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Les Metteurs en scène (recueil)/L’Ermite et la Femme sauvage

< Les Metteurs en scène (recueil)

Traduction par Alfred de Saint-André.
Plon (p. 305-353).
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L’ERMITE
ET LA FEMME SAUVAGE


I

L’ermite vivait dans une caverne, au creux d’une colline. Au bas de la colline, dans un ravin, coulait un ruisseau bordé de chênes et de saules. Et par delà la vallée, à une demi-journée de marche, une autre colline, haute et escarpée, portait, profilée contre le ciel, une petite cité, ceinte de murailles aux créneaux gibelins en queue d’aronde.

Lorsque l’ermite était enfant et vivait dans la cité, les créneaux étaient carrés et l’étendard d’un maître guelfe flottait sur le donjon.

Puis, un jour, dans le lointain, une mince colonne bleu d’acier parut : c’étaient des hommes d’armes qui chevauchèrent au travers de la vallée, serpentèrent au flanc de la colline, et enfoncèrent les poternes. Pierres et feu grégeois grêlèrent du haut des remparts ; les rues retentirent du choc des boucliers ; les épées se heurtèrent dans les passages et les escaliers, lances et fauchards dégouttèrent sur des chairs prostrées, et le lieu calme et familier fut mué en charnier. L’enfant s’enfuit plein d’horreur. Il avait vu son père partir pour ne plus reparaître, sa mère tomber morte d’un coup d’arquebuse dans l’instant où elle se penchait de la plate-forme d’une tour, sa petite sœur égorgée sur les degrés de la chapelle ; et il s’était échappé, courant pour sauver sa vie, par les ruelles glissantes de sang, franchissant des corps encore chauds et pantelants, à travers les jambes des soldats en ribote. Il avait passé les poternes, et, au delà des fermes incendiées, des récoltes foulées, des vergers dépouillés, gagné le calme abri des bois, où, trouvant enfin un sol dont la face ne fût pas mutilée par la main de l’homme, il s’y laissa tomber et y pressa son visage.

Il n’eut nul désir de s’en retourner. Son seul vœu fut de vivre caché, loin de la vie.

Au flanc de la colline il trouva une roche creuse et construisit au-dessus de l’ouverture un auvent de branchages assujettis par des sarments. Il se nourrit de noisettes et de racines, de truites que de ses mains il capturait sous les pierres du ruisseau.

De tout temps, ç’avait été un enfant tranquille, aimant à demeurer assis aux pieds de sa mère, regardant s’épanouir les fleurs sous l’aiguille, tandis que l’aumônier lisait l’Histoire des Pères du désert dans un grand livre aux fermoirs d’argent. Il eût souhaité d’être élevé en clerc ou en érudit plutôt qu’en fils de chevalier ; et ses instants les plus heureux étaient ceux où il servait la messe pour le chapelain, de grand matin, sentant son cœur s’envoler de plus en plus haut, telle une alouette, jusqu’à se perdre dans l’infini de l’espace et de la lumière. Heureuses presque au même point avaient été les heures passées auprès du peintre étranger venu d’au delà des monts pour décorer la chapelle, et sous le pinceau duquel les visages célestes semblaient sortir de la muraille ; comme s’il eût semé quelque graine enchantée qu’on eût vu germer sous le regard. À mesure qu’un nouveau visage nimbé d’or apparaissait, l’enfant sentait qu’il avait fait la conquête d’un nouvel ami, d’un ami qui viendrait, la nuit, se pencher sur lui, écartant de son oreiller les vilaines visions, les visions de monstres voraces qui sont aux porches des églises, des chauves-souris et des dragons à méchante figure, des reptiles énormes, des sangliers ailés et hirsutes, troupeau diabolique qui descend la nuit des façades et poursuit à travers la ville l’âme des petits enfants pêcheurs.

Avec les progrès de l’œuvre du peintre, les anges au brillant harnois foisonnaient autour du lit de l’enfant, en rangs si compacts qu’au travers de leurs ailes entre-croisées il n’y avait plus place pour que mufle ou griffe pût passer. Et lui avec un soupir se retournait sur l’oreiller qui semblait doux et tiède, à le croire gonflé du duvet de ces ailes tutélaires.

Tous ces souvenirs lui revenaient à la mémoire dans sa caverne à flanc de coteau. Le silence semblait l’investir de ses ailes, comme pour l’abriter contre la vie et le péché.

Jamais ne se sentait-il inquiet ni mécontent. Il goûtait les longues journées silencieuses et vides, pareilles l’une à l’autre comme les perles d’un collier. Il chérissait plus que tout la pensée que le temps ne lui ferait pas défaut pour sauver son âme.

De son âme grand souci lui était venu depuis le jour où un cortège de flagellants avait passé par la ville, faisant étalage de corps émaciés, striés par la discipline, exhortant le peuple à bannir les vains ornements, la bonne chère, le mariage et le lucre, les danses et les jeux, et de ne songer qu’au moyen de se garder des griffes du malin et des rouges brasiers de l’enfer.

Pendant de longs jours, l’image de ce brasier avait hanté l’imagination du petit garçon ; tel, à l’horizon d’une plaine, le reflet d’une ville incendiée

Il lui sembla que les pièges à éviter fussent sans nombre ; qu’il y eût, innocentes en apparence, tant de choses coupables. Que pouvait y comprendre un enfant de son âge ? Pas un instant n’osa-t-il penser à autre chose, et la scène de pillage et de massacre de laquelle il s’était échappé donnait une consistance réelle à la sanglante vision. Tel était l’enfer, mais mille et mille fois pire ! Il savait aujourd’hui l’aspect de la chair tenaillée par le démon, il connaissait les hurlements des damnés, l’odeur des corps brûlés. Comment serait-il possible à un chrétien de soustraire un seul instant de ses jours et de ses nuits à la lutte sans trêve pour échapper à la colère divine ?

Peu à peu ce sentiment d’horreur alla s’apaisant, ne laissant subsister qu’une satisfaction sereine au minutieux accomplissement des devoirs religieux.

Son esprit n’avait nulle complaisance naturelle à considérer le mal, et, dans la solitude bénie de sa vie nouvelle, ses pensées s’attachaient de plus en plus au charme de la sainteté. Son désir fut de devenir parfaitement bon et de vivre dans l’amour et la charité envers le prochain. Le plus sûr moyen de demeurer dans ces sentiments à son égard, ne serait-il pas de s’en tenir constamment éloigné ?

Tout d’abord, la vie lui fut rude, car en hiver, il éprouva de grandes difficultés à pourvoir à sa nourriture. Il y avait des nuits où le ciel était pareil à une voûte de fer ; un vent rauque secouait le bois de chênes dans la vallée, et une terreur gagnait le solitaire, pire que le pire des froids. Mais le temps vint où ses concitoyens et les paysans des vallées voisines connurent qu’il s’était retiré dans la solitude pour y mener une vie de dévotion, et de ce jour, ses peines prirent fin. Car des personnes pieuses lui apportèrent en présent de l’huile et des fruits secs ; une bonne femme lui offrit des semences de son jardin ; une autre lui tissa une robe de bure ; d’autres encore l’eussent muni de toutes sortes de provisions et de hardes, s’il n’eût tout refusé, sauf l’indispensable. La femme des mains de laquelle il avait reçu les graines lui apprit à se faire un petit jardin sur le bord méridional de l’escarpement. Durant tout un été l’ermite transporta de la terre prise au bord du ruisseau ; et durant l’été suivant, de l’eau pour entretenir la verdeur du jardinet.

Dès lors, la peur de la solitude s’en fut de lui, car il était occupé tout le jour au point d’avoir grand’peine, la nuit, à chasser le démon du sommeil, celui que saint Arsène l’abbé a signalé comme le plus grand ennemi du solitaire.

