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Les Mendiants de la mort/21

< Les Mendiants de la mort
Michel-Lévy frères (p. 178-186).

XXI

ce qu’il reste d’un trésor

La bande des mendiants redescendait vers la ville.

Ceux qui venaient ainsi de venger leur spoliation et de reprendre à Corbeau, avec l’argent qui leur appartenait, celui que l’avide vieillard avait amassé pendant sa longue vie, marchaient cependant d’un air plus morne et plus embarrassé que de pauvres gens n’auraient dû après une semblable capture.

Avant d’arriver à la barrière, l’aveugle François s’arrêta.

— Corbeau m’a fait bien du mal, dit-il, et pourtant, vrai, je sens quelque chose pour lui ; car, enfin, le voilà misérable comme nous l’étions tout à l’heure… m’est avis qu’il aurait fallu lui laisser sa part.

Les autres mendiants étaient en ce moment tourmentés de la même idée, sans se l’avouer aussi clairement.

— C’est pas encore ça, dit Jupiter ; mais si Corbeau avoir plus rien, lui aimer autant être en prison que mourir dé faim au logis, et lui dénoncer nous comme voleurs.

Il y avait aussi quelque chose de cette crainte dans l’esprit des pauvres vagabonds, bonnes gens au fond, d’humeur tout à fait inoffensive et surtout très-poltronne.

— Au fait, dit Eustache, nous ne pensions guère que ça finirait comme ça. Au Trou-à-Vin, Robinette nous a monté la tête avec son vin et son babil ; elle nous a dit qu’il fallait venir ici reprendre à Corbeau ce qu’il nous avait volé, et nous sommes venus. Mais nous ne pensions fouiller au boursicot du président que pour y reprendre l’argent de la caisse, quatre cent quarante-deux francs, puis les deux mille francs que Jupiter doit porter à Pasqual, et aussi quelques pièces à partager entre nous pour la peine.

— Oui, dit-on dans la bande, il fallait s’en tenir là.

— Mes enfants prononça Corbillard, l’Écriture le dit : « Qui se repent d’avoir erré est déjà dans le bon chemin. » Aussi, je m’aperçois que, tout en causant, nous avons tourné bride, et que nous voilà déjà le pied levé pour retourner chez Corbeau lui rendre au moins sa part.

— C’est ça ! dit Robinette. Et une bonne part à ce pauvre vieux.

— Allons-y !… Il n’y a pas de honte à réparer une sottise.

— En route ! les enfants, ajouta Corbillard, poussant en avant sa béquille.

Et toute la troupe reprit le chemin de la maison isolée.

Arrivés à la demeure du vieillard, les chefs du rassemblement montèrent l’escalier, et Corbillard frappa quelques coups modestes, en priant doucement Corbeau de lui ouvrir. Mais celui-ci se tut, et des coups frappés plus fort n’obtinrent pas plus de réponse.

— Attendez, attendez, dit Robinette en passant au premier rang, je le ferai bien répondre, moi.

Et mettant ses deux mains en entonnoir autour de sa bouche, elle cria par le trou de la serrure :

— Ouvre, Corbeau, nous te rapportons de l’argent… nous ne voulons que ce qui nous revient… tu reprendras tout le reste… Entends-tu, nous te rapportons, ton trésor !

Malgré cotte promesse obligeante, le même silence régna à l’intérieur.

— Il boude, le vieux gueux, il ne répond rien, dit Eustache impatienté.

— C’est pourtant drôle qu’il ne veuille point de son argent.

D’après cette réflexion, on frappa encore maintes fois, mais toujours inutilement.

Au bout d’un quart d’heure, les mendiants, ennuyés d’attendre, redescendirent. Ils virent la lumière de Corbeau briller encore aux vitres, ce qui prouvait que le vieillard était chez lui et même demeurait, encore levé, malgré l’heure avancée.

— Il faudrait monter à la fenêtre pour savoir ce qu’il fait, dit un des mendiants.

— Monter… oui, mais comment ?

— Tenez, dit Pierrot, qui, se trouvant là par hasard, et seulement pour accompagner Robinette, n’en était, pas moins un garçon de ressource, tenez, voici à deux pas une maison en construction ; il y aura bien une échelle de maçon parmi les matériaux… La lune éclaire assez pour qu’on puisse trouver ça.

— Au fait, il n’y a pas de danger… c’est déjà bien tard, et il ne passe pas une âme qui vive.

Quelques mendiants allèrent fouiller dans la bâtisse et revinrent bientôt avec une échelle, qu’ils appliquèrent contre le mur.

La lampe éclairait encore ; on pouvait bien voir ce qui se passait dans l’intérieur, et tout le monde voulait monter, brûlant de curiosité de savoir ce que faisait Corbeau après son terrible déboire.

