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Les Mendiants de Paris/4

< Les Mendiants de Paris
G. Roux (Paris) (p. 26-33).

IV

l’hôtel de rocheboise

La matinée finissait ; Herman de Rocheboise et sa jeune femme étaient seuls dans une pièce donnant sur le jardin de l’hôtel.

Ce petit salon, qui appartenait à l’appartement particulier de madame de Rocheboise, avait déjà reçu le charme indéfinissable que répand autour d’elle une femme de goût. L’assemblage de glaces, de dorures, de marbre, de velours qui composent le luxe d’un ameublement, avaient pris dans l’habitation journalière le sceau de l’élégance et de la grâce. La douce teinte du jour, où se fondaient la blancheur et l’azur des doubles rideaux, et l’air imprégné de faibles et suaves parfums, étaient dans une parfaite harmonie. On respirait en cet endroit la douceur d’une retraite aimée.

Le plus précieux ornement de cette pièce était un tableau d’histoire, représentant Valentine de Milan à Château-Thierry, où elle reçoit le voile de deuil qui lui apprend la mort de son mari. Cette toile, qui attestait un talent élevé, était peinte par madame de Rocheboise, et venait d’être rapportée de l’exposition du Louvre, où elle avait obtenu beaucoup de succès.

Valentine, assise sur une causeuse devant la fenêtre, tenait un mouchoir de tissu transparent, sur lequel elle brodait son chiffre uni à celui d’Herman.

Son jeune mari venait d’entrer, après avoir accompagné jusqu’au delà du jardin quelques amis auxquels il avait donné à déjeuner. Il essuyait ses cheveux humectés par la chaleur en jetant le plus furtivement possible un regard vers la glace.

Il vint s’accouder sur le dossier du siège de Valentine.

— Déjà à l’ouvrage, madame ? dit-il. Nous sortons à peine du tumulte de la noce, et vous voilà occupée à broder comme dans les jours les plus calmes.

— J’avais hâte d’entrer dans ma nouvelle existence, répondit-elle, de commencer ces heureuses journées que je dois passer près de vous, au milieu de mes occupations habituelles… Cette broderie représente notre vie intime, Herman, c’est pourquoi je me suis empressée de la prendre.

— Vous y voyez une si douce chose !

— Mon Dieu oui ! dit-elle en posant le mouchoir sur ses genoux et en tournant sa tête souriante vers Herman. Travailler sous les yeux de l’homme qu’on aime, c’est lui exprimer l’intimité, la douce solitude à deux dont on veut jouir avec lui… Depuis la quenouille de nos grands’mères jusqu’à nos tapisseries à la mode, l’ouvrage qu’une femme tient entre ses doigts ne sert pas à autre chose.

Herman vint s’asseoir à côté de sa femme et lui prit la main.

— Alors, dit-il, combien j’aimerai désormais à vous voir tenir l’aiguille… et les pinceaux… Cultivez surtout ce beau talent de peinture… Savez-vous que votre tableau a vraiment fait sensation au Louvre…

— C’était un sujet qui me convenait… que je peignais avec goût… J’ai toujours eu de la prédilection pour cette Valentine de Milan… la femme la plus aimante dont nous parle l’histoire… Je porte le même nom, et il me semble qu’elle est un peu ma patronne. Elle ne voyait l’amour que dans le mariage.

— Et elle aimait son mari quand même.

— Ah ! il y a de terribles quand même en mariage ! N’importe, je me sens une obstination de sentiment, une espèce d’entêtement de cœur capable de résister à bien des déceptions.

— Vraiment !

— Il faut être juste. Aimer dans le mariage ! aimer sans trouble et sans remords ! recevoir le bonheur comme une loi, l’amour comme un devoir ! c’est là un si grand bienfait, qu’on peut bien se décider d’avance à le payer de quelques peines.

— J’admire ce beau courage, dit Herman en souriant, mais j’espère bien qu’il sera inutile.

— Qui sait ?

