Les Nibelungen/7

Anonyme
Traduction par Émile de Laveleye.
Librairie internationale, A. Lacroix, Verboekhoven et Cie (p. 64-76).



VII. COMMENT GUNTHER CONQUIT BRUNHILT


Pendant ce temps, la barque s’était approchée si près du Burg, que le roi put voir en haut, aux fenêtres, de belles vierges. Il regrettait vivement de ne point les connaître.

Il demanda à Siegfrid, son compagnon : — « Sais-tu quelque chose touchant ces jeunes filles qui, de là-haut, nous regardent sur les flots. Quel que soit le nom de leur seigneur, elles ont certes le cœur haut placé. "

Le seigneur Siegfrid parla : — « II faut regarder à la dérobée toutes ces jeunes filles, puis me dire celle que tu choisirais si tu en avais la faculté. » — « Je le ferai, dit Gunther, ce chevalier hardi et prompt.  »

« J’en vois une à cette fenêtre, en vêtements blancs comme neige. Ah ! qu’elle est bien faite ! Mes yeux la choisissent pour la beauté de son corps. Si j’en avais le pouvoir, il faudrait qu’elle devînt ma femme. »

— « Le regard de tes yeux a très bien choisi, c’est la noble Brunhilt, la belle vierge vers laquelle aspirent ton cœur et ton esprit et ton âme. » Tous ses mouvements plaisaient à Gunther.

La reine ordonna à ses belles suivantes de se retirer des fenêtres. Elles ne devaient point rester là à contempler les étrangers ; elles étaient prêtes à obéir. Ce que les femmes firent là, nous fut conté depuis.

À l’approche des inconnus elles se parèrent suivant la coutume des jolies femmes. Puis elles vinrent aux lucarnes étroites, d’où elles voyaient les héros. Elles le faisaient par curiosité.

Ils n’étaient que quatre débarquant dans ce pays. Siegfrid le fort menait un cheval par la bride ; les vierges dignes d’amour voyaient cela par la fenêtre ; le roi Gunther en fut depuis hautement honoré.

Siegfried tînt par la bride le cheval caparaçonné, bon et beau, grand et fort, jusqu’à ce que le roi Gunther fût assis en selle. Ainsi le servit Siegfried ; le roi l’oublia bien depuis.

Puis il conduisit aussi son cheval hors de la barque. Jamais il n’avait rendu ce service de tenir l’étrier à quelqu’autre guerrier. Les femmes fières et belles regardaient par les fenêtres.

Les héros très hardis avaient même apparence ; ils avaient tous deux, cheval et vêtements blancs comme neige. Leurs boucliers étaient bien faits ; ils brillaient aux mains de ces vaillants hommes.

Leurs selles étaient ornées de pierreries ; les harnais du poitrail étaient étroits ; il y pendait des sonnettes d’un or rouge et éclatant. Arrivés en ce pays sous l’inspiration de leur courage, ils chevauchaient ainsi magnifiquement vers la salle de Brunhilt.

Ils s’avançaient avec leurs lances bien aiguisées et avec leurs bonnes épées, qui pendaient jusqu’aux éperons ; ils les portaient pointues et très larges, ces hommes braves. Brunhilt voyait tout cela, la vierge digne d’amour.

Avec eux venaient Dancwart et Hagene. Nous avons entendu conter que ces guerriers portaient de riches vêtements, noirs comme l’aile du corbeau. Leurs boucliers étaient neufs et forts, bons et larges.

On les voyait porter des pierreries de l’Inde qui scintillaient splendidement sur leurs habits. Ils laissèrent leur barque, sans garde, sur les flots. Ils chevauchaient vers le Burg, les héros hardis et bons.

Ils y voyaient s’élever quatre-vingt-six tours, trois vastes palais et une salle bien construite en marbre magnifique, vert comme l’herbe des prés. Là siégeaient Brunhilt et sa cour.

Les portes du Burg s’ouvrirent toutes larges. Les hommes de Brunhilt se précipitèrent à leur rencontre et les reçurent comme des hôtes dans le pays de leur souveraine. On prit soin de leurs chevaux et de leurs boucliers.

