Les Flagellants et les flagellés de Paris/XII

Charles Carrington (p. 197-221).
SIXIÈME PARTIE




Rose Pompon. — Un Cent-Gardes habillé de ses bottes. — Une dame charitable. — Laissez venir à moi les petits enfants. — Un vicaire modèle. — Une belle vengeance. — Des lettres édifiantes. — Des amies de pension. — La poupée en caoutchouc. — Outrages aux mœurs. — Le mur Guilloutet. — Alors !… — Un voyeur célèbre. — Le rendez-vous des flagellants et flagellés. — Hommes-Femmes. — Précieuses indications. — Un prince de la science.




CHAPITRE XII
Rose Pompon. — Un Cent-Gardes habillé de ses bottes. — Une dame charitable. — Laissez venir à moi les petits enfants. — Un vicaire modèle. — Une belle vengeance. — Des lettres édifiantes. — Des amies de pension.





Rose Pompon est une des célébrités du Bal Bullier et une des plus anciennes insalubrités du bal Mabille. En voilà une qui n’aurait pas pu prendre la devise de la ville de Bayonne : Nunquam polluta !

Elle est si vieille, si vieille, que tous ses contemporains la croyaient depuis longtemps sous terre, en train de voir les pissenlits pousser par la racine.

C’est à propos d’elle que M. Prudhomme sermonnait son fils, en lui disant :

— Ah ! mon ami, les femmes d’aujourd’hui ne valent pas celles d’autrefois.

Que le fils Prudhomme répondit :

— Mais papa, c’est toujours les mêmes !

Eh bien ! elle n’est pas morte ; la bonne femme est retirée dans une élégante villa des environs d’Argenteuil. Les roses y fleurissent en tout temps. À elle le pompon pour avoir su se créer un confortable délicieux et attacher à ses charmes décrépits un de nos plus riches financiers mort récemment.

Faut-il qu’elle en ait, de ces charmes qui firent les délices de nos pères de 1830, pour qu’elle ait pu obtenir de M. C…, qui était renommé pour ne pas attacher ses chiens avec des saucisses, cinquante mille francs par mois, autant que M. Loubet.

À ce qu’il paraît, cette dotation princière n’était pas suffisante pour la vieille hétaïre.

De l’ancienne école, elle ne sacrifiait pas à Lesbos. Elle prit un jeune amant aimable, titré ; elle le combla de faveurs, la vieille chatte le câlinait, c’était de l’amour pur, le petit chou-chou à sa mémère était choyé, pomponné, adulé. Le financier, qui ne voulait pas que la vieille, qu’il considérait comme son capital, distribuât le moindre dividende, venait à la villa, à l’improviste, sur yacht, en voiture, ou quelquefois en omnibus. Cela ne faisait pas le compte de l’antique rivale de Mogador. Elle organisa un service original pour être prévenue à temps de l’arrivée de M. C…

Un homme à elle se tenait en permanence sur le pont d’Argenteuil, un second était à la gare du chemin de fer, un troisième surveillait la route.

Ces hommes étaient en faction jour et nuit. Mais, hélas ! on ne pense pas à tout.

Un jour arriva un haquet chargé de pièces de vin que lui adressait M. C… Ce fut elle qui reçut le camionneur. Le vin placé en cave par les tonneliers, le camionneur entra dans la salle à manger pour faire signer sa feuille. Le sigisbée de la vieille était moelleusement assis dans un confortable fauteuil.

Elle signa, puis tira son porte-monnaie pour donner le traditionnel pourboire.

Elle n’avait que de l’or !

– Bébé, dit-elle à son jeune amant, donnez donc cent sous à ce brave homme.

– C’est beaucoup, dit Bébé, chez qui le Juif reparut.

– Non ! dit-elle, donnez, c’est M. C… qui danse.

Le camionneur, qui assistait impassible à ce colloque, tendit la main gauche, et, de la main droite, il enleva prestement sa perruque et ses lunettes… Tableau ! C'était M. C…

La vieille se trouva mal, la ressource des femmes dans l'embarras ; quant au jeune homme, il s'enfuit. M. C…, furieux, réduisit la pension de cinquante mille francs par mois à vingt mille francs.

Le petit lapin bleu habite aujourd'hui une jolie maison à Asnières. Sur le fronton les passants peuvent lire :


PENE EREXIT DOMUM


Pour quelles raisons M. C… ne la planta-t-il pas là pour reverdir ?

