Les Fiancés (Montémont)/Chapitre XXIX

Traduction par Albert Montémont.
Ménard (Œuvres de Walter Scott, volume 4p. 277-293).




CHAPITRE XXIX.

les deux pèlerins et la reddition.


Silence, hiboux ! des chants de mort seuls se font entendre.
Shakspeare. Richard II.


Plus de trois mois s’étaient écoulés depuis l’événement rapporté dans le dernier chapitre, et il n’avait été que le précurseur d’autres plus importants, que la suite de l’histoire fera connaître. Mais comme nous voulons présenter au lecteur, non pas un détail précis des circonstances, selon leur ordre et leur date, mais une série de tableaux, nous ferons notre possible pour offrir les incidents les plus frappants aux yeux ou à l’imagination de ceux que ce récit peut intéresser ; nous ouvrons donc une nouvelle scène, et nous y amenons de nouveaux acteurs.

Dans un pays dévasté, éloigné de plus de douze milles de Garde-Douloureuse, par la chaleur d’un soleil d’été, qui répandait un éclat brûlant sur la vallée silencieuse et sur les ruines noircies des chaumières qui l’ornaient jadis, deux voyageurs marchaient lentement ; leurs manteaux de pèlerin, leurs bourdons, leurs grands chapeaux rabattus, ornés d’une coquille, surtout la croix en drap rouge sur l’épaule, indiquaient que c’étaient des pèlerins qui avaient accompli leur vœu, et étaient revenus de ce lieu fatal d’où revenaient alors si peu des milliers d’hommes qui s’y rendaient, soit par amour pour l’entreprise, soit par dévotion.

Les pèlerins étaient passés le matin par un pays saccagé et dans un état aussi déplorable que ceux qu’ils avaient souvent traversés dans les guerres de la croix. Ils avaient vu des hameaux qui paraissaient avoir subi toutes les fureurs de la guerre ; les maisons étaient réduites en cendres, et plusieurs fois les cadavres des misérables habitants, ou plutôt leurs squelettes, étaient suspendus à des gibets temporaires, ou aux arbres laissés debout, probablement dans la seule intention de servir aux bourreaux. Quant à des créatures vivantes, ils n’en virent pas, sauf ces habitants sauvages de la nature qui semblaient reprendre en silence possession du domaine ravagé, d’où ils avaient été chassés jadis par la main de la civilisation. Les oreilles des voyageurs n’étaient pas affectées moins désagréablement que leurs yeux ; ils pouvaient entendre le cri du corbeau qui paraissait regretter la fin du carnage qui lui avait fourni une ample nourriture, et de temps à autre le hurlement plaintif et prolongé de quelque chien privé ; mais on n’entendait aucun bruit qui indiquât le travail ou les occupations domestiques.

Les pèlerins qui, fatigués, traversaient ces scènes de désolation, avaient une figure conforme à la tristesse du lieu où ils se trouvaient. Ils ne se parlaient pas, ni ne se regardaient… mais le plus petit des deux précédait d’un demi-pas son compagnon ; ils cheminaient lentement, comme des prêtres qui reviennent du lit de mort du pécheur, ou plutôt comme des ombres qui errent autour d’un cimetière.

Enfin ils atteignirent un tertre de gazon, sur le haut duquel était placé un de ces réceptacles funéraires pour les anciens chefs bretons de distinction ; ils sont composés de fragments de granit, placés debout, de manière à former une espèce de cercueil en pierre. Le sépulcre avait été violé depuis long-temps par les Saxons victorieux, soit en signe de mépris, soit par une oisive curiosité, soit enfin parce qu’on supposait qu’il y avait des trésors qu’on cachait quelquefois en pareil lieu. La grande pierre plate qui jadis était le couvercle du cercueil, si on petit le nommer ainsi, était brisée, et les fragments éparpillés et tout couverts de mousse et de lichen, indiquaient que le couvercle était à cette place depuis bien des années. Un vieux chêne penché et desséché étendait encore ses branches sur le mausolée ouvert et grossier, comme si le signe et l’emblème des druides, brisé et foudroyé par l’orage, se penchait encore pour offrir sa protection au dernier reste de leur adoration.

« Voici donc le Kist-waen ? dit le plus petit des deux pèlerins ; et il faut que nous attendions ici les nouvelles de notre envoyé. Mais, Philippe Guarine, quelle explication recevrons-nous sur le ravage du pays que nous venons de traverser ?

— C’est sans doute quelque incursion des loups gallois, milord, reprit Guarine ; et de par Notre-Dame, voici un pauvre mouton saxon qu’ils ont happé. »

Le connétable (car c’était celui qui marchait le premier) se retourna en entendant son écuyer, et vit le corps d’un homme si bien caché dans l’herbe haute, qu’il avait passé sans apercevoir ce que l’écuyer moins distrait n’avait pas manqué de remarquer, l’habit de cuir du défunt annonçait que c’était un paysan anglais. Le corps était tourné le visage contre terre, et la flèche qui avait causé sa mort était encore enfoncée dans son dos.

