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Traduction par Jeanne Chalençon.
Plon (p. 285-304).


LE VERDICT


J’avais toujours pensé que Jack Gisburn était un génie peu au-dessus de la moyenne, — bien qu’un très brave garçon, — et je ne fus donc nullement surpris d’apprendre qu’à l’apogée de sa gloire il avait renoncé à la peinture, et qu’ayant épousé une riche veuve, il s’était établi avec elle dans une ville de la Côte d’azur (bien que j’eusse plutôt compris que ce fût à Rome ou à Florence).

L’apogée de sa gloire, c’est ainsi que s’exprimaient les femmes en parlant de Gisburn. Il me semble encore entendre Mrs Gideon Thwing — son dernier modèle de Chicago — déplorer son inexplicable abdication. « Bien entendu, cela donnera une plus-value énorme à mon portrait ; mais ce n’est pas à cela que je pense, monsieur Rickham, me dit-elle. Je ne songe qu’à la perte que fait l’art. » Cette perte, Mrs Thwing n’était pas seule à la pleurer. La charmante Hermia Croft ne m’avait-elle pas, à la dernière exposition de la « Grafton Gallery », à Londres, arrêté devant les Danseuses au clair de lune de Gisburn, pour me dire, les larmes aux yeux : « Jamais nous ne reverrons son pareil. »

Eh bien, — même à travers le prisme des larmes d’Hermia, — je me sentais capable de supporter le coup avec égalité d’âme. Pauvre Jack Gisburn ! les femmes avaient fait sa réputation, c’étaient bien elles qui devaient le pleurer. Les hommes manifestèrent moins de regrets, et les gens du métier eurent à peine un murmure. Jalousie professionnelle ? Peut-être bien. Dans ce cas, le petit Claud Nutley fit amende honorable en publiant dans le Burlington une très belle « nécrologie » de Jack, un de ces articles à effet, remplis d’expressions techniques jetées au hasard, que j’ai entendu comparer aux tableaux de Gisburn. Mais la résolution du peintre étant évidemment irrévocable, la discussion se calma peu à peu, et, selon la prédiction de M. Thwing, la valeur des « Gisburn » augmenta rapidement.

Ce ne fut que trois ans plus tard, au cours d’une villégiature sur la Riviera, que je me demandai tout à coup pourquoi Gisburn avait renoncé à la peinture.

En y réfléchissant, le problème me parut même offrir de l’intérêt.

Accuser sa femme ? C’était trop simple ! Ses aimables modèles n’avaient même pas la consolation de dire que c’était Mrs Gisburn qui avait tué son ambition ; car Mrs Gisburn — en tant que femme de Jack — n’avait existé qu’environ un an après la détermination du peintre. Il était, en effet, possible qu’il l’eût épousée par amour du confort et parce qu’il ne voulait pas continuer à peindre ; mais il aurait été difficile de prouver qu’il avait renoncé à la peinture parce qu’il l’avait épousée.

Toutefois, si ce n’était pas elle qui avait tué son ambition, elle n’avait ni su le ramener à son chevalet ni mettre en valeur son talent. Lui remettre le pinceau en main, quelle vocation pour une femme ! Mais Mrs Gisburn ne sembla pas le comprendre, et je trouvai piquant d’en rechercher le pourquoi.

La vie désœuvrée que l’on mène sur la Riviera se prête à de telles spéculations. Et un jour où j’allais à Monte-Carlo, ayant entrevu, à travers les pins, les terrasses à balustres de la villa de Jack, j’eus l’idée de me rendre chez lui le lendemain.

Je trouvai le ménage buvant le thé sous ses palmiers, et l’accueil de Mrs Gisburn fut si cordial que plus d’une fois, pendant les semaines suivantes, je m’en prévalus pour retourner la voir. Non pas que ce fût une femme « intéressante » ; sur ce point, miss Croft pouvait être tranquille. C’est précisément parce qu’elle ne l’était pas (qu’on me pardonne ce paradoxe) que je m’y intéressais.