C'est qu'il y avait un cadavre, qu'elle seule avait su le faire vibrer pour contenter sa passion.

Une parenthèse afin de bien démontrer le caractère fantasque de Rose.

Le beau D…, lieutenant des Cent-Gardes, avait une passion terrible pour Rose. Il la suivait, la poursuivait sans cesse, l'assiégeait en un mot; on ne sait pourquoi elle lui tenait rigueur.

Sans doute par caprice de femme, car D… était vraiment superbe, c'était un homme magnifique et elle avait horreur de coucher seule.

Un beau jour, elle lui dit :

Écoute, mon petit D…, tu n'es pas riche, à peine vingt mille francs de rente et tu couches avec toutes les dames de la cour qui ont aussi horreur du vide que moi. Eh bien ! puisque tu veux coucher avec moi,je veux te voir tout nu, à cheval, dans les Champs-Élysées et je serai ta petite femme pendant quinze jours, pas plus, sans te faire de cornes, et cela ne te coûtera pas un sou.

– Je veux bien, répondit D… Je demande seulement à garder mes bottes.

– Soit, ajouta Rose, mais comment vas-tu faire, mon mignon ?

– Ça me regarde, fit le beau lieutenant ; mais comme je tiens à avoir des témoins, donne-nous ce soir à souper, on fera une petite partie. Je m’en irai à cinq heures, et à six heures très précises, tu te mettras à la fenêtre et tu me verras dans le costume indiqué.

D… était de semaine et il présidait à la promenade des chevaux.

Le lendemain, à six heures — heureusement on était en été au mois de juillet — on vit le peloton des Cent-Gardes qui montait l’avenue des Champs-Élysées.

Devant le No 110, D… commanda : « Peloton, halte ! » puis s’avança devant ses hommes ; il regarda à droite et à gauche si personne ne le voyait, salua Rose qui était à la fenêtre, en même temps, d’un geste brusque, il entr’ouvrit son manteau, sous lequel, sauf ses bottes, il était nu comme un ver.

Il referma son manteau, donna son cheval à son ordonnance, remit le commandement du peloton au maréchal-des-logis et monta rapidement chez Rose.

Elle convint sans discuter, que, malgré son manteau, il avait tenu sa promesse.

Elle paya sur l’heure sans compter, et comme dans la chanson du sapeur de Thérésa, elle dut subir la récidive.

Quel était le cadavre qui unissait Rose à M.C… et réciproquement ?

Il eût été simplement du ressort de la cour d’assises, s’il avait été connu.

À certains jours convenus avec C…, Rose s’habillait tout en noir, sévèrement, sans bijoux ; elle avait dans ce costume véritablement l’aspect d’une femme vénérable ; elle garnissait son réticule de menue monnaie blanche et s’en allait visiter les familles d’ouvriers qui pouvaient avoir des enfants, filles ou garçons de dix à douze ans, elle était tendre auprès de la mère, elle donnait au père une pièce de quarante sous pour son absinthe et son tabac, puis, tout en causant de la situation précaire faite à tous ceux qui travaillent, elle en arrivait insensiblement à parler du sort réservé aux enfants ; elle s'apitoyait et finissait par dire :

– Quel dommage, que votre jolie petite fille (suivant le cas, petit garçon) ne soit pas mieux habillée, comme elle serait charmante.

– Nous ne le pouvons pas, répondait la mère, nous sommes trop pauvres pour cela.

– Je comprends cela, envoyez-moi votre enfant, tel jour, à telle heure.

La mère se confondait en remerciements, en reconduisant la dame si bonne et si charitable.

Le jour dit, l'enfant arrivait, Rose qui l'attendait le faisait entrer aussitôt dans sa chambre à coucher. M. C… était assis dans un fauteuil, ayant à sa portée, sur un guéridon, suivant le sexe, un habillement complet, y compris la chemise, les bas et les bottines.

Le fauteuil était placé au milieu de la pièce, de façon à ce que les deux grandes glaces apposées aux murs puissent refléter ce qui se passait au centre. Rose déshabillait la fillette, puis M. C… lui passait ses vêtements, un à un, très lentement. Quand c'était terminé, Rose renvoyait brusquement l'enfant et rentrait aussitôt ; elle empoignait une serviette de grosse toile qui trempait dans du vinaigre, elle arrachait le col de chemise de C… et le frappait violemment sur la nuque avec la serviette. Cela durait environ cinq minutes. Aussitôt, elle s’agenouillait devant C..... Le reste se devine.

