Les Nibelungen/1

Anonyme
Traduction par Émile de Laveleye.
Librairie internationale, A. Lacroix, Verboekhoven et Cie (p. 9-12).




LA DÉTRESSE

DES

NIBELUNGEN







I. LE RÊVE DE KRIEMHILT


Les anciennes traditions nous rapportent des merveilles et nous parlent de héros dignes de louanges, d’exploits audacieux, de fêtes joyeuses, de pleurs et de gémissements. Maintenant vous pouvez entendre redire l’histoire merveilleuse de ces guerriers valeureux.

Il croissait en Burgondie une jeune fille si jolie, qu’en nul pays il ne s’en pouvait rencontrer qui la surpassât en beauté. Elle était appelée Kriemhilt, et c’était une belle femme ! À cause d’elle beaucoup de héros devaient perdre la vie.

De vaillants guerriers osaient, dans leurs désirs, prétendre comme il sied à la vierge digne d’amour ; personne ne la haïssait ! Prodigieusement beau était son noble corps. Les qualités de cette jeune fille eussent orné toute femme.

Trois rois la gardaient, nobles et puissants : Gunther et Gêrnôt, guerriers illustres, et Gîselher, le plus jeune, un guerrier d’élite. La vierge était leur sœur, et ces chefs avaient à veiller sur elle.

Ces princes étaient bons et nés d’une haute race. Héros accomplis, ils étaient démesurément forts et d’une audace extraordinaire. Leur pays s’appelait Burgondie : ils accomplirent des prodiges de valeur dans le pays d’Etzel.

Ils habitaient en leur puissance à Worms sur le Rhin. Beaucoup de fiers chevaliers de leurs terres les servirent, avec grand honneur, jusqu’au temps de leur mort ; mais eux périrent lamentablement par la jalousie de deux nobles femmes.

Leur mère, reine puissante, s’appelait dame Uote. Leur père Dankrât, qui en mourant leur laissa son héritage, était doué d’une grande force ; dans sa jeunesse, il avait aussi acquis beaucoup de gloire.

Ces trois rois étaient, comme je l’ai dit, d’une haute valeur : aussi leur étaient soumis les meilleurs guerriers dont on ait ouï parler, tous très forts et très intrépides dans les combats.

C’étaient Hagene de Troneje[1] et son frère Dancwart le très agile, et Ortwîn de Metz, et les deux margraves Gêre et Eckewart, et Volkêr d’Alzeye[2], doué d’une indomptable valeur.

Rûmolt, le maître des cuisines, un guerrier d’élite ; Sindolt et Hûnolt, qui devaient diriger la cour et les fêtes comme vassaux des trois rois. Ceux-ci avaient encore à leur service beaucoup de héros que je ne puis nommer.

Dancwart était maréchal. Son neveu, Ortwîn de Metz, était sommelier du Roi. Sindolt, le guerrier choisi, était échanson, Hûnolt, camérier ; ils étaient dignes de remplir les emplois les plus élevés.

En vérité, nul ne pourrait redire jusqu’au bout la puissance de cette cour, l’étendue de ses forces, sa haute dignité et l’éclat de la chevalerie qui servit ses chefs avec joie pendant toute leur vie.

Et voilà que Kriemhilt rêva. Elle vit le faucon sauvage, qu’elle avait élevé pendant tant de jours, étranglé par deux aigles, et jamais rien en ce monde ne pouvait lui causer plus de douleur.

Lorsqu’elle dit son rêve à sa mère Uote, celle-ci ne put l’expliquer à la douce jeune fille autrement qu’ainsi : « Le faucon que tu élevais est un noble époux, que tu dois bientôt perdre, si Dieu ne te le conserve. »

— « Que me parles-tu d’un époux, ma mère bien-aimée ? Sans amour de guerrier toujours je veux vivre, afin qu’à cause d’un homme nulle souffrance ne m’atteigne. Ainsi je resterai belle jusqu’à ma mort. »

— « N’en jure pas si vite, reprit sa mère ; si en ce monde tu es jamais heureuse de cœur, cela te viendra par l’amour d’un époux. Tu deviens une belle femme ; que Dieu t’unisse à un vrai et bon chevalier. »

— « Oh ! ma mère, répondit-elle, laisse-là ce discours ; on a pu voir très souvent et par l’exemple de maintes femmes, que la souffrance est à la fin la suite de l’amour. Je les éviterai tous deux ; ainsi il ne pourra jamais m’arriver malheur. »

Dans la pratique des plus hautes vertus, la noble vierge vécut beaucoup de jours heureux, et elle ne connaissait personne qu’elle voulût aimer. Depuis lors elle devint avec honneur la femme d’un très bon chevalier.

C’était ce même faucon qu’elle avait vu dans son rêve et dont sa mère lui avait dit la signification. Comme elle assouvit sa vengeance sur ses plus proches parents, quand ils l’eurent tué ! À cause de la mort d’un seul moururent les fils de maintes mères.



  1. Il existe un burg du nom de Troneck sur la petite rivière le Dron qui se jette dans la Moselle entre Trèves et Neumagen.
  2. Localité d’origine romaine, Alteis, près de Worms.