Il gardait en sa mémoire bonne provision de prières et de litanies auxquelles s’ajoutaient de longs passages de la sainte messe et d’autres offices. Et il comptait les heures du jour par ses divers actes de dévotion. Les dimanches et fêtes, lorsque le vent portait, il entendait les cloches de la ville natale qui lui permettaient de suivre le culte des fidèles, et de retenir les saisons de l’année liturgique. Si bien qu’à quérir l’eau de la rivière, à bêcher le jardin, à ramasser du bois pour son feu, à accomplir ses devoirs religieux, l’ermite ne connaissait pas un seul instant d’oisiveté. Les premiers temps, pendant les vigiles nocturnes, il avait eu très peur des étoiles, qui semblaient le surveiller d’un regard cruel, comme si elles percevaient la fragilité de son cœur et prenaient mesure de sa petitesse. Mais un jour, un clerc errant qu’il eut l’occasion d’héberger lui donna à entendre qu’au dire des plus savants docteurs en théologie, les étoiles étaient la demeure des esprits bienheureux ; et cette idée fut à l’ermite un grand motif de consolation. Même par les nuits d’hiver, lorsque les aigles criaient parmi les pics et qu’on entendait le long hurlement des loups autour des bergeries de la vallée, il ne ressentait plus aucune peur, mais se figurait ces rumeurs comme l’expression des voix mauvaises du monde, il se réfugiait au plus profond de sa caverne. Parfois, pour se tenir en éveil, il composait des laudes en l’honneur de Notre-Seigneur et des saints, et elles lui parurent si plaisantes qu’il craignit de les oublier ; si bien qu’après un long débat intérieur, il décida de demander à un prêtre qui venait parfois le visiter en ami de les vouloir bien consigner par écrit. Et le prêtre écrivit les laudes sur un beau parchemin que l’ermite avait séché et préparé de ses mains. Et lorsque l’ermite les vit écrites, elles lui semblèrent si belles qu’il redouta de commettre le péché d’orgueil en les regardant trop souvent. De sorte qu’il les plaça entre deux pierres plates, dans sa caverne, faisant vœu de ne les tirer de là qu’une fois l’an, à Pâques, lorsque Notre-Seigneur est ressuscité et qu’il est séant à un chrétien de se réjouir. Mais, hélas ! lorsque Pâques se fit proche, il se vit dans l’attente de la sainte fête, moins à cause de la Résurrection de Notre-Seigneurqu’à cause de l’agrément qu’il allait prendre à relire ses chères laudes, tracées sur beau parchemin. Là-dessus, il fit vœu de ne plus y jeter les yeux que lorsqu’il serait à l’article de la mort.

Ainsi, pendant des années, vécut l’ermite pour la gloire de Dieu et dans la paix de son âme.


II

Il résolut un beau jour d’aller visiter le saint de la Roche, qui vivait sur l’autre versant des montagnes. Des voyageurs lui avaient parlé de ce solitaire et rapportaient comment il habitait, dans la sainteté et dans l’austérité, un lieu désert parmi les monts, où la neige demeurait tout l’hiver et que le soleil accablait en été.

Le saint, disait-on, avait fait vœu de se retirer loin du monde en un point où il n’y eût ni ombre ni eau, afin qu’il ne fût pas tenté d’en prendre à son aise, et, par là, de songer moins souvent à son Créateur. Mais partout où se portèrent ses pas, il trouvait un arbre étendant ses branches, ou bien une source jaillissante, si bien qu’il finit par gravir les hauteurs dénudées où rien ne pousse et où l’eau ne provient que de la fonte des neiges au printemps. Il découvrit un haut rocher dressé sur le sol, et y creusa une excavation de ses mains. Il y mit cinq années et usa ses doigts jusqu’à l’os. Il s’assit alors dans l’ouverture qui faisait face à l’occident, de sorte qu’en hiver il recevait peu de chaleur du soleil, tandis qu’en été il s’en trouvait dévoré. Depuis des années sans nombre, il était assis là, immobile.

L’ermite se sentait fort attiré par le récit de ces austérités, auxquelles, dans son humilité, il ne songeait pas à égaler les siennes, mais que pour le bien de son âme, il souhaitait de contempler et de louer. Aussi, un jour, chaussa-t-il ses sandales ; il se tailla un bourdon dans l’aulnaie du ruisseau, et se mit en route pour aller visiter le saint de la Roche. On était à la douce saison où lèvent les semences, où les arbres se couvrent de bourgeons. L’ermite était soucieux à la pensée de laisser ses plantes sans eau, mais il ne pouvait songer à entreprendre le voyage en hiver, à cause des neiges, et d’autre part, en été, il pouvait craindre que son potager eût plus encore à pâtir de son absence. Il partit donc, priant Dieu que la pluie vînt à tomber pendant qu’il serait parti, et comptant être de retour au bout de cinq journées.

Les paysans dans les champs quittaient leur travail pour demander sa bénédiction, et nombre d’entre eux l’eussent même suivi, s’il ne leur eût dit le but de son pèlerinage auprès du saint de la Roche et son désir de l’accomplir seul, ainsi qu’il sied à un solitaire rendant visite à un de ses pareils. Ils respectèrent sa volonté et, poursuivant sa route, il pénétra dans la forêt. Dans la forêt, il marcha deux jours et dormit deux nuits. Il entendit hurler les loups et passer les renards dans les broussailles. Une fois, au crépuscule, un homme brun et velu le vint regarder au travers du feuillage, puis s’enfuit, le galop de ses sabots s’assourdissant dans sa course. Mais l’ermite ne redoutait ni les bêtes féroces, ni les malfaiteurs, ni même les faunes et les satyres qui demeurent encore aux mystérieuses profondeurs des forêts où la croix n’a pas été dressée. Car il se disait : « Si je meurs, n’est-ce pas pour la plus grande gloire de Dieu. Si je reste en vie, ne faut-il pas que ce soit aux mêmes fins ? »

Seulement il éprouvait une secrète angoisse à la pensée qu’il pouvait mourir sans avoir revu ses laudes. Cependant, le troisième jour, il parvint sans mésaventure à une nouvelle vallée.

Il commença alors à gravir la montagne, traversant d’abord des bois de hêtres et de chênes, puis des pins et des genêts, enfin des crêtes de roche rouge où une chétive croissance de lentisques et de bruyères couvrait seule la pierre pelée. Dès lors il pensa toucher au but, mais il lui fallut deux jours encore voyager dans une pareille région, le ciel semblant tout proche, et les pays verdoyants s’abaissant dans le lointain. Parfois, pendant des heures, il ne voyait que des pentes rougeâtres aux maigres buissons, et le ciel d’un bleu dur, si voisin qu’il semblait qu’on eût pu le toucher de la main. Puis, à un détour du chemin, les rochers s’écartaient et le regard plongeait dans un long défilé revêtu de pins par delà lequel la forêt s’étendait jusqu’à une plaine étincelante de cités et fermée par une autre chaîne de montagnes distante de bien des journées de marche. Aux yeux de certains, ceci eût été un redoutable spectacle, faisant souvenir le voyageur de son isolement et des périls qui foisonnent aux lieux déserts, et de l’impuissance humaine à leur encontre. Mais l’ermite était si bien fait à la solitude, et avait tant d’amour pour toutes choses créées que pour lui les rochers dénudés chantaient les louanges de leur créateur et que les vastes espaces rendaient témoignage à sa grandeur. De sorte que son serviteur continuait son voyage sans frayeur.