C’est pour cette opération délicate que le curé Contrafatto fut condamné aux travaux forcés à perpétuité !

Il existe dans le quartier Notre-Dame de Lorette un vicaire attaché à une église voisine ; c’est un gars splendide, taillé en hercule. Comme la sœur de l’emballeur de la rue de l’Échiquier, il est bien connu dans le quartier, bien est une façon de parler.

Le gaillard a un flair tout particulier pour reconnaître à première vue les femmes mariées, et comme, sans doute, il a des goûts illustrés par certaine ville brûlée par le feu du ciel, il prend généralement l’omnibus de l’Odéon, Batignolles, Clichy.

Voici pourquoi :

Chacun sait que les stalles des voitures sont mesurées parcimonieusement. Il est clair que lorsqu’une femme, qui a le postérieur plus que volumineux s’y assoit, son fessier retombe en cascade par-dessus les appuis ou s’épanouit moelleusement par-dessous.

Aussitôt que ce prêtre monte dans l’omnibus, d’un seul et rapide coup d’œil il guigne s’il y a une place à côté de la femme appétissante et s’y assoit.

Il ouvre son bréviaire, qu’il tient d’une main, et pendant qu’on le croit absorbé dans une pieuse lecture, de l’autre il pelote sans vergogne ; la femme rougit, se trémousse comme si elle était dévorée par une légion de puces. Il lui dit audacieusement, en souriant, à voix basse :

– Est-ce que madame seraitincommodée ?

– Madame veut-elle que j’ouvre la glace ?

La pauvre femme rougit davantage, ne répond pas ; n’osant se plaindre, elle subit en silence les attouchements de son cochon de voisin. Il prend ce silence forcé pour un encouragement, il devient de plus en plus audacieux ; enfin, n’y tenant plus, la femme prie le conducteur d’arrêter et elle descend de voiture.

Il descend immédiatement derrière elle.

Il lui emboîte le pas, lui marche presque sur les talons et essaie d’engager la conversation.

– Madame, écoutez-moi donc, comme dit la chanson.

La femme se tait, elle n’ose appeler l’aide du passant de crainte de causer du scandale. Alors, il marche à côté d’elle, comme si c’était une amie, et continue son boniment.

La femme arrive à sa porte, lui aussi ; elle monte son escalier en retroussant ses jupes avec un froufrou de soie et de mousseline troublant, laissant voir une jolie jambe. Il aurait bien envie de prendre un acompte et de crier comme l’ancien titi à Bobino : « La toile ! la toile !» Elle arrive au troisième étage, elle se retourne vers son poursuivant émerillonné et lui dit :

– Vous tenez absolument à venir chez moi. C’est bien, mon marivavous recevoir.

Le prêtre, qui n’est pas décontenancé par cette déclaration qu’il avait soupçonnée, lui répond tranquillement :

– Ah !tant mieux, madame,je n’aime que les femmes mariées, parce qu’il n’y a pas d’accident à craindre ni pour la femme ni pour moi. Il n’est pas un mari, si pointu fût-il, qui trouverait extraordinaire qu’un ministre de Dieu vînt rendre visite à une jolie pénitente.

Cet enragé ne s’en va que lorsque la femme est rentrée chez elle.

Il y a un épilogue amusant à cette anecdote. Le mari rencontra le prêtre le lendemain ; comme il était peintre, il admira ce superbe gaillard. Une fois rentré chez lui, il dit à sa femme :

– J’ai rencontré, rue Notre-Dame-de-Lorette, un prêtre, un homme digne de l’antique. J’ai justement besoin d’un modèle ; je donnerais je ne sais combien pour faire poser cet homme-là dans mon atelier.

– Oh ! mon Dieu, mon ami, ce monsieur ne demanderait pas mieux, j’en suis sûre.

Et moitié confuse, moitié souriante, elle raconta à son mari l’aventure de l’omnibus.

– Demain, lui dit-il, tu reprendras la même voiture et tâche de me l’amener.

Cela ne rata pas. Le manège de la veille se reproduisit exactement ; le prêtre monta derrière elle.

Elle sonna ; un domestique vint ouvrir et le fit entrer dans l’atelier. Là, le peintre le reçut très poliment, et, sans préambule, lui dit :

– Déshabillez-vous complètement nu.

