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G. Roux (Paris) (p. 1-13).

I

le péristyle de l’église


C’est à l’entrée de nos magnifiques églises, au pied du frontispice qui inscrit en grands caractères la pensée chrétienne de la fraternité des hommes et du salut de tous, que se montrent le plus grand nombre de mendiants, de ces êtres de rebut, de réprobation, dont le corps et l’âme baignent encore en pleine fange.

Par une belle matinée du mois de mai de l’année 1843, la légion de mendiants qui habite le péristyle de Saint-Sulpice était considérablement augmentée. Bon nombre de pauvres se pressaient déjà vers le portail, d’autres débouchaient des quatre coins de là place, sous mille figures diverses, piteuses ou grotesques.

Infirmes de toute sorte : aveugles, perclus, écloppés, malingreux, enfants, vieillards arrivaient à la file et surchargeaient le parvis.

Au delà de cette foule bizarrement hideuse, les grandes portes ouvertes laissaient voir dans le clair-obscur de l’imposante nef l’appareil d’une cérémonie majestueuse. Le maître-autel était couvert de ses ornements d’or massif et de pierreries ; les innombrables cierges s’allumaient lentement comme des étoiles naissant une à une dans le crépuscule, les diacres disposaient le tabernacle et les livres saints, le chœur se garnissait de tapis et de sièges de velours à crépines d’or, placés entre des vases de fleurs. Ces préparatifs étaient ceux d’un riche mariage qui allait immédiatement avoir lieu.

L’encombrement des pauvres commençait sous la colonnade : les haillons se pressaient avec un fraternel échange de coups de coude et de béquilles.

Vers le cintre majestueux du portique, se détachait un groupe de mendiants plus remarquables que les autres. Il y avait là cinq figures choisies pour offrir un contraste parfait, et les traits les plus caractéristiques de la gent mendiante. Ces personnages étaient posés, d’ailleurs, comme un peintre de la nature crue et grossière eût pu le désirer pour un de ses tableaux.

Dans ce groupe, un vieillard, dominant les autres figures de toute la tête, montrait un front sourcilleux surmonté de deux énormes mèches de cheveux gris et poudreux qui retombaient par le bout dans la disposition des cornes de bouc ; une face osseuse, décharnée, couverte de terre, comme si elle eût déjà longtemps habité la tombe, une face au grand nez torse, aux yeux éraillés et sanguinolents, à l’expression brutale et féroce. Ce mendiant semblait chargé de remplacer la figure de Satan, qu’on voyait autrefois parmi les sculptures des portiques d’église. Il était manchot, et tendait au jour le bourrelet rouge de son bras droit privé de main ; Cette fraction expliquait le hideux personnage : c’étaient les instincts cruels privés de force pour les servir, c’était l’homme forcé de demander le pain qu’il aurait voulu arracher par le vol et le meurtre, c’était le diable devenu mendiant.

Tout à côté de lui se détachait, en nuance claire, sur le pan de son manteau, brun, une jeune fille de dix-huit ans à peine. Un mouchoir en marmotte et une robe sans forme ni couleur précises composaient sa tenue de mendiante. Mais les jets brillants de la santé, de la fraîcheur, de la grâce juvénile perçaient cette misérable enveloppe. Si le visage de la belle enfant était quelque peu maculé de poussière, cela n’allait point jusqu’à en obscurcir l’éclat : ses grands yeux noirs étincelaient ; ses joues, d’une gracieuse rondeur, montraient, un vif incarnat ; sa bouche rose souriait avec une gaieté naïve. La vétusté de son vêtement, fripé et collant, décrivait mieux les formes de sa taille mince et potelée. Le bas de sa robe courte, éraillée, et qui restait en chemin, laissait voir sa jambe ronde et fine. Il y avait dans toute cette charmante créature un épanouissement vivace, une joie instinctive, une ardeur de plaisir à tout prix, que ses yeux expressifs et hardis avouaient clairement à qui voulait l’entendre.

