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Les Mendiants de Paris/6

< Les Mendiants de Paris
G. Roux (Paris) (p. 40-44).

VI

l’échelle des mendiants

Une après-midi, M. Friquet était chez lui, très-occupé à sa toilette.

Son chez lui se composait d’une assez vaste pièce au rez-de-chaussée, au fond d’une cour, dans la rue Saint-Jacques.

Triste case, inconnue du soleil, des souffles d’air chaud et doré et des moineaux qui favorisent notre ville, constamment livrée a une atmosphère morne et basse, qui n’appartient franchement à aucune saison. Le papier des lambris, la cheminée et la glace, dépendances de la maison, sont en harmonie de vétusté et de moisissure avec l’ameublement apporté par le locataire. Le tout, privé d’importants fragments, est surchargé d’une couche inutile de graisse et de fumée.

Dans leur rapide passage, des rats coupent par instants l’étendue du carrelage d’un éclair noir causé par leur rapide passage.

Parmi les meubles délabrés, un seul ferme à clef ; c’est un coffre de grenier, incrusté de poussière, marqueté de toiles d’araignée, mais dont la clef, polie et luisante, montre qu’elle habite constamment le gousset du maître.

Auprès du lit défait, les débris du déjeuner sont encore sur la table : un gobelet d’étain, des croûtes de pain, des coquilles de noix roulent sur la place autour d’un pot d’eau.

M. Friquet a pourtant en sa puissance du bon vin, des mets succulents, un mobilier splendide ; mais tout cela repose encore à l’état de filon du sein de la mine, c’est-à-dire dans le tas de billets de banque fourré sous des haillons, au fond du coffre moisi.

Sur la tablé à manger, qui sert en même temps de bureau, sont placés L’Almanach des adresses, manuel du mendiant à domicile, une carte de Paris, grand nombre de certificats jaunis et froissés, portant chacun des noms et des professions divers. Il y a de plus, en ce moment, un dessin que M. Friquet vient de charbonner de sa propre main avec un bout de bois brûlé ; il représente une tête d’enfant, à la chevelure imitée d’une plante de chicorée, à la bouche ronde, aux yeux ronds, deux fois plus grands que la bouche. Au bas est écrit : Henri de France.

Un vieux mendiant de la rue, arrivé jusqu’à la fenêtre de cette pièce basse, par une allée sombre, dépourvue de portier, colle son visage contre la vitre dégarnie de rideaux. La brume répandue dans la cour, la respiration qui trouble la vitre, montrent la tête du pauvre vieux dans une sphère de vapeur grise ; la complainte lamentable de la mendicité parvient en sons affaiblis à l’intérieur.

Mais au moment où nous le voyons, M. Friquet n’a le temps de rien entendre. Il s’habille pour aller mendier à domicile chez le comte de Rocheboise, sur lequel il a pris des notes à la cérémonie de Saint-Sulpice.

Debout devant la glace brisée, il se compose une mine allongée et piteuse, fermant à demi ses yeux, qui doivent paraître blessés de l’éclat du jour, battant de la paupière comme pour retenir une larme, et tâchant de détendre jusqu’au dernier cran les muscles de son visage. Pendant l’opération, il se retourne seulement parfois pour dire à la figure du mendiant appliquée à la vitre :

— Je n’ai pas le temps… Donnez-moi la paix !

Lorsqu’il est grimé à sa guise, maître Friquet met une perruque rousse, lustrée au front par la pression du chapeau, aplatie sur les joues en enfant de chœur ; il passe un habit râpé jusqu’à extinction, boutonné sur la poitrine de manière à prouver l’absence du gilet, mais s’entr’ouvrant à l’entournure du bras décousue, afin de montrer à qui veut le voir que le dessous de la toilette n’est pas moins sale et misérable que l’extérieur.

Puis, il roule le dessin qu’il vient de mâchurer, tire la clef de son coffre et sort de chez lui.

En passant devant le vieux pauvre, il lui dit, canne levée, qu’on ne s’introduit pas ainsi dans les maisons… qu’il le fera arrêter…

Et là-dessus, il se rend à l’hôtel Rocheboise.

Ce matin-là, le vieux-comte de Rocheboise s’habillait pour aller dans les antichambres des Tuileries, où il sollicitait une place de préfet.

Descendant de l’ancienne noblesse, fils d’émigré, M. de Rocheboise, pendant tout le temps de la Restauration, avait vécu des aumônes de la cassette royale. Il était alors ardent légitimiste, vantant les prouesses de ses aïeux, le dévouement de ses pères, et se montrant fier de son nom, comme un flacon de Malvoisie qui aurait conservé son étiquette en se remplissant d’eau fade.

Satisfait d’avoir un héritier a qui transmettre ce nom, il avait reconnu son fils naturel Herman, et l’avait fait élever près de lui ; ainsi il gardait l’enfant qui satisfaisait son orgueil, et repoussait la mère, qui, sans titre et sans fortune, n’aurait eu que son amour a donner.

Après 1830, le fond de sa bourse, bien garnie par Louis XVIII, l’avait soutenu quelque temps ; puis la pénurie était arrivée. M. de Rocheboise alors avait fait au siècle l’honneur de se mettre à son niveau ; il s’était jeté dans l’industrie financière. Une maison de banque tenue par lui avait d’abord prospéré : la fortune, comme elle fait avec les joueurs novices, lui axait laissé gagner les premiers coups pour le ruiner ensuite de fond en comble.