– Moi ?

– Oui, vous.

Ne comprenant rien, ahuri, il obéit sans mot dire.

L’artiste le coiffa d’un casque, lui mit une lance dans la main et ajouta :

– Maintenant, ne bougeons plus !

Le pauvre homme resta en séance pendant quatre heures. Au bout de ce temps, le peintre le congédia en lui glissant une pièce de vingt francs dans la main et en lui disant :

– À après-demain, même heure.

Inutile de dire qu’il ne revint pas ; oui, mais la femme avait regardé la scène par le trou de la serrure. Elle avait pu à son aise contempler l’admirable structure du prêtre, en détailler toutes les formes, admirer certaines parties du corps et établir une comparaison qui était loin d’être à l’avantage du mari.

On dit que le mouton enragé devient féroce ; de même pour la bourgeoise paisible, toujours la question de vibration des sens. Quand chez elle sa passion se déchaîne, tout disparaît : pudeur, famille, amis ; il faut qu’elle la contente à tout prix.

Les gens à esprit étroit, les hypocrites crient bien haut qu’elle se déshonore, elle et les siens. En bonne justice, en quoi perd-elle son honneur ; il n’est pas, je pense, placé à cet endroit-là, et loin de perdre quoi que ce soit, elle y gagne une satisfaction que son mari lui avait seulement fait entrevoir et qu’un amant réalise.

Ah ! ses hésitations ne furent pas longues ; elle courut à l’église, et comme elle ne connaissait pas le nom du prêtre, elle le désigna au suisse, qui lui répondit : « C’est M. l’abbé Le Tendeur. » – Voulez-vous le faire appeler ? je désire me confesser à lui.

L’abbé arriva aussitôt, et son étonnement ne fut pas mince quand il reconnut la femme de l’omnibus. Elle lui dit qu’elle voulait se confesser, et se dirigea immédiatement vers son confessionnal. Elle s’agenouilla et la conversation s’engagea. Ce fut une conversation qui dut faire frémir les piliers de l’église ; bref, il lui donna rendez-vous chez lui pour le lendemain. Elle fut exacte.

Sur un fauteuil était étalé un costume complet de religieuse de l’ordre de Saint-Joseph.

– Je vais vous servir de femme de chambre et vous aider à revêtir ce charmant costume, lui dit-il.

Il la déshabilla, elle se laissa faire sans souffler un mot, puis il lui endossa les vêtements. Elle était vraiment ravissante sous sa cornette blanche. Il la contempla un instant et lui dit :

« Ma sœur, l’œuvre de chair que nous allons accomplir est coupable aux yeux de Dieu ; il faut nous y préparer par une prière et par une pénitence commune. » Il lui mit un martinet dans la main, il en prit un autre, il lui retroussa sa robe et il se mit à fouetter cette belle chair blanche, ferme, copieuse et appétissante. Après quelques instants, à son tour, il retroussa sa soutane ; il s’était préparé, car il n’avait pas de pantalon. « Fouettez-moi, lui dit-il, n’ayez pas peur, cette mortification sera agréable au Seigneur. » A son tour, elle fut émue à la vue des formes rebondissantes de l’abbé, et voulant, dans un violent désir, inconnu jusqu’ici pour elle, hâter le moment du sacrifice, elle le fouetta en conscience. Alors, il l’enlaça dans ses bras vigoureux et on n’entendit plus qu’un soupir.

L’homme avait vengé le prêtre d’avoir posé pour Achille !

L’abbé Le Tendeur eut le toupet d’aller chez le mari rendre visite à sa maîtresse. La première fois, cela passa, mais à la seconde, à la troisième, le mari ne crut pas du tout à la conversion subite de sa femme, il ouvrit l’œil et le bon. Il opéra sur elle une surveillance active, mais ne put jamais la pincer en flagrant délit ; alors, il imagina d’acheter un phonographe et de le placer dans un coin dissimulé de la chambre à coucher.

Un soir qu’il dînait en ville, l’abbé arriva. La femme l’attendait dans un déshabillé des plus séduisants. Après les embrassades usitées en pareil cas, il y eut entr’acte consacré à la causerie.

– Que tu es gentil, mon cher, d’être venu. Je t’attendais. Figure-toi que ce matin mon imbécile de mari a voulu me rappeler qu’il était un homme.

– Alors ?