Mais le nègre, plus agile que tout autre, s’élança le premier sur l’échelle, ce qui n’empêcha pas d’autres mendiants de monter derrière lui et de se tenir à la file, d’échelon en échelon.

Jupiter, ayant la première place, pouvait seul voir dans la chambre. Il examina attentivement, et le cœur battait à tous en attendant ce qu’il allait dire.

Il fut une minute à regarder sans bouger, malgré qu’on répétât de tous côtés :

— Eh bien !… que fait-il ? hein ?… hein ?…

Enfin, le nègre retourna la tête et dit :

— Lui en est mort.

— Mort !… de quoi ?

— De la peur que nous autres avoir faite à lui.

— Miséricorde !… tu te trompes… c’est impossible !

— Lui est raide par terre, et puis tout blanc, tout blanc !…

— On pourrait peut-être lui donner secours !… Mon Dieu ! mon Dieu !… casse la fenêtre, Jupiter !… entre !… entre vite !… nous allons te suivre !

Le nègre brisa un carreau, leva la targette de la fenêtre et sauta dans la chambre.

Les mendiants, déposant leur attirail par terre, prirent tous le même chemin. L’émotion donnait de la force aux moins ingambes : les boiteux, les estropiés, les vieux porte-béquilles, les femmes, les enfants montèrent à l’échelle, passèrent le pas de la fenêtre et se trouvèrent dans la chambre, réunis autour de Corbeau.

Le vieillard, à l’instant où on emportait son trésor loin de lui, avait été frappé d’un coup de sang.

Les mendiants se tenaient en cercle autour de son corps sans oser l’approcher… Il eût été inutile de chercher à le ranimer… on voyait bien que tout était fini… et son aspect inspirait une sorte de terreur.

La lampe, près de s’éteindre, versait ses derniers rayons sur ce corps immobile.

La figure du mort était d’une pâleur violacée, le blanc des yeux injecté de sang, les traits contractés par les tortures de l’âme au milieu desquelles s’était exhalé le dernier soupir. La laideur du vieux mendiant avait pris une apparence surnaturelle sous cette double empreinte de la mort et du désespoir, et on ne pouvait contempler sans frémir ce masque d’un aspect sans nom.

Mais ceux qui avaient causé sa mort, encore plus épouvantés de cette pensée, restaient immobiles devant lui, les uns agenouillés au premier rang, les autres debout derrière, et tous dans une attitude de muette exclamation.

— Voyez, mes enfants, dit enfin Corbillard, Dieu punit l’homme par ses passions. Corbeau a succombé pour avoir eu trop d’attache aux biens de ce monde ; nous, pour l’appât de ces mêmes biens, nous voici devenus involontaires homicides. Et le Seigneur nous voit dans notre abaissement.

— Mais diable, dit Eustache, c’est que la police pourrait bien nous voir aussi… Je songe à cela depuis un moment… Quand on va trouver ici le corps du père Corbeau, mort si subitement, on croira qu’il a été tué… et on pourrait bien nous accuser…

— Nous… juste ciel !… avoir tué un homme !

— Écoutez donc, reprit le veilleur, on n’était pas sans se douter que Corbeau possédait quelques biens… Qui pouvait en être jaloux ? ses camarades… une rixe s’est engagée entre eux et lui… et un mauvais coup est bientôt fait : voilà comme raisonne la police.

— Avec ça, ajouta Jean-Marie, qu’on a dû nous voir monter par ici.

— Je crois bien qu’on nous a vus, dit la Bibette ; une bande entière, ce n’est pas comme le furet, qu’on ne sait où il a passé… Il ne manquait pas de gens à la barrière qui nous regardaient et qui avaient l’air de nous demander où nous allions en si grande compagnie.

— Mais nous serons donc accusés de meurtre !… Seigneur Dieu !… de pauvres braves gens comme nous ! s’écria toute la troupe désolée.

— Ah ! dit Jupiter en criant plus haut que les autres, le vieux mort !… lui va perdre tous ses bons amis.

Robinette cependant, silencieuse jusque-là, s’était penchée vers Corbeau, avait mis la main sur son cœur, sur son front. Elle se releva alors en disant :

— Il est mort !… bien mort !…

Puis elle étendit les bras sur le corps glacé et dit en retournant la tête vers les siens :

— Ecoutez. Malheureusement Corbeau n’a plus rien à faire en ce monde, et il peut nous perdre tous… Il faut soustraire son corps aux regards… il faut le cacher… dans la terre… qui est maintenant son seul asile.

— Si la chose est possible, ma fille, dit Corbillard, tu as eu une bonne pensée, car, outre le danger d’être compromis qui se trouverait ainsi évité, nous pourrions réparer en partie nos torts envers le vieux camarade en lui rendant les devoirs de la sépulture.

