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Les Mendiants de la mort/20

< Les Mendiants de la mort
Michel-Lévy frères (p. 168-178).

XX

le mendiant richard

Peu de temps après cette soirée, il y avait une réunion de mendiants au Trou-à-Vin. C’était un des lundis où toute la société devait se rassembler, et les principaux personnages de cette population se trouvaient en effet à la taverne, excepté le président Corbeau, retenu chez lui par une des infirmités de son âge.

Un froid très-vif régnait au dehors : la neige qui tombait devant les vitres pâlissait la lumière du jour. Quoique l’assemblée fût au grand complet, le repas était peu animé. L’hiver était long et dur, les aumônes devenaient plus restreintes, l’appareil de chaque festin devait s’en ressentir, la bonne chère diminuait visiblement et la gaieté suivait le même cours.

L’heure du repas s’écoulait donc lentement, au milieu de l’entretien que fournissait d’un ton assez languissant le vaste cercle des convives. Dans une partie de la salle, on voyait entassés, comme à l’ordinaire, les accessoires de la mendicité. Mais il y avait là une foule d’instruments et de lanternes magiques qui tombaient en ruine faute de quelques réparations ; les chiens, les singes savants étaient maigres, efflanqués et mal vêtus ; les enfants, plus abandonnés que d’ordinaire, élevaient leurs cris plaintifs au-dessus du peu de rumeur joyeuse qui régnait dans le repas.

Vers la fin du dîner, Jupiter arriva.

Le nègre avait réfléchi à cette circonstance étrange, d’une somme d’argent demandée par Pasqual au vieux donneur d’eau bénite, avec la certitude de l’obtenir. Il ne savait rien, ni des relations de Pasqual et de Corbeau, ni de la manière dont celui-ci pourrait satisfaire aux désirs du prisonnier, soit en prenant l’argent dans sa besace, soit en l’empruntant pour le faire passer au demandeur. Mais dans sa noire malice, le Cafre sentait bien qu’il y avait là sujet d’amertume et d’envie pour les autres mendiants, qu’ils devaient éprouver une irritation jalouse en apprenant que Corbeau avait plus d’argent et de crédit qu’eux tous, et il venait les en instruire.

Il avait tardé, dans ce but, de remplir la commission dont il était chargé ; devant trouver toute la bande mendiante réunie le lundi au Trou-à-Vin, il s’était promis de saisir cette occasion de répandre la nouvelle. Pasqual n’avait pu achever la phrase par laquelle il allait sans doute lui recommander le secret : donc il n’avait rien promis, il n’était point engagé au silence.

Aussi, à peine attablé, Jupiter raconta-t-il à la société que le père Corbeau devait avoir un secret pour faire de l’or, ou une grande fortune, ou tout au moins beaucoup de pouvoir auprès des riches, puisqu’il était chargé, lui, d’aller demander au vieux mendiant une somme de deux mille francs, absolument comme on demande un sou au passant, et même avec plus d’assurance de l’obtenir.

Ce fut un ébahissement général.

— Seigneur Dieu ! s’écriait-on de tous côtés, le père Corbeau est foncé comme ça ?

— Mais est-ce bien vrai ?

— Dame ! puisqu’on lui demande de l’argent, c’est qu’il en a, ou qu’il sait où en trouver.

— Alors, ajoutèrent quelques-uns d’un accent aigre et grondeur, s’il peut se procurer comme ça des mille et des cents, il devrait bien nous en faire part… Ce ne serait pas sans besoin.

— Mais, au fait, il doit avoir des économies.

— Et de belles !… Sa place lui rend gros, et il ne mange rien.

Le nègre ajouta à sa narration :

— Pasqual a chargé moi, si Corbeau faisait mine de refuser, de dire à lui ces simples paroles : Lisez bien attentivement ce qu’on vous écrit.

— Au fait, tu as la lettre, Jupiter voyons la lettre !…

— Ah ! oui, dit le nègre en tirant un papier de sa poche ; mais la lettre avoir un cachet.

On ne voulut d’abord que voir le billet, et s’assurer qu’il était bien adressé à Corbeau ; mais le mince papier, en faisant le tour de la table, passa entre tant de mains rudes et crispées par l’impatience, que le cachet se rompit.

— Ah ! tiens !… ce n’est pas notre faute ! s’écria-t-on, la lettre est ouverte, il faut la lire…

— Oui ! oui ! il faut la lire !

Le père Corbillard mit ses lunettes, et donna lecture de ce qui suit :

« Pasqual à Corbeau.

