Les Machabées de la Nouvelle-France/Chapitre quatrième

Imprimerie de Léger Brousseau (p. 54-69).


CHAPITRE QUATRIÈME


Dangers courus par M. LeMoyne. — Les Iroquois Châtiés. — Services subséquents rendus par Charles LeMoyne. — Il est anobli — Sa mort.


En 1660, les Iroquois, résolus d’en finir d’un seul coup avec les Français, envahirent le Canada avec la plus puissante armée qu’ils eussent encore mise sur pied. C’est alors que le brave Dolard se dévoua, avec seize jeunes Français pour le salut de ses compatriotes. Cette poignée de héros alla prendre possession d’un méchant fort sauvage situé au pied du sault des Chaudières, sur la rivière des Outaouais, pour y attendre les Iroquois qui descendaient des terres de chasse du nord. Pendant plus de dix jours ces dix-sept braves tinrent tête à sept cents Iroquois, et ne furent vaincus et massacrés que lorsqu’ils furent à bout de vivres, de munitions et de forces, et après avoir mis un grand nombre d’ennemis hors de combat. Aussi, stupéfaite de la résistance incroyable que lui avaient opposée ces quelques hommes renfermés dans une si faible enceinte, sans eau, sans nourriture et sans un seul instant de repos, l’armée iroquoise renonça-t-elle à son projet primitif qui était d’assiéger Québec. Le dévouement admirable de ces quelques jeunes gens sauva la colonie.

Charles LeMoyne s’était offert de les accompagner ; mais sa proposition ne fut heureusement pas acceptée. C’est vers ce temps, qu’en récompense de ses services passés, il fut élevé à la charge de procureur du Roi [1]. Il y avait deux ans qu’il remplissait ces fonctions, lorsque survint un événement qui faillit priver la colonie des services de ce vaillant homme. Étant allé chasser sur l’Île de Sainte-Thérèse, il fut surpris et attaqué par des Iroquois au moment qu’il était seul. Sommé de se rendre, il ne répondit qu’en couchant ses ennemis en joue, bien déterminé de vendre sa vie le plus chèrement possible. Comme les Iroquois se rapprochaient de plus en plus de lui et faisaient mine de l’envelopper, il leur lâcha son coup de fusil. Malheureusement une racine qui lui fit perdre l’équilibre, détourna la balle, et il se trouva à la merci des ennemis. En vain chercha-t-il alors son salut dans la fuite. Rejoint et succombant sous, le nombre, il fut pris et emmené prisonnier au pays des Iroquois.

La consternation des Français ne fut égalée que par l’extrême plaisir des Iroquois qui se voyaient enfin maîtres d’un homme si redoutable et qui leur avait fait tant de mal. Depuis longtemps les vieillards de la nation amassaient du bois pour le brûler. Mais Charles Lemoyne avait vu trop souvent la mort en face pour redouter la fin terrible qu’on lui ménageait. Aussi traita-t-il ces barbares avec le dernier mépris, se contentant de leur dire que sa mort serait bien vengée, et qu’il viendrait bientôt du Canada un nombre de Français suffisant pour raser tous les villages des cinq cantons. Il ajouta avec la plus grande assurance que ses compatriotes étaient déjà partis de Québec, et qu’il avait la nouvelle assurée de leur arrivée prochaine.

Cette bonne contenance en imposa à ses vainqueurs qui se décidèrent à épargner sa vie et à se ménager un si précieux otage, s’ils venaient à être attaqués. Enfin, ils le ramenèrent à l’automne avec les plus grands égards ; ce qui fut alors considéré comme un miracle, à cause de la haine qu’ils lui portaient.

