Les Nibelungen/3

Anonyme
Traduction par Émile de Laveleye.
Librairie internationale, A. Lacroix, Verboekhoven et Cie (p. 16-29).



III. COMMENT SIEGFRID VINT À WORMS


Aucune souffrance d’amour n’agitait le jeune chef. Il entendit conter qu’il y avait en Burgondie une belle vierge, faite à souhait, par qui il éprouva depuis bien des joies et bien des calamités.

Sa beauté extraordinaire était connue au loin et aussi les sentiments altiers que plus d’un héros avait rencontrés chez la jeune fille. Cela attirait beaucoup d’hôtes du pays de Gunther.

Quoiqu’on en vît un grand nombre sollicitant son amour, Kriemhilt ne pouvait se résoudre dans son cœur à choisir l’un d’eux pour ami. Il lui était encore inconnu celui à qui elle fut soumise depuis.

Il songea à ce haut amour, le fils de Sigelint. Devant la sienne, les poursuites des autres n’étaient que du vent ; il était bien digne d’obtenir l’affection d’une belle femme. Depuis lors, la noble Kriemhilt devint l’épouse du hardi Siegfrid.

Comme ses parents et ses hommes lui conseillaient, puisqu’il portait son esprit vers un fidèle amour, de s’adresser à une femme qui lui convînt, le noble Siegfrid parla : « Je veux prendre Kriemhilt,

« La belle jeune fille du pays des Burgondes, pour sa beauté sans pareille. Il m’est bien connu qu’il n’est pas d’empereur si puissant qui, voulant choisir une femme, ne tâchât d’obtenir cette puissante reine. »

Sigemunt apprit cette nouvelle : ses fidèles en parlèrent et ainsi il connut la volonté de son enfant. Ce lui fut une grande peine qu’il voulût prétendre à cette superbe vierge.

Cela affligea aussi Sigelint, la femme du très noble roi ; elle eut grand souci pour la vie de son enfant, car elle connaissait bien Gunther et ses hommes. On s’efforça de détourner le héros de sa poursuite.

Alors le hardi Siegfrid parla ainsi : « Mon père bien-aimé, sans amour de noble femme je veux toujours vivre, si je ne me tourne là où mon cœur a grande affection. » Tout ce qu’on put dire fut pour lui conseil inutile.

« Si pourtant tu ne veux renoncer à ton projet, dit le roi, je te seconderai activement, et je ferai tout mon possible pour t’aider à l’accomplir. Cependant le roi Gunther a beaucoup d’hommes altiers.

« Et quand il n’y aurait personne autre que Hagene, la forte épée, il est en son arrogance tellement hautain, que je crains beaucoup qu’il ne nous arrive malheur, si nous voulons obtenir la jeune fille superbe. »

— « Quel danger peut nous menacer ? dit Siegfrid. Ce que je ne puis obtenir de lui amicalement, je puis le conquérir par la force de mon bras ; je crois que je soumettrai à la fois le pays et ceux qui l’habitent. »

Alors le seigneur Sigemunt répondit : « Ton discours me déplaît. Quand la nouvelle en sera dite sur le Rhin, tu ne pourras plus chevaucher au pays de Gunther. Gunther et Gêrnôt me sont connus depuis longtemps.

« Personne ne peut par force conquérir cette vierge. » Ainsi parla le roi Sigemunt, cela m’a été assuré. « Mais veux-tu néanmoins chevaucher dans ce pays avec des guerriers ? Si nous avons des amis, ils seront bientôt prêts. »

Siegfrid répondit : « Je n’ai pas le dessein de me faire suivre par mes guerriers comme par une armée en marche ; je serais bien au regret si je devais conquérir ainsi la vierge superbe.

« Mon bras seul saura bien l’obtenir ; je veux, moi douzième, aller au pays de Gunther. Vous voudrez bien m’aider en cela, ô Sigemunt, mon père. » Et l’on donna à ses guerriers des vêtements garnis de fourrures grises et bigarrées.

