Les Fleuves


LES FLEUVES[1]

Les montagnes ne sont pas jetées irrégulièrement sur l’épiderme terrestre ; elles y forment, au contraire des réseaux découpés avec symétrie, des lignes tracées suivant une certaine précision, des charpentes régulièrement construites. Les fleuves qui arrosent les grandes plaines des continents sont aussi distribués avec ce caractère d’harmonie qui préside à toutes les créations de la nature.

Dans l’ancien continent, les plus grandes chaînes de montagnes se dirigent d’occident en orient, et celles qui s’étendent du nord au sud en sont les rameaux secondaires. Les plus grands fleuves se déroulent dans la direction qui leur est imposée par ces proéminences du sol. L’Euphrate et le golfe Persique, le fleuve Jaune, le fleuve Bleu, tous les grands cours d’eau de la Chine cheminent de l’est à l’ouest, et il en est de même des principales artères de tous nos continents. Les principaux cours d’eau de l’Afrique et de l’Asie, les lacs, les eaux méditerranéennes s’étendent encore de l’occident à l’orient, ou de l’orient à l’occident, le Nil et quelques rivières de la Barbarie font seuls exception.

Le continent du nouveau monde nous offre la même précision dans la distribution des artères liquides qui le traversent ; une énorme chaîne de montagnes divise, sépare l’Amérique en deux versants ; les eaux qui glissent sur ces pentes immenses se dirigent vers la mer, en sillonnant le sol, d’occident en orient, ou inversement.

Tel est le coup d’œil d’ensemble, le spectacle vu de loin. En examinant de plus près le système d’irrigation continentale, on voit les fleuves se replier avec irrégularité, étendre ou rétrécir les eaux, suivre tantôt la ligne droite et tantôt la ligne courbe, décrire mille sinuosités, serpenter dans la vallée, se resserrer dans les rochers et les détroits, glisser rapidement sur les pentes ou stationner dans les bas-fonds, courir au-dessus des rapides, se précipiter dans les cascades ou se reposer dans les lacs.

Généralement la largeur des fleuves augmente depuis la source jusqu’à l’embouchure ; quand on remonte le courant, les rives se rapprochent. Généralement aussi les courbes qu’ils décrivent sont plus nombreuses à l’approche de l’Océan. Dans l’intérieur des terres, ils suivent souvent la ligne droite ; près du rivage, au contraire, ils tracent des courbes nombreuses et se replient sur eux-mêmes : ils remontent vers les continents, puis descendent vers l’Océan et parcourent ainsi, dans un petit espace, des directions inverses. On dirait que le fleuve généreux n’a pas assez prodigué de bienfaits au territoire qu’il arrose, il parait abandonner à regret les continents qu’il a fécondés.

Les plus grands fleuves de l’Europe sont : le Volga, qui a 3 340 kilomètres de parcours ; le Danube, qui en a 2 750 ; le Don, 1 780 ; le Dnieper, 2 000 ; la Vistule, 960.

En Asie, le fleuve Yangt-tse-Kiang se promène à la surface du sol sur une étendue de 5 330 kilomètres ; le Cambodge trace une courbe de 5 890 kilomètres ; le fleuve Amour, de 4 380 ; le Gange glisse ses eaux dans un lit de 3 000 kilomètres ; l’Euphrate, de plus de 2 000.

Le Sénégal, en Afrique, accomplit un voyage de 4 500 kilomètres, en y comprenant le Niger, qui n’est qu’une continuation de ce grand fleuve. Le Nil a environ 3 880 kilomètres d’étendue.

Enfin, l’Amérique est sillonnée par les artères fluviales les plus grandes, les plus larges du monde entier. Le Mississipi fertilise les contrées qu’il traverse sur une longueur de 7 000 kilomètres environ, et la superficie de son bassin est d’environ 180 000 lieues carrées, plus de sept fois la surface de l’empire français ! la largeur du grand fleuve américain est de 300 à 900 mètres, depuis le saut de Saint-Antoine jusqu’au confluent d’Illinois ; de 2 500 mètres au confluent du Missouri ; et de 1 500 mètres à la Nouvelle-Orléans, au confluent d’Arkansas. Sa profondeur est de 15 à 20 mètres, au confluent de l’Ohio ; et de 60 à 80 mètres, entre la Nouvelle-Orléans et le golfe du Mexique. Sa vitesse est de quatre milles à l’heure, et, au moment des fortes crues, il est très-difficile à remonter. L’Orénoque a 2 300 kilomètres de parcours ; le fleuve de la Plata, 3 200.