Philippe Guarine, avec la froide indifférence d’un homme habitué à de pareilles scènes, retira la flèche avec autant de calme qu’un chasseur l’aurait extraite du corps d’un cerf. Avec la même impassibilité, le connétable fit signe à son écuyer de la lui donner ; il la regarda avec une curiosité indolente, puis il dit : « Tu as oublié ton vieux métier, Guarine, quand tu la nommes une flèche galloise. Crois-moi, elle vola d’un arc normand ; mais pourquoi elle a percé le corps de ce rustre anglais, j’ai peine à le deviner.

— C’est quelque serf déserteur, j’en réponds ; quelque chien hargneux qui s’était joint à la même galloise, reprit l’écuyer.

— C’est possible, dit le connétable, mais je crois plutôt qu’une guerre civile a éclaté entre les lords des Marches. Les Gallois, dans le fait, dévastent les villages, et ne laissent derrière eux que du sang et des cendres ; mais ici les châteaux mêmes semblent avoir été pris d’assaut. Que Dieu nous envoie de bonnes nouvelles de Garde-Douloureuse !

Amen ! reprit l’écuyer ; mais si Renault Vidal les rapporte, ce sera la première fois qu’il se sera montré oiseau de bon augure.

— Philippe, dit le connétable, je t’ai déjà dit que tu es un sot jaloux. Combien de fois Vidal m’a-t-il montré sa fidélité dans des moments douteux, son adresse dans des cas difficiles, son courage dans les combats, sa patience dans les souffrances !

— Tout cela peut être très-vrai, milord, reprit Guarine ; cependant à quoi bon tant de paroles ? J’avoue qu’il vous a quelquefois rendu service ; mais je serais bien fâché si votre vie ou votre honneur était à la merci de Renault Vidal.

— Au nom de tous les saints, fou maussade et soupçonneux, quels fondements ont tes soupçons pour parler ainsi contre lui ?

— Je n’en ai point, milord, reprit Guarine ; c’est seulement une aversion instinctive. L’enfant qui voit un serpent ne connaît pas ses mauvaises qualités, cependant il ne le poursuivra ni ne cherchera à l’attraper comme un papillon. Je lui pardonnerais ses regards en dessous, sombres et malins, quand il pense que personne ne l’observe ; mais c’est son rire moqueur que je ne puis lui pardonner ; il est comme la bête dont on nous a parlé en Judée qui rit, dit-on, avant de déchirer et de dévorer.

— Philippe, dit de Lacy, je suis fâché pour toi fâché, du fond de l’âme, de voir que sans cause une pareille jalousie domine et occupe l’esprit d’un brave vieux soldat. Dans notre dernier malheur, pour ne pas rappeler de plus anciennes preuves de sa fidélité, pouvait-il avoir de mauvaises intentions, quand jetés par un naufrage sur les côtes du pays de Galles, la mort eût été notre partage, si le Cymri eût reconnu en moi le connétable de Chester, et en toi son fidèle écuyer, l’exécuteur de ses ordres contre les Gallois en plusieurs circonstances ?

— J’avoue, dit Philippe Guarine, que notre mort eût été infaillible, si l’ingénuité de cet homme ne nous eût fait passer pour des pèlerins, et par conséquent il nous a servi d’interprète, mais à ce titre il nous a empêchés d’avoir des renseignements sur ce qui s’est passé ici, ce qu’il importait beaucoup à Votre Seigneurie de connaître, et, il faut l’avouer, cette conduite est suspecte.

— Tu es toujours un sot, Guarine, dit le connétable ; car, enfin, si Vidal eût été notre ennemi, pourquoi ne nous aurait-il pas nommés aux Gallois, ou ne nous aurait-il pas laissés nous trahir en leur faisant voir que nous savons un peu leur jargon ?

— Eh bien, milord, je puis être réduit au silence, mais je ne suis pas satisfait. Quelque belles paroles qu’il puisse dire, quelque beaux airs qu’il puisse prendre, Renault Vidal ne sera jamais à mes yeux qu’un homme noir et suspect, dont les traits sont toujours prêts à se mouler suivant la manière la plus convenable pour inspirer la confiance, la langue toujours prête à proférer les paroles les plus flatteuses et les plus agréables, et à affecter une simplicité artificieuse ou une honnêteté brusque ; son œil, lorsqu’il ne se croit pas observé, contredit toutes les expressions qu’il a su donner à ses traits, toutes les protestations d’honnêteté, et toutes les paroles de courtoisie ou de cordialité que sa bouche a proférées. Mais je n’en parlerai plus, seulement je suis un vieux chien de bonne race ; j’aime mon maître, mais je ne puis souffrir quelques-uns de ceux qu’il favorise ; et je crois voir là-bas venir Vidal qui nous donnera tous les détails qu’il lui plaira. »

On voyait effectivement un cavalier s’avancer au grand trot dans le sentier vis-à-vis Kist-vaen, et son vêtement, dans lequel on remarquait quelque chose d’oriental, joint au costume fantastique que portaient ordinairement les hommes de sa profession, fit connaître au connétable que le ménestrel dont ils venaient de parler approchait d’eux rapidement.

Quoique Hugo de Lacy ne rendît à ce serviteur que la justice qu’il croyait due à ses services en le disculpant des soupçons de Guarine, néanmoins, au fond de son cœur, il les avait quelquefois partagés, et se reprochait souvent, en homme juste et honnête, de douter, d’après le léger témoignage des regards, et quelquefois, d’après des expressions en l’air, d’une fidélité que plus d’une action de zèle et d’intégrité semblait avoir prouvée.