— Moi !… Pourrai-je jamais vous causer de peine, quand chaque souffle de ma vie me rappellera que je vous la dois, quand chaque instant de douceur dont je pourrai désormais jouir m’aura été donné par vous… Ô Valentine, j’étais bien malheureux quand vous êtes venue, comme Dieu même aurait pu le faire, changer en un instant toute ma destinée.

— Il y a un peu de Dieu dans les actions du cœur.

— J’étais souffrant de corps et d’âme… sans affection, sans fortune et sans force pour en retrouver ; vous m’avez tout donné la tendresse, le repos, la sécurité, une existence honorable… car, dans certaine classe, le monde ne voit guère l’honneur sans la richesse.

— Oh ! pour cela, nous sommes quittes… car si vous me devez quelque fortune, c’est à vous que je dois de pouvoir en jouir… je n’avais jamais connu la moindre joie auprès de ma cassette… l’or et les billets de banque sont triste compagnie… je les ai appréciés pour la première fois le jour où j’ai songé à vous les consacrer… Oh ! ce jour-là, ajouta-t-elle en joignant les mains, je ne me sentais pas de joie d’être riche.

— Maintenant, nous le sommes, dit Herman en entrant dans la généreuse pensée de sa femme.

— Cependant, reprit-elle, j’ai mis à profit mes derniers jours d’autorité, et usé du temps où je n’étais pas encore en puissance de mari pour faire une acquisition importante.

— En vérité !

— J’ai acheté une maison de campagne que j’aimais.

— Vous me la ferez connaître.

— Vous la connaissez mieux que moi, et c’est pour cela qu’elle m’était chère.

— Comment ?

— Vous ne devinez pas ?

— Non.

— Si cette maison vous avait appartenu ?

— Serait-ce ?….

— Précisément… La jolie propriété du Bas-Meudon… Vôtre père a possédé cette habitation plusieurs années… vous y alliez souvent faire des parties de chasse avec vos amis. Lors du renversement de fortune de monsieur de Rochehoise, la maison a été vendue par les créanciers, elle était encore vacante l’automne passé, et je m’en suis secrètement rendue propriétaire.

— Mais… pourquoi… choisir cette demeure ? demanda le jeune homme avec un trouble que Valentine crut être l’impression d’une excessive délicatesse.

— Je voulais vous la rendre, répondit-elle, pour qu’en vous retrouvant là vous vous crussiez soudain reporté au temps de votre opulente jeunesse, pour que sur un point de la terre, les moments de ruine et dé détresse fussent entièrement effacés.

Aux premiers mots de Valentine au sujet de la maison de campagne, Herman avait tressailli, et une légère pâleur s’était répandue sur son visage. Cependant il adressa à la jeune femme quelques paroles de reconnaissance, où la douceur d’accent pouvait remplacer la vérité ; puis il se leva et fit quelques pas dans une partie du salon où il y avait assez d’ombre pour qu’on ne pût remarquer l’altération de ses traits.

Valentine continuait :

— Mais j’avais une autre raison encore, une raison plus égoïste pour désirer cette propriété. C’est dans ce village du Bas-Meudon que je vous ai vu pour la première fois, Herman. Et le lieu, où nous avons commencé à aimer, tenez, c’est là notre véritable patrie !… Vous vous souvenez, bien de notre première rencontre, n’est-ce pas ?

Le jeune homme vint s’asseoir sur un tabouret placé aux pieds de Valentine et baisa sa main en appuyant la tête sur ses genoux ; par ce moyen, il répondait à la question de la jeune femme de la manière la plus tendre, et il lui cachait en même temps son visage, où une pénible sensation pouvait se révéler.

— C’était par un beau jour de mai, semblable à ceux-ci, poursuivit Valentine. J’étais avec ma mère, chez madame de Châtenay, et nous revenions de faire une promenade dans le bois de Meudon… Vous savez ; mous descendions de la colline boisée comme vous montiez du rivage.

— Oui… vers le soir.