Un camérier parla : — « Donnez-nous vos épées et vos brillantes cuirasses. » — « Cela ne vous sera pas accordé, dit Hagene de Troneje, nous voulons les porter nous-mêmes. » Alors Siegfrid commença à lui expliquer les us de cette cour :

— « Il est d’usage en ce burg, je dois vous en prévenir, qu’aucun hôte ne porte des armes. Laissez emporter les vôtres. Ce sera bien ainsi. » Hagene, l’homme-lige de Gunther, ne suivit pas volontiers ce conseil.

On fit servir du vin aux héros et on leur offrit toutes les choses convenables. On voyait partout des guerriers rapides, en habillements de prince, se diriger vers la cour. On regardait beaucoup les héros intrépides.

On apprit à Brunhilt que des guerriers étrangers étaient arrivés, en riches costumes et naviguant sur la mer. La vierge belle et bonne commença de s’informer.

— « Dites-moi, dit la reine, quels peuvent être ces guerriers inconnus, de si fière contenance, que je vois là, et pour quels motifs ces héros ont-ils navigué jusqu’ici ? »

Quelqu’un de sa suite parla : — « Ô dame, je puis affirmer que jamais je n’ai vu aucun d’eux. Un seul me parait ressembler à Siegfrid. Il convient de les bien recevoir : tel est mon avis, haute dame.

« Le second de ses compagnons a une noble apparence. S’il en avait le pouvoir, et s’il pouvait les conquérir, il serait digne d’être roi de vastes terres. Il a, parmi les autres, l’air d’un chef.

« Le troisième de ses compagnons parait être très farouche, et pourtant son corps est beau, ô reine puissante : ses regards sont rapides, il les jette sans cesse autour de lui. Son caractère est, je crois, plein de violence.

« Le plus jeune d’entre eux me parait très beau. Je vois ce riche guerrier, modeste comme une jeune fille, marcher avec bonne apparence et avec une grâce charmante. Nous aurions tout à craindre s’il lui arrivait quelque mal.

« Mais quelque douce que soit sa manière d’être et quelque beau que soit son corps, il ferait pleurer maintes jolies femmes s’il entrait en fureur. Son corps est si bien formé qu’on voit qu’il est par toutes ses qualités un guerrier brave et rapide. »

La reine parla. — « Qu’on m’apporte mon armure. Si le fort Siegfrid est venu en mon pays pour obtenir mon amour, il y va de sa vie. Je ne le crains pas au point de devenir sa femme. »

Brunhilt la belle fut bientôt revêtue de son costume, Maintes belles suivantes l’accompagnaient, au nombre de cent ou plus. Leur costume était magnifique. Les hôtes désiraient voir la vaillante femme.

Avec elles marchaient les héros de l’Islande, les guerriers de Brunhilt, portant l’épée au poing, cinq cents ou même davantage. Cela inquiétait les hôtes. Ils se levèrent de leur siège, les héros hardis et fiers.

Quand la reine vit Siegfrid, elle parla aux étrangers d’une façon courtoise : — « Soyez le bien-venu en ce pays, seigneur Siegfrid ; quel est le but de votre voyage ? Je désirerais le connaître. »

— « Bien des grâces, dame Brunhilt, de ce que vous daigniez me saluer, douce fille de prince, avant ce noble chef qui se trouve devant moi. Lui est mon seigneur. Je renonce à l’honneur que vous me faites.

« Il est roi sur le Rhin. Que dirais-je de plus ? Nous avons navigué jusqu’ici pour l’amour de vous. Il veut vous aimer, n’importe ce qui en arrive. Réfléchissez bien : il n’abandonnera pas son dessein.

« II s’appelle Gunther, c’est un roi puissant et fier. S’il obtient votre amour, il ne désirera rien de plus. À cause de vous, je l’ai accompagné jusqu’ici. S’il n’avait pas été mon seigneur, je ne fusse jamais venu. »

Elle dit : — « Est-il vraiment ton seigneur et toi son homme-lige ? Veut-il tenter les jeux que je propose ? S’il est vainqueur, je serai sa femme ; mais si je triomphe une seule fois, il y va de la vie pour vous tous. »

Hagene de Trojene parla : — « Ô dame, laissez-nous voir ces jeux. Il faut qu’ils soient bien rudes, pour que mon seigneur Gunther soit vaincu par vous. Il espère bien obtenir une si belle reine.

— « Il doit lancer la pierre, bondir après et jouter de la lance avec moi. Que votre esprit ne soit pas trop prompt, vous pourriez bien perdre ici l’honneur et la vie. Songez-y. » Ainsi répondit la vierge digne d’amour.

