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Michel-Lévy frères (p. 141-147).

XVII

les faux billets

En rentrant dans la mansarde, Herman se jeta sur un siège au coin de la cheminée, et resta anéanti, dévorant en silence la colère, l’humiliation, la souffrance qui débordaient de son cœur.

Pasqual n’interrompit point sa sombre absorption. Assis de l’autre côté du feu, le bras appuyé sur le dossier de sa chaise, il regardait quelques traits formés au crayon sur le plâtre nu de la muraille. C’était la date du jour où il était venu habiter cette chambre, et qu’il avait inscrite en y arrivant ; d’autres dates plus récentes étaient marquées au-dessous. Ayant toujours conservé ce petit réduit dans les diverses phases de sa fortune, Pasqual y avait sans doute aussi inscrit depuis les jours marquants de sa destinée, et il semblait en ce moment embrasser par la pensée le laps de temps qu’ils enfermaient entre eux… Du reste, il était plus que jamais livré à cette étrange distraction qui s’était toujours montrée en lui, quand les désastres de son maître étaient au comble, quand il s’était jeté lui-même dans le danger d’une peine infamante ; il paraissait plus que jamais insouciant de toute chose, s’absorber dans ses propres sentiments, et vivre en dehors de ce monde.

Herman releva enfin la tête, et dit brusquement :

— Je vous préviens que je veux quitter ce logement… Je désire sortir d’ici le plus tôt possible.

Pasqual ne parut pas l’entendre.

— Cette mansarde est inhabitable, continua Herman. On ne peut pas y tenir plus longtemps… Et puis je veux… je veux absolument m’éloigner de la rue Las-Cases.

Ce dernier mot contenait toute sa pensée. Le malheureux ne savait ce qu’il y avait de plus cruel pour lui dans cet endroit, de la pensée de Valentine ou de celle de son père.

— Vous préférez le séjour de la prison ? demanda froidement Pasqual.

— Quand cela serait ! dit Rocheboise avec une sombre impatience, eh bien, oui !… j’aimerais mieux être emprisonné que caché… c’est une situation plus franche. Il se tut un instant et reprit d’un ton grondeur :

— Si on m’arrêtait, ma réclusion humiliante serait au moins involontaire, tandis qu’ici je me mets moi-même au secret, je m’enferme honteusement… Enfin, je verrais le jour dans la cour de la prison, au lieu de vivre comme un affreux hibou qui n’est fait que pour la nuit.

Le son d’un orgue se fit entendre sous la fenêtre.

Pasqual se dressa vivement de sa place et écouta quelques instants.

L’or est une chimère, murmura-t-il en rappelant les paroles de l’air que jouait l’orgue. Oui, une vraie chimère pour le pauvre musicien qui répète cette maxime… Et pour nous aussi, continua Pasqual avec un sourire et en regardant un gros sou qu’il venait de prendre dans son gousset.

Il enveloppa la pièce de dix centimes dans un morceau de papier écrit et la jeta par la croisée.

— Vous avez donc bien de l’argent de reste, que vous en donnez à de telles gens ! dit Herman, par pure mauvaise humeur.

— Que voulez-vous… j’étais leur compagnon autrefois, répondit Pasqual légèrement. Et il ne faut pas oublier ses amis dans l’orgueil de… l’infortune.

— À la bonne heure !

— Tenez, reprit Pasqual en écoutant l’orgue qui jouait sur la même pédale, ce brave musicien joue maintenant sans intérêt, et redit son air gratuitement pour me remercier de mon aumône.

Pasqual, attentif, suivait les sons qui allaient se perdant dans le lointain.

— M’écouterez-vous, enfin ? demanda Herman avec plus d’impatience.

— Sans doute… vous me disiez ?

— Que je voulais sortir d’ici à mes risques et périls… fût-ce même pour aller en prison.

— Oui, dans la prison pour dettes ?

— Sans doute.

— Où les détenus de bonne compagnie vont passer là saison pour se rendre intéressants… comme on va aux eaux… et ou ils se libèrent aussi joyeusement que les malades se guérissent là-bas… Mais il est d’autres sujets d’arrestation… d’autres lieux de détention…

— Oh ! ne dites pas cela…

— Dont la pensée vous fait trembler, à ce que je vois. Rasseyez-vous, ne me regardez pas ainsi, nous n’y sommes pas encore.

— Au nom du ciel, que voulez-vous dire ! Il est en moi une terreur affreuse… incessante…

— Celle de ces billets.

— Oui.

— Vous en avez donné quelques-uns en paiement à Léon Dubreuil, à la suite d’une soirée de jeu orageuse.

