Les Grottes de Menton et la question de l’homme fossile

LES GROTTES DE MENTON
ET LA QUESTION DE L’HOMME FOSSILE.

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L’homme fossile de Menton.

La découverte d’un squelette humain, dans l’une des grottes de Menton, a produit, on se le rappelle, un véritable événement dans le monde savant ; elle s’est présentée comme un nouvel et frappant exemple de l’homme fossile.

Cette découverte a déjà été l’objet de bien des commentaires, mais elle offre à la critique quelques caractères saillants que l’on a omis d’exposer jusqu’à ce jour et que nous croyons intéressant de passer en revue.

Chargé par M. le ministre de l’instruction publique de faire des fouilles dans les cavernes de Menton, déjà explorées par plusieurs savants, M. le Dr Rivière étudia neuf grottes, situées sur le territoire italien, au voisinage de la frontière. Ses recherches le mirent bientôt en possession de nombreuses pièces qui se présentèrent comme l’affirmation des assertions émises avant lui par MM. Antonio Grand, Forel (de Morges), Geny, Pérès, Issel, Chantre, Bonfils, Moggridge, etc., à savoir que l’homme préhistorique avait habité ces cavernes.

Les grottes de Menton sont creusées, ainsi que j’ai pu le vérifier par moi-même, non dans le crétacé inférieur, comme l’a écrit M. Rivière, d’après les auteurs de la carte géologique de France, mais dans le calcaire garumnien, immédiatement au-dessous de l’étape tertiaire nummulitique, si bien développé aux environs de Vintimille, entre cette ville et celle de Menton. De larges failles, probablement post-éocènes, ont donné lieu au creusement naturel de ces cavernes et même de quelques-uns des abris décrits par M. Rivière,

Les fouilles dirigées par cet observateur ont été conduites avec un grand soin, sinon une grande expérience ; ses descriptions se ressentant en effet du peu de pratique du chercheur, elles sont quelquefois ou diffuses ou incomplètes. Il n’en faut pas moins reconnaître que M. Rivière a fait preuve d’une rare persévérance dans ses recherches, dans ses travaux, et que cette pratique des fouilles qui lui faisait défaut à l’origine, il l’aura certainement acquise dans le cours de ses belles découvertes.

Il résulte de l’ensemble des investigations de notre confrère, que généralement à la partie supérieure d’un certain nombre des cavernes étudiées, gisent des instruments et des outils de l’époque préhistorique qui a immédiatement précédé, dans l’ouest de l’Europe, l’apparition des métaux. Au-dessous des couches de la surface, abondent des débris d’industrie humaine indiquant une civilisation bien plus primitive, en même temps que la superposition des amas, leur assignait une antiquité plus considérable. C’est dans ce dépôt ancien qu’a été retrouvé, à une profondeur de 6m,55, le fameux squelette humain dont nous représentons l’aspect. Le terrain paraissant vierge de remaniement, il était naturel de penser et de dire, ainsi que l’a fait M. Rivière, que le squelette était contemporain du dépôt qui l’entourait. Mais quel est l’âge géologique et paléontologique de ce dépôt ? c’est ce qu’il est impossible d’affirmer d’une manière parfaitement exacte d’après la description de M. Rivière.

En effet, tandis que certaines espèces de la faune, entourant ce squelette, permettent de désigner une époque paléontologique ancienne, l’étude des instruments en os, et en pierre, celle de la parure encore attachée au squelette, semblent nous conduire à une époque plus récente.

La présence de l’ursus spelœus, du felis spelœa, et des autres felis ; de l’hyena spelœa, du rhinocéros tichorrinus, du bos primigenius (urus), parait bien indiquer qu’il s’agit d’un gisement datant de l’époque paléontologique quaternaire la plus ancienne (époque de l’ours). La découverte de types d’instruments en pierre, semblables à ceux du Moustier, confirme encore cette hypothèse.