Et sa mère Sigelint apprit aussi cette nouvelle. Elle commença de s’attendrir sur son enfant bien-aimé, qui devait périr, craignait-elle, par la main des hommes de Gunther. La noble reine se prit à pleurer bien fort.

Siegfrid, le jeune chef, se rendit auprès d’elle et parla à sa mère avec bonté : « Ô dame, vous ne devez point pleurer à cause de mon dessein ; car certes je n’ai nul souci de tous mes ennemis.

« Aidez-moi à accomplir mon voyage au pays des Burgondes ; que moi et mes guerriers nous ayons des vêtements tels que de si fiers guerriers les puissent porter avec honneur. En vérité, je vous en remercierai bien sincèrement. »

— « Puisque tu ne veux pas y renoncer, dit dame Sigelint, je t’aiderai pour ton voyage, ô mon unique enfant ; je donnerai à toi et à tes compagnons les meilleurs habits que porta jamais chevalier. Vous en aurez assez. »

Alors Siegfrid, le jeune homme, s’inclina devant la reine et parla : « Pour mon voyage je ne veux prendre que douze guerriers. Qu’on prépare des vêtements pour eux. Je verrai volontiers ce qui en est de Kriemhilt. »

Alors de belles femmes restèrent assises nuit et jour sans se livrer au repos, jusqu’à ce que les habits de Siegfrid fussent terminés. Il conservait la ferme résolution d’entreprendre son voyage.

Son père lui fit faire un costume de chevalier, qu’il devait porter en quittant le pays de Sigemunt. Plus d’une cotte d’armes fut préparée, ainsi que des heaumes épais et des boucliers brillants et larges.

Le temps de leur voyage vers les Burgondes approchait. Et hommes et femmes commençaient à se demander, soucieux, si jamais ils reviendraient au pays. Les héros firent mettre sur des bêtes de somme, armes et vêtements.

Leurs chevaux étaient beaux et le harnais était en or rouge. Il n’était pas à craindre que personne se comportât avec plus d’audace que Siegfrid et ses hommes. Il désirait partir pour le pays des Burgondes.

Tristement pleurèrent sur lui la reine et le roi. Il les consola tous deux avec affection, et parla : « Vous ne devez point pleurer à cause de moi ; soyez sans souci pour ma vie. »

C’était une douleur pour les guerriers ; mainte femme aussi pleura. Leur cœur leur disait réellement, j’imagine, qu’un si grand nombre de leurs amis devaient trouver la mort. Ils gémissaient avec raison ; ils pressentaient la catastrophe.

Au septième jour, à Worms, sur le sable chevauchaient ces braves. Leurs vêtements étaient d’or rouge et leurs harnais bien travaillés. Les chevaux s’avançaient majestueusement portant les hommes de l’intrépide Siegfrid.

Leurs boucliers étaient neufs, brillants et larges et leurs heaumes magnifiques, lorsqu’il chevaucha vers la cour, Siegfrid le hardi, dans le pays de Gunther. Jamais à des héros on ne vit un équipement si magnifique.

La pointe des épées tombait jusqu’aux éperons. Ils portaient des lances aiguës, les chevaliers d’élite. Siegfrid en portait une bien large de deux empans, dont le tranchant coupait épouvantablement.

Ils tenaient à la main les rênes dorées ; les housses étaient de soie. Ainsi ils entrèrent dans le pays. Partout le peuple les considérait d’abord bouche béante. Et beaucoup d’hommes de Gunther étaient accourus à leur rencontre.

Ces guerriers au grand courage s’avancèrent vers les chefs étrangers, comme il était de droit, et reçurent les hôtes dans le pays de leur seigneur. Ils leur prirent des mains leur bouclier et les rênes de leurs destriers.