Mais un matin, après une longue escalade le long des pentes abruptes et malaisées, le voyageur fit halte à une courbe du chemin, car à ses pieds se déroulait non une plaine étincelante de cités, mais une immensité d’argent liquide atteignant jusqu’aux limites du monde. L’ermite connut que c’était la mer. La peur le saisit, car c’était un effrayant spectacle de voir la prodigieuse plaine s’agiter comme palpite une poitrine humaine. Et tandis qu’il la contemplait il lui sembla que le sol ondulait aussi sous ses pieds. Mais il se souvint aussitôt comment Notre-Seigneur avait marché sur les flots, comment même sainte Marie l’Égyptienne, une grande pécheresse, avait franchi à pied sec les eaux du Jourdain, pour recevoir le très saint sacrement des mains de Zozyme l’abbé. Et alors le cœur de l’ermite redevint calme, et il chantait en descendant la montagne : « La mer te louera, Seigneur ! » Tout le jour il la vit et la perdit de vue tour à tour : mais vers le soir, il parvint à un étroit défilé dans la montagne et s’étendit pour dormir dans un bois de pins. Six jours s’étaient écoulés depuis son départ, et de nouveau il s’inquiétait au sujet de ses légumes, mais il se dit : « Qu’importe que périsse mon jardin, s’il m’est donné de voir un saint homme face à face et de louer Dieu en sa compagnie. » Et son abattement ne dura guère.

Il était sur pied avant l’aube, sous les étoiles pâlissantes, et quittant le bois où il avait dormi il commença à gravir la face d’une haute falaise dont il lui fallait saisir les aspérités avec les mains, tandis qu’à chaque pas qu’il gagnait, un rocher semblait se pencher au-devant de lui comme pour le repousser dans l’abîme. De la sorte, les pieds meurtris et saignants, il atteignit un haut plateau pierreux au moment même où le soleil s’enfonçait dans la mer : et, dans la lumière pourprée, il vit une roche creuse, et dans le creux, le saint se tenant assis. L’ermite tomba à genoux, en louant Dieu, puis s’étant relevé, courut au travers du plateau vers la roche. En approchant, il vit que le saint était un très vieil homme, vêtu d’une peau de chèvre et portant une longue barbe blanche. Il demeurait assis, immobile, les mains sur les genoux, et fixait sur le soleil couchant deux orbites sanguinolents. Près de lui était un jeune garçon, également vêtu de peaux, occupé à chasser les mouches de son visage, mais elles revenaient sans cesse se poser sur l’humeur qui coulait de ses yeux.

Il ne parut ni entendre ni voir l’arrivée de l’ermite, et se tint tout tranquille, jusqu’à ce que le jeune garçon lui dit : « Mon père, voici un pèlerin. » Alors le saint éleva la voix et demanda rudement qui était là et ce que voulait l’étranger. L’ermite répondit : « Mon père, le renom de vos saintes pratiques est venu jusqu’à moi, fort loin d’ici. Étant moi-même un solitaire, et bien que je ne puisse vous être comparé en piété, il m’a paru séant de passer les monts afin que nous nous trouvions réunis et puissions louer la solitude. » Le saint répliqua : « Imbécile, comment deux hommes pourraient-ils se réunir et louer la solitude, puisque, par le fait même, ils mettent fin à l’objet de leurs louanges ! » À cela l’ermite fut cruellement interdit, car il avait médité en chemin les termes de sa harangue, la récitant nombre de fois. Aujourd’hui elle lui apparaissait plus vaine que le pétillement du fagot sous la marmite. Toutefois il reprit courage et dit : « Il est vrai, mon père ; mais deux pécheurs ne peuvent-ils s’asseoir côte à côte et louer le Seigneur, qui leur a enseigné les bienfaits de la solitude. » L’autre répondit : « Si tu avais vraiment appris à connaître les bienfaits de cette solitude, tu n’en ferais pas si bon marché en d’inutiles pérégrinations. » Et comme l’ermite ne savait que dire, il reprit encore : « Si deux pécheurs se rencontrent, ils ne sauraient mieux louer le Seigneur qu’en allant chacun son chemin en silence. » Après avoir prononcé ces paroles, il ferma la bouche et demeura immobile tandis que le jeune garçon chassait les mouches de ses orbites. Mais le cœur de l’ermite défaillit, car, pour la première fois il sentit la fatigue du chemin parcouru, et la grande distance qui le séparait de chez lui.

Il avait eu l’intention de consulter le saint au sujet de ses laudes et de savoir s’il était à propos de les détruire. Mais maintenant il ne trouvait plus le courage de rien dire, et tournant les talons, il commença à descendre la montagne.

Soudain il entendit courir après lui, le jeune garçon le rejoignait et lui mit dans la main un rayon de miel : « Tu es venu de loin et dois avoir faim », dit-il, et avant que l’ermite ait pu le remercier, il était retourné à sa tâche.

L’ermite descendit la montagne jusqu’à la forêt où il avait dormi précédemment, et y refit sa couche, mais il n’eut nulle envie de manger avant de s’endormir, car son cœur avait faim plus que son corps, et ses larmes rendaient amer le rayon de miel.


III

Le quatorzième jour, il parvint à sa propre vallée et aperçut les murs de sa cité natale profilés contre le ciel. Ses pieds étaient douloureux et son cœur pesant, car son long pèlerinage ne lui avait rapporté que lassitude et qu’humiliation. Par surcroît, pas une goutte de pluie n’était tombée, et il ne doutait pas que son jardin eût péri. Il gravit péniblement la falaise et atteignit sa caverne à l’angélus. Là, un prodige l’attendait. Car, bien que le sol environnant fût desséché et friable, son jardin reluisait d’humidité, et les plantes, fraîches et épanouies, avaient poussé d’un jet sans précédent. Chose plus surprenante encore, les vrilles de coloquinte avaient été guidées alentour de la porte, et s’agenouillant, il vit la terre binée entre les rangs de légumes germés, tandis que chaque feuille ruisselait comme après une averse. Il parut alors à l’ermite qu’il se trouvait en présence d’un miracle, mais, doutant de ses mérites, il se refusait à croire qu’il en pût être digne et entra dans sa demeure pour méditer sur l’événement. Et sur sa couche de roseaux il vit une jeune femme endormie, couverte d’un vêtement singulier, avec d’étranges amulettes autour du cou.

Ce spectacle remplit l’ermite de frayeur, car il se souvenait du nombre de cas où le démon, pour tenter les Pères du désert, avait pris la forme d’une femme. Il réfléchit pourtant que, n’éprouvant aucun plaisir à la vue de cette créature, brune comme cornouille et amaigrie par la marche, il ne courait guère de péril à la regarder. Il la prit d’abord pour une Égyptiaque errante, mais voyant sur son sein, parmi les amulettes païennes, un Agnus Dei, il en fut si surpris qu’il se pencha sur elle et la réveilla.

Elle sursauta, mais voyant la cuculle et le bourdon de l’ermite, et son visage incliné, elle demeura étendue et dit : « J’ai arrosé chaque jour ton jardin en échange des haricots et de l’huile que j’ai pris à ta provision. — Qui es-tu et d’où viens-tu ? dit l’ermite — Je suis une femme sauvage et je vis dans les bois. » Et comme il la pressait derechef de lui dire pourquoi elle avait cherché refuge dans sa caverne, elle lui apprit que le Midi, d’où elle venait, était envahi par des compagnies d’hommes d’armes et par des troupes de malfaiteurs, et qu’il y prévalait un désordre et un carnage fort grands. L’ermite reconnut ces nouvelles pour vraies, les ayant apprises au cours de son voyage de retour.