Mais bien plus puissant encore est le vaste courant du fleuve des Amazones, qui s’unit aux eaux de l’Atlantique par un estuaire de 300 kilomètres. Tout est colossal dans ce fleuve, qui rend à l’Océan toute la pluie et la neige récoltées par un bassin de 7 millions de kilomètres carrés. Il est si profond, que les sondes de 100 mètres ne peuvent pas toujours en mesurer les abîmes ; il est si large, que les vaisseaux le remontent sur près de 1 000 lieues de distance, et que l’horizon repose sur ses eaux en cachant ses rivages. C’est une véritable mer d’eau douce qui, pendant les crues, débite, avec une vitesse de 8 000 mètres à l’heure, 244 000 mètres cubes d’eau, c’est-à-dire le volume d’eau que fourniraient à la fois 3 000 fleuves comme la Seine.

Les fleuves les plus rapides sont le Tigre, l’Indus, le Danube, etc. Tous les grands cours d’eau reçoivent dans leur lit un grand nombre de rivières qui forment autour de l’artère principale des ramifications plus ou moins abondantes. Le Danube reçoit dans son sein plus de 200 rivières ou ruisseaux ; le Volga, 33, etc.

Si la mer était à sec, il faudrait aux fleuves de la terre 40 000 ans pour remplir le vaste bassin de l’Océan.

Que de variété d’aspects, que de diversité de tableaux nous offre le cours de tous ces fleuves ! Ceux-ci roulent des eaux bleues et vermeilles sur un lit de cailloux siliceux, ceux-là glissent une eau jaunâtre sur un fond limoneux ; en voici qui serpentent sur un sol fertile et parcourent des collines émaillées de toutes sortes de productions végétales ; en voilà qui roulent à travers des rochers abrupts, ou dans des sables infertiles.

Dans nos climats, ce sont les gazons frais et fertiles, les peupliers, les saules, qui recherchent l’eau bienfaisante et enfoncent leurs racines dans le sol humide. En Afrique, les palmiers reflètent leur gracieux feuillage dans l’onde des fleuves, comme dans l’immense vallée du Nil ; le gigantesque baobab domine d’autres cours d’eau, comme le Zambèze. Dans les régions tropicales, une végétation luxuriante et désordonnée encombre les rivages des fleuves ; les arbres, entassés pêle-mêle, dressent leurs troncs au milieu d’herbes enchevêtrées ; leur feuillage s’étend au-dessus des roseaux touffus, des végétaux aqueux, aux feuilles gigantesques ; les lianes et les plantes grimpantes forment, au milieu de ce dédale vivant, mille guirlandes gracieuses. Les troncs d’arbres s’affaissent au-dessus du sol ; mais la foule des plantes est si compacte, qu’ils ne peuvent se coucher contre terre ; ils sont soutenus dans l’espace par mille tiges d’herbes épaisses, par mille liens qui les rattachent aux vivants. La fécondité de la nature apparaît dans toute sa puissance au milieu de cette surabondance de vie qui déborde de toutes parts.

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L’Amazone à son embouchure.