Quand Vidal arriva et descendit de cheval pour saluer son maître, ce dernier se hâta de lui parler avec bonté, comme s’il sentait qu’en écoutant Guarine il avait en quelque sorte partagé les soupçons injustes de son écuyer. « Sois le bienvenu, mon fidèle Vidal, dit-il ; tu as été le corbeau qui nous a nourris dans les montagnes du pays de Galles, sois maintenant la colombe qui nous rapporte de bonnes nouvelles des Marches. Tu gardes le silence ! que signifie ces yeux baissés, ce maintien embarrassé, ce bonnet enfoncé sur tes yeux ?… Au nom de Dieu, parle ! ne crains pas pour moi, je puis supporter plus de malheurs que la voix de l’homme n’en peut dire. Tu m’as vu dans les guerres de la Palestine, quand mes braves serviteurs tombèrent l’un après l’autre autour de moi, et quand je me vis demeurer presque seul ; ai-je pâli alors ? Tu m’as vu quand la quille du vaisseau était enfoncée sur le roc, et que les vagues écumantes roulaient sur le tillac ; ai-je pâli alors ?… Non, et je ne pâlirai pas à présent.

— Ne vous vantez pas, » dit le ménestrel en regardant fixement le connétable, pendant que celui-ci prenait le maintien d’un homme qui défie la fortune et son courroux ; « ne vous vantez pas de peur que vous ne soyez plus lié que vous ne le voudriez. »

Il y eut une pause d’une minute, pendant laquelle le groupe formait un singulier tableau. Craignant de faire des questions, et cependant honteux de paraître craindre les mauvaises nouvelles qui le menaçaient, le connétable regardait son messager la tête levée, les bras croisés, et le front armé de résolution ; tandis que le ménestrel, que l’intérêt du moment avait fait sortir de son apathie ordinaire, fixait sur son maître un regard perçant, comme pour démêler si son courage était réel ou factice.

D’une autre part, Philippe Guarine, à qui la nature, en lui donnant un extérieur grossier, n’avait pas refusé le jugement et un esprit observateur, tenait aussi ses yeux attachés sur Vidal, cherchant à deviner quel était le caractère de cet intérêt profond qui paraissait briller dans les regards du ménestrel, car il ne pouvait dire si c’était celui d’un fidèle domestique agité des mauvaises nouvelles qui vont affliger son maître, ou celui d’un bourreau qui tient le couteau suspendu sur sa victime afin de le mieux ajuster. Dans l’esprit de Guarine, prévenu peut-être par l’opinion qu’il avait de Vidal, ce dernier sentiment l’emportait tellement sur l’autre, qu’il lui tardait de lever son gourdin pour terrasser le serviteur qui semblait ainsi jouir des souffrances prolongées de son maître.

Enfin un mouvement convulsif agita le front du connétable, et Guarine, quand il aperçut un sourire sardonique qui commençait à contracter la lèvre de Vidal, ne put garder le silence plus longtemps. « Vidal, dit-il, tu es un…

— Un porteur de mauvaises nouvelles, » dit Vidal en l’interrompant ; par conséquent sujet à la mauvaise interprétation du sot qui ne sait pas distinguer l’auteur du mal de celui qui le répète malgré lui.

— Pourquoi ce délai ? dit le connétable. Allons, sire ménestrel, je vais vous épargner cet embarras… Éveline m’a oublié. »

Le ménestrel fit un signe affirmatif.

Hugo de Lacy se tourna vers le monument de pierre, cherchant à vaincre l’émotion profonde qu’il éprouvait. « Je lui pardonne, dit-il ; pardonne, ai-je dit ?… Hélas ! je n’ai rien à pardonner : elle n’a usé que du droit que je lui ai laissé… Oui, l’époque de notre engagement était passée ; elle a appris mes pertes, mes défaites, la chute de mes espérances, l’épuisement de ma fortune, et a saisi la première occasion que la loi sévère lui fournissait pour rompre son engagement envers un homme abandonné de la fortune et de la renommée… Plus d’une femme en aurait fait autant, ou peut-être prudemment aurait dû le faire ; mais le nom de cette femme ne devrait pas être Éveline Berenger. »

Il s’appuya sur le bras de son écuyer, et pendant quelques moments laissa tomber sa tête sur son épaule avec une émotion que Guarine ne lui avait jamais vue, et que par une bonté maladroite, il chercha à tempérer en lui disant « d’avoir bon courage… qu’après tout il n’avait perdu qu’une femme.

— Mon émotion n’est pas de l’égoïsme, Philippe, » dit le connétable en reprenant son maintien calme ; « je m’afflige moins de ce qu’elle m’a quitté, que de ce qu’elle m’a si mal jugé… de ce qu’elle m’a traité comme l’usurier traite son misérable débiteur, quand il saisit le gage dès que l’instant où on aurait dû le retirer est passé. Pensait-elle donc que moi, j’aurais été un créancier aussi impitoyable ?… que moi qui, depuis que je la connaissais, me croyais à peine digne de la posséder quand j’avais de la fortune et de la gloire, j’aurais insisté pour qu’elle partageât ma dégradation ? Combien peu elle me connaissait, ou combien elle a supposé que mes malheurs me rendaient égoïste ! Mais soit ; elle est perdue pour moi ; puisse-t-elle être heureuse ! Le trouble qu’elle avait élevé dans mon âme s’effacera, et je croirai qu’elle a fait ce que moi-même, comme son meilleur ami, j’aurais eu tant de gloire à lui conseiller.