La femme sauvage lui raconta encore qu’elle avait été traquée à travers bois, comme une bête, par un gros d’hommes d’armes ivres — des lansquenets du Nord, à en juger d’après leurs habits et leur langage barbares. Enfin, mourante de faim et recrue de fatigue, elle avait atteint la caverne et y avait trouvé une cachette contre ceux qui la poursuivaient. « Je ne crains, dit-elle, ni les animaux féroces, ni les gens des bois, charbonniers, égyptiaques, ménestrels errants ou colporteurs. Les voleurs de grand chemin ne me touchent pas, car je suis pauvre, et ma peau est noire. Mais quant à ces hommes d’armes saouls de vin, ils sont plus à craindre que loups ou tigres. »

Et le cœur de l’ermite s’attendrit, car il pensa à sa petite sœur couchée, la gorge ouverte, sur les marches de l’autel, et aux scènes de sang et de pillage qui l’avaient fait fuir jusqu’au fond du désert. Aussi, dit-il à l’étrangère que, puisqu’il n’était pas bienséant qu’elle demeurât dans sa grotte, il manderait à une pieuse dame de la ville qu’elle voulût bien l’héberger et lui procurer de l’ouvrage. « Car, dit-il, je vois, grâce à la sainte image suspendue à ton cou, que tu n’es pas une malheureuse païenne, mais bien une enfant de Jésus-Christ, pour égarée que tu sois au désert. — Oui, répondit-elle, je suis chrétienne, et sais autant d’oraisons que toi-même, mais je ne remettrai jamais les pieds dans l’enceinte d’une ville, de peur qu’on ne me reprenne et me fasse rentrer au cloître. — Quoi ! s’écria l’ermite, en sursautant, serais-tu une nonne parjure ? » Et il fit le signe de la croix, songeant encore au démon. Elle sourit et reprit : « Il est vrai que je fus naguère une femme cloîtrée, mais jamais ne le serai-je plus de mon gré. Chasse-moi si telle est ta volonté, mais je ne pourrai aller bien loin, m’étant blessée au pied en gravissant la côte pour porter de l’eau dans ton jardin. » Et elle fit voir sa blessure. À cette vue, pour effrayé qu’il fût, l’ermite se sentit ému de pitié ; il lava la plaie et la banda, et tout en faisant de la sorte, il pensait que, peut-être, son étrange visiteuse lui avait-elle été dépêchée non pour la perdition de son âme à lui, mais pour son salut à elle. Et dès cette heure, il eut à cœur de la sauver.

Mais comme il ne pouvait être convenable qu’elle restât davantage dans sa caverne, il la fit boire, lui donna une poignée de lentilles, l’aida à se lever, et lui mettant en main son bourdon, la guida jusqu’à une anfractuosité s’ouvrant, non loin de là, dans la falaise. Et cependant qu’ils cheminaient, les cloches du soir se firent entendre par delà la vallée : il se mit à réciter l’angélus, et elle s’associa à lui pieusement, les mains jointes, sans omettre une seule parole.

Toutefois, la pensée du crime qu’elle avait commis pesait à l’âme du saint homme, et le lendemain, lorsqu’il fut lui porter des provisions, il lui demanda comment il avait pu se faire qu’elle eût succombé à un péché aussi abominable. Et voici le récit qu’elle lui fit.


IV

Je suis née, dit-elle, dans le pays du Nord, où les hivers sont longs et froids, où la neige tombe parfois jusque dans les vallées et où elle couvre les montagnes pendant des mois entiers. Le château de mon père s’élève au milieu d’une haute forêt verte, où les vents, sans trêve, agitent les feuilles, et où une froide rivière descend des gorges glacées. Au midi s’étendait la vaste plaine, poudroyante de chaleur ; mais au-dessus de nous étaient des défilés rocheux, où les aigles font leur nid et où hurle l’orage.

En hiver de grands feux emplissaient les âtres, et même au cœur de l’été un vent frais soufflait des défilés. Mais lorsque j’étais encore enfant, ma mère partit vers le Sud dans la suite de la grande Impératrice, et je fus emmenée avec elle. Nous voyageâmes bien des jours, à travers monts et plaines, nous vîmes Rome, où le Pape demeure dans un palais d’or, et mainte autre cité, et nous parvînmes enfin à la cour du grand Empereur. Là, deux ans ou plus, nous vécûmes dans le faste et les réjouissances, car c’était une cour merveilleuse remplie de mimes, de magiciens, de philosophes et de poètes.

Les dames de l’Impératrice passaient leurs journées en gaietés et en musique, vêtues de légères robes de soie, se promenant dans des jardins pleins de roses, et se baignant dans un frais bassin de marbre, tandis que les eunuques de l’Empereur gardaient l’approche des jardins. Ah ! les bains dans le bassin de marbre, mon père ! Il m’arrivait de rester éveillée des nuits entières de chaleur méridionale en songeant au bain à l’aurore sous les dernières étoiles. Car nous vivions dans un climat brûlant, et je soupirais après les grands bois verts et la fraîche rivière de la vallée paternelle.

Lorsque j’avais rafraîchi mon corps dans le bassin, je demeurais couchée tout le jour à l’ombre grêle des cyprès, rêvant au bain suivant.

Ma mère soupira après la fraîcheur tant qu’elle en mourut. Puis l’Impératrice me fit entrer dans un couvent et j’y fus oubliée. Le couvent se trouvait au flanc d’une colline jaune et nue, où les abeilles remplissaient le thym d’un chaud bourdonnement. Au-dessous s’étendait la mer, enflammée de mille et mille rayons de lumière, et sur nos têtes un ciel aveuglant, qui reflétait l’éclat du soleil, comme un immense bouclier d’acier. Le couvent était construit sur l’emplacement d’un ancien pavillon de plaisance, dont une sainte princesse avait fait don à notre ordre, et une partie de l’habitation était encore debout, avec sa cour et son jardin. Les religieuses avaient bâti tout le pourtour du jardin, mais en conservant les cyprès au milieu, et le long bassin de marbre où se baignaient naguère la princesse et ses dames. Le bassin cependant, comme bien tu penses, ne servait plus à cet usage, car l’ablution du corps est une faiblesse interdite aux vierges cloîtrées, et notre abbesse, qui avait renom d’austérité, se vantait, telle la sainte religieuse Sylvie, de ne toucher à l’eau que pour se laver l’extrémité des doigts au moment de recevoir le saint sacrement. En présence d’un semblable exemple, les nonnes étaient tenues de se conformer à cette pieuse règle, et nombre d’entre elles, élevées au couvent dès le jeune âge, professaient de l’horreur pour toute ablution, et n’éprouvaient nul désir de débarrasser leur corps de sa malpropreté. Mais pour moi, accoutumée au bain de chaque jour, je conservais dans mes veines la fraîcheur de l’eau et dépérissais lentement de sa privation ; tel ton jardin pendant la sécheresse.

Ma cellule ne donnait pas sur le jardin, mais sur un abrupt sentier au flanc de la montagne, où tout le long du jour le soleil semblait frapper comme avec un fléau de feu. Et je voyais les paysans en sueur aller et venir, peinant derrière leurs mules altérées, tandis que les mendiants geignaient en grattant leurs ulcères.

Combien je détestais porter mes regards sur cet univers ardent. Je me détournais, le cœur soulevé de répulsion et étendue sur mon grabat, je regardais au plafond pendant des heures entières. Mais les mouches y couraient par centaines, et leur bouillante rumeur était pire que l’éblouissement auquel je cherchais à me soustraire. Parfois, aux heures où je savais ne pas être observée, j’arrachais la bure étouffante, je la suspendais aux barreaux de la fenêtre, pour ne plus voir le fuseau lumineux qui traversait ma cellule, et les grains de poussière qui y dansaient comme la graisse sur le feu. Mais alors l’obscurité m’étouffait, je cherchais mon souffle comme si j’eusse été au fond d’une fosse : tant qu’à la fin, d’un bond j’arrachais la robe suspendue, et me jetant au pied du crucifix, je conjurais le Seigneur de m’accorder le bienfait de la grâce, afin qu’il me fût permis d’échapper aux flammes éternelles de l’enfer, dont assurément cette chaleur me donnait l’avant-goût. Car ne pouvant supporter l’ardeur d’un jour d’été, de quel esprit envisager l’idée du feu qui ne meurt jamais ?

