Les Machabées de la Nouvelle-France/Chapitre deuxième

Imprimerie de Léger Brousseau (p. 23-37).


CHAPITRE DEUXIÈME


Charles LeMoyne. — Il fait prisonnier deux Iroquois et sauve la vie à M. de Normentville. — Il s’empare de deux autres Iroquois. — Acharnement des Iroquois contre Montréal. — La surprise du 6 mai 1651 — Français massacrés. — Un homme scalpé vif. — Le combat du 18 juin 1651. — Belle action d’un nommé Lavigne. — Charles Lemoyne taille les Iroquois en pièces. — Il est nommé garde-magasin à Montréal. — Terreur inspirée par les Iroquois.


M. de Maisonneuve qui ne négligeait aucun moyen d’assurer la durée de l’établissement qu’il venait de fonder, ayant demandé au gouverneur de la Nouvelle-France de lui fournir un bon sujet qui pût servir à la fois comme interprète et comme soldat, M. de Montmagny lui envoya Charles LeMoyne, jeune homme de vingt ans, mais qui promettait déjà beaucoup.

Charles LeMoyne, né à Dieppe, le 2 août 1626, était fils de Pierre LeMoyne et de Judith Duchesne. Il n’avait encore que quinze ans lorsque, sollicité par sa nature ardente, il se décida à venir s’établir dans la Nouvelle-France où les relations curieuses de l’époque poussaient déjà plusieurs esprits aventureux. Il arriva à Québec en 1641 avec son oncle, M. Duchesne, et entra immédiatement au service des Jésuites qui l’envoyèrent dans les missions qu’ils avaient établies au pays des Hurons. Après quatre années de services rendus à la religion et à la petite colonie que les Pères Jésuites tentèrent d’établir sur les bords éloignés du lac Huron, et pendant lesquelles il apprit à fond la langue huronne, dont la connaissance lui devait être si utile par la suite et allait lui permettre de rendre les plus grands services à la colonie, Charles LeMoyne était depuis quelque temps de retour à Québec, lorsque M. de Montmagny l’envoya à Ville-Marie, où le jeune homme ne devait pas tarder à se distinguer.

Dans le printemps de 1648 les Iroquois, qui rôdaient sans cesse autour de Montréal, dont l’établissement leur inspirait à bon droit les plus grandes craintes pour l’avenir, lancèrent un nouveau parti de guerre contre la ville naissante. Mais les chaudes réceptions qu’on leur avait déjà faites les ayant détournés d’employer la force, ils étaient résolus cette fois de recourir à la ruse pour mener à bonne fin leurs projets.

Plusieurs d’entre eux se présentèrent en face du fort sous prétexte d’un pourparler. M. de Normentville et M. LeMoyne étant sortis de la place pour les rencontrer, trois Iroquois se détachèrent du groupe de leurs amis comme pour s’aboucher avec les deux Français. M. de Normentville, qui voyait que les trois parlementaires s’approchaient sans armes, ne voulut pas être en reste de confiance avec des sauvages, et se dirigea vers le gros des Iroquois seulement avec une pique en main.

Charles LeMoyne avait appris à mieux connaître la fourberie des sauvages, et il sentit aussitôt toute l’imprudence de son compagnon.

— Ne vous avancez donc pas ainsi vers ces traîtres ! lui cria-t-il.

Le trop crédule Normentville avait un faible pour les Iroquois, bonté de cœur qu’il devait chèrement payer par la suite, puisqu’il finit par trouver la mort entre leurs mains. Il ne continua donc pas moins d’avancer vers eux. Mais à peine les avait-il rejoints, qu’ils l’enveloppèrent en lui montrant bien qu’il n’était plus libre de retourner vers les siens.

À peine Charles LeMoyne s’aperçut-il de cette trahison, qu’il coucha en joue les trois Iroquois qui étaient près de lui, en leur disant qu’il tuerait le premier qui s’aviserait de bouger. Et puis s’adressant à l’un d’eux.

— Toi, dit-il, va chercher mon compagnon.

