Les Nibelungen/2

Anonyme
Traduction par Émile de Laveleye.
Librairie internationale, A. Lacroix, Verboekhoven et Cie (p. 12-16).



II. AVENTURES DE SIEGFRID


En ce temps-là croissait dans le Nîderlant le fils d’un roi puissant, — son père se nommait Sigemunt, sa mère Sigelint, — en un burg très fort et connu au loin, situé près du Rhin ; ce burg s’appelait Santen[1].

Je vous dirai combien il était beau ce héros ! Son corps était complètement à l’abri de toute atteinte. Il devint plus tard fort et illustre, cet homme hardi. Ah ! quelle grande gloire il conquit en ce monde !

Ce brave guerrier s’appelait Siegfrid ; il visita beaucoup de royaumes, grâce à son indomptable courage. Par la force de son bras il chevaucha en maints pays. Ah ! quels rapides guerriers il trouva chez les Burgondes.

Du bon temps de Siegfrid et des jours de sa jeunesse, on peut raconter bien des merveilles ; quelle gloire s’attachait à son nom, et combien son corps était beau ! Aussi beaucoup de femmes charmantes l’avaient aimé.

On l’éleva avec le soin qui convenait. Mais que de qualités il sut tirer de son propre fond ! Le pays de son père en fut illustré, tant il se montra accompli en toutes choses.

Il avait atteint l’âge de chevaucher vers la cour. Chacun aimait à le voir. Maintes femmes et maintes vierges souhaitaient que sa volonté le portât toujours près d’elles ; beaucoup lui voulaient du bien, et le jeune chef s’en apercevait.

Rarement laissait-on chevaucher le jeune homme sans gardien. Sigemunt et Sigelint le firent revêtir de riches habits. Des gens sages, qui savaient ce que c’est que l’honneur, veillaient sur lui. C’est ainsi qu’il put acquérir à la fois des hommes et des terres.

Lorsqu’il fut dans la force de l’âge et qu’il put porter des armes, on lui donna tout ce qui lui était nécessaire. Il commença par rechercher les belles femmes qui aimaient, mais en tout honneur, à voir le beau Siegfrid.

Et voilà que son père Sigemunt fit savoir à ses hommes qu’il voulait donner une grande fête aux amis qu’il chérissait. La nouvelle en fut portée dans les pays d’autres rois ; il donnait à chacun, un cheval et un vêtement.

Et partout où l’on connaissait un noble jeune homme qui, selon la race de ses pères, devait être chevalier, on l’invitait à la fête dans le pays : plus tard ils prirent l’épée avec le jeune roi.

On pourrait dire merveille de cette fête solennelle. Sigemunt et Sigelint méritent d’obtenir grande gloire pour leur générosité ; leur main fit de grandes largesses, d’où il advint qu’on vit dans le pays beaucoup d’étrangers chevauchant avec eux.

Quatre cents porte-glaives devaient prendre l’habit en même temps que Siegfrid. Maintes belles vierges étaient infatigables à l'ouvrage, car elles lui étaient favorables. Ces femmes enchâssaient quantité de nobles pierreries dans l’or,

Qu’elles voulaient travailler en broderie sur les vêtements des jeunes et fiers héros ; et il n’en manquait pas. L’hôte royal fit préparer des sièges pour un grand nombre d’hommes hardis, quand Siegfrid, vers le solstice d’été, obtint le titre de chevalier.

Maints riches bourgeois et maints nobles chevaliers se rendirent à la cathédrale. Les sages vieillards faisaient bien de diriger les jeunes gens inexpérimentés, comme autrefois on avait fait pour eux. Ils jouirent là de plaisirs variés et de la vue des divertissements.

On chanta une messe en l’honneur de Dieu. Les gens se pressaient en foule quand les jeunes guerriers furent créés chevaliers, d’après la coutume de la chevalerie, avec de si grands honneurs qu’on n’en vit plus de semblables depuis.

Ils se précipitèrent vers l’endroit où se trouvaient les coursiers sellés. Dans la cour de Sigemunt le tournoi était si animé qu’on entendait retentir la salle et le palais tout entier. Les guerriers à la haute vaillance faisaient un bruit formidable.

On pouvait ouïr les coups des experts et des novices, et le fracas des lances brisées montait jusqu’au ciel. On voyait des mains de plus d’un héros les tronçons voler jusqu’au palais. La lutté était ardente.

L’hôte royal les pria de cesser ; les chevaux furent emmenés. On apercevait maints forts boucliers, brisés, maintes nobles pierreries répandues sur le gazon, ainsi que les plaques des rondaches brillantes. C’était le résultat des chocs.

Les convives du roi allèrent s’asseoir dans l’ordre prescrit. Beaucoup de nobles mets et aussi du vin délicieux, qu’on servit à profusion, leur firent oublier la fatigue. Aux étrangers et à ceux du pays on ne fit pas peu d’honneur.

En grandes réjouissances ils passèrent le jour. Nombre de gens errants s’y montrèrent, qui ne furent guère oisifs. Ils servaient pour des récompenses les riches seigneurs qu’ils trouvaient là. Le pays entier de Sigemunt fut comblé de louanges.

Le Roi donna au jeune Siegfrid l’investiture des villes et des campagnes, comme il l’avait reçue lui-même. Sa main fut prodigue envers ses frères d’armes. Ils se félicitaient du voyage qui les avait conduits dans ce pays.

La fête se prolongea jusqu’au septième jour. Sigelint la Riche, suivant l’usage antique, distribua de l’or rouge pour l’amour de son fils, car elle voulait lui assurer le dévoûment de tous ses hôtes.

On ne trouvait plus guère de pauvres errants. Le roi et la reine octroyaient chevaux et vêtements, comme s’ils n’avaient plus eu qu’un jour à vivre. Jamais cour de roi ne déploya, je crois, autant de munificence.

La fête se termina par des cérémonies dignes de louanges. Des seigneurs puissants dirent souvent depuis lors qu’ils auraient voulu avoir le jeune chef pour maître. Mais Siegfrid ne le désirait pas, le beau jeune homme.

Aussi longtemps que Sigemunt et Sigelint vécurent l’un et l’autre, leur enfant, si cher à tous deux, refusa de porter la couronne ; mais il voulait être le maître, ce guerrier brave et hardi, pour repousser tous les dangers qui pouvaient menacer le pays.

Nul n’osait l’insulter. Depuis qu’il prit les armes, il ne se reposa guère, cet illustre héros. Il ne se plaisait que dans les combats, et la puissance de son bras le fit connaître dans les royaumes étrangers.



  1. Xanthen est une ancienne colonie romaine, Colonia Trajani, dont le nom pourrait venir d’un temple consacré à Apollon, ξανθός, à la blonde chevelure.