L’anxiété d’échapper aux flammes de l’enfer fit que je m’attachai à un mode de vie plus dévot, et je me pris à réfléchir que, si ma détresse physique venait à être quelque peu soulagée, il me deviendrait possible de pratiquer avec plus de zèle les vigiles et les austérités.

Ayant enfin avoué à notre mère abbesse que l’air étouffant de ma cellule m’incitait à une fâcheuse propension pour le sommeil, j’obtins d’elle d’être logée dans la portion du bâtiment ayant vue sur le jardin.

Quelques jours durant, je m’y trouvai heureuse, car au lieu du flanc poudreux de la montagne, des manants en sueur et de leurs baudets, j’avais devant les yeux les cyprès noirs et les plants de légumes bourgeonnants. Mais bientôt il fallut reconnaître que mon sort ne s’était pas amélioré. Car, vers la mi-été, le jardin, ceint de bâtiments de toutes parts, devint aussi étouffant que ma cellule même. Toute verdure y flétrit et s’y dessécha, laissant à découvert des bandes de terrain nu et rougeâtre sur lesquelles l’ombre des cyprès tombait si étroite qu’elle ne suffisait pas à donner un peu de fraîcheur aux têtes lasses des religieuses. Et j’en vins à regretter mon ancienne cellule, où, de temps à autre, arrivait une brise marine, tiède et molle, mais vivante, du moins. De là aussi pouvais-je apercevoir la mer elle-même. Mais le pis n’est pas dit. Car, lorsque vint la canicule, voici que le soleil, à certaines heures, jetait à mon plafond le miroitement des eaux se jouant à la surface du bassin et la souffrance qui me vint de cela passe la parole. En vérité, c’était un martyre, de voir les eaux claires se jouer et onduler au-dessus de ma tête, sans apporter à mes membres brûlants le moindre soulagement.

J’étais pareille à une image de bronze couchée dans le fond d’une citerne. Mais la statue, du moins, si elle n’eût éprouvé nulle fraîcheur, n’eût souffert nul tourment, tandis que chacune de mes veines était comme la bouche du mauvais riche implorant une goutte d’eau. Ô mon père, comment te dire ce que j’ai souffert ? Parfois, j’en arrivais, par terreur de ces reflets railleurs, à me cacher le visage contre ma couche au moment de leur apparition et d’y rester jusqu’à la fin du mirage. Et pourtant, aux jours où le ciel demeurait couvert, et que le reflet n’apparaissait pas, la chaleur était encore plus pénible à supporter.

Dans la journée, je n’osais guère m’aventurer au jardin, car les nonnes s’y promenaient, et une fois, par un torride midi, elles me virent penchée de telle sorte sur le bassin, qu’elles me saisirent, s’écriant que j’avais voulu attenter à mes jours. Le scandale vint jusqu’aux oreilles de la mère abbesse, qui me fit comparaître et me demanda de quel démon j’avais été possédée. Je fondis en larmes et lui dis mon irrésistible désir de baigner mon corps brûlant. Elle fut saisie de colère, et s’écria : « Ne sais-tu donc point que c’est péché, péché presque aussi grave que l’autre, et que les plus grands saints ont tous condamné ! Car il peut arriver que, par excès de scrupule, par désespoir au sentiment de son indignité, une religieuse succombe à la tentation de chercher la mort. Tandis que cet appétit pour une des pires complaisances charnelles est à mettre au même degré que la concupiscence ou l’adultère. » Et elle ordonna que je dorme chaque nuit, pendant un mois, dans mon cilice, avec un voile sur le visage.

Eh bien, mon père, je crois que ce fut telle pénitence qui me conduisit au péché. Car nous étions à la canicule, et ceci passait ce que la chair peut endurer. Et la troisième nuit, après que la tourière eut fait sa ronde et que toute lumière fut éteinte, je me levai, jetai bas robe et voile, et je m’agenouillai défaillante à la fenêtre. Il n’y avait pas de lune, mais le ciel était rempli d’étoiles. À première vue, le jardin n’était qu’ombre, mais à mieux regarder, je perçus un scintillement léger entre les troncs des cyprès : je connus que c’était la lueur des étoiles reflétée dans le bassin. L’eau, l’eau était là, tout près de moi, séparée de moi seulement par quelques verrous…

La tourière avait le sommeil profond et je connaissais l’endroit où elle mettait ses clefs. Je m’y glissai, je pris les clefs, et, pieds nus, suivis le long corridor. Les verrous de la porte du cloître étaient durs et pesants, je les tirai à me rompre les poignets. Puis la clef tourna et cria dans la serrure. Je restai immobile, toute secouée de terreur. Les gonds, eux aussi, auraient-ils une voix ? Mais rien ne bougeait. Je poussai l’huis et me glissai au dehors. Le jardin était plus privé d’air qu’une basse fosse, mais, du moins, pouvait-on y étendre les bras et puis, ô mon père, la beauté des étoiles ! Des cailloux pointus me blessaient les pieds, mais en songeant à la joie de les rafraîchir dans le bassin, les déchirures me semblaient douces… Mon père, j’ai ouï parler des tentations qui assaillent les solitaires au désert, flattant la chair jusqu’à vaincre toute résistance.

Mais de toutes ces séductions, il n’en est pas, j’imagine, qui puisse dépasser l’extase où me mit la première caresse de l’eau. Pour faire durer l’ivresse, je m’y laissai glisser tout doucement, me retenant des mains à la margelle du bassin, et souriant de voir mon corps, à mesure que je le laissais enfoncer, rompre la surface sombre et luisante, brisant en cent éclats le reflet des étoiles. Et l’eau, mon père, semblait me désirer autant que je la désirais moi-même. Les frissons montaient tout autour de moi, d’abord en caresses furtives, puis d’une longue étreinte qui m’enveloppa et m’aspira ; à la fin, c’étaient des baisers à mes lèvres. Elle ne jouait pas en joyeuse camarade comme l’eau des torrents de mon enfance ; c’était une amante secrète pleine de pitié pour mes souffrances, qui les pansait avec des mains silencieuses.

Dès l’abord, elle m’apparut comme une complice, me promettant à voix basse le secret en échange de mon amour. Et j’y retournai, mon père, et j’y retournai. Chaque jour je vivais dans cette seule pensée ; chaque nuit j’y retournais avec une soif nouvelle…

Mais, à la fin, la vieille tourière mourut, et une jeune sœur converse prit sa place. Elle avait le sommeil léger, et l’oreille fine. Je savais quel danger je courais en allant jusqu’à sa cellule. Je connaissais le danger, mais quand tombait la nuit, je sentais l’eau m’attirer. La première nuit, je tins bon. La seconde nuit, je gagnai la porte de la tourière. Elle ne fit pas un mouvement lorsque j’entrai, mais se leva sans bruit et s’attacha à mes pas. La nuit suivante, elle avertit l’abbesse, et toutes deux me surprirent au bord du bassin.

Je fus châtiée de terrible manière : jeûnes, discipline, cachot, défense de boire ; car l’abbesse demeurait stupéfaite de mon endurcissement dans le péché, et était décidée à faire un exemple. Durant un mois, je souffris les tourments de l’enfer ; lorsqu’une nuit, les corsaires sarrasins envahirent notre moutier. Soudain, les ténèbres s’emplirent de feu et de sang. Mais, tandis que les autres nonnes couraient çà et là, s’attachaient aux vêtements de la mère abbesse, ou hurlaient de peur sur les marches de l’autel, je me glissai, inaperçue, par une poterne, et gagnai les hauteurs.

