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Les Mendiants de Paris/3

< Les Mendiants de Paris
G. Roux (Paris) (p. 21-26).

III

le bosquet du cimetière

Le petit cimetière de Vaugirard, qui présente à peine l’étendue d’un jardin, est enclos d’une haute et vieille muraille et n’a d’entrée qu’une petite porte basse, surmontée d’une croix. Bien que situé aux portes mêmes de Paris, cet endroit est solitaire et presque entièrement ignoré.

Il n’y a dans ce champ funèbre ni mausolées ni tombes rehaussées d’ornements, mais seulement quelques pierres tumulaires formées d’une simple dalle nue, un peu soulevées à la tête, dans l’attitude du sommeil, et un grand nombre de tertres de gazon surmontés d’une croix.

Tombé en désuétude et fermé depuis quelques années, ce cimetière est désert à toute heure. La tristesse de l’abandon, de la solitude, ajoute à celle du lieu ; et tous les symboles de la mort sont eux-mêmes brisés et en ruine.

C’est partout un épais fourré de végétation libre et sauvage, où se mêlent les sombres masses des arbres d’hiver et les fraîches touffes des sureaux et des acacias. La mousse couvre les pierres funèbres, le gazon monte en hautes herbes, en épis, en tiges d’iris, qui effacent les anciennes allées ; les ronces, les plantes grimpantes se croisent sous les voûtes de branchages. Les pierres des tombes sont détachées de leurs assises ; les croix qui se penchent, en appuyant un de leurs bras sur le sol mortuaire, semblent aussi descendre au cercueil.

Au moment où nous y entrons, à dix heures du soir, la lune éclaire largement cette enceinte ; l’air est d’un calme profond. La masse de feuillage forme un seul plan d’ombre, ondulé dans son étendue, découpé sur ses bords par les cintres gracieusement jetés des grandes branches d’arbres, et ce rideau obscur se détache sur le fond de l’atmosphère vivement argentée. Au-dessus règne un ciel admirablement pur, où les astres sont revêtus d’une teinté de blancheur dans l’éther transparent éclairé par la lune.

Une certaine partie de ce cimetière est appelée le coin des églantines. On y trouve, en effet, un épais taillis de rosiers sauvages, tout couverts de boutons rosés et de fleurs d’une nuance plus pâle, sur lesquels voltigent les papillons de nuit.

Au milieu de ces arbustes est une humble tombe sans inscription, et où sont seulement gravés deux noms.

Jeanne est déjà arrivée dans cet endroit. Assise sur l’herbe, les regards baissés, elle dit son chapelet avec une tristesse calme, étant habituée à venir sous ces ombrages faire sa prière de chaque soir.

Le vol des papillons, le faible mouvement du rosaire de Jeanne, sont également silencieux, et rien ne paraît exister dans cette profonde solitude.

Pasqual arrive du fond d’un sentier rempli d’herbes et tracé seulement par la voûte des arbres.

Avant d’entrer dans le taillis, il s’arrête un moment, comme lorsqu’on laisse apaiser les battements de son cœur avant de pénétrer dans un lieu qui impose ; il secoue la tête et passe la main sur son visage, qui se montre ensuite empreint de fermeté ; de calme et de froideur. Puis il s’avance parmi les églantiers.

— Vous ne m’avez pas oubliée, Pasqual, dit la vieille femme en se retournant au bruit de son pas.

— Je ne le pouvais pas. Vous savez, Jeanne, que j’ai de l’affection pour vous, et aussi pour cet endroit isolé et tranquille.

— Pour moi, oui, c’est vrai. Vous m’avez souvent secourue et toujours protégée contre les mauvais traitements des autres, et ce matin encore…

— Les misérables voulaient vous arracher votre part d’aumônes.

— Ils s’étaient aperçus qu’on m’avait donné une pièce d’or, et m’attendaient derrière l’église pour me la prendre… J’y tenais tant à cette pièce d’or… Oh ! oui, je serai morte avant de la céder… Mais vous n’avez eu qu’a vous mettre devant moi pour les faire sauver… car il vous craignent tous, Pasqual !… Je vois tous les autres trembler devant vous, moi qui n’ai reçu de vous que des marques de bonté.

— Ma pauvre Jeanne, je suis bien aise de vous connaître, puisqu’il en résulte un peu de bien pour vous.

