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Les Mendiants de Paris/2

< Les Mendiants de Paris
G. Roux (Paris) (p. 13-20).

II

le trou-à-vin

Sur le boulevard d’Enfer, au-coin de l’étroite et solitaire rue Lacaille, est une taverne large et basse, à façade vermoulue, lézardée peinte en rouge, marbrée de boue et percée, de quelques fenêtres étroites à petites vitres compactes, à châssis délabrés. Au-dessus-de la porte d’entrée est écrit en lettres difformes :

Au Trou-à-Vin.
Mitouflet, traiteur. Fait noces et festins.

Après avoir franchi la porte d’entrée garnie de l’éternel rideau rouge, on entre dans une première salle ouverte à tout venant ; puis, de là, dans une pièce plus spacieuse, donnant sur la rue déserte du faubourg, pour la satisfaction des buveurs qui désirent continuer leurs libations et leurs bachiques refrains au delà de l’heure sacramentelle de minuit sans être dérangés par la police.

Il est huit heures du soir.

Un certain nombre de mendiants sont attablés dans cette salle. On y retrouve les personnages que nous avons signalés à l’entrée de l’église Saint-Sulpice. Le vieux Corbeau, le donneur d’eau bénite, le philosophe Corbillard, Pasqual, l’un des privilégiés de sa classe, et même le nègre Jupiter, si malmené le matin, mais qui garde sous la paille de son taudis quelques pièces rondes venues d’un temps meilleur, et qui lui servent à payer son écot à chaque partie qui se présente.

Des femmes ont aussi pris place à table. Les plus marquantes de la société sont madame Jacquart, mademoiselle Rose, sa sœur, petite vieille fraîche et avenante, qu’on voit siéger depuis trente ans sous le porche de l’Abbaye-aux-Bois, et la jolie Robinette, l’enfant gâtée de la gent mendiante.

Il n’y a ce soir au Trou-à-Vin que la petite réunion intime de chaque lundi, formée des plus habiles et des plus heureux des pauvres, de ceux qui trouvent encore dans l’aumône un peu de superflu.

Cependant, malgré le petit nombre des assistants, il se rencontre là les divers types de mendiants. Beaucoup d’entre eux sont enfants de la balle et mendient comme mendiaient leurs pères ; d’autres, de bons vivants, qui veulent seulement exister sans rien faire. Quelques-uns sont jetés sur le pavé de la rue par les infirmités ou la perte de leurs biens. Mais la paresse et l’inertie recrutent surtout ces bandes. Il est beaucoup de gens qui, tout en sentant le besoin d’une existence honnête, et même l’ardeur de tous les biens, reculent devant le travail qui peut les faire obtenir ; il en est beaucoup d’autres qui avec les instincts du brigandage et du crime, faiblissent devant la perspective du bagne ou de l’échafaud ; et la mendicité recueille dans son vaste giron toutes ces lâchetés.

Bien qu’il soit encore de bonne heure, les habitués du Trou-à-Vin, pour la plupart paysans de la banlieue, sont déjà repartis pour leurs gîtes, et les mendiants restent seuls au cabaret.

On a longtemps parlé d’affaires, des différents quartiers qu’on doit se partager, des ruses de guerre qu’il serait bon de rajeunir et de perfectionner. Mais maintenant le vin échauffe les têtes ; on rit, on trinque, on chante en chœur. Corbillard rend ses soins à mademoiselle Rose, et lui tient des propos galants que ses soixante ans ne refroidissent pas trop ; Robinette roule ses beaux yeux à demi fermés du côté de Pasqual, et croit ainsi, lui lancer des regards d’amour, qui sont bientôt suivis d’un franc rire d’enfant.

Pasqual, à la vérité, est bien changé à son avantage depuis le matin. Il n’a plus, le bandeau sur le visage et la jambe de bois, qui ne servaient qu’à tenir en retraite un œil vivement allumé et une jambe très-alerte.

Sa figure, maintenant, présente un front large et austère, des traits réguliers, une physionomie qui avec l’aspect un peu sauvage qu’imprime la vie vagabonde, et une gravité sombre, montre pourtant quelque élévation, et respire surtout la force d’âme, l’intelligence et le courage.