— Mais ce que vous ne savez pas, Herman, c’est ceci : Léon Dubreuil, qui venait en en ce temps-là chez ma mère, m’avait déjà parlé de vous. C’était un jour qu’il me voyait occupée à copier le beau portrait de Raphaël peint par lui-même. Il me dit qu’un de ses amis, M. Herman de Rocheboise, ressemblait d’une manière extraordinaire à cette tête de Raphaël. Là-dessus je me peignis un être vivant, un jeune homme de notre temps, paré : de cette beauté idéale, aux lignes si pures et deux fois raphaéliques, à l’expression, élevée et pensive. Le culte de la beauté s’était éveillé en moi avec l’étude de la peinture… ou plutôt il y avait toujours était, car il y a, je le crois, dans tous les êtres, une adoration sainte pour ce don du ciel, le plus personnel de tous, celui qui montre le mieux la tendre prédilection du créateur pour l’être qu’il en a doué… Et c’est surtout quand on ne le possède pas en soi qu’on le cherche, qu’on l’admire au dehors… ; Mais je m’aperçois que je vais faire une théorie de sentiment…

— Continuez Valentine.

— Ce qu’il y a de certain, c’est que les traits, de Raphaël. en habit du dix-neuvième siècle étaient si bien gravés dans mon imagination, qu’au, moment où vous parûtes dans le sentier qui vous conduisait vers nous, je m’écriai : Monsieur Herman de Rocheboise ! — Vous le connaissez donc ? me demanda madame de Châtenay. Je répondis oui en rougissant.

— Vous ne m’aviez jamais parlé de cela.

— Vous vîntes passer la soirée chez madame de Châtenay. On dansa, on fit de la musique. Je vous observai des yeux et du cœur : et si j’avais connu vos traits avant de vous voir, je connus de même, avant d’avoir pu éprouver votre caractère, qu’il y avait en vous d’autres qualités que les dons extérieurs. Hardie en face de l’amour, parce que je ne le vis jamais que noble et pur, je m’avouai à moi-même que je vous aimais… Mais bientôt, malheureusement, minuit sonna, et il fallut se retirer… Minuit est une heure néfaste : elle me sépara de vous pour bien longtemps… Peu après cette soirée, les intérêts de ma famille exigèrent impérieusement que j’épousasse M. de Neuville. Je souffris, mais j’obéis au devoir… Et pendant cinq années, hélas ! Raphaël n’exista plus pour moi qu’en peinture.

La teinte sombre qui avait obscurci le front d’Herman se dissipait peu à peu.

On pouvait juger à la douceur et à la puissance du regard d’amour que Valentine laissait tomber sur lui, que c’était là le rayon céleste qui faisait évanouir les nuages. — Le jeune homme releva la tête et reprit lui-même le fil des souvenirs où Valentine l’avait interrompu.

— Au bout de ce temps, dit-il, vous m’auriez peut-être oublié, car vous me croyiez encore un riche et insouciant jeune homme, ne songeant qu’à jouir de la vie… Mais tout cela était bien changé… Une succession de jours fatals avait passé sur moi ; les peines présentes appelaient le souvenir des peines passées ; et toutes ensemble, ombres ou réalités, formaient une pesante chaîne qui devait m’accabler… En moi étaient détruites la force, la santé ; autour de moi l’opulence qui avait été mon élément… Vous sûtes alors…

— Toujours par Léon Dubreuil.

— Vous sûtes que mon père et moi nous habitions loin de l’hôtel dont la ruine nous avait chassés, une triste retraite où nous allions voir finir les faibles restes d’une fortune si rapidement écroulée… Vous jugiez bien que dans l’état où nous étions réduits, mon père ne pouvait plus rien pour moi, et que, de mon côté, la mollesse de mes premières années, les défauts de mon éducation toute superficielle, m’empêchaient de soutenir notre maison à mon tour, et de rendre à mon père vieilli le bien-être dont il avait entouré ma jeunesse…

— Oui… tous les malheurs qui pouvaient vous rendre plus cher à mes yeux

— Et c’est alors, qu’étant libre désormais de disposer de vous-même, vous êtes venue à moi vous m’avez donné votre main… Ô Valentine ! jamais cette expression consacrée : donner sa main, n’a si bien exprimé tendre la main secourable qui doit aider à marcher dans la vie…

Il y avait dans l’accent dont le jeune homme prononçait ces paroles, dans le regard qui les accompagnait, une reconnaissance bien vive, une admiration bien profonde pour de belles et touchantes vertus… Mais cet accent, ce regard d’Herman, n’étaient pas ceux que Valentine avait pour lui.