» Mon vieux camarade, tu sais que dans les affaires que nous avons traitées ensemble, tu as gagné des sommes pour assouvir ta cupidité, si elle pouvait être assouvie ; fais un sacrifice pour moi à ton tour ; donne-moi deux mille francs, dont j’ai besoin pour servir un intérêt sacré. Il t’en coûtera sans doute. Mais si tu refuses, moi, qui suis hors de tout ressentiment, et n’ai plus rien à craindre, je dénonce les moyens illicites par lesquels tu as amassé des biens aux dépens de tous ; depuis tes camarades, auxquels tu as volé leur caisse de secours, jusqu’aux riches que tu as dépouillés de leur manteau doré, pour rester toujours sous tes haillons.

« Ton ami ou ton ennemi,
« Pasqual. »

Cette lecture ne s’était pas faite d’un trait, elle avait été interrompue d’abord par maintes exclamations d’étonnement, puis à l’article de la caisse des fricotteurs, dont on pouvait s’expliquer alors l’étrange disparition, il y avait eu mille cris d’indignation., de colère, toute la salle avait été en pleine tempête.

Ah ! dit le pauvre aveugle François, après la fin de la lettre, Corbeau a tué mon chien ; il était capable de tous les crimes !

Eustache le veilleur voulait brûler son diplôme de fricotteur qu’il tenait de l’indigne président.

L’économe Jean-Marie, autrefois chargé de garder la caisse, jetait des cris plus perçants que les autres.

Mais un moment de stupeur régna dans l’assemblée à une pensée terrassante qui vint dans tous les esprits en même temps, et s’exprima par ces paroles :

— Et nous, grand Dieu ! qui, après la disparition de la caisse, avons choisi Corbeau pour notre trésorier et remis les nouveaux fonds entre ses mains !

— Eh ! eh ! tout n’est pas perdu, mes amis, dit en souriant le père Corbillard ; nous apprendrons par là à trouver toutes les sottises d’autrui faibles et excusables en comparaison des nôtres.

— Ah ! c’est égal… dit-on, voler de pauvres gens du bon Dieu comme nous ! qui, tout au contraire, ne sommes venus au monde que pour recevoir ce qu’on y donne !

Bah ! il reviendra des œufs dans le nid, reprit Corbillard.

— Les temps sont durs, dit Jean-Marie ; on ne donne guère maintenant… Dieu vous assiste… et puis on passe son chemin.

— Eh bien, ingrat, reprend le philosophe, crois-tu donc que le vœu fait pour nous ne vaille pas une obole ! Ce don-là va droit au trône de Dieu, et personne ne peut nous le voler.

— À la bonne heure, reprit-on en larmoyant ; mais ce Corbeau a fait une affreuse chose !

— Il aura bien à s’en repentir dans l’autre monde !

— Oh ! oui ! Dieu le punira !

— Espérons-le, Dieu le punira !

Une voix plus fraîche, plus sonore, se fit entendre, et répondit à ces mots :

— Il ne faut pas attendre Dieu, quand on peut se faire justice soi-même.

C’était Robinette, qui, arrivant d’un pas léger au milieu du brouhaha, n’avait pas été remarquée. Elle était même accompagnée de Pierrot, son page fidèle ; et tous deux, restant derrière le cercle des mendiants, avaient assisté à ce qui venait de se passer.

— Tiens ! dit-on de tous côtés, c’est elle ! notre bonne petite Robinette !

— Oui, mes amis, vous voyez que je n’ai pas désappris le chemin du Trou-à-Vin.

— Et nous dirons toujours : Sois-y la bien-venue !

— Oui ! oui ! honneur à notre jolie fille, la perle de céans !

— Son retour parmi nous nous portera bonheur.

— Sa vue nous fait déjà oublier nos chagrins.

— Non pas, mes camarades, dit Robinette, il ne faut pas les oublier, mais bien y penser, au contraire… nous verrons cela !

— Viens donc te mettre à table… Nous boirons tous à ta santé.

Robinette prit place au festin. Mais, pas plutôt assise, elle s’écria :

— Qu’est-ce que je vois là ! Dieu me pardonne , vous allez boire à ma santé avec de la bière !

— Mon enfant, dit un mendiant, nous ne sommes pas riches.

— Garçon ! cria la jeune fille, douze bouteilles de Bordeaux, douze de Tonnerre, et un bol de punch au dessert.

— Mais tu es folle, Robinette, que veux-tu donc faire ?

— Je veux vous mettre du sang dans les veines.

— Tu ne sais pas, dit Jean-Marie, que les fonds sont bas ; nous n’avons que trente-deux sous par tête à dépenser ce soir.

— Ca m’est égal.