En face d’elle, nonchalamment appuyé sur sa béquille, était un mendiant d’une trentaine d’années, borgne et à jambe de bois, si on devait l’en croire. Il était à demi chauve ; son crâne nu décuplait son large, front déjà sillonné de rides ; ses cheveux, d’un blond ardent, avaient la longueur qu’on leur laisse prendre à la campagne et étaient coupés carrément sur le cou. Un large bandeau noir couvrait un de ses yeux, mais l’autre se montrait vif, ardent, expressif pour deux. Un regard habituellement perdu dans l’espace, un sourire amer passant sans cause sur ses lèvres, un air de distraction continuel, faisaient dire aux camarades mendiants que Pasqùal était un vrai songe creux, et que son esprit habitait un autre monde. En ce moment, n’apportant aucune attention à des œillades significatives que lui lançait la jolie petite fille dont nous venons de parler, il marmottait à demi voix les litanies de la Vierge : Salve Maria stella.

La quatrième figure de ce groupe était une bonne petite vieille vêtue d’une robe noire très ample. Le contour de son visage effilé n’était pas encore déformé. La délicatesse de ses traits, la finesse de sa peau, couverte maintenant de la pâleur de la vieillesse, aussi bien qu’un air de souffrance répandu sur toute sa personne, lui donnaient quelque empreinte de distinction étrangère à sa classe. L’ombre de la vieille dentelle noire de son béguin, qui flottait sous le vent, faisait passer comme un nuage de tristesse sur sa figure inclinée. Sa robe de bure avait encore la forme des vêtements qu’on porte dans le cloître ; elle tenait son chapelet passé à ses doigts, et ses mains croisées dans ses larges manches, dans l’attitude des religieuses. Quoiqu’elle ne fût pas bien avancée en âge, ses membres étaient déjà atteints du tremblement continuel qui appartient à la caducité.

Enfin, à deux pas d’elle, et de l’autre côté du grand vieillard manchot, était, un gros bon diable de mendiant, perclus, éclopé, bien réellement privé de l’usage de ses membres, les jambes raccommodées de vingt étaux de bois, et marchant dans une espèce de charpente qui le soutenait de tous côtés. Avec cela doué d’une mine si gaie, d’une humeur si joviale, et qui se peignait si bien sur ses traits ronds et égrillards, que, malgré tous les avantages dont il jouissait pour cela, il ne pouvait parvenir à éveiller la pitié des passants ; si bien qu’après les meilleures occasions de faire recette, dans lesquelles les mendiants se trouvaient réunis, ce bonhomme-là était souvent obligé de venir tendre le chapeau à ses confrères. Par antiphrase, sans doute, il se nommait Corbillard.

— Ohé ! rangez-vous donc, les autres… voilà la noce qui va venir, disait d’un air hautain et dédaigneux, à la foule des mendiants, le borgne à jambe de bois dont nous avons parlé !

— Il n’y a pas de danger, Pasqual, répondit une vieille camarade qui arrivait en clopinant ; tant que le père Corbeau (elle désignait le vieillard à la tête de Satan), tant que le père Corbeau ne sera pas à son poste, à côté du bénitier, et le goupillon à la main gauche, c’est que rien ne presse.

— Pasqual n’est pas si bête, dit Corbillard, le gros réjoui porté sur son échafaudage : il voudrait faire reculer les autres pour se trouver au premier rang.

— Oh ! qu’il n’a pas besoin de ça, répliqua la même interlocutrice ; Pasqual sait d’autres moyens pour faire tomber l’aumône dans sa poche…

— Et lesquels, s’il vous plaît ? demanda celui dont on parlait ainsi.

— Je n’en dis pas de mal… quoiqu’ils soient peut-être moins chrétiens que de tendre la main.

— Tiens, la mère Jacquart qui croit encore à la sorcellerie ! dit Pasqual.

— Et toi, si tu en doutes, pourquoi donc est-ce que tu perches chez une tireuse de cartes de la rue Saint-Jacques ?

— Cette bêtise !

— Tu as une singulière manière de dire cela, Pasqual, et qui ne te défend pas du tout.

— Vieille folle !

— Allons, allons, la paix ! dit Corbillard.