Ils voulaient conduire les chevaux vers le palais. Mais aussitôt Siegfrid le Hardi s’écria : « Laissez là nos chevaux, à moi et à mes hommes ! Bientôt nous partirons de ce lieu ; car nous avons de bonnes intentions.

« Celui qui sait la vérité voudra bien me répondre : il me dira où je puis trouver Gunther, le très puissant roi des Burgondes. » L’un d’eux à qui cela était bien connu lui répondit :

« Voulez-vous voir le roi, cela peut très bien se faire. Dans cette grande salle je l’ai vu avec ses héros ; vous entrerez et vous pourrez l’y trouver avec maints guerriers superbes. »

Alors on annonça au roi qu’il était arrivé, des guerriers magnifiquement vêtus, qu’ils portaient de riches cottes d’armes et un équipement superbe et que personne ne les connaissait au pays des Burgondes.

Le roi étonné aurait voulu savoir d’où venaient ces fiers guerriers, en vêtements si brillants, si riches et avec de si bons boucliers neufs et larges. Personne ne pouvait le lui dire, et cela le tourmentait.

Alors Ortwîn de Metz, qui était puissant et brave, répondit au roi : « Puisque nous ne savons qui ils sont, il faut faire appeler mon oncle Hagene et vous les lui ferez voir.

« Les royaumes et les terres étrangères lui sont connus : s’il sait quels sont ces seigneurs, il nous le dira. » Le roi le pria de venir et avec lui ses hommes. On le vit s’avancer superbement en la cour avec ses guerriers.

Hagene demandait ce que voulait le Roi. « Il y a dans ma demeure des héros que personne ici ne connaît. Si tu les as vus déjà, Hagene, tu me feras connaître la vérité. »

— « Je le ferai, dit Hagene. » Il alla vers une fenêtre, et tournant ses yeux vers les étrangers, il les examina. Leurs armes et tout leur équipement lui plurent. Il ne les avait jamais vus au pays des Burgondes.

Il parla : « De quelque part que ces guerriers soient venus vers le Rhin, ils doivent être des chefs ou des messagers de chefs. Leurs destriers sont beaux et leurs habits magnifiques. D’où qu’ils viennent, ce sont des héros de grand courage.

« Certes, ajouta Hagene, je veux bien le dire : quoique je n’aie point vu Siegfrid, pourtant je suis tout disposé à croire, d’après ce qu’il me parait, que c’est là le héros qui s’avance si majestueusement.

« Il apporte des nouvelles en ce pays. La main de ce guerrier a vaincu les hardis Nibelungen, Schilbung et Nibelung, ces fils d’un roi puissant. Il accomplit de grandes merveilles par la force de son bras.

« Comme le héros chevauchait seul et sans suite, il rencontra au pied d’une montagne, ainsi m’a-t-il été dit, près du trésor de Nibelung[1], beaucoup d’hommes hardis, qu’il ne connaissait pas, mais qu’il apprit à connaître alors.

« Tout le trésor de Nibelung avait été apporté hors de la montagne creuse. — Maintenant, écoutez le récit de ces merveilles. — Comme les Nibelungen se mettaient à le partager, Siegfrid les vit et le héros en fut étonné.

« Il vint si près d’eux, qu’il aperçut les guerriers et que les guerriers le virent aussi. L’un d’eux s’écria : « Voici venir le fort Siegfrid, le héros du Nîderlant. » Il lui advint chez les Nibelungen des aventures très extraordinaires.

« Schilbung et Nibelung reçurent fort bien le brave Siegfrid. De commun accord ils prièrent le noble jeune chef, l’homme très beau, de partager le trésor entre eux. Ils le désiraient si ardemment que Siegfrid commença à les écouter.

« Il vit là tant de pierreries, d’après ce que nous avons entendu dire, que cent chariots à quatre roues n’auraient pu les porter, et une quantité plus grande encore d’or rouge du pays de Nibelung. La main du hardi Siegfrid devait partager tout cela.