– Comme je savais que tu allais venir, je lui ai refusé ; il s’est levé furieux. Imagine-toi que ce crétin-là veut me reaimer.

– Tu es un trésor, mon petit lou-lou bleu. Allons, embrasse-moi.

Ce n’était pas de l’amour, c’était de la rage, et le phonographe consciencieux fonctionnait silencieusement.

Quand le mari rentra,son premier soin fut d’interroger l’appareil. Hélas !il faillit tomber à la renverse quand il entendit la conversation engagée entre sa femme et son amant.

Il administra à sa chère moitié une de ces volées qui font époque dans la vie d’une femme.

Quant à l’abbé, il ne revint jamais ; il a changé de ligne d’omnibus.

Tout récemment, trois femmes comparaissaient devant le tribunal correctionnel de Paris, sous la prévention de vol à la carre dans un grand magasin de nouveautés. C’étaient la mère et les deux filles.

On sait que le vol à la carre demande une grande adresse et une extraordinaire habileté pour le pratiquer.

Ces femmes menaient grand train. Elles donnaient de splendides dîners ; elles avaient leur jour de réception. Après le dîner, on jouait gros jeu à la roulette. Elles occupaient un appartement de trois mille francs aux environs de la Madeleine ; elles avaient deux pensionnaires, jeunes gens du meilleur monde, qui payaient chacun trois cents francs par mois. Elles étaient considérées dans le quartier et reçues dans les maisons les plus honorables. Les dimanches et les jours fériés, elles assistaient également aux offices et étaient réputées comme des femmes pieuses.

Un jour, elles furent prises en flagrant délit, et malgré de puissants protecteurs, les juges firent leur devoir. N’écoutant que leur conscience, ils les condamnèrent : la mère à un an de prison, et les deux filles chacune à un mois.

L’opinion publique pouvait, et c’est ce qui arriva, plaindre les deux pauvres fillettes qui avaient subi l’ascendant de leur mère et avaient été entraînées à commettre une mauvaise action.

Quelque temps plus tard, l’une d’elles, dans un salon du faubourg Saint-Germain, fit la rencontre d’un jeune homme charmant appartenant à une famille honorable et honorée. Le jeune homme la demanda en mariage.

Cinq mois après le mariage, elle introduisit devant le tribunal civil de la Seine une instance en séparation contre son mari, qu’elle représentait comme un dissipateur, un débauché et un brutal.

Le mari allait perdre son procès, lorsqu’il eut la véritable chance de découvrir une jolie correspondance.

C’est vraiment charmant pour une demoiselle du monde.

La première lettre est, paraît-il, d’un officier.
Amélie-les-Bains, 3 février.
Mademoiselle Marie de B…,
51, rue de Rivoli.

« Quelle idée, ma chère petite Marie, de me demander si je veux bien t’écrire pour toi seule.

» Ne sais-tu plus que je suis toujours trop heureux de m’isoler avec toi tout à fait, quand les distances le permettent, et, faute de mieux, par le cœur ? Je pense bien à toi, va, durant ces longues journées où je serais si libre de mon temps si tu étais à ma portée et que tu veuilles me donner rendez-vous à la fontaine Saint-Michel. Tu te rappelles ! Oui,je me rappelle toujours cette équipée-là et puis l’autre aussi ? J’en revois tous les détails d’une manière nette et précise comme si c’était hier.

» Je n’ai rien oublié de ce que nous avons fait et éprouvé. Eh !… qu’il y a longtemps cependant ! Des mois se sont écoulés, et depuis cette dernière fois, c’est à peine si nous avons été heureux, et si mal, si peu ! C’est cependant bien bon, et pour moi, je ne puis me lasser de tes caresses, de tes baisers et de toutes nos folles gourmandises. Il n’y a pas un seul endroit de ton corps où je n’ai pas été amoureux de toi, et je te promets que le goût m’en est joliment resté. Pourquoi ne peux-tu pas venir de temps en temps passer quelques heures avec moi ? Je ne peux pas te dire à quel point j’ai soif de toi. C’est que voilà terriblement longtemps que je jeûne, j’ai une faim de loup dans mon lit ; vois-tu, c’est si fort, que cela m’en fait mal. Et toi, comment vas-tu, ma chère amie, es-tu plus raisonnable ?

» … Mets-tu quelquefois le petit jupon bleu et la chemise fine ? Ou bien réserves-tu cela pour les grands jours ?