Puis, continuant à parler à la vieille boiteuse, et prenant par la main la jolie petite mendiante que nous avons signalée, il ajouta :

— Savez-vous, madame Jacquart, que votre fille Robinette engraisse sans savoir ce qu’elle fait, et va devenir toute ronde ?

— Ne m’en parlez pas… Je lui dis tous les jours.

— Ça lui va ! ça lui va ! reprit le vieux galant. La voilà fraîche et épanouie comme la rose de mai.

— La belle mine, vraiment, pour exciter la pitié ! quand elle va quêter auprès des bonnes âmes… C’est ridicule ; mademoiselle, d’engraisser ainsi.

— Je ne mange pourtant qu’à ma faim, dit Robinette.

— Mais alors, c’est que tu as trop faim… Et puis tu bois joliment.

— Ah ! je m’en souviens, reprit Corbillard. Est-elle drôle et gentille quand elle a une pointe de vin dans la tête !

— Ça lui sied, j’en conviens. Cette enfant a toujours été portée là-dessus ; quand je la menais toute petite au cabaret du Trou-à-Vin, qu’elle pouvait à peine marcher, elle allait tourner le robinet de la pièce qui était en perce et mettait sa tête dessous. Delà, on l’appelée Robinette.

— Tiens ! c’est comme ça…

— Que lui est venu son nom de baptême, mais oui.

— C’est le baptême du robinet… Il valait bien celui de l’eau claire, remarqua Corbillard.

— Mais en ce temps-là, ça ne lui nuisait pas, reprit la mère Jacquart ; elle restait toujours fluette et pâlotte ; et quand je l’envoyais chanter sur la place publique, avec une guitare aussi haute qu’elle, elle faisait pas mal de recette.

— Et à présent, donc ! interrompit Robinette ; quand je vas jouer aux Champs-Élysées, est-ce qu’il ne m’en vient pas, des sous ! et des galanteries… hein !

— Je te conseille, petite fille…

— C’est gentil ! reprit-elle en agitant ses doigts sur des cordes imaginaires, oh ! mais c’est gentil ! de faire de la musique sur l’air du Tra la, la…

— Veux-tu te taire !

Une petite charité, ma bonne dame s’il vous plaît…. (Donne-moi donc une prise de tabac).

Ces deux phrases furent adressées par Corbillard, avec une accentuation bien différente, on peut le croire, à une dame qui entrait à l’église et au père Corbeau ; puis le bonhomme revint à Robinette.

— Sa petite figure maigrelotte lui valait mieux pour mendier, dit-il, j’en conviens… Mais c’est égal, elle me plaît mieux comme la voilà… Elle me plaît tout à fait… Voulez-vous me la donner en mariage, madame Jacquart ? Veux-tu m’épouser, Robinette ?…

— Non pas… La rose de mai et le corbillard, ça ne va pas ensemble… J’en aimerais mieux un autre, ajouta la petite en clignant des yeux du côté de Pasqual, qui ne la regardait pas.

— Je t’apporte en mariage, reprit le gros réjoui, mes soixante ans, ma béquille et l’espérance.

— L’espérance ! Elle serait belle… monsieur Corbillard, vous me conduiriez droit au Père-Lachaise.

— Tout le monde y va, mon enfant… Le tout est de savoir passer à la porte du cabaret pour se réjouir un peu en route.

— À propos de ça, pourquoi donc est-ce qu’on vous appelle de ce vilain nom de Corbillard, puisqu’on vous voit toujours si bon vivant ?

— Ma fille, vous commettez une grave erreur, répondit le bonhomme : un corbillard n’est pas triste, au contraire ; rien ne réjouit tant la vue, parce que-c’est toujours cela qui amène le plus de profits à nous autres. Tout le monde ne se marie pas sur cette, terre, et tout le monde meurt…

En ce moment, une rumeur subite interrompit l’entretien. De tous côtés on entendait des voix, s’élever, dans l’assemblée.

— De quoi ?… qu’a-t-il donc à crier ainsi, le père François ?

— Il se tourmente comme un aveugle qui a perdu son bâton, dit Corbillard en riant.