En disant ces mots, sa physionomie, à la surprise de ses serviteurs, reprit sa fermeté et son calme ordinaires.

« Je vous félicite, » dit l’écuyer tout bas au ménestrel ; « vos mauvaises nouvelles ont blessé moins profondément que, sans doute, vous ne l’aviez espéré.

— Hélas ! reprit le ménestrel, j’en ai d’autres, et de pires encore. »

Cette réponse fut faite d’un ton équivoque, analogue à la singularité de ses manières, et annonçant l’émotion d’un caractère incompréhensible.

« Éveline Berenger est donc mariée ? dit le connétable ; laisse-moi deviner… Elle n’a pas abandonné la famille, quoiqu’elle en ait oublié le chef… elle est toujours une de Lacy, n’est-ce pas ?… Sot que tu es, ne me comprends-tu pas ? elle est mariée à Damien de Lacy… À mon neveu. »

L’effort que fit le connétable pour prononcer cette supposition formait un étrange contraste avec le sourire contraint qui effleurait ses lèvres en parlant. C’est avec un pareil sourire qu’un homme prêt à avaler un poison porte une santé en approchant le fatal breuvage de ses lèvres.

« Non, milord, pas mariée, » reprit le ménestrel, appuyant sur le mot avec une emphase que le connétable sut interpréter.

— Non, non, » reprit-il rapidement, « pas mariée peut-être, mais engagée, fiancée. Pourquoi pas ? L’époque de ses anciennes fiançailles est expiré, pourquoi ne pas former un nouvel engagement ?

— Je ne crois pas que lady Éveline et sire Damien de Lacy soient fiancés, » reprit le messager.

Cette patience poussa à bout la patience de de Lacy.

« Chien ! te joues-tu de moi ? s’écria-t-il ; vil bourreau, tu me tiens à la torture. Dis le pire tout de suite, ou à l’heure même je t’envoie être ménestrel chez Satan. »

Avec calme et sang-froid le ménestrel reprit : « Lady Éveline et sire Damien ne sont ni fiancés ni mariés, milord, ils se sont aimés, et ont vécu ensemble comme amants.

— Chien et fils de chien, tu mens ! » et saisissant le ménestrel par la gorge, le baron exaspéré le secoua vivement. Mais, malgré toute sa force, il ne put ébranler Vidal, lutteur exercé, ni lui faire quitter la posture ferme qu’il avait prise, et la colère du connétable n’émut aucunement la contenance calme du ménestrel.

« Avoue que tu as menti, » dit le connétable en le relâchant, sans que sa violence fît plus d’effet sur lui que la force humaine n’en produit sur les pierres chancelantes des druides, qu’on peut ébranler, mais jamais déplacer.

« Quand un mensonge devrait me racheter la vie et celle de toute ma tribu, dit le ménestrel, je ne le prononcerais pas. Mais la vérité même est traitée de mensonge quand elle contrarie le penchant de nos passions.

« Entends-le, Philippe Guarine, entends-le ! » s’écria le connétable, en se tournant précipitamment vers son écuyer ; « il m’annonce ma disgrâce, le déshonneur de ma maison, la dépravation de ceux que j’ai le plus aimés au monde… il me l’annonce avec un air calme, un œil tranquille, une voix ferme. Cela est-il naturel ? de Lacy est-il tombé si bas, que son déshonneur soit annoncé par un ménestrel ambulant, avec autant de calme que si c’était le sujet d’une vaine ballade ? Tu en feras peut-être une, n’est-ce pas ? » En achevant, il jeta un regard furieux sur le ménestrel.

— Peut-être le pourrais-je, milord, si je ne devais y rapporter la disgrâce de Renault Vidal, qui servit un seigneur sans patience pour supporter les injures et les maux de la fortune, et sans résolution pour s’en venger sur les auteurs de sa honte.

— Tu as raison, tu as raison, brave garçon, dit le connétable précipitamment ; la vengeance seule nous reste maintenant… et cependant sur qui ! »

Tout en parlant, il se promenait d’un pas rapide çà et là ; puis, gardant tout à coup le silence, il s’arrêta et se tordit les mains avec une vive émotion.

« Je t’ai bien dit que mes nouvelles trouveraient une partie sensible à la fin, dit le ménestrel à Guarine. « Te rappelles-tu le combat du taureau que nous avons vu en Espagne ? Mille petits dards tourmentèrent et blessèrent le noble animal avant que la lance du chevalier maure l’eût frappé mortellement.

— Homme ou esprit infernal, ou qui que tu sois, reprit Guarine ; toi qui peux voir avec plaisir et contempler avec satisfaction les douleurs de ton semblable, je te conseille de te méfier de moi ! Confie tes froides injures à quelque autre oreille ; car, si ma langue est émoussée, je porte une épée qui ne l’est pas.