» Adieu, ma chérie, je t’embrasse jusqu’au fond de la bouche.

» Maurice D. »


J’ignore si la noble demoiselle avait pour le grand jour de son mariage le petit jupon bleu et la chemise fine. C’est improbable si l’on en juge par cette lettre adressée à une maquerelle très connue :

Lundi, 10 heures.
Madame G. G…,
54, Faubourg Saint-Denis.

Chère amie,

« Je comptais aller vous voir aujourd’hui, espérant avoir une bonne nouvelle à vous annoncer. Ah ! bien oui, déconfiture complète sur toute la ligne. Je suis furieuse. J’ai été mercredi, non le matin comme c’était convenu, car la déveine me poursuit, et j’ai été souffrante dans la nuit de mardi à mercredi.

» Enfin, dans la journée, j’y cours, quoique souffrante. Il m’attendait depuis le matin et était disposé à être plus que charmant. Obligée de lui refuser, vous voyez ma tête d’ici ; il n’était pas content du tout. Enfin, je fus si gracieuse, si aimable qu’il me donne rendez-vous pour le matin à neuf heures et demie afin de rester seuls quelques instants. J’y cours, comme bien vous pensez, et me fait (sic) bien belle ; j’en rage (sic) encore, chère amie,monsieur ne put pas me recevoir, mais m’attend à la fin de la semaine, vendredi matin.

» Et pas un traître sou à la maison ! Papa de mauvaise humeur, pas d’ouvrage par-dessus le marché, nous recommençons nos maudites corbeilles.

» Priez donc un peu pour moi que j’eusse la chance comme il y a deux mois ; cela a trop peu duré, et je n’en ai vraiment pas profité. Enfin, j’espère,il veut toujours que je sois sa petite femme pour toujours ; il est rudement long à se décider, et je me demande ce qu’il faut que je lui fasse pour cela. Ah ! s’il veut me donner de quoi attendre, je ne le presserai pas, il peut en être sûr, et je l’aimerai beaucoup…

» Je vous aime bien fort.

» MARIE. »


C’est après cette édifiante lecture que revint à la mémoire du malheureux mari qu’à chaque instant venaient chez lui des femmes à allures étranges, que sa femme lui présentait comme des amies de pension.

Elle ne mentait pas, c’était bien d’une pension, mais d’une pension de la rue Duphot, dont la fameuse Leroy était la grande maîtresse universitaire.

« Je me demande ce qu’il faut que je lui fasse ! » disait Mlle Marie dans sa lettre à la proxénète. Le jour fixé pour le rendez-vous elle le sut, et elle dut trouver un changement avec « l’amour pur » éprouvé à la suite de sa rencontre avec Maurice D… à la fontaine Saint-Michel.

Voici ce qu’elle écrivit à la proxénète :

Paris, 16 février.
Madame G.G…,
54, Faubourg Saint-Denis.

« Enfin, chère amie, le monsieur a pu me recevoir seule ; il m’a donné quinze louis, mais je vous assure que je n’ai pas volé mon argent. Pourtant, de la part d’un homme vigoureux et jeune,je m’attendais à l’amour ordinaire. Ah ! bien oui, quel travail, quelle histoire !

» Vous avez entendu parler de la Diligence de Lyon ?

» Un Marseillais est racolé à Rouen, dans un bal, par une fille nommée Tosca.

» Cette légende est étourdissante.

Tosca. – Ah ! enfin, je trouve donc un Marseillais vrai et en pleine Normandie encore. Mon petit chéri, si tu veux m’accompagner, tu verras comme je suis aimable : j’adore les Marseillais.

Le Marseillais. – Non ! À Paris pas plus qu’à Rouen, les femmes ne sont intelligentes ; tu n’y sais pas faire comme à Marseille.

Tosca. – J’ai parcouru le monde entier et je connais tout, depuis la feuille de pivoine jusqu’à la boule de neige. Allons, viens, laisse-toi faire, tu seras content.

Le Marseillais. – Non ! c’est de la blague, tu ne sais pas.

Tosca. – Eh bien ! tu m’indiqueras ce que tu veux.

Le Marseillais. – Je te dis que tu ne me le feras pas comme à Marseille.

Tosca. – Alors, quoi ?

Le Marseillais. – Té, on me le fait à l’œil !

Tosca. – Eh bien ! moi, je te ferais la diligence de Lyon.