Siegfrid le rapide s’avança vers le roi et le pria de dire à la reine toute sa volonté : — « Soyez sans crainte, je saurai vous préserver par mes artifices. »

Le roi Gunther parla : — « Reine superbe, déterminez ce que vous exigez. J’accomplirai tout cela et même plus, pour votre beau corps. J’y laisserai ma vie, ou vous serez ma femme. »

Quand la reine entendit ces paroles, elle ordonna de préparer les jeux suivant la coutume. Elle fit apporter son armure de combat, une cuirasse d’or et un bon bouclier.

La vierge se revêtit d’une cotte d’armes de soie, que jamais dans le combat nulle épée n’avait entamée. Elle était d’étoffe de Lybie très bien faite, et toute brillante de passementeries bien ouvrées.

Cependant on montrait beaucoup d’orgueil vis-à-vis des guerriers : Dancwart et Hagene en étaient peu satisfaits. Ils s’inquiétaient en leur cœur du sort de Gunther. Ils pensaient : « Ce voyage tournera mal pour nous. »

Pendant ce temps Siegfrid, la puissante épée, était retourné au vaisseau, sans que nul s’en aperçût, pour chercher la Tarnkappe qu’il y avait cachée. Il se glissa rapidement dans la barque ; ainsi, personne ne le vit.

Il se hâta de revenir. Il vit un grand nombre de guerriers là où la reine préparait les jeux. Il s’avança invisible. Nul ne le vit de tous ceux qui étaient présents, grâce à ses artifices.

On traça le cercle où la joute devait avoir lieu en présence d’un grand nombre de vaillants héros. Ils étaient plus de sept cents bien armés, et c’étaient eux qui devaient décider en toute vérité à qui appartiendrait la victoire.

Voici venir Brunhilt. Elle est armée comme si elle voulait combattre pour la terre d’un roi. Elle porte sur son vêtement de soie de nombreuses lames d’or. Sa brillante fraîcheur éclate à ravir sous cet appareil.

Viennent ensuite les serviteurs ; ils lui apportent un bouclier d’or rouge, revêtu de plaques d’acier trempé, grand et large. C’est avec ce bouclier que la vierge charmante voulait combattre.

Les attaches de ce bouclier étaient d’une riche étoffe, sur laquelle brillaient des pierreries vertes comme l’herbe. Elles étincelaient avec un grand éclat dans l’or qui les enchâssait. Il devait être brave celui qui saurait plaire à cette femme.

Ce bouclier d’acier et d’or que la vierge allait porter, était épais — cela nous a été conté ainsi — de trois empans à l’endroit des boucles. C’est à peine si quatre de ses camériers le pouvaient porter.

Lorsque Hagene vit apporter ce bouclier, il s’écria avec colère, le héros de Troneje : — « Eh bien ! roi Gunther, nous laisserons ici notre corps ! Celle à laquelle votre amour ose prétendre, c’est la femme du diable ! »

Apprenez-en plus encore sur ses vêtements : elle en avait de si magnifiques ! Elle portait une cotte d’armes de soie d’Agazouc très noble et très riche. Maintes pierres étincelantes jetaient sur la reine l’éclat de leurs feux.

Voilà qu’on apporte à la vierge une pique lourde et grande, large, énorme, forte, invincible et dont le tranchant coupait terriblement. C’était celle dont elle se servait toujours.

Écoutez les merveilles qu’on raconte du poids de cette pique : elle était forgée de quatre énormes masses de fer. Trois hommes de Brunhilt avaient peine à la porter. Le noble Gunther commença d’en prendre de l’inquiétude.

Il pensa en lui-même : « Que va devenir ceci ! Par le diable de l’enfer, qui pourrait soutenir cette lutte ? Que ne puis-je retourner en vie vers le Rhin, elle serait pour longtemps délivrée de mon amour ? »

Sachez-le bien, il était plein de soucis. On lui apporta toutes ses armes. Le roi puissant était bien armé. D’inquiétude Hagene avait presque perdu la raison.

Le frère de Hagene, le brave Dancwart, parla : — « Je me repens intérieurement de ce voyage. On nous appelait des héros et nous devrions perdre la vie, et des femmes, dans ce pays, nous feraient périr !

« Cela me peine durement que je sois venu dans cette contrée. Si mon frère Hagene avait ses armes et moi les miennes, tons ces hommes de Brunhilt rabattraient un peu de leur fierté.

