendre le magnifique plan d’ensemble.

Le Flabellum est si vivace que deux spécimens ont épanoui leurs tentacules à bord du Challenger aussitôt qu’on les a mis en contact avec de l’eau de mer. Ces jolis tentacules sont coniques, ils sont nuancés d’une légère teinte rougeâtre, et délicatement veinés près de leur base par des bandes de gris et de jaune tirant un peu sur le rouge. Les Flabellums paraissent être beaucoup plus communs que les Ceratotrochus dans les parages sous-marins voisins des Açores, car on en a retiré plusieurs spécimens au commencement de juillet, par une profondeur de 1 000 brasses. Celui dont nous devons la reproduction à Nature possède une hauteur de 0m,050. Le grand diamètre du calice est de 0m,065, et le plus petit de 0m,030. Nous ferons remarquer que les côtes latérales font un angle de 120° à 140° et que, sans être à proprement parler épineuses, elles sont très-fortement dentelées, ainsi que les autres côtes. Le bord du calice lui-même affecte assez bien la forme d’un cercle entamé d’une façon semi-régulière.

Le genre Ceratotrochus et le groupe Flabellum ont été tous deux créés par M. Milne Edwards père, lorsqu’il a établi les lois de la classification des corallaires.

Nous ne pouvons malheureusement ici nous attacher à montrer les différences spécifiques qui sont très-curieuses, mais, somme toute, moins profondes qu’il ne le semblerait probable, si l’on tenait compte de l’immense différence de milieux. Il est facile d’en conclure qu’en établissant ses divisions, le célèbre naturaliste français a bien réellement mis la main sur un groupement qui existe dans les procédés créateurs de la nature.

Le Ceratotrochus dont la muraille (nous sommes tentés de le dire, la coquille) est blanche, est coloré en garance foncée. Cette matière colorante tirée du fond de l’abîme a été analysée au spectroscope. On lui a trouvé une propriété optique caractéristique. Son spectre d’absorption se compose de trois bandes distinctes. Qui s’attendait à ce qu’il fût aussi curieux à étudier que celui des nébuleuses !