« Ils lui donnèrent pour sa peine l’épée de Nibelung. Mais ils étaient peu satisfaits du service que leur rendait Siegfrid le bon héros : il ne put en venir à bout, tant ils étaient d’humeur colère.

« Il ne put parvenir à partager le trésor, car les hommes des deux rois se mirent à lui chercher querelle. Mais avec l’épée de leur propre père, appelée Balmung, il leur enleva et le pays et le trésor de Nibelung.

« Ils avaient là pour amis douze hommes hardis, qui étaient de forts géants ; mais à quoi bon ? Siegfrid les abattit de sa main furieuse et dompta sept cents guerriers du pays de Nibelung,

« Avec la bonne épée qui s’appelait Balmung. Par la grande crainte qu’inspiraient à nombre de jeunes guerriers l’épée et l’homme hardi, le pays et les cités se soumirent à lui.

« Déjà il avait frappé à mort les deux rois puissants, quand sa vie fut mise en grand danger par Albrich, qui fit de puissants efforts pour venger ses maîtres, jusqu’à ce qu’il éprouvât lui-même la grande force de Siegfrid.

« Le nain vigoureux ne put lui résister. Comme des lions sauvages il coururent sur la montagne, où il enleva encore à Albrich la Tarnkappe[2]. Ainsi Siegfrid se rendit maître du trésor, l’homme terrible.

« Ceux qui osèrent le combattre, ceux-là furent tous vaincus. Aussitôt il fit transporter et déposer le trésor là où l’avaient pris les hommes de Nibelung. Albrich le très fort en devint le gardien.

« Il dut lui jurer son serment qu’il le servirait comme un fidèle serviteur. Dès cet instant en toutes choses il lui fut dévoué. » Ainsi parla Hagene de Troneje : « Voilà ce que fit Siegfrid ; jamais aucun guerrier ne conquit plus grande puissance.

« Et je sais encore de lui des choses plus extraordinaires qui me sont bien connues. La main du héros a tué Le Dragon. Il se baigna dans son sang et sa peau est devenue comme de la corne ; on l’a vu souvent, aucune arme ne l’entame.

« Nous devons recevoir au mieux le jeune chef afin que nous n’excitions pas la haine de ce guerrier rapide. Son corps est si beau qu’on est porté à l’aimer. Il a par sa force accompli tant de merveilles ! »

Alors parla le roi puissant : « Tu peux bien avoir raison : vois, comme ils se tiennent prêts au combat à la façon des héros, ces guerriers et lui, l’homme très hardi. Nous devons descendre à la rencontre de cette forte épée. »

— « Vous pouvez le faire sans déshonneur, dit Hagene ; il est de noble race, fils d’un roi puissant. Il est préoccupé, me paraît-il ; le Christ sait pourquoi. Ce n’est pas pour de petites aventures qu’il a chevauché jusqu’ici. »

Alors le roi du pays dit : « Qu’il nous soit le bienvenu ; il est noble et brave, je l’ai bien appris. Cela lui sera utile dans le pays des Burgondes. » Et le roi Gunther alla trouver Siegfrid.

L’hôte royal et ses hommes reçurent l’étranger de telle façon que leur courtoisie ne fut pas en défaut. Le gracieux seigneur s’inclina, voyant qu’on lui adressait de si beaux saluts.

« Je m’étonnais de cette nouvelle, dit aussitôt le Roi, que vous soyez venu, noble Siegfrid, jusque dans ce pays. Qu’êtes-vous venu chercher à Worms sur le Rhin ? » L’étranger dit au Roi : « Je ne vous le cacherai point.

« Le récit me fut fait au pays de mon père qu’ici, près de vous, se trouvaient (j’ai voulu m’en assurer) les plus hardis guerriers que jamais roi ait réunis ; j’en ai beaucoup entendu parler, et pour cela je suis venu jusqu’ici.