» Le Marseillais ne céda aux instances de Tosca que sur la promesse formelle qu’elle lui ferait la fameuse diligence. Arrivée chez elle, elle commença par se déshabiller, ferma les rideaux et alluma la lampe, puis le pria de s’asseoir sur le canapé et lui dit :

– Mon bon, pour faire la diligence de Lyon, il faut un kilo de mélasse, vingt mètres de cordes, douze chandelles des six, un litre de petit blé, un kilo de confiture de prunes, une langue de mouton, trente grammes d’iodure de potassium, cent grammes d’onguent gris…

» À peine achevait-elle ce commencement de nomenclature, qu’elle tomba comme une masse sur le tapis. Le Marseillais la releva ; elle était morte, emportant le secret de la diligence.

» Alléché à l’idée d’une jouissance unique et inconnue, il résolut de voyager pour essayer de trouver une femme qui connaîtrait le secret de la Tosca.

» Il parcourut l’Italie, l’Allemagne, l’Angleterre, l’Espagne, le monde entier, demandant à tous les échos : la diligence de Lyon ! Tous lui répondaient :

« Mais depuis que le chemin de fer existe, les messageries Laffitte et Gaillard n’existent plus. Si vous voulez aller à Lyon, prenezun billet au guichet de la gare de ce nom ».

» Illuminé par une idée subite, le Marseillais se tint ce raisonnement logique : Je vais aller à Lyon ; là, peut-être, trouverai-je ce que je cherche.

» Il partit, en effet, pour cette ville. En flânant sur le quai de Saône, il fit la rencontre d’une splendide fille qui lui fit des propositions ; il ne répondit que par cette phrase :

– Connais-tu la diligence de Lyon ?

– Je te crois, mon père était postillon.

– Alors, tu sauras me la faire ?

– Viens chez moi.

» Arrivés rue de la République où elle demeurait, comme Tosca, elle se déshabilla.

– Je vais, lui dit le Marseillais,te dire la première partie.

» Alors il lui raconta ce que Tosca lui avait dit.

– Mais c’est incomplet, répondit-elle. Il faut un baril d’anchois de Norwège, un kilo de farine, un fouet de postillon, des verges, un martinet à lanières de buffle, et enfin un knout.

– C’est tout ?

– Oui.

– Voilà de l’argent, va acheter tout cela, et…

comme Tosca, il mourut subitement sans avoir vu son rêve se réaliser.

» Vous voyez, chère amie, que voilà des préparatifs bien compliqués.

» Mais revenons à mon type.

» D’abord il s’est déshabillé, moi aussi ; il m’a fait revêtir un costume de femme sauvage (il n’était pas très habillant), puis il s’est étendu sur un canapé.

Là, avec une brosse de chiendent, je lui ai brossé la plante des pieds, puis ensuite je lui ai frappé fortement les reins avec une branche de houx épineux. Le sang venait à la peau ; il criait : « Encore ! »

Enfin, il se releva et se mit à courir comme un fou.

» Après cinq minutes de cette course échevelée, il alla à un meuble qu’il ouvrit et en sortit une poupée en caoutchouc haute d’un mètre environ, somptueusement habillée. Elle avait le visage colorié comme une personne naturelle en bonne santé ; il la retroussa, lui écarta les jambes, et là, devant moi… Je frémissais de dégoût.

» Ça ne fait rien, pour le même prix, il m’aura quand il voudra.

» À vous,

» Marie. »

Que le lecteur ne crie pas à l’invraisemblance, ou à une passion créée par l’imagination de l’auteur. Depuis longtemps, on racontait que les officiers de marine, pour charmer les loisirs d’une longue traversée, avaient, dans leur cabine, une femme en caoutchouc. D’aucuns traitaient cela d’invention produite par un cerveau malade. Si cela n’est pas vrai, cela pourrait être parfaitement exact, car, il y a à peine huit jours (commencement de février 1902) un procès qui eut lieu en police correctionnelle, nous révèle ceci :

M. X… avait été dénoncé par un de ces vieux messieurs qui jouent le rôle de casseroles, comme prévenu d’outrages aux bonnes mœurs.

Que faisait donc ce monsieur pour mériter une pareille accusation ?

Allait-il à l’Hôtel des Ventes, les jours où les femmes élégantes s’y donnent rendez-vous pour y admirer des toiles de maîtres, des mobiliers somptueux, des diamants royaux, et faisait-il partie de la secte des frôleurs ?