« Tu m’as vu au milieu des épées, reprit le ménestrel, et tu sais, Guarine, combien peu elles ont effrayé un homme tel que moi. » Cependant, tout en parlant, il s’éloigna de l’écuyer. Il ne s’était adressé à lui que dans cette plénitude du cœur, qui se serait épanchée dans le soliloque, s’il eût été seul, et qui maintenant se répandait sur le plus proche auditeur, sans penser aux sentiments que sa phrase pouvait exciter.

Il ne se passa que peu de minutes avant que le connétable de Chester eût repris ce maintien calme qu’il avait jusqu’alors conservé dans tous ses malheurs. « Tu as raison, mon brave, dans ce que tu viens de me dire, et je te pardonne le brocard qui accompagnait ton sage conseil. Parle, au nom de Dieu ! et parle à un homme préparé à supporter le mal que Dieu lui a envoyé. Certes, un bon chevalier ne se distingue que dans les combats, et un bon chrétien que dans le malheur et l’adversité.

La voix du connétable, en prononçant ces mots, produisit une impression nouvelle sur ses serviteurs. Le ménestrel perdit tout à coup le ton cynique et audacieux avec lequel il avait jusqu’alors paru vouloir exciter les passions de son maître ; et, dans un langage simple et respectueux, et qui même approchait de la compassion, il lui apprit les mauvaises nouvelles qu’il avait sues pendant son absence. C’était réellement désastreux.

Le refus de lady Éveline Berenger de laisser entrer Monthermer et ses troupes dans le château, avait nécessairement accrédité et propagé les calomnies qu’on avait fait circuler contre elle et contre Damien de Lacy ; et il y en avait beaucoup qui, pour diverses causes, étaient intéressés à répandre et à appuyer ces faux bruits. Une force armée avait été envoyée dans le pays pour soumettre les paysans insurgés, et les chevaliers et les nobles envoyés dans cette intention ne manquèrent pas de venger complètement et au-delà, sur les malheureux plébéiens, le noble sang qu’ils avaient répandu pour leur triomphe temporaire.

Les serviteurs de l’infortuné Wenlock avaient la même persuasion. Blâmés pour avoir rendu lâchement et trop promptement un poste qu’on aurait pu défendre, ils cherchèrent à se disculper en disant que la cavalerie de de Lacy avait été la seule cause de leur soumission prématurée.

Ces rumeurs, appuyées par des témoignages si intéressés, s’étendirent dans la contrée, et, jointes au fait incontestable que Damien s’était réfugié dans le fort château de Garde-Douloureuse, qui maintenant se défendait contre les armes royales, elles animèrent les nombreux ennemis de la maison de de Lacy, réduisirent presque au désespoir ses vassaux et ses amis, et les obligèrent ou à désavouer leur serment féodal, ou à renoncer à la féodalité encore plus sacrée qu’ils devaient à leur souverain.

Dans cette crise, ils apprirent que le monarque sage et actif qui gouvernait alors l’Angleterre s’approchait, à la tête d’un gros corps de soldats, pour presser le siège de Garde-Douloureuse, et étouffer l’insurrection des paysans, que Guy de Monthermer avait presque anéantie.

Dans ce moment critique, et quand les amis et vassaux de la maison de de Lacy savaient à peine de quel côté se retourner, Handal, parent du connétable, et son héritier après Damien, apparut tout à coup au milieu d’eux, muni d’une commission royale pour soulever et commander tous les serfs de la famille qui désiraient ne pas prendre part à la trahison supposée du délégué du connétable. Dans les temps de trouble, on oublie les vices des hommes, pourvu qu’ils montrent de l’activité, du courage et de la prudence, vertus les plus essentielles dans ce moment ; aussi l’arrivée de Randal, qui n’était nullement dépourvu de ces dernières, fut regardée comme un heureux présage pour les serviteurs de son cousin. Ils se rassemblèrent promptement autour de lui, rendirent sur le mandat royal toutes les places fortes qu’ils possédaient, et, pour se disculper de toute participation aux crimes supposés de Damien, ils se distinguèrent, sous le commandement de Randal, contre les corps divisés de paysans qui se défendaient encore, ou qui erraient dans les montagnes et les défilés ; ils se conduisirent avec tant de sévérité après la victoire, que les troupes de Monthmerer semblaient pleines de douceur et de clémence en comparaison de celles de de Lacy. Enfin, déployant la bannière de son ancienne maison, et avec cinq cents hommes qui s’y étaient rassemblés, Randal parut devant Garde-Douloureuse, et là, se joignit à Henri.

Le château était vivement pressé, et le petit nombre de ses défenseurs, accablés par les blessures, les veilles et les privations, avaient maintenant le nouveau découragement de voir déployée devant leurs murs la seule bannière en Angleterre de laquelle ils avaient espéré recevoir des secours.

Les prières énergiques d’Éveline, que ni le malheur, ni le besoin n’abattaient, perdirent peu à peu leur influence sur les défenseurs du château ; et l’on agita ou discuta des projets de reddition dans un conseil tumultueux, où non-seulement les officiers inférieurs, mais plusieurs hommes de basse extraction s’étaient réunis ; car dans une détresse générale, tous les liens de la discipline sont brisés, et chaque homme reste libre de parler et d’agir pour lui-même. À leur surprise, au milieu de leur discussion, Damien de Lacy, quittant le lit de douleur sur lequel il était retenu depuis si long-temps, parut parmi eux, pâle et faible, les joues couvertes de cette couleur cadavéreuse que laisse une longue maladie. Il s’appuyait sur son page Amelot : « Gentilshommes et soldats, dit-il… cependant pourquoi vous nommerais-je ainsi ?… Des gentilshommes doivent toujours être prêts à mourir pour une dame ; des soldats méprisent la vie pour l’honneur.

