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La Légende d’un peupleLibrairie BeaucheminPoésies choisies, 1 (p. 205-210).

 
Voyez-vous, sur le bord de ce chemin bourbeux,
Cet enclos en ruine où broutent les grands bœufs ?
Ici, cinq paysans ― trois hommes et deux femmes ―
Eurent la sépulture ignoble des infâmes !

Cette histoire est bien triste, et date de bien loin.

Comme un soldat mourant la carabine au poing,
Québec était tombé. Sans honte et sans mystère,
Un Bourbon nous avait livrés à l’Angleterre !


Ce fut un coup mortel, un long déchirement,
Quand ce peuple entendit avec effarement,
― Lui qui tenait enfin la victoire suprême, ―
Par un nouveau forfait souillant son diadème,
Le roi de France dire aux Saxons : ― Prenez-les !
Ma gloire n’en a plus besoin ; qu’ils soient Anglais !

Ô Lorraine ! ô Strasbourg ! si belles et si grandes,
Vous, c’est le sort au moins qui vous fit allemandes !

Des bords du Saint-Laurent, scène de tant d’exploits,
On entendit alors soixante mille voix
Jeter au ciel ce cri d’amour et de souffrance :
― Eh bien, soit ! nous serons français malgré la France !

Or chacun a tenu sa parole. Aujourd’hui,
Sur ce lâche abandon plus de cent ans ont lui ;
Et, sous le sceptre anglais, cette fière phalange
Conserve encore aux yeux de tous, et sans mélange,
Son culte pour la France, et son cachet sacré.


Mais d’autres, repoussant tout sevrage exécré,
Après avoir brûlé leur dernière cartouche,
Renfermés désormais dans un orgueil farouche,
Révoltés impuissants, sans crainte et sans remord,
Voulurent, libres même en face de la mort,
Emporter au tombeau leur éternelle haine...

En vain l’on invoqua l’autorité romaine ;
En vain, sous les regards de ces naïfs croyants,
Le prêtre déroula les tableaux effrayants
Des châtiments que Dieu garde pour les superbes ;
En vain l’on épuisa les menaces acerbes ;
Menaces et sermons restèrent sans succès !

― Non ! disaient ces vaincus ; nous sommes des Français ;
Et nul n’a le pouvoir de nous vendre à l’enchère !

La foudre un jour sur eux descendit de la chaire :
L’Église, pour forcer ses enfants au devoir,
A regret avait dû frapper sans s’émouvoir.

Il n’en resta que cinq.
                             Ceux-là furent semblables,
Dans leur folie altière, aux rocs inébranlables :


Ils laissèrent gronder la foudre sur leurs fronts,
Et malgré les frayeurs, et malgré les affronts,
Sublimes égarés, dans leur sainte ignorance,
Ne voulurent servir d’autre Dieu que la France !

La vieillesse arriva ; la mort vint à son tour.
Et, sans prêtre, sans croix, dans un champ, au détour
D’une route fangeuse où la brute se vautre,
Chaque rebelle alla dormir l’un après l’autre.

Il n’en resta plus qu’un, un vieillard tout cassé,
Une ombre ! Plus d’un quart de siècle avait passé
Depuis que sur son front pesait l’âpre anathème.
Penché sur son bâton branlant, la lèvre blême,
Sur la route déserte on le voyait souvent,
A la brune, rôder dans la pluie et le vent,
Comme un spectre. Parfois détournant les paupières
Pour ne pas voir l’enfant qui lui jetait des pierres,
Il s’enfonçait tout seul dans les ombres du soir.


Et plus d’un affirmait avoir cru l’entrevoir
― Les femmes du canton s’en signaient interdites ―
Agenouillé la nuit sur les tombes maudites.

Un jour on l’y trouva roide et gelé.

                                          Sa main
Avait laissé tomber sur le bord du chemin
Un vieux fusil rouillé, son arme de naguère,
Son ami des grands jours, son compagnon de guerre,
Son dernier camarade et son suprême espoir.

On creusa de nouveau dans le sol dur et noir ;
Et l’on mit côte à côte, en la fosse nouvelle,
Le vieux mousquet français avec le vieux rebelle !

Le peuple a conservé ce sombre souvenir.
Et lorsque du couchant l’or commence à brunir, ―
Au village de Saint-Michel de Bellechasse,
Le passant, attardé par la pêche ou la chasse,
Craignant de voir surgir quelque fantôme blanc,
Du fatal carrefour se détourne en tremblant.


Donc, ces cinq paysans n’eurent pour sépulture
Qu’un tertre où l’animal vient chercher sa pâture !
Ils le méritaient, soit ! Mais on dira partout
Qu’ils furent bel et bien cinq héros après tout !
Je respecte l’arrêt qui les frappa, sans doute ;
Mais, lorsque le hasard me met sur cette route,
Sans demander à Dieu si j’ai tort en cela,
Je découvre mon front devant ces tombes-là !