Robinette, assise table au milieu de ses ignobles compagnons, apparaissant entre deux brocs de vin, et à la lueur de chandelles fumeuses, ressemble à l’iris rosé éclos au milieu des marais.

Cependant toutes ses grâces et tous ses sourires ne rencontrent dans celui qu’ils vont chercher qu’un marbre froid, sur lequel ils glissent sans pénétrer.

Il vient d’entrer un personnage d’importance, dont le chapeau est resté cloué sur la tête. C’est M. Friquet, le mendiant à domicile, qui veut bien faire l’honneur à ses confrères de plus bas étage de venir goûter leur vin de dessert.

— Eh bien ! dit maître Friquet après les premiers compliments et les premières rasades, comment vont les affaires ?

— Il ne faut pas demander cela à ces messieurs, interrompt madame Jacquart. Le père Corbeau reçoit des sous pour chaque goutte d’eau bénite, qui ne coûte pas grand’chose à M. le curé ni à lui, et c’est un bénéfice tout clair… Pasqual a la science du diable pour faire tomber l’aumône dans sa poche… Mais, quant à moi, je puis dire pourtant que la semaine n’a pas été mauvaise.

— Les fêtes de Pâques viennent de finir, dit le vieux Corbeau ; les offices, les sermons ont réchauffé les consciences… Pâques fait venir la charité dans les âmes comme les fleurs dans les prés.

— Jupiter ne peut pas savoir ça, dit le nègre en parlant de lui d’un air de grande pitié ; les mauvais amis empêchent toujours Jupiter d’approcher du monde, si bien qu’avoir pas pu seulement apercevoir le marié ce matin.

— Ça n’est pas fait pour toi, moricaud.

— Et vous, des beaux seigneurs, oui-dà !

— Nous sommes au moins du bois dont on les fait ; mais toi, c’est autre chose.

— Quand moi viens ici payer l’écot, vous trouvez bien moi un homme comme un autre.

— Bah ! c’est qu’on y met de la complaisance.

— Et toi, mon vieux, toujours gaillard, reprend Friquet en regardant Corbillard et son faisceau de béquilles. Toujours gai et content de la vie ?

— Mais oui, mais oui, puisque je la mène longue et bonne.

Et comme on rit à la ronde du pauvre perclus :

— Il rêve, dit Pasqual ; ne l’éveillez donc pas.

— Mon Dieu, de quoi me plaindrais-je ? reprend le bonhomme ; d’être pauvre ? Au lieu de l’hôtel, si je n’ai que la borne, il ne fait pas plus beau soleil dedans qu’à la porte… On n’est pas plus longtemps jeune et content en haut qu’en bas. Le pain ne m’a jamais manqué, Dieu merci, ni le tabac ni la goutte.

— À la bonne heure !

— Eh ! eh ! vous croyez donc que tous les biens que le Père éternel envoie sur cette terre s’arrêtent à la montagne ?… Mais non ; s’il tombe du ciel des alouettes toutes rôties, il en vient bien quelques-unes jusqu’en bas…

— Vrai ! père Corbillard.

Une petite charité, ma bonne dame, s’il vous plaît !… Et voilà le joli visage qui se tourne, le boursicot qui s’ouvre, la petite main qui se tend, la pièce blanche qui sonne… En avant la pipe, le litre à douze, et même la fillette pour trinquer avec vous… Comme il est dit dans ma chanson, mes enfants, au courant du ruisseau !

Les mendiants applaudissent et se mettent à chanter en chœur le refrain de la chanson composée par Corbillard :

Enfants perdus, dans la nature entière,
Il n’est pour nous vendange ni moisson ;
Mais le pain tombe avec notre prière,
Et le vin coule avec notre chanson.
Nous mourons tous, sans regret, sans envie,
Sur ce pavé qui fut notre berceau,
En attendant, laissons aller la vie
 Au courant du ruisseau.

Et tous ensemble ils répètent :

 Au courant du ruisseau !

— À boire ! à boire ! s’écrie Robinette, dont la voix fraîche et sonore a dominé toutes les autres.