Jack, pendant toute sa vie, avait été entouré de femmes intéressantes : son art, nourri par elles, s’était épanoui dans la tiède atmosphère de leur adulation. Il me paraissait, par conséquent, d’autant plus curieux d’observer l’effet que produirait sur lui « l’influence écrasante de la médiocrité ». (Je cite miss Croft.)

J’ai déjà dit que Mrs Gisburn était fort riche, et je m’aperçus tout de suite que son mari en éprouvait une satisfaction à la fois délicate et dédaigneuse. J’ai souvent eu l’occasion de constater que ceux qui affectent de mépriser l’argent en tirent les plaisirs les plus subtils ; et l’élégant mépris de Jack pour la grosse fortune de sa femme lui permettait, sans déroger à son attitude d’indifférence, de contenter pleinement tous ses goûts artistiques. Il demeurait, j’en conviens, insensible au luxe banal ; mais il achetait des bronzes de la Renaissance et des tableaux du dix-huitième siècle avec un discernement qui dénotait la plus large opulence. « La seule chose qui puisse faire pardonner la fortune, c’est de l’employer à mettre le beau en circulation », me dit Jack, un jour où nous nous trouvions assis dans sa jolie salle à manger, autour d’une table délicieusement ornée de vieux sèvres. Mrs Gisburn, regardant son mari d’un œil attendri, se crut obligée de m’expliquer cette parole en ajoutant : « Ce pauvre Jack a une sensibilité presque maladive pour toutes les formes de la beauté. »

Ce pauvre Jack, en effet ! C’est ainsi que les femmes avaient toujours parlé de lui : il n’est que juste de le noter à sa décharge. Ce qui me frappa aujourd’hui c’est que, pour la première fois, cela parut le contrarier. Si souvent je l’avais vu trop visiblement ravi par de tels hommages — était-ce la note conjugale qui leur enlevait leur saveur ? Non, car, chose étonnante, je m’aperçus que Jack était épris de sa femme, et assez épris même pour ne pas voir à quel point elle était absurde. C’était de son absurdité à lui qu’il rougissait maintenant, et du rôle ridicule dont elle persistait à l’affubler.

— Ma chère amie, on ne me dit plus de pareilles fadaises depuis que j’ai renoncé à la peinture ; c’est bon pour Victor Grindle.

Ce fut son unique protestation. Puis il se leva de table pour aller savourer l’air sur la terrasse ensoleillée.

Je le suivis des yeux, frappé par ces derniers mots. Victor Grindle était, en effet, l’homme du moment, comme Jack lui-même avait été, pour ainsi dire, l’homme du jour. Le jeune artiste s’était, disait-on, formé chez mon ami, et je me demandais s’il n’y avait pas un peu de jalousie dans la mystérieuse abdication de ce dernier. Mais non, car ce n’était qu’après cet événement que les « Grindle » avaient commencé à orner les murs des salons Louis XV.

Je me retournai vers Mrs Gisburn, qui s’était attardée dans la salle à manger pour donner un morceau de sucre à son griffon.

— Pourquoi donc a-t-il renoncé à la peinture ? lui demandai-je brusquement.

Ses sourcils se levèrent en un mouvement qui trahissait une naïve surprise.

— Oh ! vous savez, ce n’est plus une nécessité pour lui, et je tiens à ce qu’il s’amuse un peu maintenant, dit-elle avec simplicité.

Mon œil parcourut la charmante pièce dans laquelle nous nous trouvions, ornée de boiseries blanches, de porcelaines chinoises où se reflétaient les tons des rideaux vert pâle, et de pastels Louis XV dans leurs vieux cadres dédorés.

— Et a-t-il même banni ses tableaux ? Je n’en ai pas vu un seul dans la maison.

Mrs Gisburn eut un semblant de gêne qui contrastait avec la franchise habituelle de son attitude.

— C’est à cause de sa modestie ridicule. Il dit que ses tableaux ne sont pas dignes d’être accrochés au mur. Il les a tous renvoyés excepté un — mon portrait — et encore a-t-il fallu que je garde celui-là chez moi.

Sa modestie ridicule — la modestie de Jack à l’égard de ses œuvres ? Ma curiosité allait croissant, et je dis d’un ton persuasif :

— Il faut absolument que je voie votre portrait.