— C’est ici justement, que nous nous sommes rencontrés.

— Oui, dit Pasqual en s’adossant contre le tronc d’un cyprès, où la lueur de la lune se répandait sur son visage. Comme je venais un soir dans ce cimetière, je vous ai trouvée agenouillée à cette place. Vous aviez éloigné les ronces qui couvraient ce tombeau et posé sur la pierre une couronne d’immortelles. Vous apportiez des fleurs et des prières sur cette pauvre tombe qui n’en avait peut-être jamais eu ; qui est seule, cachée à l’ombre de ces arbres, et dont, sans vous, personne n’eût jamais connu la place… Ça m’a été au cœur, Jeanne, c’est vrai, et, depuis ce jour-là, je me suis senti attaché à vous.

— Mais vous-même, Pasqual, en parlant de la solitude de cet endroit, comment se fait-il que vous y veniez ?

— Moi, j’ai été élevé à la campagne ; le soir, quand j’ai la tête fendue du soleil de la rue et des fumées infectes de la taverne, j’ai besoin de respirer un autre air avant, de me coucher, et je viens ici… Puisque le jardin des morts n’est pas, comme les autres, fermé au mendiant…

— Alors, reprit Jeanne, avec émotion, vous ne portez aucun intérêt à cette tombe et ne l’avez jamais regardée ?

— Non.

— Voyez, reprit-elle en soulevant les tiges d’églantier qui dérobaient les rayons de la lune, voyez, cette pierre porte pour inscription : Pierre et Marie, avec une seule date pour le jour de la mort. Mais quoiqu’on lise deux noms gravés ici, le corps seul de Marie repose dans le cercueil.

— Et l’autre dépouille mortelle ?

— Dieu seul connaît sa place.

— Sans doute, Jeanne, la personne qu’on a déposée ici vous était chère ?

— Elle m’était étrangère, et je ne l’ai vue qu’une fois.

— Et vous venez sur sa tombe par une tendre pitié !

— Non, par expiation.

— Comment ?

— Marie est morte bien jeune… sacrifiée aux fautes d’un autre… et… il faut que je vous le dise, Pasqual, ce n’est pas pour la victime que je viens prier ici… c’est pour le meurtrier.

— Que dites-vous ?

— Je crains que le malheur ne s’élève pour lui de cette pierre funèbre.

— Cet homme vous intéresse donc bien, ma pauvre Jeanne, que votre voix tremble ainsi ?

Jeanne ne put rien répondre.

— En ce moment, reprit Pasqual, cet homme est-il donc abandonné du sort et livré au premier danger qui viendrait se présenter ?

— Il est jeune, beau, noble, riche, et uni depuis ce matin à une femme douée de toutes les grâces et de toutes les vertus.

— Ah ! c’est lui dont le mariage a été consacré à l’église Saint-Sulpice.

— C’est lui, Herman de Rocheboise.

— Herman de Rocheboise !

— J’ai cru… que vous le connaissiez.

— Pourquoi ?

— Je vous ai observé, Pasqual ; vous étiez debout près du portique, vous n’avez cessé de tenir le regard fixé dans le chœur pendant la cérémonie, et, quand le cortège est sorti, on eût dit que la vue du marié vous causait une émotion poignante, car à l’instant où il passait, vous avez profondément pâli.

— Vous vous trompez.

— Je me trompe… c’est pourtant pour cela que j’ai désiré vous voir ce soir ici.

— Dans quelle intention ?

— Dans celle de vous demander si vous connaissiez Herman de Rocheboise, si vous le haïssiez.

— Je viens de vous répondre que non.

— Alors, Pasqual, jurez-moi, à cette place même, sur cette tombe, de ne jamais rien tenter contre lui.

— Pauvre femme ! un serment sur une tombe est une chose trop sérieuse pour le prodiguer ainsi.

— Vous me refusez ?

— J’ai déjà fait un serment dans ma vie, je le tiendrai… Mais en vérité, continua Pasqual en souriant, il m’est impossible d’y ajouter celui-ci.

— Vous me refusez ? répéta Jeanne avec une émotion profonde.

— Mais, après tout, ce qu’il peut arriver d’heureux ou de fatal à cet homme vous touche-t-il donc de si près ?