« Je vous le dis, par ma foi, ils se garderaient de trop d’arrogance. Et quand j’aurais juré mille fois la paix, avant que de voir périr mon chef que j’aime, oui, cette belle vierge perdrait la vie. »

— « Certes nous quitterions librement ce pays, dit son frère Hagene, si nous avions nos armures qui nous sont si nécessaires et aussi nos bonnes épées ; nous saurions bien adoucir l’arrogance de cette belle femme. »

La noble vierge comprit très bien ce que dit le guerrier. La bouche souriante, elle les regarda par dessus l’épaule : — « Puisqu’ils se croient si braves, qu’on leur apporte leurs armures. Remettez aux mains de ces héros leurs armes aiguisées.

« Qu’ils soient armés, cela m’est aussi égal que s’ils étaient là tout nus, — ainsi parla la reine. — Je ne crains la force d’aucun homme que je connaisse. Je compte bien lutter dans le combat contre le bras de qui que ce soit. »

Quand ils reçurent leurs épées, suivant l’ordre de la vierge, le brave Dancwart devint rouge de joie. — « Maintenant joutez comme vous voudrez, dit l’homme intrépide : Gunter est invincible depuis que nous avons nos épées. »

La force de Brunhilt se montra d’une façon effroyable. On lui apporta dans le cercle une lourde pierre, grande et monstrueuse, ronde et énorme. Douze guerriers braves et rapides la portaient avec effort.

Elle avait coutume de la jeter quand elle avait lancé la pique. L’inquiétude des Burgondes devint grande. — « Par mes armes, s’écria Hagene, quelle amante a choisie le roi ! Qu’elle soit en enfer, la fiancée du diable maudit ! »

Elle entoura de brassards ses bras blancs, saisit le bouclier d’une main et leva le javelot. La lutte commençait. Les malheureux étrangers craignaient la fureur de Brunbilt.

Et si Siegfrid n’était pas venu au secours de Gunther, elle lui eût arraché la vie. Siegfrid s’approcha de lui sans être vu et lui toucha la main. Gunther s’aperçut avec inquiétude de son artifice.

« Qui m’a touché ? » pensa l’homme hardi. Il regarda partout et ne vit personne. L’autre parla : — « C’est moi, Siegfrid, ton ami dévoué. Ne crains rien de la reine. »

Il ajouta : — « Que tes mains abandonnent ton bouclier ; laisse-le moi porter et prête attention à tout ce que tu m’entendras dire. Fais les gestes, je ferai l’œuvre. » Quand le roi le reconnut, cela lui fit plaisir.

— « Dissimule ma ruse ; cela vaut mieux pour nous deux. De cette façon la reine n’exercera point sur toi sa superbe arrogance, ainsi qu’elle en a l’intention. Et maintenant regarde comme elle se tient toute prête devant toi au bord du cercle. »

Elle lança la pique avec grande force, la vierge superbe, sur le grand bouclier neuf et large, que le fils de Sigelint portait à son bras. Le feu jaillit de l’acier comme si l’ouragan eût soufflé.

Le tranchant du fort javelot traversa le bouclier, et l’on vit sortir le feu des anneaux de la cotte de mailles. Du coup ces deux hommes si forts tombèrent ; sans la Ternkappe, tous deux étaient morts.

Le sang coula de la bouche de l’intrépide Siegfrid. Mais il se leva vivement, et le guerrier hardi saisit le javelot qu’elle lui avait lancé à travers son bouclier, et sa forte main le brandit à son tour.

Mais il se dit : « Je ne veux point tuer la belle vierge, » et tournant le tranchant du javelot vers son épaule, il le jeta le bois en avant, l’homme fort, avec tant de violence qu’elle se prit à chanceler.

Le feu jaillit de la cotte d’armes comme si le vent l’eût attisé. Le fils de Sigemunt avait lancé la pique avec tant de vigueur qu’elle ne put, malgré sa force, en soutenir le coup. Le roi Gunther n’en eût jamais fait autant.

Brunhilt la belle se releva aussitôt : — « Noble guerrier Gunther, merci de ce coup ! » dit-elle. Elle croyait qu’il l’avait vaincue par sa propre force ; mais non, c’était un homme plus fort qui l’avait abattue.

Alors elle s’avança transportée de fureur. Elle leva haut la pierre, cette noble vierge, et la lança avec vigueur bien loin d’elle. Puis elle bondit après la pierre, et son armure en retentit fortement.