Elle jeta un regard inquiet sur la terrasse où son mari, assis nonchalamment sous une guérite, fumait un cigare en tenant la tête de son lévrier entre ses genoux.

— Eh bien, venez pendant qu’il ne nous voit pas, dit-elle, avec un petit rire qui dissimulait mal sa gêne ; et me conduisant entre les deux rangées de bustes romains qui ornaient le hall, elle me fit monter l’élégant escalier où, à chaque palier, des nymphes en terre cuite surgissaient entre des touffes d’azalées.

Dans le coin le plus obscur du boudoir de Mrs Gisburn, parmi une profusion de jolis bibelots, je vis dans l’inévitable cadre enguirlandé une de ces toiles ovales que je connaissais si bien. Rien que l’ornementation du cadre évoquait tout le passé de Gisburn.

Mrs Gisburn tira les rideaux de la fenêtre, déplaça une jardinière, poussa de côté un fauteuil et me dit :

— D’ici, vous le verrez à peu près. Je l’avais fait placer au-dessus de la cheminée, mais il n’a pas voulu l’y laisser.

Oui, je le voyais tout juste, et c’était la première fois qu’il me fallait écarquiller les yeux pour voir un portrait de Jack. En général, on le trouvait à la place d’honneur, soit suspendu au panneau central d’un élégant salon, soit sur un chevalet monumental, disposé de façon à recevoir toute la lumière que laissaient traverser de riches rideaux de vitrage en point de Venise. Je m’aperçus tout de suite qu’une place plus modeste seyait mieux au tableau ; cependant, à mesure que mes yeux s’habituaient à la pénombre, toutes les qualités caractéristiques en ressortaient : les hésitations se cachant sous les audaces, et les traits de prestidigitation par lesquels, avec une adresse si consommée, Jack trouvait le moyen de détourner l’attention de l’ensemble du portrait sur quelques détails amusants. La physionomie de Mrs Gisburn, si insignifiante que pour ainsi dire elle formait le fond de son propre portrait, s’était prêtée d’une manière frappante au développement de ce faux talent. La tableau était un des plus « forts » de Jack, comme l’auraient dit ses admirateurs ; il représentait, de sa part, une somme d’efforts musculaires et de mouvements violents qui rappelaient les efforts fantastiquement exagérés du clown qui soulève une plume. Le tableau, en somme, répondait exactement au désir qu’aurait la jolie mondaine d’être peinte « brutalement » pour se reposer du « joli portrait », en conservant cependant toutes les qualités de ce dernier.

— C’est sa dernière œuvre, vous savez, dit Mrs Gisburn avec une fierté naïve. La dernière sauf une, se reprit-elle, mais celle-ci ne compte pas, parce qu’il l’a détruite.

— Détruite ?

J’allais lui demander une explication lorsque j’entendis derrière nous le pas de Jack.

En le voyant là, les mains dans les poches de son veston de velours, ses cheveux blonds rejetés en arrière sur le front pâle, ses joues minces et légèrement hâlées creusées par le sourire qui soulevait les pointes d’une élégante moustache, je compris à quel degré il était empreint de la même qualité que ses portraits, celle de paraître plus beau qu’il ne l’était réellement. Sans s’apercevoir du regard presque craintif de sa femme, il fixa froidement les yeux sur son portrait.

— Mr Rickham a demandé à le voir, commença-t-elle, comme si elle eût voulu s’excuser.

Il haussa les épaules en souriant.

— Oh ! il y a longtemps que Rickham m’a découvert, répondit-il négligemment.

Puis il passa son bras sous le mien.

— Venez voir le reste de la maison, ajouta-t-il.

Il me fit tout visiter avec une espèce de vanité bourgeoise : les salles de bain, les tuyaux acoustiques, les armoires, enfin toutes les complications et tous les multiples raffinements de l’installation moderne ; et, chaque fois que j’exprimais mon admiration, il répétait avec une indifférence affectée, mais en bombant un peu la poitrine :

— Oui, je ne sais vraiment pas comment on peut vivre sans cela.