Le lendemain, les troupes impériales fondirent sur les infidèles, en pleine débauche, les exterminèrent et incendièrent leurs vaisseaux sur le rivage. L’abbesse et les religieuses furent délivrées, les murs du couvent rebâtis, et la paix rendue à la sainte demeure. Je sus tout cela par une bergère des collines, qui, m’ayant découverte dans ma cachette, m’apporta du miel et de l’eau. Dans son innocence, elle proposa de me ramener au monastère, mais, pendant son sommeil, je mis bas bure et scapulaire, et, lui dérobant son manteau, je pris la fuite. Depuis lors, j’ai erré, solitaire, sur la terre ; vivant dans les bois et les lieux déserts, tourmentée souvent par la faim, par le froid, parfois par la peur. Pourtant je supporte toutes les adversités avec résignation, et sais faire face à tous dangers, pourvu qu’il me soit permis de dormir sous le ciel libre et de laver la poussière de mon corps dans la fraîcheur des eaux.


V

L’ermite, comme bien l’on pense, fut étrangement troublé par cette histoire, non moins qu’effaré de ce qu’un pareil cas se trouvât sur son chemin. Son premier mouvement fut de chasser la femme, car il n’ignorait pas tout ce qu’il y a de détestable dans la passion pour l’eau, ni comment saint Jérôme, saint Augustin et autres saints docteurs enseignent que quiconque entend purifier son âme ne saurait être distrait par le vain souci de la propreté corporelle.

Toutefois, se souvenant du désir qu’il avait eu de revoir ses laudes, il n’osa pas juger trop sévèrement la faute de sa sœur.

De plus, il était ému par le récit de la femme sauvage, de ses souffrances, de la plèbe sans foi ni loi parmi laquelle elle s’était trouvée jetée, égyptiaques, jongleurs, bandits, sorciers même, car ceux-ci sont maîtres ès incantations païennes de l’Orient, et pratiquent encore leurs rites au sein des simples tribus montagnardes. Et pourtant, elle ne voulait pas qu’il ne pensât que mal de cette gent vagabonde, des mains de laquelle elle avait plus d’une fois reçu le vivre et le réconfort, tandis que son pire péril (ainsi qu’il l’apprit à sa honte) lui était venu de moines errants, qui sont la plaie et l’opprobre de la chrétienté. Ils vont traînant leur paresse et leur débauche de couvent en couvent, laissant sur leur passage un relent de rapine, de beuverie ou de pis encore. À une ou deux reprises, la femme sauvage avait failli tomber entre leurs mains, et ne s’était tirée d’affaire que grâce à sa présence d’esprit et à son habitude de la forêt. Une fois, assura-t-elle à l’ermite, elle avait trouvé gîte chez un faune et sa femelle, qui l’avaient nourrie et hébergée dans leur caverne, où elle avait couché sur un lit de feuillage, côte à côte avec leurs hirsutes petits. Et dans cette caverne elle avait vu un Terme, ou idole de bois, très dégradée et vétuste, devant laquelle les sylvains placèrent des guirlandes et le miel de l’abeille sauvage, lorsqu’ils crurent leur convive endormie.

Elle lui parla aussi d’un village de tisserands montagnards où elle avait passé plusieurs semaines, apprenant à participer à leurs travaux en échange de l’hospitalité reçue. Par ce hameau passaient des chemineaux, savetiers, charbonniers, chevriers, qui s’en venaient à minuit, et enseignaient d’étranges doctrines dans les chaumières. Ce qu’ils enseignaient, elle ne pouvait clairement expliquer, sauf que, d’après leur créance, chaque âme est en communication directe avec le Créateur, sans que besoin soit de prêtre ou d’intermédiaire d’aucune sorte. Et, de la bouche de certains de leurs disciples, elle avait ouï dire qu’il y a deux divinités, celle du bien et celle du mal, et que le dieu du mal est assis à Rome sur le trône pontifical. Mais, en dépit de ces ténébreuses doctrines, ces gens étaient doux et compatissants, pleins de bonté envers les pauvres et les chemineaux. Aussi fut-elle affligée lorsqu’un jour parut un moine dominicain, suivi d’une troupe de soldats, qui s’emparèrent de plusieurs des tisserands et les traînèrent en prison, tandis que les autres, avec leurs femmes et leurs enfants, gagnaient la forêt en plein hiver. Elle prit la fuite avec eux, redoutant d’être accusée de leur hérésie et pendant des mois ils se tinrent cachés en des lieux sauvages ; les plus âgés et les moins robustes, lorsqu’ils tombaient malades par suite des privations et des intempéries, étaient pieusement soignés par leurs frères et mouraient dans la foi assurée du paradis.

La femme sauvage racontait toutes ces choses avec modestie et simplicité, comme ne s’y étant trouvée mêlée que par mésaventure. Elle dit encore à l’ermite que, chaque fois qu’elle venait à entendre le son des cloches d’église, elle ne manquait jamais de dire un Ave ou un Pater, et que souvent, couchée dans les ténèbres de la forêt, elle avait fait taire ses terreurs en récitant ces versets de vêpres :

« Gardez-nous, mon Dieu, comme la prunelle de l’œil ;

« Donnez-nous protection à l’ombre de vos ailes. »

La plaie de son pied guérissait lentement, et pendant qu’elle se cicatrisait, l’ermite allait chaque jour jusqu’à la grotte de la réfugiée, lui donnant des enseignements d’amour et de charité, et l’exhortant à retourner au cloître. Mais à ceci elle se refusait constamment, si bien que, de crainte qu’elle ne tentât de s’enfuir avant que son pied ne fût guéri et ne s’exposât ainsi à la faim ou aux mauvais traitements, il lui fit promesse de ne rien révéler de sa retraite, ni de prendre quelque mesure que ce fût pour la remettre au pouvoir de son ordre.

À la vérité, il en vint à douter qu’elle eût la moindre vocation pour la vie recluse. Cependant la candeur de son âme lui faisait croire qu’elle pouvait être ramenée au bien si elle se sentait assurée de la liberté. Aussi, après maint débat intérieur (sa promesse lui interdisant de prendre de quiconque avis à cet égard), il résolut de la laisser séjourner dans la caverne jusqu’à ce que quelque éclaircissement lui vînt. Et un jour qu’il lui rendait visite vers l’heure de none (car il avait contracté la pieuse habitude de réciter en sa compagnie l’office du soir), il la trouva donnant des soins à un petit pâtre qu’un vertige avait fait choir d’un rocher au-dessus de la grotte. Privé de sentiment et couvert de sang, il gisait à ses pieds. Et l’ermite vit avec émerveillement l’adresse qu’elle apportait à bander les blessures, et comment elle rendit ses esprits à l’enfant en lui donnant à boire d’une liqueur qu’elle-même avait distillée des simples de la montagne. Le blessé ouvrit les yeux et loua le Seigneur, comme rendu à la vie par l’intervention du ciel. Or, il était de notoriété publique que ce garçon était sujet à des vertiges, et plus d’une fois était tombé cependant qu’il gardait son troupeau.