Sur ces entrefaites, arrivèrent au Canada, avec une suite nombreuse, trois personnages éminents dont la venue devait donner un nouvel élan à la prospérité de la colonie. C’était, d’abord, le marquis de Tracy envoyé comme vice-roi par Louis XIV pour régler certaines difficultés survenues entre les autorités du pays. Afin d’honorer son représentant, le roi lui avait donné, pour lui faire escorte, quatre compagnies du régiment de Carignan, et une suite nombreuse de gentilshommes. Venaient ensuite M. de Courcelles, nommé gouverneur-général en remplacement de M. de Mésy, et enfin M. Talon, homme distingué dont l’administration intelligente devait rendre les plus grands services au pays. En même temps arrivèrent aussi quantité de colons. Le nombre des personnes venues de France cette année-là, 1665, était presque aussi considérable que la population française déjà résidente au Canada. Tous comptés, colons et marchands avec les vingt-quatre compagnies de Carignan, dont une grande partie devait finir par s’établir dans le pays, ils formaient plus de deux mille âmes.

Le marquis de Tracy aurait bien désiré marcher immédiatement contre les Iroquois pour châtier leur insolence et leur perfidie, mais il fut forcé de remettre son projet à l’année suivante. Enfin le 30 janvier 1666, une troupe de cinq à six cents-hommes, commandée par M. de Courcelles, partit de Sainte-Thérèse et se dirigea sur le pays des Iroquois. Le sieur Charles LeMoyne qui commandait soixante-et-dix volontaires de Montréal, tous hommes brisés aux fatigues des voyages et aguerris par leurs fréquentes escarmouches avec les Iroquois, eut l’honneur d’être placé à la tête de la colonne, en allant, et à l’arrière-garde au retour. M. de Courcelles avait la plus entière confiance en ces hommes qu’il appelait « ses capots bleus. »

Malheureusement les guides algonquins sur lesquels on avait compté firent défaut, ce qui fut cause que l’expédition alla déboucher à dix-huit milles seulement d’Orange et à vingt lieues des villages agniers. Les fatigues et les privations endurées par les soldats avaient été si fortes qu’il fut jugé à propos de rebrousser chemin. Sur le retour, les troupes furent rejointes par les Algonquins qui, ayant trouvé moyen de s’enivrer, s’étaient amusés en chemin et avaient ainsi causé l’insuccès de l’expédition.

Cependant, cette campagne d’hiver étonna les Iroquois par sa hardiesse et les amena même à demander la paix qui fut conclue et signée le 12 juillet 1666 par MM. de Tracy, de Courcelles et Talon ; les chefs sauvages apposèrent au traité les marques de leurs tribus respectives, de la tortue, du loup et du castor.

Mais à peine quelques jours s’étaient-ils écoulés que des Agniers massacraient sur le lac Champlain deux officiers français qui faisaient la chasse. L’un d’eux, M. de Chasy, était le cousin du marquis de Tracy. Nicholas Perrot raconte que dans un festin que M. de Tracy donnait bientôt après aux chefs iroquois, à l’occasion des préliminaires d’une nouvelle paix générale, un chef agnier, par bravade, leva le bras et déclara hautement que c’était ce bras qui avait cassé la tête du sieur de Chasy. — Il n’en cassera pas d’autre, repartit le marquis. Et sur le champ il fit étrangler l’insolent, rompit les conférences, et donna des ordres pour l’organisation immédiate d’une grande expédition contre les Agniers. Ce fut à la fin de septembre 1666 que la plus forte armée que le Canada eût encore vue sur pied se mit en marche. Forte de six cents soldats, de six cents habitants du pays et de cent sauvages hurons et algonquins, elle était commandée par M. de Tracy qui avait voulu diriger la campagne en personne. Le sieur Charles LeMoyne, à la tête de cent dix habitants de Montréal, faisait encore partie de cette expédition, où, comme dans la précédente, il eut l’honneur de marcher au premier rang. Quand le grand chef des Agniers aperçut cette armée, qui s’avançait tambour battant et avec une tenue superbe, il fut frappé d’épouvante et dit aux siens : « Mes frères, sauvons-nous ; car tout le monde s’est levé contre nous. » Sans tenter aucune résistance, ils s’enfuirent tous, abandonnant leurs quatre bourgades aux Français qui les détruisirent de fond en comble avec l’énorme quantité de provisions qu’elles renfermaient. La leçon était sévère mais bien méritée, car depuis plus de trente ans ces barbares n’avaient cessé de ravager la colonie.