C’était certainement la fin qu’on eût pu prévoir pour lui. Seulement il était, malgré tout, si beau, si charmant, si séduisant, que j’étais tenté de lui crier : « Soyez donc mécontent de vos loisirs », comme autrefois j’avais eu envie de lui dire : « Soyez donc mécontent de vos œuvres ! » Mais le cri s’arrêta sur mes lèvres.

— Voilà mon sanctuaire, continua-t-il, en me conduisant dans une pièce sombre et modeste, au bout du large corridor.

C’était un cabinet carré, sobrement meublé de fauteuils en cuir : pas de choses à « effet », pas de bric-à-brac, rien qui rappelât le cabinet de travail de l’homme célèbre, destiné à être reproduit dans les revues artistiques ; et, ce qui me frappait surtout, aucune apparence d’atelier.

Cela paraissait prouver la rupture définitive de Jack avec sa vie d’autrefois.

— Vous ne vous occupez plus jamais de peinture ? demandai-je en cherchant toujours des yeux une trace quelconque de son art.

— Jamais, dit-il sèchement.

— Ni d’aquarelles ? ni d’eaux-fortes ?

Son œil souriant s’assombrit et ses joues pâlirent un peu sous le hâle.

— Je n’y songe même pas, mon cher, pas plus que si je n’avais jamais manié un pinceau.

Et, à son ton, j’eus l’intuition qu’il ne pensait qu’à cela. Je m’éloignais un peu, instinctivement embarrassé par ma découverte inattendue, et mon regard tomba sur un petit tableau placé au-dessus de la cheminée, le seul objet ornant les sombres boiseries de la pièce.

— Sapristi ! Un Stroud ! m’écriai-je.

C’était l’esquisse d’un âne, d’un vieil âne usé, debout à la pluie, s’abritant sous un pan de mur.

Jack se tut, mais je sentis derrière moi sa respiration pressée.

— Quelle merveille ! C’est fait avec deux traits, mais posé sur des bases immuables. Veinard ! d’où avez-vous tiré ce chef-d’œuvre ?

Il répondit lentement :

— Mrs Stroud me l’a donné.

— Ah ! je ne savais même pas que vous connaissiez Stroud. Il était tellement farouche.

— Je ne l’ai connu qu’après… balbutia-t-il. Mrs Stroud me fit venir pour faire son portrait après sa mort.

— Après sa mort ? Vous ?

Je dus laisser percer par trop de surprise dans mon exclamation, car il répondit avec un léger ricanement :

— Ma foi, oui. Vous savez qu’elle est d’une naïveté désolante, cette pauvre femme ; sa seule idée de faire faire le portrait de son mari par un peintre à la mode. Ah ! le pauvre Stroud ! Elle pensait que c’était le plus sûr moyen de faire connaître son talent, de forcer l’opinion du public !

— Était-ce là son histoire ?

— C’était son histoire. Elle avait foi en lui, ou, du moins, le croyait. Mais elle n’admettait pas de n’avoir pas tous les gens du monde avec elle. Elle était désespérée, les jours de vernissage, que l’on pût s’approcher librement de ses tableaux. Pauvre femme ! Ce n’est qu’un être incomplet, qui a besoin de s’appuyer sur les autres. Stroud est le seul être complet que j’aie jamais connu.

— Que vous ayez jamais connu ? Mais vous venez de dire…

Gisburn eut un étrange sourire.

— Oh ! je l’ai connu et il m’a connu, mais après sa mort seulement.

Je baissai instinctivement la voix :

— Quand sa femme vous a envoyé chercher ?

— Oui. Elle n’en avait pas compris l’ironie ! Elle désirait qu’il fût justifié, — et par moi !

Il rit de nouveau, et jeta la tête en arrière pour contempler l’esquisse de l’âne.

— Il y a eu des jours où je ne pouvais pas regarder cette esquisse. Mais je me suis forcé à la placer ici, et maintenant elle m’a guéri. Oui, guéri. Voilà pourquoi je ne barbouille plus de couleurs, mon cher Rickham ; ou plutôt c’est à cause de Stroud lui-même.

Pour la première fois, ma vague curiosité au sujet de mon ami se changea en un désir sérieux de le mieux comprendre.

— Racontez-moi donc comment c’est arrivé, lui dis-je.

