Les Nibelungen/Préface

Anonyme
Traduction par Émile de Laveleye.
Librairie internationale, A. Lacroix, Verboekhoven et Cie (p. 5--).




PRÉFACE




Le poème des Nibelungen est la seule grande épopée nationale qu’aient produite les peuples de l’Europe depuis l’antiquité.

C’est un monument du plus haut intérêt pour l’histoire du développement de l’esprit humain, car mieux qu’aucun autre il permet de deviner les procédés mystérieux de la formation de la poésie épique, ainsi que nous avons essayé de le montrer[1]. Il appartient non seulement à l’Allemagne, mais aussi à tous les pays qui ont été peuplés ou occupés par les tribus germaniques, car il renferme les traditions héroïques des Francs, des Burgondes et des Goths, et on y trouve le souvenir des anciens mythes que la race conquérante a apportés avec elle en quittant les plateaux de l’Asie. Quoique coloré par le reflet des idées chrétiennes et chevaleresques du moyen âge, il offre une peinture unique des mœurs et des sentiments de la Germanie primitive. Ce poème est une production si importante, que Goethe a cru pouvoir dire qu’il n’était permis à personne de ne pas le connaître.

Et cependant hors de l’Allemagne la grande épopée est peu connue. On en parle fréquemment, mais le nombre de ceux qui l’ont lue est très restreint. Le collège et l’université impriment dans la mémoire de la jeunesse le nom du moindre auteur de vers légers ou grivois ; mais nulle chaire n’a mission de lui parler des traditions épiques des peuples qui ont renouvelé la civilisation européenne. En publiant une traduction nouvelle du Nibelunge-nôt dans un format populaire, notre but a été de contribuer à répandre la connaissance d’une œuvre qui nous touche de plus près que l’Iliade ou l’Énéide, car elle est le produit des facultés poétiques de la race à laquelle nous appartenons.

Notre traduction n’a d’autre mérite que celui de la fidélité la plus scrupuleuse. Nous avons suivi l’original phrase par phrase, mot par mot, sans éviter les négligences, les obscurités, les répétitions qu’il présentait, au risque de manquer presque toujours d’élégance et même parfois de correction. Nous avons aussi conservé l’orthographe des noms de personnes et de lieux. Dans les monuments littéraires des époques primitives, non moins que dans les anciennes inscriptions lapidaires, chaque mot a une valeur propre qu’il faut s’efforcer de lui laisser, car le plus léger changement dans la physionomie des termes suffit pour nous transporter dans un autre temps et dans un autre ordre d’idées. Le texte du Nibelunge-nôt ayant été comme celui des Livres sacrés, l’objet de commentaires étendus et d’études approfondies, nous avons cru devoir le rendre avec la même exactitude respectueuse, malgré ce qu’un semblable travail pouvait offrir de rebutant pour le traducteur et de peu attrayant pour le lecteur.








  1. Voyez l’étude sur la formation de l’épopée, en tête des Chants héroïques de l’Edda.