— Comment le savez-vous ? f

— Lorsque nous avons créé ces valeurs, il était impossible de s’en servir envers vos créanciers, qui, connaissant l’état de vos affaires, auraient pu concevoir des soupçons. Il fallait les négocier avec une maison de banque éloignée, en retirer les moyens de passer à l’étranger, où nous nous trouverions hors d’atteinte, au moment de l’échéance… Depuis, vous vous êtes obstinément refusé à partir… Et vous mettez ces billets en circulation en demeurant ici !… C’est une extravagance complète qui porte déjà ses fruits.

— Pour Dieu ! expliquez-vous… parlez !

— Dubreuil a conçu des doutes sur l’authenticité des signatures… vous vous serez trahi en les livrant.

— C’est possible… je tremblais… et il a attaché sur moi un regard fixe… que je sens encore.

— Ah !… je m’en doutais.

— Mais enfin… achevez !

— Eh bien, Leon Dubreuil, une fois ses soupçons éveillés, est allé chez le vieux Bachelu pour savoir si le marchand d’argent avait réellement souscrit ces billets. Par un bonheur extrême, Bachelu était absent de Paris, son commis n’a pu donner les informations demandées ; et il n’y a rien encore d’ébruité.

Ensuite ?

— Mais un homme qui est au courant des affaires de Bachelu mieux que Bachelu lui-même, et sait parfaitement que celui-ci ne vous a pas souscrit de billets, a eu avis de la demande de Dubreuil et me l’a rapportée.

— Comment voyez-vous cet homme ? comment sait-il notre demeure ?

— Eh ! c’est à lui que je vends le peu d’objets que nous avons gardés et dont le prix sert maintenant à nous faire vivre… Hier donc, comme j’allais chez lui, il m’a appris ce qui se passait, en ajoutant que si les billets n’étaient pas retirés des mains du dépositaire avant trois jours et brûlés devant lui, Bachelu, sur son avis, s’adresserait à Léon Dubreuil et ferait constater l’illégalité de la signature.

— Dans trois jours !

— C’est un terme de rigueur qu’il nous laisse… Il vient de me le rappeler.

— Comment ?

— L’orgue qui jouait tout à l’heure sous la fenêtre était un souvenir de lui… Un de nos musiciens ambulants, sans savoir ce qu’il faisait lui-même, venait me rappeler la volonté de cet homme et surtout recevoir ma réponse.

— Votre réponse ?

— J’ai promis, en termes que lui seul peut comprendre, que les billets lui seraient remis avant trois jours. Et le gros sou jeté par la fenêtre a emporté le message.

— Ainsi ce secret terrible est entre les mains d’un misérable !

— Il ne le trahirait qu’à la dernière extrémité, et pour ne pas compromettre la caisse de Bachelu ; mais son propre intérêt doit lui faire désirer que tout ceci reste dans l’ombre, et une fois les billets remis entre ses mais, il n’y a rien à redouter de son indiscrétion ; ainsi, pas de craintes chimériques, il en reste assez d’autres.

Herman retomba abattu sur son siège.

— Vous restez là en silence, monsieur, reprit Pasqual ; mais le temps presse : il faut voir M. Léon Dubreuil.

— Que pourrai-je lui dire ?

— Vous lui direz que l’un de vos créanciers, celui qui a obtenu prise de corps sur vous, paraît disposé à se désister de ses poursuites si on lui remet des valeurs sûres pour une partie de ses créances. Et vous le prierez avec instance, lui, Léon Dubreuil, de vous remettre, pour en faire usage près de votre créancier, les billets dont il est nanti, et de recevoir en échange une simple reconnaissance signée de vous… S’il y consent, les billets reviennent en nos mains et sont anéantis ; s’il refuse, il n’y a plus qu’à négocier en toute hâte ce qu’il nous reste de fausses valeurs et à quitter la France.

— Mais de quel droit lui demanderai-je ce sacrifice ?

— Vous lui direz que par ce service il sauvera de l’ignominie de la prison le mari de Valentine.

À ce mot, Herman tressaillit et se frappa le front.

— C’est le seul titre que vous puissiez invoquer près de lui, reprit Pasqual… Il faut faire un puissant appel à ses sentiments pour qu’il consente à se dessaisir de ces titres, qui sont une arme contre vous auprès de celle qu’il aime.

— Il aurait l’infamie de me dénoncer près d ’elle.

— C’est peut-être dans ce but qu’il cherche à constater le faux.

— Ah ! oui… oui ! s’écria Herman en se levant d’un air égaré ; il faut voir Dubreuil ce soir même.

— Monsieur, vous perdez la raison… il est plus de minuit. Demain, dans la journée, nous ferons demander à votre ancien ami un entretien particulier qui aura lieu à la nuit tombée.

— Faites… que tout se passe au plus vite.

— Où verrez-vous monsieur Dubreuil ?

— Je ne veux pas aller chez lui.

— Il peut encore moins venir ici… Il faut un terrain neutre… Voyons, les cafés sont trop éclairés pour nous… les promenades publiques se ferment à l’entrée de la nuit… J’y suis… Donnez rendez-vous à M. Dubreuil sur le quai de la Grève.