Il continuait à regarder le petit tableau, en roulant entre ses doigts une cigarette qu’il avait oublié d’allumer. Tout à coup il se tourna vers moi :

— Oui, je vous le raconterai volontiers, parce que je vous ai toujours soupçonné de mépriser mes œuvres.

Je fis un geste de protestation qu’il arrêta avec un haussement d’épaules plein de bonne humeur.

— Oh ! mon cher, je m’en fichais quand j’avais foi en moi-même ; et maintenant c’est un lien de plus entre nous !

Il eut un sourire ironique et poussa en avant un fauteuil.

— Là, installez-vous confortablement. Voici les cigares que vous aimez.

Il les plaça à ma portée, et continua à arpenter la pièce, en s’arrêtant de temps à autre sous le tableau de l’âne.

— Comment c’est arrivé ? Je vous le conterai en cinq minutes. Et cela n’a pas pris plus de temps !… Je me rappelle encore mon étonnement et ma joie en recevant la lettre de Mrs Stroud. Au fond de moi-même, j’avais, bien entendu, toujours senti qu’il n’avait pas son pareil, seulement j’avais suivi le courant, je m’étais fait l’écho des platitudes que l’on débitait sur lui dans le monde, et j’avais fini par croire que Stroud n’était qu’un « raté », un de ceux qui restent en arrière. Et sapristi ! il est resté en arrière, mais c’est parce qu’il devait demeurer ! Nous autres, nous avons dû nous laisser pousser en avant ou sombrer, mais Stroud était bien au-dessus du courant, il reposait sur des bases immuables, comme vous le disiez.

J’allai donc chez lui dans les meilleures dispositions. J’étais même attendri à la pensée émouvante qu’il aurait, après sa carrière manquée, la gloire posthume d’être peint par moi ! J’avais l’intention de faire le portrait gratuitement : je le dis à Mrs Stroud lorsqu’elle commença à bégayer quelque chose sur son peu de fortune. Je me vois encore lui répondant dans un élan superbe que l’honneur était pour moi. Oh ! j’étais généreux, mon cher Rickham ! Je posais pour moi-même comme si j’avais été mon propre modèle.

On me conduisit auprès du lit mortuaire, et on m’y laissa. J’avais envoyé d’avance tous mes accessoires et il ne me restait plus qu’à placer le chevalet et à me mettre au travail.

Stroud n’était mort que vingt-quatre heures auparavant, de la rupture d’un anévrisme qui avait laissé le visage intact et sans trace de souffrance. Je l’avais rencontré une ou deux fois dans ma vie, et il m’avait paru plutôt insignifiant. Mais je vis maintenant qu’il était superbe. J’en fus heureux d’abord au point de vue esthétique, heureux d’avoir un tel « sujet » à traiter. Puis, comme je me mettais au travail, j’eus subitement l’étrange impression que Stroud était encore en vie ! Je commençai à esquisser sa tête, et je sentis son regard qui s’appuyait sur moi… Alors je me demandai : « S’il m’observait vraiment, que dirait-il de ma manière de travailler ? » Cette pensée était tellement obsédante que mes traits devinrent hésitants. J’étais de plus en plus nerveux et indécis…

Une fois, en levant la tête, je crus le voir sourire dans sa barbe grise, comme s’il eût possédé un secret qu’il s’amusait à me cacher. Ceci m’exaspéra encore davantage.

Son secret ? Mais j’en avais, moi, un secret qui valait mille fois mieux que le sien ! Je me mis à l’ouvrage avec rage, et j’essayai quelques-uns de mes coups d’audace ; je les « ratai » tous. Je vis bien qu’il ne regardait pas ces « trompe-l’œil ». Je ne pouvais détourner son attention ; son œil demeurait fixé sur l’œuvre elle-même, dans ce qu’elle avait vraiment de difficile, et c’étaient ces difficultés que j’avais toujours éludées ou cachées par de jolies taches de couleur. Mais comme il mettait tous mes mensonges à nu !