Et l’ermite, sachant que les grands saints ou les impurs nécromants sont seuls capables de chasser les démons, en vint à craindre que la femme sauvage n’eût usé, à l’égard des esprits, d’exorcismes impies. Mais elle lui donna à comprendre que le mal du pâtre n’avait d’autre cause que l’ardeur du soleil et que de semblables étourdissements étant de fréquente occurrence dans les climats chauds d’où elle venait, elle avait appris, d’une femme experte en drogues, comment y remédier par une décoction du « carduus benedictus » faite dans la troisième nuit de la lune croissante, et sans aucune intervention magique. « Mais, ajouta-t-elle, tu n’auras pas à redouter que j’attire le scandale sur ta sainte retraite, car, grâce aux enseignements de cette même femme, ma propre blessure est à peu près guérie, et demain, au coucher du soleil, je partirai. »

L’ermite, à ces paroles, sentit un poids à son cœur, et il lui parut que, dans le même instant, le regard de l’étrangère s’attristait. Et voici que, soudain, ses doutes furent levés, et il connut quelles étaient les volontés de Dieu à l’égard de la femme sauvage. « Pourquoi, lui dit-il, fuir ces lieux où tu es à l’abri des dangers, et où tu peux prendre soin du salut de ton âme. Serait-ce que tes pieds sont las de ne plus cheminer, ou que ton esprit est assoiffé des propos du siècle ? » Elle lui répondit qu’elle n’avait nul désir de voyager et nulle répulsion pour la solitude. « Mais, dit-elle, il me faut bien aller mendier mon pain, puisqu’en cette solitude il n’y a que toi qui me puisse nourrir. De plus, lorsqu’on saura que j’ai guéri le pâtre, les gens curieux et avides de médisance pourront me rechercher et me ramener de force au couvent. »

Alors l’ermite reprit : « Aux temps jadis, lorsque la foi de Notre-Seigneur Jésus-Christ fut prêchée pour la première fois, il y eut de saintes femmes qui s’en furent au désert et y vécurent dans la solitude, pour la plus grande gloire de Dieu et l’édification de leur sexe. Si ton esprit te porte à embrasser une existence à ce point austère, à te contenter de ce que produit le désert, à passer tes jours dans la prière et la veille, il n’est pas impossible que tu puisses faire ainsi réparation du grave péché dont tu t’es rendue coupable, et qu’il te soit permis de vivre et de mourir dans la paix de Notre-Seigneur. »

Ainsi parla-t-il, sachant que si elle le quittait pour retourner à la vie vagabonde, la faim et la peur la pourraient mener à de nouveaux péchés. Tandis qu’en une vie de pénitence et de réclusion peut-être ses yeux s’ouvriraient-ils à son iniquité.

Il la vit troublée par ses raisons et sur le point d’y céder, et d’embrasser une vie de sainteté. Mais soudain elle devint comme frappée de mutisme, les yeux abaissés sur la vallée qui s’ouvrait à leurs pieds. « Un ruisseau coule au fond de ce ravin, dit-elle enfin ; m’interdiras-Lu de m’y baigner au fort de l’été ? — Ce n’est pas de moi, ma fille, mais de la loi de Dieu, que vient cette défense, répondit l’ermite, et vois comme le ciel t’accorde sa miraculeuse protection, car, en la chaude saison, à l’époque de ta frénésie, notre ruisseau est tari, et ta tentation te sera épargnée. Au demeurant, sur ces hauteurs, il n’est jamais de ces excès de chaleur qui affolent le corps, mais, en tous temps, avant l’aube comme à l’angélus, un souffle d’air vif qui rafraîchit à l’égal d’un bain. »

Et, après avoir longuement médité sur ces choses, après avoir reçu derechef l’engagement qu’elle ne serait pas trahie, la femme sauvage se décida à adopter la vie d’anachorète, et l’ermite tomba à genoux, adorant Dieu et se réjouissant à la pensée que, s’il sauvait l’âme de sa sœur, son propre temps d’épreuve serait abrégé.


VI

À partir de ce jour, durant deux années, l’ermite et la femme sauvage vécurent côte à côte, se réunissant pour prier aux grandes fêtes de l’année, mais le reste du temps demeurant séparés, occupés à de pieuses pratiques.

Tout d’abord, l’ermite, connaissant la faiblesse des femmes et leur peu de vocation pour la vie solitaire, avait craint de se voir distrait par le voisinage de la pénitente. Mais elle se tint fidèlement aux instructions qu’il lui donna, évitant de le voir en dehors des fêtes d’obligation, et, lorsqu’ils se trouvaient en présence l’un de l’autre, témoignant d’une attitude à ce point modeste et pieuse, que l’âme de l’ermite y acquit une ferveur nouvelle. Et peu à peu, il lui devint doux de penser que, tout proche de lui encore qu’invisible, un autre être accomplissait aux mêmes heures que lui les mêmes tâches, si bien qu’occupé à cultiver son jardin, à réciter le chapelet, à dire, debout sous les étoiles, l’office de minuit, il se sentait une compagnie dans ses travaux comme dans ses dévotions.

Cependant le bruit s’était répandu au loin qu’une femme, qui savait chasser les démons, avait établi sa demeure dans la falaise de l’ermite. Aussi beaucoup de malades vinrent-ils de la vallée la trouver, et s’en retournèrent-ils guéris par elle. Ces pauvres pèlerins lui apportèrent de l’huile et de la farine, et, de ses mains, elle se fit un jardin pareil à celui de l’ermite, où elle sema du blé et des lentilles. Mais jamais elle ne consentit à prendre une truite au ruisseau, ni à accepter en présent quelque sauvagine prise au piège, car elle disait qu’au cours de sa vie vagabonde les bêtes des bois l’avaient traitée comme une amie et qu’elle avait dormi en paix au milieu d’elles. Aussi ne pouvait-elle souffrir qu’on leur fît du mal.

La troisième année survint une peste ; et la mort s’en fut par les cités, et pour y échapper, beaucoup de pauvres paysans s’enfuirent dans la montagne. L’ermite et sa pénitente prirent soin d’eux, et les remèdes de la femme sauvage furent à ce point efficaces que la renommée en parvint jusqu’à la ville, d’où une députation de bourgeois, porteurs de riches présents, la vint trouver, la suppliant de descendre et de venir réconforter leurs malades. L’ermite, la voyant partir pour une aussi périlleuse mission, l’eût voulu accompagner, mais elle lui représenta qu’il valait mieux demeurer pour donner des soins aux fugitifs. Et durant de longs jours son cœur se consuma à prier pour elle, et il tremblait, à l’arrivée de tout venant, qu’il ne portât la nouvelle de sa mort.

Pourtant, à la fin, elle reparut, épuisée, mais saine et sauve, chargée des bénédictions de la cité entière. Dès lors, son renom de sainteté s’étendit aussi loin que celui de l’ermite.

Voyant la constance dont elle faisait preuve dans la vie qu’elle avait choisie et les progrès qu’elle avait faits dans la voie de la perfection, l’ermite sentit qu’il devenait opportun de lui prêcher à nouveau le retour au couvent. Plus d’une fois il prit la résolution de lui en parler, et puis le cœur lui manqua. À la fin, il vint à penser qu’à différer ce devoir, il mettait en péril sa propre âme, et sur ce, au premier jour de fête, en la revoyant, il lui rappela qu’en dépit de ses œuvres pies, elle vivait toujours dans le péché et l’excommunication et que, maintenant qu’elle avait goûté de nouveau aux douceurs du bien, il était de son devoir de confesser sa faute et de se remettre aux mains de ses supérieurs.

Elle l’écouta d’un air soumis, mais lorsqu’il eut parlé, elle demeura silencieuse et ses larmes coulèrent ; et à la regarder, il pleura aussi et ne dit plus rien. Et ayant dit leurs prières ensemble, ils s’en retournèrent chacun à sa grotte.

Ce ne fut qu’à la fin de l’hiver que la violence de la peste s’atténua. Le printemps et le commencement de l’été ne furent que de pluies et de chaleurs intenses. Lorsque l’ermite, à l’occasion de la Pentecôte, fut visiter la femme sauvage, elle lui parut si faible et si épuisée que, lorsqu’ils eurent récité le Veni sancte et les psaumes propres, il la taxa d’excès dans la rigueur des pénitences. Mais elle répondit que sa faiblesse n’était point due à un abus de macérations ; mais bien de ce qu’elle avait rapporté de ses fatigues auprès des malades une lassitude corporelle qu’aggravait encore l’intempérie de la saison. Les pluies pernicieuses continuaient, tombant surtout pendant la nuit, tandis que durant le jour de chaudes vapeurs s’élevaient du sol. La lassitude envahit l’ermite à son tour, et à grand’peine se traînait-il jusqu’à la source où il s’approvisionnait d’eau potable. Il prit l’habitude de s’y rendre avant le chant du coq, aussitôt après avoir récité matines, car à cette heure la pluie cessait pour l’ordinaire, et une faible brise se faisait sentir. À cause de cette pluvieuse saison, le ruisseau n’avait pas tari, et au lieu de remplir goutte à goutte sa gourde au mince filet de la source, l’ermite l’allait faire d’un seul coup à la rive même. Et une fois, comme il descendait la pente abrupte du ravin, il entendit le taillis s’agiter et vit remuer le feuillage comme si quelqu’un s’y mouvait. Le bruit cessa en même temps que le mouvement des feuilles, mais l’ermite eut le cœur saisi, car il lui avait semblé entrevoir dans la pénombre une apparence humaine, comme celle que revêtent les sylvains. Et la pensée que de pareils êtres pussent hanter le ravin lui faisait horreur.