— Qu’il sorte ! qu’il sorte ! » s’écrièrent quelques soldats en l’interrompant, « il voudrait que nous, qui sommes innocents, nous mourussions de la mort des traîtres, et que nous fussions pendus dans notre armure sur les murailles, plutôt que de nous séparer de sa maîtresse.

— Paix, esclave insolent ! » dit Damien d’une voix de tonnerre, « ou mon dernier coup sera avili en frappant un misérable comme toi !… Et vous, » continua-t-il en s’adressant aux autres, « vous qui reculez devant les devoirs de votre profession, parce que la mort peut les terminer quelques années plus tôt que vous ne le pensiez ; vous qui êtes aussi épouvantés que des enfants à la vue d’une tête de mort, ne supposez pas que Damien de Lacy veuille s’abriter aux dépens de ces vies qui vous sont si chères. Faites votre marché avec le roi Henri. Livrez-moi à sa justice ou à sa sévérité ; ou, si vous le préférez, coupez ma tête, et jetez-la des murs du château comme une offrande de paix. C’est Dieu qui justifiera mon honneur quand il le jugera convenable. En un mot, livrez-moi, mort ou vif, ou bien ouvrez vos portes, et permettez que je me livre moi-même. Seulement, si vous êtes des hommes, car je ne puis vous nommer autrement, veillez au moins à la sûreté de votre maîtresse, faites des conditions qui vous garantissent cette sûreté, et épargnez-vous le déshonneur d’être regardées, jusque dans la tombe, comme des lâches et des parjures.

— Il me semble que le jeune homme parle bien et raisonnablement, dit Wilkin Flammock. Faisons-nous un mérite de le livrer au roi, aux conditions les plus favorables que nous pourrons pour nous et pour notre maîtresse, avant que le dernier morceau de nos provisions soit consommé.

— J’aurais à peine osé faire cette proposition, » dit ou plutôt marmotta le père Aldrovand, qui avait récemment perdu quatre de ses dents de devant d’un coup de pierre lancée par une fronde « néanmoins, puisqu’il est si généreusement offert par le principal intéressé, je dis avec le savant écolier : Volenti non fit injuria.

— Prêtre et Flamand, dit le vieux porte-croix Ralph Genvil, je vois comment le vent vous fait tourner ; mais vous vous trompez si vous pensez faire de notre jeune maître, sir Damien, un bouc émissaire pour sauver votre coquette de maîtresse. Ne froncez pas le sourcil et ne vous fâchez pas, sir Damien ; si vous ne connaissez pas votre plus courte route, nous la connaîtrons pour vous. Serviteurs de de Lacy, à cheval, et deux hommes sur un s’il le faut ; nous prendrons ce jeune entêté au milieu de nous, et le gentil écuyer Amelot sera prisonnier aussi, s’il nous tourmente par une sotte résistance. Faisons une sortie franche sur les assiégeants : ceux qui pourront s’ouvrir un chemin seront sauvés ; ceux qui tomberont n’auront plus besoin de rien. »

Le soldats de de Lacy exprimèrent par des cris unanimes leur approbation. Les serviteurs de Berenger faisant des remontrances d’une voix élevée, Éveline, attirée par le tumulte, chercha en vain à l’apaiser ; la fureur et les supplications de Damien étaient également sans pouvoir sur l’esprit de ses serviteurs : l’un et l’autre reçurent même réponse.

« N’y pensez-vous donc pas ? Parce que vous aimez, est-il raisonnable que vous sacrifiiez ainsi votre vie et la nôtre ? » Ainsi parlait Genvil à de Lacy ; d’un ton plus doux mais aussi obstiné, les serviteurs de Raymond Berenger répondaient à sa fille qu’ils refusaient d’écouter ses ordres ou ses prières.

Wilkin Flammock s’était retiré quand il avait vu la tournure que prenaient les choses. Il quitta le château par une poterne dont on lui avait confié la clef, et sans aucun obstacle il se rendit au camp royal, où il demanda audience au roi. Il l’obtint facilement, et Wilkin se trouva bientôt en présence de Henri. Le monarque était dans son pavillon royal avec ses deux fils, Richard et Jean, qui gouvernèrent plus tard le royaume sous des auspices bien différents.

« Qu’y a-t-il ? qui es-tu ? » fut la question du roi.

« Un honnête homme venant du château de Garde-Douloureuse.

— Tu peux être honnête, reprit le souverain ; mais tu sors d’un nid de traîtres.

— Quels qu’ils soient, sire, mon intention est de les mettre à votre disposition royale ; car ils n’ont plus la sagesse de se conduire, et manquent également de prudence pour se défendre et de vertu pour se soumettre. Mais je voudrais d’abord savoir de Votre Grâce quelles conditions vous accorderez à cette garnison.

— Celles que les rois accordent aux traîtres, » dit Henri sévèrement : « des couteaux tranchants et de bonnes cordes.

