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Michel-Lévy frères (p. 147-157).

XVIII

l’arche du pont

Au moment où Rocheboise et Dubreuil se rencontrèrent, un rassemblement de gens du bas peuple sortait de la rue des Nonaindières et descendait sur le quai. Cette arrivée inopportune eut cependant l’avantage d’amener le premier mot de l’entretien, si difficile à trouver en de telles circonstances.

— Vous choisissez mal le lieu de vos rendez-vous, dit Dubreuil à Herman ; ce quartier est encombré de populace.

— Notre entretien ne doit durer qu’une minute, dit Herman.

— Je le désire, répondit sèchement Léon.

— Les voies publiques sont partout également populeuses, dit Pasqual en intervenant ; mais, ici, on peut trouver un endroit sûr et entièrement solitaire pour s’y retirer un instant,

— Où donc, s’il vous plaît ? demanda Léon.

— Ici, sous la première arche du pont. Le terrain qui touche le cours de l’eau est toujours libre, et nous n’avons que quelques marches pour y descendre.

— En vérité, monsieur Pasqual, vous avez des ressources très-habiles ! dit Dubreuil avec un sourire ironique et en appuyant sur ces mots.

Malgré cette espèce d’acceptation, les deux jeunes gens demeuraient immobiles ; ni l’un ni l’autre ne se souciaient de faire le premier pas pour aller gagner un lieu d’audience dont le choix était plus qu’étrange.

En même temps, la file pressée de la plèbe avançait. Cela semblait être une foule de pauvres gens, mais de gais compagnons qui revenaient de faire une petite fête au cabaret voisin. Quelques ternes lumières marchaient en tête, et on entendait des chants joyeux sortir du milieu de la bande.

La cohue menaçait d’envahir le quai.

— Décidément, on ne peut pas rester ici pour parler d’affaires, dit Dubreuil. Ces gens-là passés, il en viendra d’autres.

Il ajouta dédaigneusement :

— Eh bien !… va pour la salle de réception de M. Pasqual.

Et il prit l’escalier qui conduit sous le pont.

Les deux personnes qui avaient à s’entretenir avec lui descendirent sur ses pas.

Herman, en arrivant dans cet endroit sombre, éprouva un saisissement douloureux… il lui sembla sentir le froid d’une tombe.

La nuit était réellement si noire dans cette profondeur, qu’ils marchèrent d’abord d’un pas mal affermi ; mais dès que leurs yeux furent faits à l’obscurité, ils distinguèrent le terrain uni, un peu exhaussé sur le lit de la rivière et effleuré par ses eaux, chargées en ce moment-là d’épais glaçons.

Ils restèrent quelques instants immobiles et en silence, pour ne pas attirer l’attention de la bande, qui arrivait le long du parapet et se trouvait alors à portée de la vue.

La troupe joyeuse, quoique vive et animée dans ses mouvements, était lente dans sa marche ; on reconnaissait des gens peu pressés de s’éloigner du lieu de réfection, dont ils savouraient encore en souvenir l’agréable festin.

Ce cortège burlesque était composé de gens de notre connaissance : c’était la noce de Corbillard et de mademoiselle Rose qui venait d’être célébrée. On avait fait le repas au cabaret symbolique des Deux-Pigeons, et toute la société s’en revenait en masse au logis.

Au-dessous de l’arche, la nuit était profonde et triste.

Ces deux jeunes hommes, si bien placés dans le monde, dont l’un avait été le roi du faste et de l’élégance, dont l’autre était encore cité pour l’élévation d’esprit et de caractère, se tenaient là, cachés, inquiets, le cœur palpitant de passions haineuses et dévorantes.

Le cintre du pont traçait un grand cadre de ligne sombre ; au bas s’étendait le terrain humide, bordé de bateaux noircis, délabrés par l’hiver et retenus dans leurs chaînes ; au delà se déroulait la nappe immense et livide de la rivière.

L’eau arrivait à grande force sous le poids de ses glaçons amoncelés ; elle s’engouffrait sous l’arche, en heurtant les piliers de ses dalles mouvantes, et rendait un bruit formidable, qui retentissait dans l’abîme du fleuve et répandait comme un frémissement dans l’air.