— Garçon, six bouteilles dé Châblis, dit Pasqual ; c’est moi qui paie.

— Ah ça, demande Briquet a celui qui vient de faire cette commande, c’est donc vrai, mon garçon, ce qu’on dit de tes moyens ?

— On dit ce qu’on veut, répond Pasqual en fronçant le sourcil, car, au fond, on ne sait rien de moi.

— C’est pourquoi on en parle, observe madame Jacquart.

— Voilà une bonne raison !

— Sans douté, répond Corbillard, c’est pour te punir d’avoir des secrets. Raconte ton histoire, on n’en parlera plus.

— Mon Dieu ! ce sera bientôt fait, dit Pasqual d’un air réfléchi. Écoutez, puisque vous le voulez. Je suis né dans une espèce de désert… sur les côtes de là Bretagne… Mes premières années se sont passées dans cette solitude, où je ne voyais personne au monde que mes parents… Mais tout jeune encore, lorsque je commençais à travailler la terre, en remuant le sol, sous une épaisse touffe d’herbes, je trouvai un trésor qu’on y avait enfoui.

— Un trésor ! s’écrie-t-on.

— Peut-être n’en eût-ce pas été un pour d’autres, que pour moi, reprit Pasqual avec un regard rêveur. Mais moi, j’y trouvai, de quoi m’enrichir subitement et prendre une existence nouvelle. Notre pauvre cabane se changea en un séjour enchanté ; la campagne s’embellit à l’entour… Mon père et moi nous passâmes bien des années dans ce paradis qui devenait plus délicieux tous les jours. Nous espérions y vivre et mourir en paix… Mais dans un jour d’orage, la mer arriva jusqu’à nous, et d’un seul coup de sa lame exécrable, maudite, elle renversa et détruisit de fond en comble l’édifice qui faisait tout mon bonheur.

— Avec quel regard tu dis cela, Pasqual !

— On dirait qu’il en veut encore à la mer !

— Oh ! oui, je la hais, cette puissance orgueilleuse, implacable, qui, depuis le commencement du monde, ne se sert de sa force et de sa grandeur que pour opprimer et désoler ce qu’il y a de faible autour d’elle.

— Pasqual, mon ami, tu sembles plutôt parler de la puissance des grands que de celle de la mer, murmure Corbillard.

— Ensuite, Pascal ?

— Eh bien ! mon père succomba dans le désastre. Et moi, seul, ruiné, banni de ma campagne dévastée je n’avais plus qu’à mener, en quelque lieu que ce fût, une existence vagabonde… C’est alors que je suis venu ici apporter ma misère.

— Misère, si l’on veut, réfléchit madame Jacquart. Tu as bientôt été impatronisé chez la mère Machelu, qui t’a appris des sortilèges pour faire du monde ce que tu veux.

— J’avoue, reprit Pascal en souriant, que depuis ce temps j’ai vécu nuit et jour avec une hôtesse qui m’a appris bien des choses, et donné le moyen d’arriver peut-être à des entreprises que les forces d’un pauvre diable comme moi ne suffiraient pas à fournir.

— Cette histoire est fièrement curieuse, dit quelqu’un.

— Et pas trop claire, remarqua madame Jacquart.

M. Friquet, depuis un instant, n’écoutait plus la conversation entamée par lui, et regardait Robinette de son œil terne et froid, fixement attaché sur la petite fille.

— Madame Jacquart ! dit-il enfin.

— Hein ?

— Savez-vous que votre fille pourrait faire mieux que de ramasser quelques gros sous dans la rue.

— Il prit alors Robinette entre ses genoux, et la fit tourner en tout sens, comme s’il jouait avec une poupée.

— Vraiment oui, continua-t-il, un amour de petite fille, hardie et délurée, ça ferait la meilleure pauvre honteuse qu’on pût voir. On l’enverrait dans les maisons avec un bon certificat la disant fille unique d’un père paralytique, ou sœur aînée de douze petits frères à la brochette…

Puis, sans attendre la réponse de madame Jacquart, qui riait d’un air ébahi, il se mit à faire poser la jeune fille dans les attitudes les plus dolentes, à lui enseigner les accents de voix pleureurs qu’il fallait prendre en présentant ses requêtes.