— Je ne suis qu’une pauvre femme bien faible, répondit Jeanne, plus faible que toute autre, puisque mes membres tremblent de vieillesse, puisque je n’ai pas tous les jours du pain pour soutenir ma vie… Cependant donnez-moi votre main.

Elle appuya la main de Pasqual sur son cœur.

— Vous sentez, reprit-elle, quels battements s’élèvent encore là… Ceci est pour vous prouver que, dans ce corps débile, brisé, anéanti, le cœur a gardé toute sa force, et que si on cherchait, à atteindre dans son repos, dans son bonheur Herman de Rocheboise, grâce à cette puissance de l’amour, je pourrais peut-être encore quelque chose pour le défendre.

— Ma bonne Jeanne, le cœur vous égare, vous rêvez.

Elle secoua tristement la tête.

— Si cet homme est riche, puissant, comme vous le dites, reprit Pasqual, que peuvent contre lui des circonstances aussi faibles que celles qui vous effraient ?… une petite tombe en ruine, au fond d’un cimetière abandonné, inconnu de tous.

— Cette tombe, interrompit Jeanne, est un point noir, presque invisible dans l’horizon lumineux qui entoure un des hommes du monde les plus haut placés, mais ce sont des points noirs, imperceptibles dans le lointain, qui, en grossissant rapidement, amènent les tempêtes…

— Et les sentiments que peut nourrir dans le fond de son âme un misérable mendiant comme moi, quelle influence voulez-vous qu’ils exercent, et que peuvent-ils importer à qui que ce soit au monde ?

— Il peut y avoir une grande différence dans la destinée d’Herman de Rocheboise, si ce pauvre mendiant l’a autrefois rencontré dans sa vie, ou s’il ne l’a jamais vu, et ne s’occupe point de le revoir.

— Je vous ai déjà répondu à ce sujet, ma bonne Jeanne… Je ne puis malheureusement vous prouver que mes paroles sont vraies.

Jeanne dit alors à part elle :

— Mais moi, j’ai un moyen de Je savoir..

Puis elle réfléchit un instant et reprit tout haut :

— Pasqual, puisque vous veniez seulement vous promener sous ces arbres pour prendre l’air, et que vous n’étiez attiré par aucun souvenir de ceux qui reposent dans cet enclos, les événements qui se rattachent au tombeau de Marie vous sont entièrement inconnus ?…

Elle appuya son regard sur Pasqual en ajoutant :

— Voulez-vous que je vous les raconte ?

À ces mots, cependant, l’impassible mendiant tressaillit et fit un pas en arrière. Mais aussitôt, pour motiver ce mouvement, il se mit à marcher lentement le long du petit bosquet d’églantiers, où son visage n’était plus exposé aux rayons de la lune, et répondit de la voix la plus calme :

— Sans doute, je ne demande pas mieux que d’entendre une histoire qui peut-être intéressante ; mais ce ne sera pas pour ce soir, car il est bien tard pour vous, ma bonne Jeanne, et il vaut mieux que je vous emmène reposer à votre logis, que de vous laisser entreprendre un récit dont les émotions vous seraient trop pénibles.

Jeanne tenait son regard fixé sur la pierre de la tombe.

— Vous ayez raison, Pasqual, dit-elle d’un ton grave et doux, pas ce soir. Voyez, le jour et le mois inscrits sur ce tombeau sont près de revenir, c’est à l’anniversaire de la double mort marquée par ce chiffre que je dois vous apprendre les événements, qui l’ont amenée.

— Pourquoi choisir cette date ?

— Je ne sais pas vous l’expliquer, mais il me semble que ce jour-là éclairera mieux ma mémoire ; se sera le même instant de l’année, le même air, la même verdure autour de moi : mes souvenirs, seront plus lucides, plus précis, et vous pénétreront mieux.

— Soit, dit Pasqual en fixant à son tour le chiffre mortuaire.

— Jusque-là je ne vous verrai peut-être pas ; mais le soir de ce jour, vous me promettez de revenir ici.

— Je vous le promets.

Après cette réponse, Pasqual et Jeanne quittèrent, le taillis d’églantiers. Ils ne prononcèrent plus un mot pendant leur marche lente sous les arbres de l’enclos et sortirent tous deux du cimetière.