— Car il s’agissait en effet d’un pauvre aveugle (aveugle en conscience), et qui avait perdu bien plus que son bâton !

— Oh ! mon chien ! où est-il ?…avez-vous vu mon chien ? répétait sans cesse le malheureux.

— Beau morceau ! lui répondait-on, un chien à moitié pelé, un caniche qui n’avait que l’âme…

— Mon pauvre chien !… mon seul ami en ce monde !… sans qui je ne peux plus chercher mon pain !… sans qui je ne peux seulement retourner mourir sous mon toit !…

À ce moment, on entendit un hurlement sourd, qui se termina par un gémissement d’agonie.

On chercha d’où venait le son, et on trouva le chien de l’aveugle aux pieds du père Corbeau… mais le pauvre caniche ne hurlait plus !

Comme le vieux François allait recommencer ses lamentations, Pasqual le tira à l’écart et lui dit :

— Écoute, je vais te raconter ce qui est arrivé. Comme réellement tu n’y vois goutte, le père Corbeau, quand les autres avaient le dos tourné, mettait la main dans ta sébile et prenait tes sous. Ton chien voyait cela depuis longtemps ; il en voulait à Corbeau et tâchait de l’attraper… Aujourd’hui, comme le vieux drôle avait la main au plat, ton caniche l’a saisi à la jambe, l’a mordu et remordu jusqu’au sang… Alors Corbeau a broyé le petit chien sous ses pieds, où il vient de rendre l’âme.

— Oh ! malheur ! s’écria l’aveugle ; mon pauvre chien… Où est-il cet affreux Corbeau ?… Je vais…

— Tu vas te taire et ne faire semblant de rien, parce que Corbeau est plus fort que toi et te pilerait comme ton chien… Ainsi va le monde, mon vieux.

Pasqual retourna tranquillement à sa place.

Là, on se pressait et on se poussait avec acharnement… C’était auprès de la grande porte, où on se trouverait sur le passage de la noce… Les injures, les coups de poings et de sabots allaient leur train… Pasqual vit la faible Jeanne (la vieille mendiante au visage pâle et aux vêtements de ferme claustrale) rudement ballottée par les camarades.

— Voulez-vous bien faire de la place à Jeanne ? dit-il d’un ton impérieux et en se servant de sa béquille comme un suisse de sa hallebarde : vous allez la renverser, cette pauvre femme.

— Oui-dà, dit-on ; une place au premier rang pour qu’elle attrape tout !

— Non, non, répondit d’une voix humble et douce la petite vieille en béguin noir… Vous savez… un petit coin à l’écart… ça me vaut mieux.

— Tu es si faible, pauvre Jeanne, reprit Pasqual.

— Ça irait encore, mais c’est le tremblement qui me tient dans les membres. Je vais là-bas m’adosser contre le mur, ajouta-t-elle en se retirant au fond du péristyle.

Un petit garçon, nommé Pierrot, et qui avait vécu jusque-là parmi les mendiants, courut vers la bonne femme en lui apportant une escabelle.

— Là, dit-il en posant le banc à terre ; asseyez-vous là-dessus, mère Jeanne ; vous serez bien gentiment.

Puis l’enfant, dont l’attention fut attirée à l’instant vers la limite droite de la colonnade, se mil à battre des mains et à rire de toutes ses forces, en disant :

— Comme ils se bousculent par ici ! comme ils se bousculent !

Il s’agissait là d’une importante affaire.

Un nègre tordu, bancal, estropié du haut en bas, voulait se hisser sur le péristyle pour prendre sa part des aumônes qui allaient être faites. Mais les mendiants, ne reconnaissant pas l’égalité des races, avaient effectué contre le noir une levée de bâtons et le menaçaient en criant :

— À bas, Jupiter !… à bas !… vilain païen, qui ose bien porter sur son visage la couleur du diable !… Veux-tu te sauver !… veux-tu !…

Le négrillon bondissait à chaque signe des gourdins et des béquilles comme une toupie sous le fouet ; puis se tenait raide, perché sur une jambe, à la manière d’un coq d’Inde.