Robinette, qui se prêtait d’abord à cette leçon avec assez d’ennui, ouvrit cependant de grands yeux quand on lui dit qu’elle porterait désormais de meilleures robes, irait se promener dans toute la ville, et aurait ses entrées dans les grandes maisons.

— Tiens ! dit-elle en se frappant le front, j’irai précisément chez ce beau monsieur… le marié de ce matin… qui me regardait d’un air si drôle en sortant de l’église.

— Tu t’es imaginé cela, dit sa mère.

— Non, bien sûr… Il a cherché dans sa bourse une pièce de cent sous exprès pour moi… et… je ne sais pas dire pourquoi, mais je suis certaine qu’il m’en donnera encore.

— Au fait, dirent quelques mendiants de la bande… De nouveaux mariés… une fortune refaite tout à neuf, à ce qu’on dit, c’est une maison à exploiter.

— Ça ne vous, regarde pas, vous autres, dit fièrement le mendiant à domicile.

— La première idée vient de Robinette, ajouta Pasqual ; cette maison lui appartient.

— On pourrait toujours demander au sacristain le nom et l’adresse…

— Je les sais, moi, reprit maître Friquet, et cela suffit.

— Tiens ! tiens ! monsieur Friquet à déjà pris ses mesures… Mais, il y a place pour tout le monde, repartirent les gueux.

— Vous ! est-ce que vous avez une tournure a vous présenter dans un salon !

— On peut toujours entrer dans la cour en jouant un air de vieille ou de clarinette, dit un mendiant à figure patibulaire, pour examiner les êtres de la maison.

— Et revenir, le soir à la brune, ajouta un autre musicien de rue, qui n’avait pas une meilleure mine que son compagnon.

— Que je vous y prenne, canaille ! gronda le père Corbeau, le président des mendiants, en empruntant un air de superbe indignation. Revenir à la brune… oiseaux de nuit… pour donner peut-être des coups de bec aux maîtres du logis.

— Non, pas de bêtises, enfants, ajouta Corbillard. Il faut respecter dans la fortune des grands la volonté de Dieu, qui la leur donne.

— Tu parles d’or, mon vieux, dit madame Jacquart. Il faut bien que les riches restent riches pour continuer à faire l’aumône… Où en serions-nous, sans cela ?

— Quand cela se pourrait, je ne prendrais pas un cheveu de leur tête, reprit le philosophe.

— Moi, dit Pasqual, je prendrais bien jusqu’à la dernière goutte…

— De leur sang ! malheureux, interrompit Corbillard, frappé du regard ardent qui accompagnait ces paroles.

— Je voulais parler de mon vin de Châblis, dit en riant Pasqual, qui, en effet, égouttait dans son verre la fin de la bouteille.

— Pendant ce colloque, les autres mendiants s’étaient remis à chanter à cœur-joie. Friquet s’évertuait toujours à éduquer Robinette, à lui faire faire l’exercice.

— C’est cela, mon enfant, disait-il. (Et aux progrès de la petite, il souriait d’un air paterne, devant prélever un droit sur ce qu’elle gagnerait par ses soins.) C’est bien, nous y voilà… La tête droite, les yeux baissés, très-baissés, et même par instants, fermés tout à fait… Tenir surtout un langage édifiant… car il faut bien prendre garde à jurer, petite, au contraire parler à tout propos de la Vierge et des saints ; on peut toujours se recommander des connaissances qu’on a au ciel, elles ne vous démentent jamais… Et puis l’accent bien lamentable… des larmes dans la voix.

À cet endroit de la leçon, Robinette fit entendre un vif éclat de joie et bondit dans la salle. Ses compagnons, chantaient à gorge déployée une ronde gaillarde ; elle voulait danser et faire danser Pasqual avec elle, de force ou de gré. En une minute, elle eut fait en sautant le tour du cabaret, mais ce fut vainement, elle n’y trouva plus Pasqual.

Dix heures venaient de sonner à l’horloge voisine, et Pasqual était allé rejoindre Jeanne au rendez-vous que tous deux s’étaient donné.