— Et qui est-ce qui paiera ?

— On nous fera bien crédit ce soir ?

— Sans doute, mais après ?

— Après, nous paierons sans compter… c’est moi qui vous le dis !

Les mendiants ne firent que rire de l’audacieuse assurance de Robinette ; cependant ils se mirent à boire sur la foi du traité, comme s’il eût été plus digne de confiance.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Pendant ce temps-là, Corbeau, qui avait tant occupé les esprits durant cette soirée, était fort paisible dans sa demeure, située, comme on le sait, après la barrière d’Enfer, entre la route et de vastes champs, en ce moment-là couverts de neige.

Le vieillard faisait lentement les apprêts de son coucher, ayant quelque peine à se mouvoir depuis une attaque de paralysie dont il avait été frappé. Cependant, loin de négliger aucun des soins du ménage, il baissait souvent la lumière de sa petite lampe, modérait son feu, et avait fait dix fois le tour de sa chambre avant d’être satisfait des précautions de sûreté qu’il croyait nécessaire de prendre.

Enfin, revenant s’asseoir près du foyer, il prit son grand chapeau entre ses jambes et en tira par habitude son chapelet, qu’il se mit à tourner entre ses mains.

Mais sa pensée était loin de cette pratique dévotieuse, car tandis que les grains du rosaire glissaient entre ses doigts, voici ce qu’il murmurait à demi-voix :

— Je suis bien bon de tant me tourmenter à fermer mon logis… qui pense à y venir, bon Dieu ?… C’est qu’à présent je suis tout seul dans cette maison isolée… Depuis que la famille François a délogé d’ici à côté, pour s’en aller… au cimetière… la chambre n’a pas été relouée… Voilà quinze jours aussi que le marchand de vin d’en bas a déménagé… Et cette rue hors barrière est si mal habitée… C’est tous logeurs chez qui se retirent un tas de mauvaises gens, le rebut de la ville, les bandits, les voleurs… Que le ciel les confonde, les misérables, qui ne respectent pas le bien d’autrui, ajouta le vieillard en jetant un regard, jaloux et ardent du côté de son lit.

Puis un sourire passa sur son horrible figure.

— Mais qu’ai-je à craindre d’eux ? continua-t-il ; mes haillons, la misère de mon logis me défendent mieux que ne le ferait un corps de garde à ma porte ; avec ça, il n’y a pas de danger que les voleurs pensent seulement à venir chez moi. Et je quitterais cette enseigne de misère, qui défend mon trésor, qui le garde ! Oh ! non, non… Mes haillons, je vous aime ! je vous remercie !

Le mendiant se leva, passa la main sur ses membres endoloris ; et, en ce moment aussi, ayant rencontré sa figure dans un lambeau de glace posé sur la cheminée, il remarqua mieux le changement que la maladie avait apporté en lui. Sa face, creusée jusqu’aux ossements, avait pris une teinte terreuse ; ses rudes cheveux gris tombaient à plat sur ses tempes, et ombrageaient de mèches humides ses yeux caves et éteints ; sa taille gigantesque se courbait en deux et allait déjà rejoindre la terre.

Mais ces avertissements d’une fin prochaine ne lui donnaient point à penser sur le monde inconnu et le jugement suprême qui l’y attendait ; il n’avait songé qu’à ce qui était l’âme de sa vie, l’objet de son éternelle passion, à ses richesses enfouies sous le plancher que foulaient ses pas. Comme depuis son attaque de paralysie il se sentait baisser rapidement, et pensait que son affaiblissement ne lui permettrait plus un jour d’ouvrir la trappe fermée de ressorts de bois et de masse de plâtre, il avait transporté son trésor dans la paille de son lit, pour le voir à volonté, l’avoir plus près de lui, et le sentir encore là à son dernier soupir.

Avant de se coucher, il donna donc un regard d’amour à ce lit qui renfermait toute sa fortune, palpa la toile grossière de sa paillasse en se disant :

— À moi… toujours à moi… J’ai vécu riche, je mourrai riche !

Son attention fut un instant attirée par un bruit de pas nombreux qui se faisait entendre sur la route, entièrement silencieuse du reste, à cette heure-là. Il regarda par la fenêtre, et vit en effet une masse nombreuse de gens qui marchaient ensemble ; mais comme un rassemblement quelconque ne pouvait lui inspirer aucune crainte, il cessa aussitôt de s’en occuper, et pensa à prendre le repos si nécessaire au vieux vagabond après sa journée errante.

Corbeau allait éteindre sa lampe, lorsqu’il entendit frapper à sa porte.