— Sur le quai de la Grève ?

— Oui, à deux pas de là je vous promets un endroit où vous serez parfaitement seuls, sans crainte d’être ni vus ni entendus du dehors.

— Il suffit… Écrivez, obtenez la réponse… Je n’ai pas la force de le faire… Oh ! que je voudrais que cette coupe d’amertume fût tarie.

Herman se jeta sur son lit, brisé, anéanti. Tant de douleurs et de dangers passaient devant ses yeux, grondaient autour de lui, qu’il ne distinguait plus rien que dans le vague du délire. Un effroi mortel, une souffrance poignante le tenaient éveillé ; mais il avait perdu la faculté de penser, et il restait avec lui-même dans un morne silence.

Cet état d’inertie dura une partie de la journée suivante ; il resta couché dans l’épuisement de toute force, et l’oubli presque complétée de qui devait se passer.

Pendant ce temps, Pasqual se rendit lui-même chez Léon Dubreuil, et obtint de celui-ci la promesse de se rendre à l’endroit désigné pour l’entrevue que M. de Rocheboise lui demandait.

Le moment était fixé pour dix heures du soir.

Lorsque la nuit vint annoncer l’approche de cet instant décisif, Herman sortit subitement de l’espèce de léthargie dans laquelle il avait été plongé ; et, par une réaction violente, il éprouva l’ardeur impétueuse de toutes les passions qui devaient l’agiter. La jalousie, la colère dévoraient son sang et allumaient en lui une fièvre insensée ; la honte dominait encore ces cruels sentiments.

C’était un ancien ami qu’il allait revoir dans de telles circonstances ; l’égalité autrefois établie entre eux s’était changée en une disproportion effrayante ! Il allait se trouver ruiné, déshonoré, en face de Léon Dubreuil, qui, à tous les autres avantages dont il pourrait l’accabler, joignait peut-être celui d’être préféré de Valentine !…

Pasqual apporta le dîner à l’heure habituelle. Les deux habitants de la mansarde restèrent longtemps à table, en face l’un de l’autre, pour faire passer le temps que l’appréhension, plus cruelle encore que tout le reste, faisait paraître d’une lenteur accablante.

Le repas terminé, Pasqual posa sa montre sur la table et en suivit l’aiguille du regard.

Ni lui ni son maître ne prononçaient une parole ; mais Pasqual versait souvent dans le verre d’Herman un vin blanc préparé pour réchauffer le courage, une espèce d’élixir auquel les malfaiteurs de profession eux-mêmes ont recours pour se procurer une ardeur étourdissante au moment d’un coup difficile ; et Herman, sans savoir ce qu’il faisait, buvait à coups pressés la liqueur excitante.

La montre marqua neuf heures et demie.

Herman et Pasqual se levèrent, s’enveloppèrent de manteaux. Pasqual prit sur lui du papier timbré, une écritoire de poche pour le cas où Dubreuil consentirait à accepter de nouveaux billets. Il emporta aussi une lanterne sourde et ce qu’il fallait pour faire du feu,, disant que l’endroit où aurait lieu l’entretien n’était pas éclairé. Puis il tendit à son maître un jonc assez fort, dans le haut duquel était vissé un poignard.

— Pourquoi me donnez-vous cette canne ? dit brusquement Herman. Vous ne pensez pas sans doute que j’en aie besoin pour me soutenir… Et comme arme, je ne dois pas non plus l’emporter, puisque Dubreuil ne viendra sûrement pas armé à ce rendez-vous.

Herman allait déposer le jonc ; il resta en suspens une minute ; puis il murmura :

— Non, c’est le sort qui remet cette arme entre mes mains… Elle peut m’être bien utile. Allons !

Le malheureux pensait que s’il échouait dans la tentative faite pour retirer et anéantir les faux billets, la mort pourrait le soustraire à l’opprobre que leur existence devrait faire tomber sur lui.

Il garda la canne-poignard, et les deux compagnons d’infortune descendirent de la mansarde.

Arrivés sur le quai de la Grève, ils furent quelque temps sans rencontrer celui qu’ils cherchaient parmi les passants.

L’air était chargé de brouillards congelés et répandait un froid sombre ; il neigeait lentement ; la glace, incrustée aux vitres des boutiques, n’en laissait échapper que de troubles lueurs ; et le quai, plus obscur que de coutume, permettait peu de reconnaître ceux près de qui on passait.

Rocheboise et son compagnon erraient depuis un quart d’heure sans rencontrer personne qui pût fixer leur attention.

La perte de cette entrevue qu’il venait chercher mettait Herman dans le plus cruel danger ; cependant il se sentait soulagé d’échapper à cette crise immédiate et poignante, et respirait déjà plus librement, lorsque, dans un instant où il suivait le parapet, Léon Dubreuil se trouva subitement devant lui.