— Non, mon bon seigneur, vous serez plus clément si le château vous est livré par mes soins ; sans quoi vos cordes et vos couteaux n’auront à travailler que sur mon pauvre corps, et vous serez aussi loin que jamais d’entrer dans le château de Garde-Douloureuse. »

Le roi regarda fixement. « Tu connais, dit-il, la loi des armes ? Tenez, maréchal prévôt, voici un traître, et voilà un arbre !

— Et voici un cou ! » dit le courageux Flamand, déboutonnant le col de son habit.

— Sur mon honneur, dit le prince Richard, voilà un brave et fidèle chevalier ! Il vaudrait mieux envoyer à de pareils gens un bon dîner, et se disputer ensuite à qui aura le château, plutôt que de les affamer comme ces mendiants de Français affament leurs chiens.

— Paix, Richard, dit son père ; ton esprit n’est pas assez mûr, et ton sang est trop vif pour être mon conseiller. Et vous, vassal, que vos conditions soient raisonnables, et nous ne serons pas trop sévère.

— Premièrement, dit Flammock, je demande plein et entier pardon, et assurance de la vie, des membres, du corps et des biens, pour moi Wilkin Flammock et ma fille Rose.

— C’est un vrai Famand, dit le prince Jean ; il pense d’abord à lui.

— Sa requête, dit le roi, est raisonnable. Ensuite ?

— Sûreté pour la vie, l’honneur et les biens de la demoiselle Éveline Berenger.

— Comment ! drôle, » dit le roi avec colère, « est-ce à tes pareils à vouloir guider notre jugement ou notre clémence quand il s’agit d’une noble dame normande. Borne-toi à traiter pour tes semblables, ou plutôt rends-nous ce château sans plus de délai, et sois persuadé que par là tu rendras plus service aux traîtres qui y sont enfermés que ne pourrais le faire des semaines d’une résistance inutile. »

Le Flamand gardait le silence, ne voulant pas se rendre sans quelques conditions positives, et cependant à moitié convaincu que, d’après la situation dans laquelle il avait laissé la garnison de Garde-Douloureuse, ce qu’il y aurait de mieux à faire pour lady Éveline serait d’y introduire les troupes du roi.

« J’aime ta fidélité, ami, » dit le roi, dont l’œil perçant devinait la lutte qui se passait dans le cœur du Flamand ; « mais ne pousse pas trop loin ton entêtement. N’avons-nous pas dit que nous serions aussi clément envers ces coupables que nous le permettrait notre devoir comme roi.

— Mon auguste père, » dit le prince Jean intervenant, « je vous prie de m’accorder la grâce d’être le premier à prendre possession de Garde-Douloureuse et de confier à ma garde la dame rebelle.

— Et moi, je vous prie, mon auguste père, d’accorder la demande de Jean, dit son frère Richard d’un ton moqueur. Considérez, mon père, que c’est la première fois qu’il témoigne le désir d’approcher des barrières du château, quoique nous l’ayons attaqué déjà plus de quarante fois. Mais l’arbalète et le mangonneau se faisaient entendre les autres fois, et il est probable qu’ils garderont le silence maintenant.

— Paix, Richard, dit le roi ; ces paroles, qui attentent à l’honneur de votre frère me percent le cœur. Jean, je t’accorde ta demande pour ce qui regarde le château ; quant à cette malheureuse jeune femme, nous nous en chargeons nous-même. Flamand, combien de soldats te charges-tu d’admettre ? »

Avant que Flammock eût pu répondre, un écuyer s’approcha du prince Richard et lui dit à l’oreille, quoique assez haut pour être entendu de tous ceux qui étaient présents : « Nous avons découvert que quelque trouble intérieur ou quelque autre cause inconnue a fait retirer des gardes des murs du château, et qu’une attaque subite pourrait…

— Entends-tu cela, Jean ? s’écria Richard. Des échelles, mon ami, prends des échelles, et vite à l’attaque. Combien je me réjouirais de te voir sur le plus haut échelon, tes genoux chancelants, tes mains tremblant convulsivement, comme si tu avais un accès de fièvre, perdu dans l’air, le fossé en bas, et une demi-douzaine de piques dirigées contre ta gorge.

— Paix, Richard, par honte, si ce n’est point par charité, » dit son père d’un ton de colère mêlé de chagrin. « Et toi, Jean, prépare-toi pour l’assaut.

— Dès que j’aurai mis mon armure, mon père, » reprit le prince, se retirant lentement et le visage couvert d’une pâleur qui ne promettait pas beaucoup d’empressement dans ses préparatifs.

Son frère se mit à rire en le voyant sortir, et dit à son écuyer : « La plaisanterie ne serait pas mauvaise, Alberick, si nous emportions la place avant que Jean eût quitté son habit de soie pour en revêtir un d’acier. »

En disant ces mots, il sortit avec précipitation, et son père s’écria avec une douleur paternelle : « Hélas ! autant il est bouillant, autant son frère est froid ; mais ce trop d’ardeur est pardonnable dans un homme. Glocester, » dit-il au célèbre comte de ce nom, « prends des troupes suffisantes et suis le prince Richard, pour le défendre et le soutenir. Si quelqu’un peut le gouverner, ce ne doit être qu’un chevalier de ta réputation. Hélas ! hélas ! par quel péché ai-je mérité le chagrin de ces cruelles guerres de famille !