Il était peu disposé à ouvrir à cette heure, mais il reconnut la voix de Corbillard qui lui parlait de l’autre côté du panneau ; n’ayant aucune raison pour refuser sa porte à un ami, il ouvrit le ressort secret, bien que là visite survenante lui fût incommode.

Mais, au grand étonnement de Corbeau, le vieux porteur de béquilles parut accompagné d’un bon nombre de mendiants, dont les uns entraient avec lui, tandis que les autres faisaient encore queue sur l’escalier.

Il y avait là toute la société du Trou-à-Vin, qui s’élevait bien à une cinquantaine de gens, hommes et femmes. C’était eux que Corbeau avait vus arriver sur la route, sans que la nuit lui permît de reconnaître ses camarades.

Le dérangement qu’on lui causait ennuyait fort le vieillard, mais avant qu’il pût demander quel hasard lui procurait une si nombreuse compagnie, Eustache le veilleur prit la parole et dit à Corbeau d’un ton cordial :

— Comme nous passions devant ta porte, en sortant du Trou-à-Vin, pour reconduire chez elle la mère Biblette, nous avons pensé à venir savoir de tes nouvelles et te demander un coup-à boire.

— Vous arrivez mal, mes enfants, répondit le vieillard. Il n’y a jamais eu chez moi autre chose qu’une cruche d’eau, et justement ce soir elle est à sec.

— Ah ! ce n’est pas dommage, dit Robinette ; alors, -donne-nous autre chose.

— Oui, continuèrent ensemble François, Eustache, Jean-Marie et Godois, fais-nous servir un bon souper ; — depuis quelque temps il y a maigre chère au Trou-à-Vin, — et nous ferons honneur à ton repas.

Corbeau, stupéfait, les regarda tous fixement, et dit en haussant les épaules :

— Voilà, par exemple, une drôle d’idée… vous donner à souper chez moi !… Mais regardez donc si je tiens état de maison à pouvoir traiter les gens.

Corbillard jeta un regard sur ses siens, et dit avec un fin sourire :

Puisqu’on ne peut se réconforter ici, eh bien, mon vieux, sois bon enfant, donne-nous à chacun cent francs pour faire la noce et nous remettre un peu dans nos affaires.

En entendant parler d’argent, Corbeau frissonna, il jeta un regard rapide du côté de son lit ; un premier mouvement lui serra le cœur ; mais il dit d’un air patelin :

— Allons, mes amis, vous voulez railler ma misère ! Vous vous riez d’un pauvre vieux qui peut à peine rouler encore pour demander son pain !…

— Lui refuse !… lui refuse ! dit le nègre aux autres mendiants en se frottant les mains de joie.

— Ah çà ! tu ne veux donc rien donner aux camarades ! demanda à Corbeau toute la troupe.

Le vieillard fixa sur eux son regard sombre :

— Mais, décidément, dit-il, vous êtes fous !

Eustache vint se mettre en face de lui, redressa sa haute taille, et dit en se croisant les bras :

— Alors, écoute, Corbeau : c’est vingt mille francs que nous te demandons pour les partager entre nous. Le vieillard bondit en arrière, et s’écria d’une voix exaltée :

— Vingt mille francs !… moi !… Mais est-ce que je sais seulement s’il existe une si forte somme au monde ! Vingt mille francs !… Mais, pour moi, c’est un rêve… je ne les ai jamais vus !

— Ils sont là, dit impérieusement Robinette en étendant la main vers le lit.

Le regard furtif de Corbeau l’avait instruite.

Le sordide vieillard comprit tout. Le soupçon qui, depuis quelques minutes, le rendait palpitant de crainte, éclata dans son cerveau on certitude terrible : il était trahi !

Mais aux paroles de Robinette, la masse des mendiants s’était précipitée avec tant de promptitude ardente vers le lit, qu’il n’eut pas le temps de se jeter devant cette paille pleine de ses richesses, pour la défendre de son corps. Il en resta séparé par une barrière invincible.

En une minute le lit du mendiant est bouleversé, arraché pièce à pièce par ces hommes, ces femmes acharnés, qui retournent et secouent chaque lambeau… On déchire la toile grossière du dernier matelas, des mains avides fouillent dans la paille, dont les brins usés s’élèvent en épais nuage… Un sac de cuir est dans le fond… On le tire avec tant de violence qu’il s’ouvre… et verse sur le plancher les pièces d’or, d argent, des billets de banque, des pierreries, parmi lesquelles est la belle parure turquoise de Robinette.

À cette vue, un cri part de tous côtés… un cri d’étonnement, de stupeur autant que de joie… La masse de mendiants fait un mouvement en arrière, comme pour faire une place à ce flot d’argent, et se retire devant lui avec une sorte de respect.