« Je vous entendis aussi citer pour votre valeur ; jamais on ne vit, dit-on, roi plus brave. Les gens en parlent beaucoup dans tous les pays. Maintenant, je ne veux point partir sans avoir mis votre bravoure à l’épreuve.

« Je suis aussi, moi, un guerrier et je porterai la couronne. Je voudrais faire en sorte, qu’on dît de moi que je possède avec droit et les gens et le royaume. Pour le mériter j’exposerai mon honneur et ma vie.

« Maintenant, que vous soyez aussi puissant qu’on me l’a dit, je ne m’en inquiète guère ; que cela fasse à quelqu’un peine ou plaisir, je veux vous arracher ce que vous possédez, campagnes et burgs, et me les soumettre. »

Le Roi s’étonna, et ses hommes avec lui, des paroles que Siegfrid leur adressait et de ce qu’il voulait lui enlever son pays. En entendant cela ces guerriers furent agités de colère.

« Comment, dit le roi au héros, ai-je mérité de perdre par la violence d’un étranger le royaume que mon père a longtemps gouverné avec honneur ; nous ferons voir à votre dam que nous pratiquons aussi la chevalerie. »

— « Je ne m’en départirai pas, répondit l’homme hardi, si tes terres ne peuvent avoir la paix par ta valeur, je veux toutes les conquérir. Mais aussi mon héritage, si ta force te le fait obtenir, te sera soumis.

« Ton héritage et le mien seront un égal enjeu. À celui qui pourra triompher de l’autre tout obéira, les gens et aussi les terres. » Alors Hagene et Gêrnôt répondirent à l’instant :

« Nous n’avons aucun désir, dit Gêrnôt, de conquérir des terres et pour ce motif de faire périr quelqu’un par la main des guerriers. Nous avons de riches pays qui nous obéissent d’après la justice et qui ne seraient à nul autre aussi dévoués qu’à nous. »

Tous ses amis enflammés de fureur se trouvaient là. Parmi eux était Ortwîn de Metz ; il dit : « La conciliation est pour moi un dur tourment. Le fort Siegfrid vous a provoqué sans motif.

« Si vous et vos frères vous n’en avez pas le courage, quand même il conduirait avec lui toute une armée royale, j’oserai bien le combattre de façon que désormais l’homme hardi renonce, et pour de bonnes raisons, à sa grande outrecuidance. »

Ceci alluma rudement la colère du héros du Nîderlant ; il dit : « Ton bras ne peut se mesurer avec le mien. Je suis un roi puissant et tu n’es que l’homme du roi. Douze comme toi ne pourraient me résister dans le combat. »

« Aux épées ! cria soudain Ortwîn de Metz. » Certes il était digne d’être le fils de la sœur de Hagene de Troneje. Le roi était tourmenté de ce que celui-ci se taisait si longtemps ; Gêrnôt s’interposa, ce chevalier brave et respecté.

Il dit à Ortwîn : « Calmez votre colère, le seigneur Siegfrid n’a encore rien fait de tel que nous ne puissions tout terminer avec courtoisie. Tel est mon avis. Ayons-le pour ami et il nous en reviendra de l’honneur. »

Alors le fort Hagene parla : « Cela nous fâche, nous et tous tes guerriers, qu’il ait chevauché ici sur le Rhin pour combattre : il aurait dû y renoncer ; mes hommes ne lui ont jamais fait pareille offense. »

Siegfrid répondit, l’homme puissant : « Ce que j’ai dit, vous blesse-t-il, seigneur Hagene ? Alors c’est à vous de choisir, si vous voulez que mes mains deviennent terribles aux Burgondes. »

Mais Gêrnôt s’écria : « Seul, moi je l’empêcherai. » Et il défendit à ses guerriers de parler avec outrecuidance, parce qu’il en avait déplaisir. Siegfrid aussi pensait à la vierge superbe.