Plus loin, les bâtisses du pont Marie, et le groupe de peupliers qui s’élève sur le bord, jetaient une ombre plus noire sur la nuance blafarde de l’eau ; les arbres desséchés pliaient sous le vent en rendant un craquement aigu de branches mortes ; les bateaux amarrés faisaient gémir leurs chaînes dans un balancement continuel ; sur toute l’étendue, la neige tombait lentement, en apportant le froid et la tristesse du ciel.

Au-dessus de l’arche, en même temps, la noce passait animée et joyeuse.

Les porte-flambeaux allaient en avant ; immédiatement après venaient les mariés, majestueusement placés sous le dais d’un parapluie.

Corbillard, rajeuni, ne portait plus qu’une de ses béquilles ; mademoiselle Rose avait rafraîchi sa coiffe ; les pompons verts en étaient plus verts que jamais, car c’était le cas de montrer de l’espérance ; mais comme cette Rose, près de la soixantaine, pouvait bien être semée de quelques frimas, l’hiver semait en ce moment les rosettes de sa coiffure de légers flocons de neige.

Singulière et bonne noce de mendiants ! où le repas, la toilette, où tout le matériel est l’aumône des hommes ! où le bonheur est l’aumône de Dieu !

On entend les propos joyeux jetés à pleine voix de l’un à l’autre ; comme autrefois, dans les fêtes nuptiales, les trouvères entonnaient le chant de l’hyménée en se répondant tour à tour.

— Eh bien ! oui, oui, mes enfants, disait le père Corbillard, c’est moi qui me marie… Il faut bien un peu fêter la vie.

— Mais voyez donc le père aux béquilles ! Il a toujours de la gaieté-à revendre…

— Et il nous en donne à tous pour rien, oui-dà !

— Que voulez-vous ? reprend le bonhomme, c’est carnaval ; le bonheur s’est déguisé en mendiant.

— Et l’amour a pris la défroque du père Corbillard… Ohé !… vivat !…

En même temps, des airs allègres résonnaient sur les vielles et les orgues de la troupe gaillarde, dont le plus bel instrument était les éclats de rire.

Les ouvriers du quartier qui rentraient à cette heure mesuraient leurs pas aux sons cadencés de la musique ; ils saisissaient les refrains joyeux au passage et s’éloignaient en chantant. Ainsi la gaieté de la noce s’en allait, portée d’écho en écho, dans les profondeurs de la ville.

Dubreuil et Rocheboise jetaient des regards impatients et soucieux de ce côté, attendant que cette foule importune se fût éloignée.

Peu à peu les flambeaux disparurent au tournant d’une rue, le bruit se perdit dans l’éloignement.

— Enfin ! dit Léon.

— Mais sommes-nous bien sûrs d’être seuls ici ? demanda Herman en jetant un regard sur les nombreux bateaux amarrés au rivage.

— Par une nuit semblable, dit Pasqual, que pourraient faire là des bateliers ?

— Je vous renouvellerai ma demande de vous expliquer au plus vite, dit Léon en s’adossant contre l’arcade.

— Bien que ma situation me mette dans une sorte de dépendance envers vous, répondit Rocheboise, qui était parvenu à raffermir sa voix, je vous préviens cependant que ce n’est point une prière que je compte vous adresser, mais une simple proposition que je viens vous faire.

— Par Là, vous m’engagez à mettre de côté toute considération particulière ou tout sentiment d’humanité, et à répondre nettement sur la question.

— Précisément. J’ajoute que votre consentement ou votre refus ne sera pour moi qu’une négociation accomplie ou manquée, sans me toucher en aucune manière.

— C’est bien ; voyons ce dont il s’agit.

— Dans le compte que nous avons dernièrement réglé ensemble, vous avez préféré des billets de portefeuille à ceux que j’allais vous faire moi-même ; je vous les ai cédés sans difficulté…

— Pas tout à fait ; mais passons.

— Maintenant, reprit Herman, un de mes créanciers, qui ne me connaît point et, par conséquent, n’use pas de mauvais procédés envers moi en refusant ma signature, comme le ferait un ancien ami en agissant ainsi ; un de mes créanciers, dis-je, consent à recevoir des billets en paiement, si je puis lui en remettre de valeurs certaines ; et, en ce cas, fera lever la prise de corps obtenue contre moi.

— Ah ! je comprends, dit Dubreuil d’un accent ironique.

— Maintenant, voyez, reprit Herman avec plus d’efforts, s’il peut vous convenir de me rendre les valeurs dont vous êtes nanti et de recevoir des billets de moi à la place… je vous les ferai pour la même échéance.