— Mon Dieu ! dit la jeune femme avec un sourire sous lequel elle cherchait à cacher une larme de tendresse passionnée qui mouillait sa paupière, si le dévouement était toujours aussi doux à pratiquer, il n’aurait pas besoin d’être récompensé dans l’autre vie, et on ne verrait au monde que des modèles de générosité.

Puis elle ajouta avec enjouement :

— Vous avez entendu hier avec quelle assurance et quelle fierté j’ai dit ce terrible oui qui nous lie pour toujours…. J’ai parlé bien haut, n’est-ce pas ?

— Oui, et d’une voix ferme… ce qui, est bien rare dans un tel moment.

— Non seulement j’étais heureuse, mais il y avait en moi une sécurité radieuse qui prolongeait mon bonheur jusqu’au plus lointain avenir… Pendant la cérémonie, je faisais une réflexion ; je me disais : Il est heureux que les églises et les saints ornements de l’autel soient de toute durée, parce que dans vingt ans ce chœur offrira le même aspect qu’à présent, et j’y retrouverai tous les souvenirs de cette journée quand, je reviendrai y parler à Dieu de mon amour.

— Dans vingt ans, dit Herman en souriant, vous m’aimerez donc alors…

— Comme aujourd’hui, interrompit Valentine, je ne peux pas dire plus. Et vous, ajouta-t-elle avec un regard. qui avait quelque chose de solennel, vous m’aimerez peut-être davantage……

En ce moment on annonça M. Léon Dubreuil.

— Pardonnez-moi, dit celui-ci en se présentant, de venir ainsi me mêler à votre intimité et à cette heure matinale.

Herman répondit en lui tendant la main, et Valentine dit avec le plus affectueux sourire :

— Vous, monsieur Dubreuil, l’ancien ami d’Herman et le mien ! Mais à présent vous êtes doublement de la maison, et il n’y a rien de trop intime pour vous.

— C’est une charmante assurance.

— Aussi, c’est bien convenu, notre porte vous sera ouverte à toute heure, et vous nous donnerez tous les moments que vous pourrez dérober à votre famille et au monde.

— À ce compte, madame, je passerais ma vie près de vous, car on retrouve ici les plus douces affections que puisse offrir la famille, et les plaisirs du monde en ce qu’ils ont de plus précieux, le charme de l’entretien.

— D’ailleurs, pour aujourd’hui, monsieur Léon, reprit Valentine, votre visite matinale vient on ne peut mieux ; car j’ai, tant de remerciements à vous faire, qu’en vérité je ne puis m’y prendre trop matin.

— Des remerciements, madame ?

— Pour les gravures, les bronzes, les belles fleurs de l’Inde… que sais-je encore ? pour tout ce que vous m’avez envoyé.

— Mais je ne sais vraiment si ce sont des présents de ma part. Tout ce qu’il y a de beau et de bienfaisant dans le monde vous appartient naturellement.

Valentine ne répondit à ces mots de Dubreuil qu’en ouvrant le carton des gravures anglaises pour les feuilleter de nouveau avec lui.

Après quelques instants de cette occupation, où l’un et l’autre demeuraient attachés en véritables artistes qu’ils étaient, on vint dire à madame de Rocheboise que les plantations qu’elle faisait faire en ce moment dans le jardin de l’hôtel réclamaient sa présence.

Elle descendit.

Léon, dans l’intérêt que lui inspirait ce jardin, renouvelé et embelli par Valentine, et peut-être pour la voir elle-même plus longtemps, s’avança sur le balcon, où Herman vint s’accouder près de lui.