L’Iroquois s’en alla vers les siens, mais se donna bien garde de revenir. Ce que voyant, Charles LeMoyne signifia aux deux autres qu’il tenait au bout de son mousquet de marcher devant lui jusqu’au château. La gueule du fusil braqué sur eux les persuada aisément de se rendre à cette invitation. Les deux prisonniers ne furent relâchés que le lendemain, lorsque les Iroquois se décidèrent à renvoyer M. de Normentville.

Quelques semaines plus tard, on aperçut deux Iroquois sur une batture vis-à-vis du château. Comme ils paraissaient avoir le désir de parler à nos gens, M. de Maisonneuve ordonna à Charles LeMoyne et à un nommé Nicholas Godé d’aller en canot vers ces deux hommes. Mais en voyant approcher les Français, l’un des Iroquois, dont la conscience n’était sans doute pas tranquille, se jeta dans son canot et s’enfuit en laissant son compagnon sur un rocher et dans l’impossibilité de s’enfuir. M. LeMoyne et son camarade s’en emparèrent et le conduisirent à terre. Interrogé sur le motif de la fuite de son camarade, le captif répondit qu’il avait été certainement pris d’une terreur panique, vu qu’il n’avait aucun mauvais dessein.

Tandis qu’on emmenait celui-là au château, le fuyard reparut criant et pagayant au loin sur le fleuve. On le laissa faire et comme il s’approchait et que le courant l’entraînait un peu, LeMoyne et Godé sautèrent dans leur canot et donnèrent la chasse au fugitif. Celui-ci s’efforça de leur échapper de nouveau. Mais contre deux adversaires la joute ne pouvait être longue, et, bientôt rejoint, notre homme vint tenir compagnie à son camarade qu’il avait si lâchement abandonné.

Pendant les trois années qui suivirent, les Iroquois laissèrent quelque répit aux habitants. Charles LeMoyne profita de ce moment de tranquillité pour commencer à défricher des terres qu’on lui avait accordées dans les environs de Ville-Marie. Mais il lui fallut reprendre les armes dans le printemps de 1651, les Iroquois ayant recommencé les hostilités avec plus de fureur que jamais.

« À peine nous laissaient-ils quelques jours sans alarmes, dit l’auteur de l’Histoire du Montréal ; incessamment nous les avions sur les bras, il n’y a pas de mois cet été [1651] où notre livre des morts ne soit marqué en lettres rouges par les mains des Iroquois. Il n’est pas moins marqué de leur côté ; ils perdaient bien plus de gens que nous, mais comme leur nombre était incomparablement plus grand que le nôtre, les pertes aussi nous étaient bien plus considérables qu’à ceux qui avaient toujours du monde pour remplacer les hommes qu’ils avaient perdus dans les combats. »

Le 6 mai, Jean Boudart étant sorti de chez lui avec un nommé Chicot, tous deux furent surpris par huit ou dix Iroquois qui se jetèrent sur eux à l’improviste. Les deux Français de prendre leurs jambes à leur cou. En passant près d’un gros arbre renversé, Chicot se blottit dessous. Les Iroquois passent sans l’apercevoir et continuent de suivre Boudart de près. À quelques pas de son logis, le fugitif rencontre sa femme :

— La porte de la maison est-elle ouverte ? lui crie-t-il.

— Non, je l’ai fermée en partant, répond-elle.

— Alors nous sommes morts !

Et il continue de fuir avec sa femme à ses côtés. Mais celle-ci ne pouvant courir aussi vite que son mari, se sent bientôt saisie par les sauvages. Aux cris désespérés qu’elle pousse, Boudart s’arrête, et, quoique désarmé, se jette sur les Iroquois auxquels il dispute sa malheureuse femme à grands coups de poing. Ce dévouement ne leur est guère utile à tous deux, car le pauvre Boudart est assommé sur place et sa femme enlevée.