— Ce que je propose est possible, répondit Robinette. Il y a ici, à gauche de cette route, de vastes champs déserts de toute habitation. Il est maintenant bien près de minuit… Personne ne passe plus sur le chemin… En sortant de cette maison, il faut emporter avec nous le corps de Corbeau et aller le déposer dans un coin de ces champs abandonnés.

Les mendiants approuvèrent par un signe de leur tête branlante.

— Oui, c’est cela, dirent-ils. Enterrons-le.

Une fois ce parti pris, on devait se hâter autant que possible et commencer par ensevelir le mort. La toile de la paillasse où on avait découvert le trésor de Corbeau se trouva sous la main ; on la prit pour cet usage.

Et de toutes ses richesses, le vieil avare n’eut plus que cette toile pour lui faire un linceul.

Au moment de sortir, une nouvelle difficulté se présenta : le secret du ressort intérieur qui fermait, la porte n’était connu que de Corbeau et, malgré tous les efforts, il fut impossible de l’ouvrir.

Il fallut donc redescendre par la fenêtre.

Une partie de la bande suivit les échelons à la file, l’autre resta dans l’intérieur. Eustache et le plus fort de ses compagnons, se courbant à demi, reçurent le grand corps osseux et lourd qu’une foule de bras parvinrent à charger sur leurs épaules ; sous ce fardeau, ils franchirent lentement la fenêtre, et, après une sorte de bascule difficile à exécuter, la longue masse blanche passa ; et le mort descendit l’échelle comme les autres.

Le reste des assistants suivit.

Une fois sur la route, chacun reprit son bagage qu’il avait déposé devant la porte ; quelques-uns se chargèrent de porter entre eux la lourde sacoche d’argent, qui était toujours là ; d’autres allèrent chercher des pelles nécessaires pour l’opération projetée, dans la maison en construction qui avait déjà fourni l’échelle.

Puis on régla l’ordre du convoi.

Les deux plus vigoureux mendiants continuèrent à porter le corps par les deux extrémités. La foule des assistants se rangea tout autour en ligne serrée pour faire le mur, et cacher celle grande forme blanche aux yeux des passants qui pourraient se rencontrer ; les chefs de la bande se mirent en tête, et on partit.

La route et les environs étaient couverts de neige ; la lune, voilée de vapeurs grises, éclairait tristement l’étendue des champs en une seule nappe blanche.

Le cortège grotesque, et pourtant d’une certaine solennité, avançait à pas lents.

Au milieu, le corps, entouré de toile et éclairé de la lueur du ciel, détachait encore en lignes blanchâtres une forme humaine dans le cercle plus rembruni des assistants. Chaque mendiant était là, chargé de son fardeau ; les hommes soutenaient leurs instruments de musique, leurs lanternes magiques, leurs marionnettes ; les femmes portaient de petits enfants sur le dos, les vieux pauvres traînaient seulement leurs potences et madriers. Les marmots en état de marcher clopinaient à côté des rangs, suspendus à la jupe de leur mère.

Tous ces gens murmuraient des prières, d’où il ressortait un sourd bourdonnement mêlé des sons aigres que les cordes des vielles, des harpes rendaient d’elles-mêmes en se ballottant.

Robinette, qui avait ouvert l’avis de ces funérailles clandestines, se tenait en tête du cortège pour commander la marche.

La belle jeune fille qui, sous ses paillettes de Bohémienne, animait autrefois la gaieté dans les fêtes du Trou-à-Vin, cette nuit-là, avec son petit mouchoir en marmotte et sa cape de laine brune, menait le convoi mortuaire avec autant d’ardeur que de courage.

La campagne était semée, de loin en loin, de buissons noircis et de rares maisons ; le plus profond silence régnait de toute part ; aucune lumière ne paraissait aux façades ; le ciel, chargé d’épais nuages qui roulaient ou se déchiraient lentement sous la clarté de la lune, versait, sur la longue étendue de neige, des zones mobiles d’ombre et de lumière.

La lourde masse du convoi avançait avec mystère dans ce vaste et morne espace, où rien ne révélait l’existence humaine.

En explorant du regard les champs déroulés à gauche sur la route, Robinette venait de reconnaître l’endroit auquel elle avait songé pour y déposer secrètement le corps du vieillard. C’était une place un peu enfoncée, au pied d’un arbre, vers laquelle aucune façade des habitations voisines n’était tournée, et qu’un pan de mur dérobait à la vue du côté de la route. Le sentier qui devait y conduire était à peu de distance, et on arrivait enfin au terme de la marche.

Comme on en était là, il se fit voir tout à coup, en face des mendiants, un groupe de soldats. C’était une patrouille, qui, venant par une montée de la route, paraissait subitement sur la hauteur, et se trouvait à une cinquantaine de pas à l’instant où on la découvrait.