Mais, d’autre part, l’abondance des cerfs de diverses espèces (il y en a cinq), et des autres ruminants de petite taille, la présence du chamois surtout, que je ne connais guère, pour ma part d’une manière authentique, que dans les gisements postérieurs à ceux de l’âge de l’ours, la multiplicité de fort beaux poinçons en os, à formes caractéristiques, des aiguilles, des ciseaux, des lissoirs, un bâton de commandement, le tout également en os, la parure si distinctive du squelette, la similitude de cette parure avec celle de l’homme fossile du Périgord découvert par MM. Massena, Lalande et Cartailhac, dans un gisement incontestable de l’âge du renne, la ressemblance enfin de cet homme avec celui de Cra-Magno, me font penser qu’il y a là toute une série d’objets d’un âge postérieur à celui de l’ours, c’est-à-dire de l’âge du renne.

Mais, dira-t-on, comment est-il possible d’affirmer que la seconde série de pièces citées appartiennent à l’âge du renne, puisque le renne ne se trouve pas lui-même parmi les cerfs énumérés par M. Rivière. La réponse est aujourd’hui facile à faire.

Bien que l’on n’ait pas encore terminé d’étudier en Italie, les nombreuses grottes dont ce pays abonde, les recherches des Capellini, des Regnoldi, des Belluci, des Issel, des Scarabelli et de tant d’autres géologues célèbres dont nous avons admiré les collections au cinquième congrès préhistorique de Bologne, ont prouvé que le renne n’existe pas dans les débris paléontologiques fournis par les grottes de l’ancien Piémont. Cependant l’industrie caractéristique de cette époque s’y dessine d’une manière tellement nette, qu’il a été possible à tous les archéologues français du congrès, de dire sans hésiter : « Voilà une industrie exactement contemporaine de celle que le renne caractérise en France par sa présence. »

Du reste, nous pouvons voir aujourd’hui, grâce au progrès de la géologie, que des glaciers avoisinaient toujours les régions dans lesquelles les rennes abondaient. Or, les côtes de la Méditerranée n’ont jamais fourni des moraines glaciaires ; il est donc permis de penser que le renne ne pouvait pas y vivre, puisque d’ailleurs l’étude de son émigration permet de le suivre remontant vers le nord, à mesure que les glaciers ont disparu presque complètement du centre et de l’ouest de l’Europe.

Pendant que le renne était ainsi limité dans certaines régions de la France et disparaissait ensuite, la civilisation de cette époque suivait sa marche d’ascension et de statu quo ; elle se répandait dans de solides conditions pour ne s’effacer qu’à la longue, après avoir imprimé les mêmes usages à des peuplades fort éloignées les unes des autres, mais qui cependant avaient déjà des habitudes de voyages et d’échanges.

Ce n’est guère, en effet, qu’à l’époque du renne que nous voyons, pour la première fois, dans les dépôts renfermant les débris de la civilisation de cette époque, des objets caractéristiques d’un pays, transportés par l’homme dans un autre. C’est ainsi que les coquilles du bord de l’Océan ont été portées sur les bords de la Méditerranée, dans les grottes de Menton, par les hommes contemporains de celui que nous devons aux recherches de M. Rivière.

L’homme fossile de Menton paraît être un représentant, non des peuplades de l’ours, ainsi que l’a cru M. Rivière, mais bien de celles de l’âge du renne. Il a probablement été inhumé dans une grotte antérieurement habitée par l’homme à l’âge de l’ours. Le remaniement de la caverne aura passé inaperçu pendant les fouilles.

Dans un prochain article nous compléterons ces aperçus en donnant un résumé de la question générale de l’homme fossile, de manière à bien faire saisir au lecteur le côté géologique et paléontologique de cette nouvelle branche de la science. Nous le mettrons en mesure de porter lui-même un jugement sur la grande signification philosophique et morale des découvertes si instructives et si nettes, que l’on doit à ce sujet, aux savants de notre siècle.

Dr F. Garrigou.