« Mais, dit Gêrnôt, pourquoi nous faudrait-il combattre contre vous. Si des héros doivent succomber dans la lutte, nous en aurions peu d’honneur, et vous, peu de profit. » Alors Siegfrid, le fils du roi Sigemunt, répondit :

« Pourquoi Hagene et Ortwîn hésitent-ils à courir au combat avec leurs amis qui sont en si grand nombre parmi les Burgondes ? » Mais on mit fin à tous ces discours ; l’avis de Gêrnôt prévalut.

« Vous nous serez les bien-venus, dit le fils de Uote, vous et vos compagnons qui sont arrivés avec vous. Nous vous rendrons volontiers service moi et ma parenté. » Et on fit verser aux étrangers le vin de Gunther.

Alors le chef du pays parla : « Tout ce que nous avons est à vos ordres suivant l’honneur ; ainsi vous seront soumis et seront partagés avec vous, corps et biens. » À ces mots l’humeur du seigneur Siegfrid se radoucit un peu.

On fit soigner leurs équipements et on chercha pour les écuyers de Siegfrid les meilleurs logements qu’on put trouver. On leur arrangea de bons appartements. Depuis lors, chacun vit très volontiers l’étranger parmi les Burgondes.

On lui fit de grands honneurs pendant plusieurs jours, mille fois plus que je ne puis dire : sa force lui méritait cela, on peut bien le croire. Il n’arrivait guère que quelqu’un le voyant lui portât de la haine.

Dans tous les divertissements du roi et de ses hommes, il leur était toujours supérieur. Quoi que l’on entreprit, si grande était sa force, que personne ne pouvait l’égaler, soit qu’on jetât la pierre, soit qu’on lançât la flèche.

Et comme on se livrait toujours aux jeux avec courtoisie devant les femmes, on voyait très volontiers le héros du Nîderlant. Il avait tourné son cœur vers un haut amour.

À la cour, les belles femmes voulaient savoir la nouvelle : De quel pays étranger est ce fier héros ? Son corps est si beau ! Si riche est son équipement ! Beaucoup leur répondirent : « C’est le roi du Nîderlant. »

N’importe à quel exercice on voulait se livrer, il était toujours prêt. Il portait en son cœur une vierge digne d’amour qu’il n’avait pas encore vue, et elle aussi le portait en son cœur et secrètement elle lui adressait en elle-même de bien douces paroles.

Quand les jeunes hommes, chevaliers et écuyers, joutaient dans la cour, Kriemhilt, la princesse respectée, le regardait souvent par la fenêtre, et alors elle ne désirait pas d’autres divertissements.

S’il avait su qu’elle le voyait, celle qu’il portait dans son âme, grande eût été sa joie ; si ses yeux avaient pu la voir, je puis l’affirmer, rien de plus doux en ce monde n’eût pu lui arriver.

Lorsqu’il se tenait près des guerriers dans la cour, ainsi qu’on fait dans les jeux, le fils de Sigelint paraissait si digne d’amour, que mainte femme le désirait par tendresse de cœur.

Il pensait aussi souvent : Comment arriverai-je à voir de mes yeux cette noble vierge que j’aime de toute mon âme et depuis si longtemps ? Elle m’est encore inconnue et je ne puis pas ne pas en être affligé.

Lorsque les rois puissants chevauchaient en leur pays, les guerriers devaient les suivre sans retard et avec eux aussi Siegfrid : c’était une douleur pour les femmes. Souvent à cause de son amour, il ressentait grande souffrance.

Ainsi il vécut auprès des chefs — telle est la vérité — dans le pays de Gunther une année tout entière, sans avoir vu la femme si digne d’amour, par qui lui advint ensuite beaucoup de bonheur et beaucoup d’affliction.



  1. Il s’agit ici de Nibelung, le père des deux chefs rivaux de Siegfrid, Schilbung et Nibelung le jeune.
  2. Le chaperon enchanté qui rendait invisible.