Peu de temps après le retour de notre armée triomphante, les Agniers vinrent trouver M. de Tracy à Québec et le supplier de leur accorder la paix. La destruction de tous leurs maïs les avait réduits à une famine extrême qui fit périr près de quatre cents personnes.

Après toutes ces péripéties, fut enfin conclue une paix qui devait, cette fois, donner un peu de repos au pays et permettre aux colons de s’occuper de la culture de leurs terres et de profiter des avantages que leur offrait une si riche contrée.

Les services nombreux et signalés que M. LeMoyne avait rendus à la colonie depuis plus de vingt ans lui valurent enfin des lettres de noblesse que Louis XIV lui envoya en 1668, en le qualifiant du titre de Sieur de Longueuil, du nom d’une de ses terres, appelée d’abord la Petite-Citière. Ces lettres sont ainsi conçues : « Comme nous sommes informés des bonnes actions que font journellement les peuples du Canada, soit en réduisant ou disciplinant les sauvages, soit en se défendant contre leurs fréquentes insultes, Nous avons estimé qu’il était de notre justice de distinguer par des récompenses d’honneur ceux qui se sont le plus signalés. À ces causes et désirant traiter favorablement notre cher et bien-aimé Charles LeMoyne, Sieur de Longueuil, pour le bon et louable rapport qui nous a été fait des belles actions qu’il a faites : de notre grâce spéciale, pleine puissance et autorité royale, nous avons annobli, et par ces présentes, signées de notre main, annoblissons et décorons du titre de noblesse le dit Charles LeMoyne, ensemble sa femme et ses enfants nés et à naître. »

Dans le partage des terres que le roi fit, en 1672, au Canada pour en hâter le défrichement, dit l’abbé Paillon, M. LeMoyne reçut toutes les terres non concédées sur le bord du fleuve, depuis Varennes jusqu’à Laprairie. Quatre ans plus tard, M. Duchesneau, alors intendant, voulant lui témoigner de plus en plus la satisfaction du roi, réunit toutes ces concessions en un seul fief sous le nom de Longueuil, qui resta depuis à l’aîné de la famille. L’année suivante, M. de Longueuil reçut une autre gratification de terre sur la rive droite du fleuve, de deux lieues de front sur trois de profondeur, qu’il appela du nom de Châteauguay qu’elle porte encore.

Dès 1683, prévoyant les services que rendraient à la colonie des enfants élevés par un tel père, M. de la Barre, alors Gouverneur-Général, écrivait à la Cour : « M. LeMoyne a rendu de grands services au pays ; mais celui qu’il vient de rendre au mois de juillet dernier, en négociant la paix avec les Iroquois, est si considérable qu’il est à propos, pour l’encourager à l’avenir, où il nous peut encore mieux servir, que vous lui accordiez cette gratification. » Il s’agissait de la place de gouverneur de Montréal, vacante par la mort de M. Perrot. « Il est capitaine pour la ville de Montréal, et a plus fait la guerre contre les Iroquois qu’aucun officier qui soit au Canada. Je vous envoye, pour porter mes dépêches, son fils d’Iberville, jeune homme qui entend fort bien la mer, sait cette rivière admirablement, a amené et ramené déjà plusieurs navires en France, vous suppliant de le faire enseigne de marine… »

Si M. de Longueuiî, qui devait mourir cette année-là même, n’eut pas le plaisir de se voir décerner le plus grand honneur qu’il eût peut-être ambitionné, celui d’être gouverneur de la ville à l’établissement de laquelle il avait contribué pour une si grande part, il eut au moins la noble satisfaction de voir grandir et d’assister aux débuts, pleins de belles promesses, des plus âgés de ses enfants qui, tous, du reste, devaient marcher si glorieusement sur les traces de leur père.

Après quarante-quatre années d’une vie généreusement employée au service de son pays d’adoption, M. Charles LeMoyne mourut à Ville-Marie en 1683, et fut inhumé dans l’église paroissiale, devançant sa femme de huit ans dans la tombe. En couronnant une si belle carrière par une fin des plus chrétiennes, il sut mériter pleinement la louange accordée autrefois au juste : Transiit bene faciendo.

  1. M. de Sailly avait été nommé en même temps juge royal et M. Bénigne Basset, greffier.