Car le pauvre garçon avait tout un côté de sa personne hors de service. À la suite d’une chute, le bras gauche cassé s’était retiré et arrondi, la jambe avait pris le même tour et ne touchait plus la terre que lorsqu’il le fallait pour marcher. Si bien que Jupiter, dans son état actuel, semblait une moitié d’homme à laquelle on avait adapté des membres d’occasion, assortissant à peu près.

Du reste, agile, vif et malin, comme si de rien n’était.

Repoussé par ici, il tournait rapidement l’église et tâchait de grimper par là. Les yeux en avant, le corps rampant, il escaladait quelques degrés, et, mis en fuite de nouveau, il excitait les rires et les applaudissements de la bonne engeance humaine.

Au centre de l’assemblée, on entendait une psalmodie continuelle, un bourdonnement d’oremus que les pauvres débitaient en tournant leur chapelet ; car le rosaire, que les chevaliers français tenaient à honneur de porter, se retrouve encore aujourd’hui entre les mains des mendiants.

Pendant ce temps, beaucoup de personnes étrangères à la noce, mais attirées par la curiosité, entraient à l’église.

Dans ce nombre, un homme d’une quarantaine d’années, assez proprement mis, tenant un jonc à la main, passait d’un air d’aisance en raffermissant les boutonnières de son habit. Il fut remarqué par la troupe mendiante, à laquelle il appartenait à un degré plus élevé.

— Bonjour, monsieur Friquet, bonjour… lui disait-on.

— Tiens ! il ne nous répond rien ! parce qu’il a des habits chicandards, et qu’il va demander chez les particuliers, au lieu de tendre la demi-aune dans la rue. C’est ça… il vient à l’église pour examiner un peu les richards, saisir leur physique et s’informer de leur domicile.

— Avec ça, il n’en manquera pas de richards à cette noce.

— C’est donc du cossu ? demanda une pauvresse en saisissant ce propos.

— Tout ce qu’il y a dans le grand, répondit une autre voix.

Et les caquets au sujet du mariage qui allait avoir lieu circulèrent dans toute la bande.

Dans le grand… entendons-nous, dit une voix nasillarde, c’est-à-dire du côté de la femme, qui est riche et cousue d’or !

— Tu connais cela, toi, la Bibette ?

— Bien sûr… c’est une dame très-aumônieuse… Je vas tous les premiers de mois chez elle recevoir la paie, et j’ai entendu dire aux domestiques de quoi il retourne… La dame a du bon bien du côté d’un premier mari ; mais celui qu’elle prend n’a ni sou ni maille… vu que son père est un mange-tout… chez qui on a vendu la maison l’année passée.

Débine complète, ça se voit !

— La noce !… la noce !… cette voiture là-bas !… au fond de la place !…

— Eh ! non, butor… c’est un sapin.

— Ah çà ! dit madame Jacquart en revenant à la charge, pourquoi donc est-ce que la riche veuve épouse ce va-nu-pieds ?

— Elle en tient pour lui… oh ! mais là.. ; le cœur tout à fait pris !

— Et lui, est-il bien amoureux ?

— Est-ce qu’on sait !… Ces pauvres femmes, ça aime toujours… à la grâce de Dieu !

— Oh ! les voitures !… les voitures cette fois…

— Faut regarder le père Corbeau pour savoir… Oui, le voilà à son poste à côté du bénitier… c’est bien la noce qui arrive.

— Les voilà qui aboulent par ici… Y en a-t-il de ces carrosses dorés sur toutes les coutures, et qui portent la croix d’honneur !

Un instant après, les mariés étaient entrés dans l’église ; la nombreuse et brillante assistance avait pris place sur les sièges rangés dans le chœur, et la cérémonie commençait.

Le recueillement régnait dans toutes les parties de l’édifice sacré. Le silence d’alentour faisait ressortir la voix lente et grave du prêtre, prononçant les paroles sacramentelles dans la langue antique que l’on comprend avec l’âme et dont l’impression est si puissante.

Les mariés étaient agenouillés au milieu du sanctuaire, entre les deux cierges bénits dont les flammes représentent les deux existences qui vont devenir semblables.