Je relevai de nouveau la tête et j’aperçus, pour la première fois, cette esquisse de l’âne, qui était accrochée au mur près du lit. Mrs Stroud me dit après que c’était la dernière œuvre de son mari, — un souvenir fixé d’une main tremblante, à l’époque où il était allé dans le Devonshire pour se soigner d’une crise au cœur. Ce n’était qu’une note prise à la hâte, mais c’était aussi toute son histoire artistique. Chaque trait révélait des années de travail persistant, tenace, dédaigneux. Un homme qui aurait toujours navigué avec le courant n’eût jamais eu la force de remonter le fleuve ainsi.

Je me remis à mon travail, et je continuai à tâtonner et à patauger ; puis je regardai l’âne de nouveau. Je vis que dès le premier trait de son esquisse Stroud avait su où il voulait en venir. Il avait possédé son sujet, il se l’était assimilé, il l’avait pour ainsi dire réincarné. Et moi ? Je n’avais créé aucune de mes œuvres, — je les avais simplement adoptées !… Enfin sous le regard de cet œil qui m’observait, je me sentis incapable de tracer un trait de plus. Incapable ? Mais je l’avais toujours été ! « Je n’avais jamais rien su. » Seulement, avec mes modèles et mon public, un empâtement un peu voyant suffisait pour cacher la chose. Je les aveuglais à coups de couleur… Eh ! je m’aperçus que le regard du mort traversait cette couleur menteuse, pénétrait jusqu’aux dessous les plus cachés de mon œuvre.

Quand on parle une langue étrangère, même avec facilité, on dit la moitié du temps, non pas ce que l’on veut, mais ce que l’on peut ! Et c’est ainsi que je peignais ; en présence de ce mort qui me regardait, ce qu’on appelait ma « technique » s’effondrait comme un château de cartes. Il ne se moquait pas de moi, vous comprenez, ce pauvre Stroud, seulement il était là à m’observer, et sur ses lèvres, à travers sa barbe grise, je crus lire la question : « Savez-vous bien où vous allez en arriver ? »

Si j’avais pu peindre cette question sur son visage, le portrait eût été un chef-d’œuvre. Puisque j’en étais incapable, il ne me restait qu’à le reconnaître, et cette grâce me fut donnée. Mais à cette minute, mon cher Rickham, que n’aurais-je donné pour avoir Stroud devant moi et l’entendre dire : « Ce n’est pas trop tard, mon garçon, je vais vous montrer comment il faut vous y prendre… » ? C’était trop tard, ce l’eût été même si Stroud avait été vivant. Je pliai bagage et descendis chez Mrs Stroud. Bien entendu, je ne lui racontai pas ce que je viens de vous confier, elle n’y aurait rien compris. Je lui déclarai simplement que j’étais trop ému pour entreprendre le portrait de son mari. Cette idée lui plut, c’était une sentimentale ! C’est même à cause de cela qu’elle me donna l’esquisse de l’âne. Mais elle était très désappointée de ne pas avoir le portrait, elle tenait tant à ce que son mari fût peint par un artiste en vogue ! Je crus un moment qu’elle ne me lâcherait jamais, et, ne sachant plus comment me dépêtrer d’elle, je lui suggérai de faire venir Grindle. Oui, c’est moi qui ai lancé Grindle. Je dis à Mrs Stroud qu’il était l’homme de l’avenir ; elle le répéta à ses amies et cela devint vrai…

Le petit Grindle fit le portrait de Stroud sans broncher ; et elle accrocha ce portrait parmi les chefs-d’œuvre de son mari…

Gisburn se laissa tomber dans un fauteuil près du mien, et, la tête rejetée en arrière, contempla l’esquisse de l’âne.

— J’aime à me figurer que Stroud lui-même me l’aurait donnée, s’il avait pu dire ce jour-là ce qu’il pensait.

Et, en réponse à la question que je lui fis presque machinalement :

— Recommencer à peindre ! s’écria-t-il, quand la seule chose qui me rapproche de lui est que j’ai eu le courage d’y renoncer ?

Il se leva et posa la main sur mon épaule en riant :

— Seulement, l’ironie de la chose, c’est que je peins encore, puisque Grindle le fait pour moi ! La race des Stroud ne se renouvelle pas de sitôt, — mais le peintre moyen a toujours une postérité !