La pierre était tombée à douze brasses de distance. D’un bond elle avait dépassé le jet, la femme au beau corps ! Siegfrid le rapide alla vers l’endroit où se trouvait la pierre. Gunther la souleva, mais ce fut Siegfrid qui la lança.

Il était brave, fort et grand. Il lança la pierre plus loin et bondit aussi plus loin. Par ses artifices il avait assez de force pour enlever avec lui, en sautant, le roi Gunther.

Le saut était accompli, la pierre était là couchée à terre, et l’on n’avait vu personne d’autre que le guerrier Gunther. Brunhilt la belle devint rouge de colère ; Siegfrid avait sauvé Gunther de la mort. Quand elle vit le héros à l’autre extrémité du cercle hors de danger, elle dit à demi-voix à ceux de sa suite : — « Approchez vite, vous mes parents et mes hommes, vous allez devoir vous soumettre tous au roi Gunther. »

Alors ces braves déposèrent leurs armes. Maint homme hardi se mit aux pieds de Gunther, le puissant roi du pays des Burgondes. Ils croyaient qu’il avait jouté avec ses seules forces.

Il les salua gracieusement, car il avait beaucoup de qualités. La vierge digne de louanges le prit par la main et lui accorda tout pouvoir sur sa terre. Les guerriers vaillants et impétueux s’en réjouirent.

Elle pria le noble chevalier de se rendre avec elle dans son palais magnifique. Là on servit mieux les guerriers. La colère de Dancwart et de Hagene s’apaisa.

Siegfrid le rapide était prudent : il se hâta de reporter sa Tarnkappe. Puis il revint là où maintes femmes étaient assises, et lui et les autres guerriers oublièrent leurs soucis.

— « Qu’attendez-vous, Seigneur ? Quand commencerez-vous les jeux que la reine vous propose en si grand nombre ? Faites-nous voir comment vous les accomplirez !

» — L’homme rusé feignait ainsi de n’avoir rien vu. La reine parla : — « Comment se fait-il, seigneur Siegfrid, que vous n’ayez point vu les jeux qu’a accomplis la main de Gunther ? » Hagene, du pays des Burgondes, lui répondit :

— « Tandis que vous étonniez notre courage et au moment où le chef du Rhin l’emportait sur vous dans la joute, Siegfrid, le brave héros, était près du vaisseau. De là vient qu’il ne sait rien. » Ainsi parla l’homme de Gunther.

— « C’est pour moi une bonne nouvelle, dit Siegfrid la bonne épée, que notre voyage réussisse si bien et que vous ayez trouvé votre vainqueur. Et maintenant, noble vierge, vous allez nous suivre aux bords du Rhin ! »

Alors la belle femme parla : — « Cela ne peut se faire ainsi. Mes hommes et mes parents doivent d’abord être appelés. Je ne puis quitter si légèrement mon pays. Il faut avant tout que je prévienne mes meilleurs amis. »

Elle fit chevaucher des messagers de tous côtés. Ils avertirent ses amis, ses parents et ses hommes. Elle les priait de se rendre à Isenstein sans retard, et die leur fit donner à tous des habits riches et magnifiques.

Ils chevauchaient par troupes vers le burg de Brunhilt, le jour entier, du matin au soir : — « Oh ! qu’avons-nous fait ! dit Hagene, nous faisons mal d’attendre ici les hommes de la belle Brunhilt.

« S’ils viennent ici en force (les desseins de la reine nous sont inconnus), alors sa colère n’a qu’à lui revenir, et nous sommes perdus ! Oui ! cette noble vierge est née pour nous causer de grands soucis. »

Le fort Siegfrid parla : — « Je ne le souffrirai point, et ce que vous craignez n’arrivera pas. J’amènerai à votre secours dans ce pays des guerriers d’élite qui vous sont inconnus.

« Vous ne demanderez point après moi. Je voguerai loin d’ici. Que Dieu pendant ce temps garde votre honneur. Je reviendrai bientôt et je vous amènerai mille hommes, des meilleures épées que j’aie jamais connues. »

— « Ne restez point trop longtemps, dit le roi, car c’est à bon droit que nous nous réjouissons de votre aide. » Il répondit : — « Je serai de retour en très peu de jours. Vous direz à la reine que vous m’avez envoyé en mission.