Ces nouveaux époux attiraient et fixaient les regards, non par la curiosité vulgaire qu’excite toute personne parée du bouquet de noce, mais par un intérêt qui se faisait sentir autour d’eux sans qu’on pût le définir. Quelque chose révélait que des événements importants de la vie morale avaient passé entre eux, qu’un ordre élevé de sentiments présidait à leur union. Leur émotion à l’un et à l’autre était vive et profonde, et se communiquait à tous les assistants.

Valentine, veuve de Neuville, qui épousait en ce moment M. Herman de Rocheboise, n’était pas régulièrement belle. Grande et svelte, brune et pâle, rien ne frappait en elle au premier regard ; elle tenait ses yeux baissés sur son livre, et nul éclat ne jaillissait de son visage. Son front élevé, ses sourcils épais, ses traits bien accentués révélaient la force et la fermeté de son caractère ; en même temps, l’ensemble de sa physionomie exhalait une douceur et une pureté d’âme extrêmes. On sentait que si elle apportait l’énergie de volonté, ce serait à de saints devoirs ; que si elle déployait la constance et le courage, ce serait pour les plus nobles entreprises du cœur.

Sa stature mince, frêle et un peu penchée, était pleine de grâce : dans sa taille, ainsi que sur ses traits, le charme n’était pas dans la forme, mais dans l’expression. Au milieu de la splendeur qui l’entourait et de l’éclat de sa fortune, elle n’avait de parure que la longue et précieuse dentelle de son voile, sans fleurs ni pierreries. Elle semblait n’avoir attaché de prix, parmi tous les ornements de la richesse, qu’à l’objet symbolique qui appartenait à la cérémonie de ce jour.

Herman de Rocheboise, à qui elle donnait sa main, réunissait tout ce que la nature peut prodiguer de séductions extérieures : la régularité, la distinction des traits, les riches proportions, l’élégance de la taille, la noblesse, le charme d’expression qui ne se décrivent pas. Au milieu des jeunes hommes qui formaient son cortége, on eût dit que sa supériorité personnelle, sa beauté admirable, plutôt qu’une circonstance passagère, l’avaient fait choisir pour occuper la place d’honneur devant l’autel paré de sa pompe.

On pouvait pourtant remarquer sur ce visage si accompli une nuance de pâleur et des sillons prématurés, empreintes de soucis, de fatigues et de peines ; mais ce n’étaient que des traces laissées par d’anciennes souffrances ; et l’expression qui régnait alors sur les traits d’Herman de Rocheboise était toute de paix et de douceur.

Un rayon oblique de soleil, en passant dans le voile de Valentine, portait son reflet de blancheur diaphane et pure sur le front du jeune homme ; et il semblait de même que l’heureuse influence de la femme à laquelle il s’unissait répandît sur lui cette empreinte de douce sérénité dont il offrait l’aspect.

Parmi les personnes du cortége, il n’y avait à remarquer que le père du nouveau marié, le vieux comte de Rocheboise.

C’était un ancien noble ruiné, qui, après une existence plusieurs fois bouleversée, voyait avec une satisfaction extrême sa maison relevée par le riche mariage de son fils. Il portait haut, ce jour-là, sa tête grise, ravagée par les années. Assis carrément dans son fauteuil cramoisi, il regardait de tous cotés pour se montrer davantage. En l’absence des sentiments de tendresse et de piété, qui ne l’absorbaient guère, il s’occupait à faire tourner entre ses doigts sa tabatière d’or.

Dans ce moment où il posait pour la foule, sa physionomie était plutôt hautaine que digne ; et s’il se délassait un moment de cette expression composée, ses yeux secs et errants, ses traits épais, aux muscles détendus, n’indiquaient plus qu’une nature vulgaire, avec l’étroitesse de sentiments et la duplicité d’esprit.

La cérémonie terminée, les mariés et les assistants se rangèrent pour la sortie de l’église, qui a quelque chose d’imposant dans ceux dont une seule minute vient de changer la destinée pour la fixer dans une voie éternelle.