— Consolez-vous, milord, » dit le chancelier qui était présent.

« Ne parlez pas de consolation à un père dont les fils sont toujours en discorde, et qui ne s’entendent jamais que pour lui désobéir ! »

Ainsi parla Henri II, monarque le plus sage, ou pour parler en général, le plus heureux qui ait jamais monté sur le trône d’Angleterre ; cependant sa vie prouve d’une manière frappante combien les dissensions de famille peuvent ternir le sort le plus brillant auquel le ciel a permis à l’humanité d’aspirer, et combien peu l’ambition satisfaite, un pouvoir sans bornes, et la plus haute renommée en paix et en guerre, peuvent soulager les blessures que les chagrins domestiques ont ouvertes.

L’attaque subite et vigoureuse de Richard, qui s’empressa de monter à l’assaut à la tête d’une vingtaine d’hommes rassemblés au hasard, eut l’effet complet de la surprise ; ayant franchi les murailles avec leurs échelles, les assaillants ouvrirent les portes et firent entrer le comte de Glocester, qui avait suivi à la hâte avec une forte troupe de soldats. La garnison, dans sa surprise, sa confusion et ses dissensions, offrit peu de résistance, et aurait été passée au fil de l’épée, et le château livré au pillage, si Henri n’y fût entré, et si, par son autorité et ses efforts personnels, il n’eût arrêté les excès de la soldatesque effrénée.

Le roi se conduisit, vu l’époque et l’offense qu’il avait reçue, avec une modération digne de louange. Il se contenta de désarmer et de renvoyer les soldats, en leur donnant un léger secours pour se transporter hors du pays, dans la crainte que le besoin ne les portât à former des bandes de voleurs. On traita plus sévèrement les officiers, qui furent la plupart jetés dans des cachots pour y attendre leur jugement. Surtout, l’emprisonnement fut le partage de Damien de Lacy. Henri ajoutant foi aux accusations portées contre lui, était tellement indigné, qu’il résolut d’en faire un exemple pour tout faux chevalier et tout sujet déloyal. Quant à lady Éveline Bérenger, il lui assigna son propre appartement pour prison ; elle y était servie par Rose et Alice, mais gardée avec la plus grande sévérité. Le bruit se répandit que ses domaines seraient confisqués au profit de la couronne, et donnés, au moins en partie, à Randal de Lacy, qui avait rendu de bons services pendant le siège. On pensa qu’elle-même serait cloîtrée dans quelque couvent de France, où elle pourrait à loisir se repentir de ses folies et de sa témérité.

Le père Aldrovand fut envoyé à la discipline de son couvent, une longue expérience n’ayant que trop bien appris à Henri combien il était imprudent d’empiéter sur les privilèges de l’Église ; cependant lorsque le roi le vit pour la première fois avec une cotte d’armes rouillée par-dessus sa robe, il eut peine à réprimer son envie de le faire pendre en haut des batteries, pour y prêcher aux corbeaux.

Henri eut une longue conférence avec Wilkin Flammock, particulièrement au sujet des manufactures et du commerce, et le Flamand instruit, quoiqu’un peu grossier, était bien en état de parler sur ce sujet à un monarque intelligent. « Tes intentions, dit-il, ne seront pas oubliées, brave homme, quoiqu’elles aient été prévenues par la valeur immodérée de mon fils Richard, qui a coûté la vie à quelques pauvres diables. Richard n’aime pas rengainer son épée avant qu’elle n’ait été ensanglantée. Mais toi et tes compatriotes vous retournerez à vos moulins, avec un plein pardon des offenses passées, pourvu que vous ne commettiez plus de trahison.

— Et nos privilèges et nos devoirs, mon souverain ? dit Flammock. Votre Majesté sait bien que nous sommes vassaux du seigneur de ce château, et qu’il faut que nous le suivions au combat.

— Il n’en sera plus ainsi, dit Henri ; je formerai une communauté de Flamands ici, et toi, Flammock, tu seras maire, afin que tu ne puisses plus alléguer ton obéissance féodale pour excuser ta trahison.

— Ma trahison, sire ! » dit Flammock, qui désirait, mais qui osait à peine placer un mot en faveur de lady Éveline, pour qui, malgré la froideur naturelle de son caractère, il se sentait beaucoup d’affection : « je voudrais que Votre Grâce reconnût au juste tous les fils qui ourdirent cette trame.

— Paix, maraud ! mêle-toi de ton métier, dit Henri ; et si nous daignons te parler sur les arts mécaniques que tu professes, n’en profite pas pour me parler d’autre chose. »

Le Flamand se retira en silence, après avoir été ainsi réprimandé, et le sort des malheureux prisonniers resta enfermé dans le cœur du roi. Lui-même fit sa résidence au château de Garde-Douloureuse, comme une situation commode pour envoyer des troupes qui devaient réprimer et éteindre les étincelles de la rébellion ; Randal de Lacy fut si zélé dans ces occasions, que sa faveur auprès du roi parut s’accroître de jour en jour, et qu’il reçut des gratifications considérables prises sur les domaines de Berenger et de Lacy, que le roi semblait déjà traiter en propriétés confisquées. Quelques-uns considérèrent cette faveur croissante de Randal comme un présage dangereux, tant pour la vie du jeune Lacy que pour le sort de l’infortunée Éveline.