En ce moment, MM. LeMoyne, Archambault et un autre, attirés par le bruit, arrivent sur les lieux ; mais quarante Iroquois embusqués derrière l’Hôpital s’élancent vers eux, en poussant leur terrible cri de guerre. Les trois Français doivent battre en retraite, ce qui ne laisse pas que d’offrir quelque difficulté, les Iroquois leur barrant le passage. Qu’importe, ils s’élancent, passent à la barbe de leurs ennemis, essuient quarante coups de feu, dont un perce le bonnet de Charles LeMoyne, et arrivent sains et saufs à l’Hôpital, qu’ils trouvent tout ouvert et où Mlle. Mance est seule en ce moment. L’Hôpital était bâti à quelque distance du fort et entouré d’une palissade.

Ce fut un heureux hasard que la porte de l’enclos se trouvât ouverte ; car si elle eût été fermée, les trois fugitifs auraient été pris, et si les Iroquois étaient passés devant la maison avant que les Français y fussent entrés, ils auraient pris Mlle. Mance, et pillé ou brûlé l’Hôpital. LeMoyne et ses compagnons s’y étant barricadés, les sauvages retraitèrent et se mirent à chercher Chicot qu’ils avaient vu se cacher. Ils le découvrirent enfin, et voulurent s’en emparer ; mais il se mit à les frapper si fort à coups de piecd et à coups de poing, qu’ils ne purent réussir à s’en rendre maître. Alors, comme la garnison commençait à s’agiter dans le fort et qu’une sortie paraissait imminente, les Iroquois renversèrent Chicot, lui enlevèrent, en un tour de main, la chevelure avec un morceau du crâne, et, le laissant tout sanglant sur place, s’enfuirent avec la femme de l’infortuné Boudart, qu’ils finirent par brûler après l’avoir affreusement torturée. L’horrible blessure qu’avait reçue Chicot et la perte de son cuir chevelu ne l’empêchèrent pourtant pas de vivre quatorze ans de plus, ce qui est bien admirable, ajoute la relation.

Le combat qui eut lieu quelques semaines plus tard, le 18 juin, se termina plus à notre avantage et donna à M. LeMoyne une belle occasion de se signaler. Les Iroquois revenus en plus grand nombre, surprirent aux environs du fort, quatre Français qui se jetèrent dans une méchante petite redoute située entre le château et la Pointe Saint-Charles, au milieu d’un abattis d’arbres. Résolus de vendre chèrement leur vie, nos quatre hommes ouvrirent une fusillade des mieux nourries. À ce bruit un des plus anciens habitants de Ville-Marie, nommé Lavigne, qui se trouvait auprès, accourut aussitôt avec une audace admirable et un bonheur étonnant ; car en passant à la course par-dessus tous les arbres abattus, pour venir au secours de ses camarades, il donna dans quatre embuscades iroquoises, et, après avoir essuyé soixante ou quatre-vingts coups de feu, sauta dans la redoute sans avoir reçu la moindre blessure. Animés par le courage de cette nouvelle recrue les autres continuent de fusiller rondement l’ennemi.

Ce vacarme éveilla bientôt l’attention des habitants du fort et M. de Maisonneuve envoya M. LeMoyne et plusieurs hommes à la rescousse de ces braves.

Charles LeMoyne attendit que les Iroquois eussent fait une décharge générale et fondit sur eux avec les siens. Les sauvages se voyant désarmés ne songèrent plus qu’à prendre la fuite. Mais à mesure qu’il s’en levait un derrière les arbres on l’abattait à coups de fusil. Il en resta vingt-cinq ou trente sur place, sans compter les blessés qui parvinrent à s’enfuir avec le reste de la bande.

C’est à la suite de cette belle action que M. LeMoyne, dont le mérite était de plus en plus apprécié, fut nommé Garde-Magasin à Montréal.

Cette année-là, Mlle. Mance fut obligée de quitter l’hôpital et de chercher un refuge plus sûr au château. Les attaques des Iroquois se multiplièrent tellement que tous les habitants des environs furent obligés d’abandonner leurs demeures, et qu’il fallut mettre des garnisons dans tous les endroits qu’on voulait conserver. « Tous les jours, » dit la relation, « on ne voyait qu’ennemis ; la nuit on n’eût pas osé ouvrir sa porte, et le jour on ne se fût pas aventuré à quatre pas de sa maison sans avoir son fusil, son épée et son pistolet. »