Dubreuil se tut ; Herman continua :

— En venant à un entretien dont vous pouviez présumer le motif, vous avez sans doute apporté ces titres avec vous. En ce cas, l’échange pourrait se faire ici même.

Dubreuil, toujours en silence, passa la main sous son manteau et lira un portefeuille.

Ce mouvement fut aperçu aux pâles reflets de neige qui passaient sous l’arche… C’était une espèce de consentement muet. Herman et son confident le comprirent ainsi. Pasqual alluma la lanterne sourde qu’il avait apportée et déplia le papier timbré.

Une lumière subite éclaira alors dans un étroit rayon le lieu de la scène, sans s’étendre jusqu’à la voûte sombre de l’arcade.

Dubreuil, l’air acerbe et dédaigneux, était appuyé contre la maçonnerie ; Rocheboise, les traits agités et dans une attitude tremblante, se tenait devant lui ; Pasqual, un pied sur la borne du pilier, tenait la lanterne et les papiers à la main… Spectateur d’un calme et d’une froideur implacables, il regardait les deux adversaires.

Il y eut quelques instants de silence.

Le peu de clarté de la lanterne ne dissipait pas la tristesse de ce tableau ; au contraire, ce point lumineux montrait davantage les épaisses ténèbres et faisait voir sur les traits des deux personnages les troubles violents qui agitaient les âmes ; le jet de lanterne décrivait une longue trace blanche sur la masse sombre des eaux : chaque glaçon charrié par la vague, en passant dans cette ligne de lumière, se détachait en forme fantastique et livide, puis disparaissait dans la nuit.

Sur un mouvement que fit son maître, Pasqual lui tendit l’écritoire et le papier timbré.

Herman allait les prendre, lorsque Dubreuil l’arrêta par ces mots :

— Épargnez-vous la peine d’écrire, monsieur ; votre signature n’a aucune valeur.

— Ah ! monsieur…

— Nous sommes convenus de parler sans ménagement.

— Je vous demandais sur ce ton un refus ou un consentement ; je ne souffrirai pas une insulte.

— Il n’y a ici qu’un fait ; vous ne possédez rien, donc vos billets sont nuls.

— Je les garantis sur l’honneur.

— Êtes-vous plus riche de ce côté que d’un autre ? demanda Léon en souriant.

À cette raillerie déchirante, Herman devint d’une pâleur mortelle. Mais il voyait entre les mains de Dubreuil ce portefeuille, où était consignée l’action la plus criminelle de sa vie ; les fibres de sa conscience s’émurent ; il dit avec plus de retenue qu’il ne semblait possible de le faire :

— Je ne devrais répondre à ce que vous venez de dire, monsieur, que les armes à la main. Mais je pense que vous avez mal compris mes paroles, et je veux bien les expliquer. Oui, je peux garantir mes billets sur l’honneur, car l’avenir m’appartient encore… Je suis jeune… je n’ai pas trente ans… Aucune carrière ne m’est fermée… Je travaillerai ; et si je ne parviens pas à obtenir de fortune pour moi, je pourrai du moins rendre aux autres ce que je leur ai involontairement enlevé.

— Non, monsieur, vous ne ferez jamais rien, prononça impérieusement Dubreuil. Celui qui a consumé sa fortune d’une manière égoïste et lâche, et n’y cherchant que ses propres satisfactions, en ne songeant point au plus digne usage qu’il en pouvait faire, celui-là est exclu, rejeté de la classe laborieuse : il n’aura jamais de plus nobles attributs dans le monde, il ne touchera jamais au salaire du travail, il ne connaîtra pas l’existence légitime que donnent l’intelligence et le courage.

L’accent sévère et hautain de Dubreuil, le cours des pensées qu’il suivait, reportèrent Herman au moment où, caché dans le pavillon, il avait entendu son rival le rabaisser, le peindre sous des couleurs odieuses aux yeux de Valentine. Son sein se gonfla de colère ; il oublia toute considération, toute prudence.

Son œil enflammé était fixé sur celui de Léon…

Mais en ce moment, le bruit d’énormes glaçons qui heurtaient l’arche retentissait en longs mugissements sous la voûte, et empêchait la voix de s’élever.

Les deux adversaires échangeaient leur haine dans leurs regards.

Quand le grondement de la vague fut passé :

— J’admire, dit Herman à Dubreuil d’une voix frémissante, quel ton de supériorité vous affectez de prendre en me parlant… mais vraiment, entre nous, c’est une dérision !