La terreur qui se répand soudain dans cette foule, innocemment meurtrière, qui allait bonnement cacher sa victime en terre, pensant que tout serait fini par là, et qui se voyait tout à coup surpris en chemin, le tremblement, l’alarme qui la saisit, sont impossibles à rendre.

Chacun se presse l’un contre l’autre, sent ses genoux se dérober sous lui, et n’a plus un souffle de vie ; tous sont prêts à laisser là le corps et à s’enfuir, sans songer à la faible course que leurs jambes pourront fournir.

Mais au même instant le commandant Robinette entonne une chanson à boire, et fait un geste énergique pour engager ses compagnons à l’imiter.

Les mendiants comprennent ; la nécessité leur rend des forces ; ils répètent le refrain joyeux ; les orgues, les clarinettes , les violons, les tambours de basque, sont mis en danse, et font un charivari infernal, tandis que les voix chantent en chœur :

Nous avons queuqu’radis,
Pierre, il faut fair’ la noce ;

Moi, vois-tu, les lundis,
J’aime à rouler ma bosse.

J’sais du vin à six ronds,
Qui n’est pas d’la p’tite bière ;
Pour rigoler, montons.
Montons à la barrière !

La patrouille approche… Les mendiants se resserrent davantage autour du mort, en passant tout au bord de la route pour que le mur, comme ils appellent la masse de leurs corps pressés, cache mieux l’objet qu’ils emportent. La patrouille avance encore, passe à coté d’eux ; ils entendent le pas des soldats craquer sur la neige ; ils voient briller leurs fusils, sans oser tourner la tête de ce côté. Les malheureux n’ont pas une goutte de sang dans les veines, mais ils chantent plus haut, et les violons, fifres et tambourins font un tapage à fendre les nues.

On entend que les soldats s’arrêtent et se parlent entre eux.

En cet instant les plus braves de la bande mendiante se sentent mourir.

Cependant leur oreille est tellement tendue du côté de la garde, que, sans interrompre leurs chansons à boire, ils recueillent ces mots que le caporal adresse aux soldats :

— Les gaillards ont passé la nuit à la guinguette ; mais, bah ! ce sont de pauvres diables qui secouent un moment leur misère. Il n’y a pas grand’chose à dire.

— Ah ! murmura Corbillard en se frappant la poitrine, la louange tombe sur nous dans notre iniquité… Que le jugement des hommes est fragile.

Cependant les paroles du caporal ont ranimé tous ces pauvres hères terrifiés, leur sang circule, ils peuvent respirer… Le bruit des pas de la patrouille, qui s’éloigne sans autre forme de procès, achève de les rendre à la vie.

Peu d’instants après, le cortège, conduit par Robinette, tourne à travers champs ; il fraie péniblement sa route en écartant des flots de neige et en laissant une large trace derrière lui ; puis il arrive dans l’endroit enfoncé, au pied d’un grand chêne.

C’est la qu’on doit creuser la fosse.

La terre, durcie par la gelée, offre quelque résistance, mais les pioches que les mendiants ont apportées avec eux font leur office, et dans l’ordre qui préside au travail un long trou creux est bientôt ouvert.

On y dépose le corps.

Tandis qu’un rayon de la lune tombe encore sur les restes de Corbeau :

— Adieu, notre vieux camarade, disent les mendiants. Nous espérons que tu ne nous en veux pas… Tu oublieras bientôt cette nuit de douleurs et de combats dans la paix de l’autre monde… et tu nous pardonneras les peines que nous t’avons faites, si elles ont servi à t’envoyer un peu plus tôt dans l’éternité… comme Dieu te pardonnera aussi tes offenses, afin que tu restes à ses côtés, où les vieux vagabonds qui ont presque fini leur tournée sur la terre iront bientôt te rejoindre.

Mais le pauvre François songe que Corbeau ne doit pas descendre dans la terre sans qu’un objet béni l’y accompagne. Il détache de son cou une petite relique qu’il a portée toute sa vie, et, tandis qu’une larme roule dans ses yeux privés de la lumière, il se penche sur la fosse, cherche, à l’aide de ses mains, la poitrine du mort, et y dépose sa relique.

La terre retombe ensuite et la fosse et comblée.

Après cette étrange cérémonie, les mendiants redescendirent enfin vers la ville. Arrivés à la barrière, ils remercièrent Dieu, et aussi leur brave petite Robinette, d’avoir mené à bien l’entreprise ; ils prirent des arrangements pour mettre en sûreté ces richesses qu’ils avaient presque oubliées dans la partie tragique de cette nuit aventureuse, et chacun regagna sa demeure.

La Providence prit en pitié sans doute la faute de ces pauvres gens innocemment homicides, car avant le point du jour une nouvelle et épaisse couche de neige effaça toute trace des mystérieuses funérailles.