Le cercle s’est élargi d’un pas. La faible lueur donne en plein sur ces pièces de métal, ternes, rougies par le temps, mais qui jettent pourtant les lueurs si éblouissantes aux veux de ceux qui en voient en un instant tout le prix infini, et restent devant ce trésor, étourdis, stupéfaits, suffoqués par l’extase.

Le premier instant d’étourdissement passé, l’aspect de ces richesses exaspère les mendiants. Ils se rappellent dans un seul souvenir toutes les privations, tous les maux qu’ils ont endurés… ils les supportaient avec résignation, quand ils les croyaient communs à tous ceux de leur classe ; mais maintenant la misère fait sentir ses aiguillons en face de cet or qui eût pu les soulager… Et, loin de là, l’argent même de leur caisse de secours, cet argent qu’ils avaient amassé avec tant de soin et tant de peines, est venu grossir ce trésor !…

Corbeau a été refoulé contre la muraille ; mais, avec sa haute taille, il domine toutes les têtes et voit son or… cet or, sur lequel, tout à l’heure encore, il voulait vivre et mourir… découvert, répandu, livré à cette tourbe odieuse… Il frissonne de rage, ses yeux s’allument de sombres éclairs, et paraissent seuls animés sur son visage pâle comme la mort.

— Infâmes ! s’écrie-t-il, cet argent est à moi, vous ne pouvez y toucher.

— À toi !… à toi !… mais l’argent de notre caisse de secours est là… tu as volé les deniers des malheureux !… Ce vol, vois-tu, il répand la malédiction sur tout le reste de tes richesses… tu en seras privé à jamais.

Mais Corbeau s’est redressé. Ce vieillard, moribond tout à l’heure, a retrouvé des forces inconnues à sa vigoureuse jeunesse ; ses muscles se gonflent ; ses bras se lèvent comme des massues ; il s’élance d’un mouvement si violent qu’il fend le cercle épais des mendiants, et vient se poser le pied sur son or. L’un de ses bras puissant et tendu devant la foule, l’autre, dont la main était coupée, est levé au ciel pour implorer la force qui lui manque.

Son visage est éclatant de colère et de puissance ; ce vieillard, autrefois hideux, en ce moment illuminé, grandi par la passion et le courage, se montre effrayant et formidable.

Cependant, les mendiants sont tellement exaspérés, furieux, que, sans songer à la force de l’ennemi, un des plus faibles, des plus infirmes d’entre eux, se jette le premier sur Corbeau, et veut le terrasser.

Le vieillard le renverse d’un seul coup.

Deux autres assaillants qui allaient succéder au premier sont lancés à terre avant d’avoir pu lever la main.

Le vigoureux Eustache s’avance en s’écriant :

— Nom du ciel !… il faut que ça finisse !

Et il fond sur Corbeau armé de toute sa force musculaire.

Après quelques secondes de lutte, Eustache est lancé au loin avec tant de violence, que sa tête va heurter contre la muraille, et s’inonde de sang.

À cette vue, la rage des mendiants redouble ; ils se jettent tous à la fois sur Corbeau et l’enveloppent de leur foule pressée.

La force ne peut rien contre cette étreinte multiple. C’est un réseau dont chaque maille est faible, mais dont l’ensemble est irrésistible. Corbeau rugit, se tort, se débat dans ce filet inextricable ; il est arraché, par le nombre, de la place où il se cramponne et entraîné contre la muraille, mais il mord et déchire encore ses adversaires, tout en tombant hors de combat.

Pendant la lutte, Robinette enfonce rapidement dans une besace, que Pierrot tient ouverte devant elle, l’or, l’argent, les billets de banque.

Corbeau est alors terrassé, retenu par une foule de bras ; mais, assis par terre, le dos appuyé contre le mur, il peut voir la jeune fille ramasser et enlever toute sa fortune au profit de la bande mendiante.

Le vieillard est foudroyé, anéanti : une immobilité complète a succédé en lui aux mouvements violents. Sa tête, inondée de sueur froide, est droite et fixe ; son corps a la raideur de la mort ; la prunelle même de ses veux rouges et hagards ne fait pas un mouvement. Et, malgré cette fixité, jamais on ne vit le cachet de la rage plus fortement empreint que sur la face de ce vieillard regardant emporter son trésor.

Les mendiants prennent la précieuse sacoche, sortent en toute hâte, tirent la porte qui se referme sur Corbeau, seul dans son galetas, et redescendent sur la route, où ils s’acheminent pour regagner la barrière d’Enfer.