Cet encombrement de végétation fait naître dans les fleuves de l’Amérique un phénomène remarquable, produit par une accumulation d’arbres flottants appelés rafts. Les arbres déracinés par l’effort du vent ou par les éboulements, entraînés par les courants, arrêtés dans leur marche par des îles, des hauts-fonds ou d’autres obstacles, forment des îles mouvantes, qui peuvent embrasser toute la largeur du courant, et mettent une entrave à la navigation. Parmi les plus grands rafts ou îles flottantes, nous devons mentionner celui d’un des bras du Mississipi, l’Afchafalaya, qui emporte constamment dans son cours une grande quantité de bois amenés du Nord. En 40 années, ce fleuve a accumulé sur un même point une quantité de débris flottants tellement considérables, qu’il a formé une île énorme de 12 kilomètres de long sur 220 de large, et 2m,50 de profondeur. En 1816, cette masse s’abaissait et s’élevait avec le niveau du fleuve, ce qui n’empêchait pas les progrès de la végétation de la couvrir d’un manteau de verdure ; à l’automne, des fleurs en égayaient l’aspect. En 1833, les arbres de l’île flottante avaient atteint 60 pieds de hauteur, et des mesures durent être prises par l’État de la Louisiane, pour anéantir ce raft immense qui opposait un insurmontable obstacle à la navigation.

Sur la rivière Rouge, sur le Mississipi, sur le Missouri, on rencontre fréquemment des amas de même nature, et le cours de ces fleuves est ainsi entravé par des amas d’arbres déracinés et par les débris trop abondants des naufrages ; « unis par des lianes, cimentés par des vases, ces débris deviennent des îles flottantes ; des jeunes arbrisseaux y prennent racine ; le pistia et le nénuphar y étalent leurs roses jaunes ; les serpents, les caïmans, les oiseaux viennent se reposer sur ces radeaux fleuris et verdoyants qui arrivent quelquefois jusqu’à la mer, où ils s’engloutissent. Mais voici qu’un arbre plus gros s’est accroché à quelque banc de sable et s’y est solidement fixé ; il étend ses rameaux comme autant de crocs auxquels les îles flottantes ne peuvent pas toujours échapper ; il suffit souvent d’un seul arbre pour en arrêter successivement des milliers ; les années accumulent les unes sur les autres ces dépouilles de tant de lointains rivages : ainsi naissent des îles, des péninsules, des caps nouveaux qui changent le cours du fleuve[2]. »

Dans le cours de l’Orénoque et dans celui de quelques autres fleuves américains, la nature se plaît à colorer les eaux des nuances les plus diverses ; il en est de bleues, de vertes et de jaunes ; il en est de brunes comme le café, il en existe enfin qui sont aussi noires que de l’encre. Les eaux de l’Atabapo, dont les bords sont tapissés de carolinées et de mélastomes arborescents, celles du Temi, du Tuamini et de la Guainia, ont la teinte brune du chocolat ; à l’ombre des palmiers, elles prennent une couleur complètement noire ; emprisonnées dans des vases transparents, elles sont d’un jaune doré. Ces colorations, dues sans doute à une dissolution abondante de matières organiques, font de l’eau un véritable miroir ; c’est ainsi que, lorsque le soleil a disparu sous l’horizon, l’Orénoque forme une masse opaque où se reflètent, avec une admirable clarté, la lune et les constellations méridionales.

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Formation d’îles flottantes sur le Missouri.

Les eaux de l’Orénoque, comme celles du Nil et d’un grand nombre d’autres fleuves de l’Afrique ou de l’Asie, teignent en noir les rivages et les rocs granitiques qu’elles arrosent depuis des siècles ; il s’ensuit que la coloration des rochers et des pierres qui s’élèvent en amphithéâtre sur leurs rives marque en toute évidence leur ancien niveau. Sur les bords de l’Orénoque, dans les rochers de Kéri, à l’embouchure du Jao, on remarque des cavités peintes en noir par l’action du fleuve ; et ces cavités sont cependant situées à plus de 50 mètres au-dessus du niveau de la surface actuelle des eaux. Leur existence nous enseigne et nous démontre un fait déjà constaté par d’autres preuves analogues dans tous les lits des fleuves européens, à savoir que les courants dont la grandeur nous frappe d’étonnement ne sont que les restes modestes des masses d’eau gigantesques qui traversaient les continents dans les temps géologiques, alors que l’homme n’était pas né[3].

Gaston Tissandier.

  1. Ce chapitre est extrait du volume l’Eau, dont la 3e édition vient d’être mise en vente à la librairie Hachette.
  2. Malte-Brun.
  3. Humboldt.