Le départ du cortége s’effectua lentement.

C’est le moment propice pour la bande des mendiants le moment ou l’on est trop riche pour refuser l’aumône, trop heureux pour la mesurer, et où l’argent tombe comme la neige.

La première main qui se présente est celle de là jolie Robinette : vive, légère, hardie, la petite fille se jette sans façon devant les pas des mariés.

En cet instant, son visage se trouve-éclairé en face par un chaud rayon de soleil, qui fait éclater les nuances de son teint et dessine d’une ligne de lumière les contours modelés de sa taille épanouie. Elle demande l’aumône, et son accent lamentable, selon l’usage, contraste d’une manière toute charmante avec le timbre frais de sa voix, avec le contentement qui fait sourire ses lèvres et resplendir ses beaux yeux.

Cette enfant de la misère est, en dépit de tout, si séduisante, que M. Herman de Rocheboise ne peut s’empêcher de la regarder. Il cherche pour elle la plus grosse pièce de sa bourse et accompagne son aumône d’un sourire.

Les mendiants arrivent de tous côtés en élevant plus haut leur concert lamentable et en croisant les chapeaux tendus les uns sur les autres.

Un seul d’entre eux, Pasqual, fait un mouvement opposé. Du premier rang, où il était, il se rejette subitement en arrière, quoiqu’en tenant toujours son regard ardemment fixé sur le nouveau marié, puis il va s’adosser contre un pilier et demeure a l’écart. Soit qu’il dédaigne une faible aumône, soit qu’il cède à un mouvement d’originalité dont ses compagnons le disent atteint.

Le magnifique équipage qui attend les mariés et le comte de Rocheboise est arrivé en face de la grande porte. Valentine, avant de descendre les degrés, se retourne encore une fois pour, voir si elle n’a plus d’aumônes à faire ; Herman, par une imitation machinale Jette sur la foule un regard semblable.

Il voit alors les membres de cette horde ignoble, dépouillant déjà leur maintien humble et pleureur, se tirailler, se heurter brutalement les uns les autres, se ruer sur quelques pièces de monnaie qui, dans l’abondante distribution, sont tombées à terre, et boxer intrépidement pour en arracher la capture… Puis, au delà de la foule tumultueuse, glapissante, son regard découvre au fond du péristyle, à l’ombre d’une colonne, une pauvre vieille, assise seule en un coin obscur, et dans l’attitude d’une douloureuse résignation.

Il se reproche que cette humble créature, qui n’a rien osé demander, n’ait rien reçu de lui. Dans un élan de pitié, il perce le rassemblement, s’approche de la mendiante et jette une pièce d’or dans son tablier.

Cette femme est la pauvre Jeanne, que nous avons vue quitter la troupe mendiante pour aller s’asseoir à l’écart.

Au mouvement du jeune homme, elle tressaille ; son visage s’illumine d’une expression de joie indéfinissable, mais qui doit tenir aux plus profondes émotions de l’âme. Une larme se forme rapidement à sa paupière et roule sur son visage pâle… Puis, par un mouvement dont la vivacité tranche avec cette expression mélancolique, elle saisit la pièce d’or, la baise et la place dans le corsage de sa robe noire.

Herman, surpris et ému, est prêt à adresser quelques paroles de bonté à cette pauvre femme, lorsqu’on vient l’avertir que tout le monde l’attend pour monter en voiture.

Ce faible incident s’est passé en une minute et sans être remarqué de personne.

Le cortège est réuni, et déjà la file des superbes équipages fraie rapidement son sillon au milieu des flots du peuple amassé sur son passage.

Cependant, au péristyle de Saint-Sulpice, les mendiants, tout compte fait de la monnaie qui s’écoule en leurs mains, des chapeaux et des sébiles, sont parfaitement satisfaits de la recette de ce jour. Ils se répètent joyeusement l’un à l’autre :

— Ce soir, au Trou-à-Vin.

Pasqual s’est en même temps approché de Jeanne, et tous deux se disent aussi, mais d’une voix plus basse :

— Ce soir, au Cimetière de Vaugirard.