Quelques jours s’écoulèrent, et de nouveau, en descendant au ruisseau, il vit une forme fugitive dans les buissons. Cette fois, une peur plus grande le saisit, et ce fut avec ferveur qu’il pria pour les âmes exposées à la tentation. Et lorsqu’il revit la femme sauvage à la fête des Sept Macchabées, qui tombe le premier jour d’août, il fut effrayé de son aspect délabré, et la supplia de cesser tout travail et de se confier à ses soins. Mais elle s’y refusa, doucement, lui demandant seulement de lui garder constamment une place dans ses prières.

Avant la fête de l’Assomption les pluies prirent fin, et la peste qui commençait à reparaître s’arrêta. Mais l’ardeur du soleil ne fit que croître, et la falaise de l’ermite devint une fournaise. Pareille chaleur avait été jusque-là chose inconnue dans la contrée ; mais les gens ne murmuraient point, car la cessation de la pluie fut le salut de leurs récoltes et marqua la fin de la peste. Ces bienfaits, on les attribua pour une grande part aux prières et aux macérations des deux saints anachorètes. Aussi, à la veille de l’Assomption, envoya-t-on un messager à l’ermite pour lui faire savoir que, le lendemain, dès le point du jour, citadins et habitants de la vallée viendraient, conduits par leur évêque porteur de la bénédiction pontificale pour les deux solitaires, et qu’il se proposait de célébrer la messe de l’Assomption dans la caverne au flanc de la falaise. À cette nouvelle, l’ermite ne se connut plus d’allégresse, car il vit là un signe d’en haut, témoignant que ses prières avaient été écoutées, et qu’il avait conquis le salut pour la femme sauvage aussi bien que pour lui. Et toute la nuit il pria, afin que le lendemain elle confessât sa faute et pût recevoir en même temps que lui le très saint sacrement.

Avant l’aube, il récita les psaumes du propre nocturne, puis, ceignant son froc et chaussant ses sandales, il partit à la rencontre de l’évêque.

Comme il descendait, le jour se levait sur les monts, et il lui parut n’avoir jamais contemplé aurore si belle. Les profondeurs du ciel en étaient remplies de clarté, et cette clarté pénétrait jusqu’aux replis boisés de la vallée, de même que la grâce avait pénétré les replis les plus obscurs de son âme. La brise matinale était tombée, il n’entendait que le bruit de ses propres pas, et le murmure du ruisseau, dont le courant, bien qu’atténué, coulait encore parmi les rochers ; mais comme il atteignait le fond du ravin, le son du plain-chant vint jusqu’à lui, et il sut que les pèlerins n’étaient pas loin. Son cœur bondit et ses pieds se hâtèrent mais pour s’arrêter soudain au bord du ruisseau, car, dans un retour où l’eau dormante avait encore quelque profondeur, il vit luire un corps de femme, et, sur la berge, gisaient la bure et les sandales de la femme sauvage !

La peur et la colère s’emparèrent du cœur de l’ermite, et il demeura comme frappé de mutisme, se couvrant les yeux, de honte. Cependant le chant des pèlerins s’enflait, plus clair, plus proche, et il cria furieusement à la femme sauvage d’avoir à sortir de l’eau et à se cacher.

Elle ne répondit pas, mais dans la pénombre il vit ses membres ondoyer avec l’ondoiement de l’eau, tandis que ses yeux étaient tournés vers lui comme en dérision. Rempli de rage, il enjamba les pierres, jusqu’à la berge, se pencha et saisit la femme par l’épaule. À ce moment, il l’eût étranglée de ses mains, tant le contact de sa chair le remplit d’horreur. Mais cependant qu’il l’accablait des plus cruelles injures, il vit qu’elle le fixait avec des yeux sans regard, et soudain il connut qu’elle était trépassée. Alors, au milieu de sa colère et de sa crainte, il se sentit atteint d’un grand coup. Car voici que tous ses labeurs avaient été vains, et qu’en dépit de ses efforts, celle qu’il avait aimée en Jésus-Christ était demeurée dans le péché.

Un instant, la pitié le prit ; l’instant d’après, il comprit que des gens l’allaient découvrir, courbé sur le corps d’une femme nue, d’une femme qu’il leur avait donnée pour sainte ! mais qu’à tous aujourd’hui il serait loisible de tenir pour l’instrument de sa perdition. Et voyant comme, à ce contact, tout le patient édifice de son salut avait été ruiné, et son âme exposée au plus mortel des périls, il sentit la terre tourner et ses yeux ne virent plus la lumière.

Déjà apparaissait la tête de la procession et le ravin retentissait des amples accords du Salve Regina. Quand l’ermite rouvrit les yeux, l’air étincelait des feux de mille cierges, faisant briller l’or des vêtements sacerdotaux, l’ostensoir éblouissant sous son dais. Et toute proche de lui, il vit la face de l’évêque.

L’ermite se releva sur les genoux. « Mon père devant Dieu, s’écria-t-il, voici que, pour mes péchés, je viens d’être visité par un démon. » Mais, tandis qu’il parlait, il s’aperçut que personne ne l’écoutait parmi les assistants, mais que l’évêque et tout le clergé étaient tombés à genoux au bord du ruisseau. Et, suivant leurs regards, l’ermite vit que les eaux troubles recouvraient comme d’un vêtement les membres de la femme sauvage, tandis qu’autour de sa tête flottait une lueur. Et jusqu’aux derniers rangs de la multitude une grande clameur s’éleva, car plus d’un se trouvait là, qu’avait guéri la femme sauvage et qui voyait, dans ce prodige, la main de Dieu. Mais voici qu’une nouvelle terreur s’empara de l’ermite : n’avait-il pas jeté une malédiction à une sainte expirante ? Ne l’avait-il pas dénoncée à la face de tout un peuple ? Et cette angoisse nouvelle, si proche de la première, ébranla à tel point son corps débile, que ses membres défaillirent et qu’il retomba derechef.

La terre parut osciller et les visages inclinés s’envelopper d’un brouillard. Mais comme sa voix chancelante faisait encore effort pour confesser ses péchés, il sentit sur lui le souffle de l’absolution et l’huile sainte du viatique apposée à ses yeux et à ses lèvres. La paix rentra en lui, et avec elle l’ardent désir de voir une dernière fois ses laudes, ainsi qu’il avait souhaité de le faire à l’article de la mort. Mais il n’était déjà plus en état de faire connaître son désir et chercha à le chasser de son esprit. Mais dans sa faiblesse, il ne put s’en défaire, et des larmes coulèrent sur son visage.

Et voici que, tandis qu’il gisait là, sentant le monde se dérober et faire place à l’éternité, il entendit comme un concert de voix qui semblait descendre du ciel et se mêler aux chants de la foule. Et les paroles du cantique étaient celles de ses propres laudes, si longtemps enfouies dans le secret de son cœur, et qui maintenant retentissaient joyeuses au-dessus de lui parmi les sphères célestes. Et son âme s’éleva sur les ailes du chant, et portée par elles s’en fut au séjour de miséricorde.


FIN