— Il me semble…

— Quels que soient l’égarement de ma conduite, mes torts, mes fautes… impardonnables, si vous voulez… il est des actes bien plus coupables, des vices bien plus odieux ; c’est le mensonge, l’hypocrisie, s’attachant aux pas de la femme la plus pure, la plus sainte, pour la séduire, la perdre…

— Valentine ! s’écria Léon d’une voix exaltée.

— C’est le complot lent, pervers, d’un homme qui, pendant des années entières, cache sa passion, ses desseins, épiant le moment où celle qu’il désire sera seule, abandonnée, où son mari aura commis des fautes, pour l’entraîner… elle… si chaste, si noble, si vénérée jusque-là… pour l’entraîner dans une fuite scandaleuse, dans une existence souillée d’opprobre et de crime !

— Oh ! silence là-dessus !… Ne parlez pas d’un tel sentiment !… vous… vous ; je vous le défends !

— Mais vous avez voulu perdre Valentine, vous dis-je ! Et cela, Dieu puissant ! dans quel moment ! dans celui d’une séparation cruelle, lorsque cette femme était le seul bien qui fût laissé à un malheureux égaré, la seule puissance bienfaisante qui pût le ramener au salut ! lorsque le dévouement de cette femme pouvait paraître sous son jour le plus radieux, le plus sublime !

Herman, s’exaltant à ce souvenir, continuait avec plus de violence :

— Oui, c’est là la trahison, l’infamie, ou il n’en est point sur la terre I

« Corrompre l’âme de Valentine ! mais c’est perdre ce qu’il y a de plus pur, de plus noble au monde, c’est détruire le plus bel ouvrage de Dieu, c’est un sacrilège ! »

Léon regardait s’exhaler la colère de son rival avec un dédain superbe, qu’il puisait dans la noblesse et la générosité de son amour. Il dit en levant des yeux inspirés :

— Oh ! oui, ce qu’on m’impute à crime, je l’accomplirai.

— Vous osez l’avouer !

— Valentine consentira à me suivre.

— Qui vous le dit ?

— Oh ! c’est qu’elle aura à juger entre nous deux. Je ne me suis pas déshonoré, moi ; je n’ai pas abdiqué la dignité humaine ; je n’ai pas prodigué ma jeunesse à des femmes perdues, jeté mon cœur à d’ignobles amours, éteint mon âme dans l’orgie ; je n’ai pas dévoré des biens précieux en me saturant de honteuses jouissances ; je n’ai pas couronné le vice en traînant à ma suite des courtisanes parées comme des reines ; je n’ai pas jeté l’or comme la poussière, et commis ensuite d’indignes bassesses pour en avoir… Oui, Valentine aura à juger entre vous et moi ! Et, songez-y bien, l’âme de Valentine renferme une étincelle de la justice divine.

Cela était vrai… Herman n’en détestait que plus son rival et souffrait mille tortures.

— Eh bien ! s’écria-t-il, moi qui ai fait tout cela, je vous méprise, parce que vous, vous avez été fourbe et traître !

— Que m’importe votre mépris, je ne vous compte pas au rang des hommes.

— Je ferai valoir mes droits.

— Vous les avez tous perdus… Silence ! encore une fois, sileuce !

La colère des deux rivaux montait toujours, et leurs voix dominaient le grondement du fleuve. Pasqual, pâle et froid comme les masses de glace qui se levaient près de lui, contemplait les adversaires, et son calme semblait croître avec leur emportement terrible.

Mais Dubreuil triomphait, et Herman, perdu sans retour,frappé dans ce qui lui était le plus cher, ne devait plus avoir qu’une pensée. Il n’avait pu ressaisir les papiers qui, dans les mains d’un autre, allaient le livrer à l’infamie ; Valentine, il le sentait trop, était perdue pour lui. Le moment était venu de chercher dans la mort un refuge contre tant de maux.

Il tira le poignard du jonc qui le renfermait.

À cet instant même il descendit en lui une révélation soudaine… une révélation du désespoir, mais qui rendait sa mort moins amère.

Il dit à Dubreuil d’une voix mieux affermie :

— Il est temps que tout finisse entre nous. Je vous le demande encore une fois, voulez-vous accepter mes billets, et me rendre ceux dont la possession peut me soustraire à la honte mortelle de la prison ?

— Non, monsieur, non, dit Dubreuil en replaçant le portefeuille sur sa poitrine.