Cela était arrivé avec les spéculations sur les chemins de fer. Rocheboise axait saisi avidement, et en grande quantité, ces actions offertes à là cupidité publique [1] ; papiers prestigieux qui exaltent l’amour du gain, jusqu’à la folie… philtre de nouvelle date, qui, plus fatal que celui versé aux compagnons d’Ulysse, métamorphose tous les hommes… en agents de change.

Rocheboise, comme tout le monde, avait commencé ses opérations avec la certitude de gagner. Mais comme les chemins de fer ne sont pas des mines d’or, et qu’à tout jeu, les uns doivent perdre ce que les autres gagnent, le vieux comte s’était bientôt trouvé au nombre des premiers. Homme du temps passé, appartenant à une caste qui avait eu un autre génie et d’autres travaux à fournir, il ne pouvait pas lutter avec ces hommes de nos jours, qui sont nés sous l’étoile de l’industrie, qui ont reçu le feu sacré pour allumer la forge où ils battent monnaie. Toute richesse de notre temps appartient à ceux-ci : le pauvre Rocheboise, à la première rencontre avec eux, avait été désarçonné, renversé, dépouillé ; et tout avait fini par là.

Ses propriétés vendues, il s’était trouvé quelque temps dans la double nécessité de supporter et de cacher sa misère : rude et douloureux labeur auquel il avait failli succomber.

Maintenant le riche mariage de son fils, bonheur inespéré, l’avait remis tout à coup sur un bon pied de fortune ; et le mendiant du grand monde allait seulement solliciter quelques honneurs à la cour pour n’en pas désapprendre le chemin.

Mais il avait naturellement, changé de couleur pour se présenter à la nouvelle dynastie. Il était maintenant descendant des Chabots de Rocheboise (branche rajoutée par lui à l’arbre généalogique), qui avaient toujours été attachés à la famille d’Orléans, embrassant sa cause en toute circonstance contre la branche aînée. Il était probable qu’on ne prendrait pas le temps d’éclaircir cette question arriérée, et qu’on trouverait plus court de lui accorder une préfecture en récompense des services de sa famille. C’était cette heureuse solution qu’il allait attendre aux portes du-cabinet royal.

Comme il mettait la dernière main à sa toilette, M. Friquet, après avoir passé comme une ombre devant la loge du portier, monté l’escalier en tapinois, s’être fait mince, petit et insinuant avec les domestiques, venait de s’introduire dans sa chambre.

Le comte, au bruit de la porte qui s’ouvrait, tourna la tête en fronçant le sourcil et reçut fort mal le visiteur.

Il n’avait pas de temps à perdre.

Il regardait la pendule, venait se poser devant la glace d’une toilette, bouchonnait sa chevelure grise, mettait le diamant à sa chemise, l’eau de Portugal à son mouchoir, palpait le côté gauche de son habit pour s’assurer que le portefeuille aux lettres de recommandation s’y trouvait ; puis regardait de nouveau la pendule.

Pendant cela, M. Friquet, sans se laisser troubler par la froideur de l’accueil, débitait son histoire à peu près en ces termes :

(Il est à remarquer que les notes du mendiant à domicile désignaient seulement M. de Rocheboise comme ancien légitimiste.)

— Oui, monsieur le comte, j’ai été vingt ans… vingt ans, monsieur le comte ! au service de notre auguste princesse madame de Berry… déchu avec notre roi, jeté sur le pavé avec la couronne de France, j’ai traîné depuis ce temps ma fière indépendance sans jamais tendre la main. Cependant, pressé par le besoin, et connaissant la pureté de vos opinions, monsieur le comte…

Ici il fit une pause pour tirer de sa poche et dérouler le dessin qu’il avait apporté.

— Je viens, reprit-il, vous offrir de vous céder, pour la modique somme de dix louis, le portrait véritable et authentique de monseigneur le duc de Bordeaux, que j’ai dessiné moi-même lorsque j’avais l’honneur d’être à son service, et qui vous représente ici, en toute ressemblance, l’illustre prince âgé de deux ans. C’est un grand sacrifice que je fais… et je ne me déciderais jamais à me défaire de ce précieux gage pour tout autre que pour vous… mais j’estime vos sentiments, monsieur le comte… Je veux enrichir de la précieuse image d’Henri de France les murs de votre hôtel, qui est aussi l’autel de la fidélité… J’ai même encore ici, sur mon cœur, une boucle de cheveux de l’auguste enfant que…

M. de Rocheboise se retourna tout affairé ; l’heure venait de sonner.

— Fi ! le vilain poupon, dit-il en jetant un coup d’œil sur le portrait authentique, je n’en donnerais pas deux sous… Bonsoir, mon cher, bonsoir… Ne perdez pas votre temps ici.

Puis il accompagna la sortie de M. Friquet de cette réprimande :

— Eh mais ! on ne vient pas ainsi déranger les gens chez eux. Vous vous exposez à vous rendre fort suspect, mon cher.

Là-dessus, il alla prendre sa voiture, qui le conduisit aux Tuileries.

En même temps, la brillante calèche du jeune comte de Rocheboise sortait aussi de la cour de l’hôtel.

  1. Aujourd’hui remplacés par les lingots d’or.