— Eh bien ! s’écria Herman, qui changea tout à coup de visage en laissant voir la joie cruelle de son âme, eh bien, Valentine ne sera jamais h toi 1

— Qui l’en empêchera ?

Herman leva la lame du poignard qui étincela dans l’ombre.

— Cet homme, répondit-il en montrant Pasqual, cet homme ira lui dire que par ton avarice sordide, ta froide cruauté, tu as fait mourir son mari !…

— Mais je lui dirai moi, s’écria Léon, que ce mari était un faussaire !… car ils sont faux, ces billets ! ils sont faux !… Assez de ruses, assez de mensonges pour les reprendre… ils sont faux et peuvent t’envoyer aux galères !… voilà le sujet de tes craintes !…

— Oh ! s’écria Herman frappé d’une épouvante qui dominait tout le reste, tu ne diras pas cela à Valentine ! tu ne lui diras pas !

Dubreuil se tut.

Herman, frémissant, les yeux hagards, le front couvert de sueur froide, répéta :

— C’est impossible ! Valentine que je vénère… comme Dieu… être déshonoré devant elle !… non ; plutôt à la face de toute la terre… Mais devant elle !… oh ! jamais !… jamais !… n’est-ce pas ?

Léon continua à garder le silence.

— Grâce ! dit encore Herman d’une voix haletante, grâce ! Je vais mourir… Assez de douleurs ont déchiré ma vie… assez d’angoisses, de tourments horribles m’ont amené pas à pas vers la tombe… laisse-moi au moins paisible dans la mort… ne dis pas à Valentine que je suis déshonoré !

— Je le lui dirai, prononça Léon.

— Eh bien, non ! s’écria Herman fou de désespoir, tu ne lui diras pas !

Et il plonge son poignard dans la gorge de son rival.

Un bruit sourd retentit au milieu du silence.

Dubreuil est tombé mort.

Herman se penche sur son corps pour retirer le poignard et se frapper.

En ce moment, une forme noire se soulève du fond d’un bateau… s’élance au-dessus de quelques vagues, et vient fondre sur le terrain de l’arche.

Mais en même temps Pasqual s’est précipité pour retenir Herman prêt à se donner la mort ; dans ce mouvement il a laissé tomber la lanterne… une nuit profonde règne sous l’arche.

Un instant, Herman et Pasqual restent pétrifiés par la sombre apparition qui vient de les frapper ; ils ne savent quel être de l’enfer peut se trouver ainsi près d’eux.

Mais un rire aigu résonne dans l’arcade. On reconnaît la voix du nègre Jupiter.

Sans rien apercevoir, on entend les bonds inégaux du noir estropié qui, dans sa malice acharnée, saute de joie autour du mort et de son assassin immobile.

Puis le nègre dit avec son rire strident :

— Jupiter a tout vu… oh ! oui… Jupiter s’en revenait de la noce à Corbillard quand il a reconnu le bon maître à lui sous le pont… Jupiter s’est caché dans le bateau… et il a bien entendu tout ce qu’ont dit ces deux messieurs… il a bien vu aussi le coup de poignard… Oh ! oui.

Herman restait fixe et glacé. Le noir s’élance sur la berge, monte quelques degrés… Là, il se retourne et dit :

— Oh ! oh ! l’assassinat… Jupiter aller tout de suite le conter à la garde.

Puis avec la rapidité d’un chat sauvage, le Cafre a déjà bondi sur le quai ; et on voit sa forme noire glisser avec la rapidité d’une flèche devant les vitraux éclairés de la façade.

— Fuyons ! s’écrie Pasqual.

Et tous deux s’élancent dans l’escalier.

Mais le nègre a rencontré une patrouille qui sortait de la place de Grève, et des soldats avancent de ce côté.

Herman et Pasqual, éperdus, se rejettent sous l’arche.

De cette profondeur, ils voient sur le quai briller des baïonnettes… elles glissent le long du parapet… elles tournent vers l’escalier… et les lames luisantes s’abaissent en descendant les degrés.

Rocheboise et Pasqual sont retenus sur cette langue de terre entourée par les eaux.

Des soldats se répandent sous l’arche. La lumière qu’ils apportent éclaire vivement dans ce cadre funèbre un cadavre étendu par terre et deux hommes pâles et immobiles comme lui.

Herman de Rocheboise est arrêté comme meurtrier, Pasqual comme son complice.