Les Engagés du Grand Portage/03

III

LA SASKATCHEWAN



AU fond de la baie ruisselante de soleil, les portes du fort sont ouvertes ; cette fois, au lieu de rester sur la grève, avec la foule des hommes du Nord et des mangeurs de porc, Montour pénètre dans l’enceinte avec le bourgeoys ; il s’installe à côté des commis et des interprètes. Un involontaire sourire décrispe sa bouche, ses lèvres minces, si serrées d’ordinaire, ses traits immobiles et sans joie.

Il se promène dans ce nouveau domaine, et, autour de lui, il entend les exclamations flatteuses :

Alors, on a eu une bonne petite bataille avec Louis Cayen ? On s’est amusé, paraît-il, au Grand lac des Esclaves, l’hiver passé ? Il n’y avait qu’à ramasser les fourrures, à ce que chacun dit ?

La nouvelle de ce conflit joué comme une partie d’échecs, dans les règles, se répand dans tous les coins du fort. Et commentaires, sourires, exclamations, félicitations, donnent à Nicolas Montour une idée exacte de l’étendue et de la mesure de son exploit, de l’impression qu’il fait sur les associés.

Voilà, tout va bien, de ce côté-là. Il faut veiller à monnayer maintenant ce premier succès. L’état général des affaires de la Compagnie le permet-il ? Tom MacDonald ne cache pas sa pensée, il n’y a qu’à l’écouter.

— La Compagnie de la baie d’Hudson et surtout les Petits sont presque ruinés maintenant. Mais la Compagnie du Nord-Ouest, comme je le prévoyais, n’a réalisé que bien peu de bénéfices ; elle paie les fourrures trop cher ; elle donne trop de cadeaux aux Indiens ; elle établit des factoreries à trop d’endroits ; son personnel est trop nombreux, et surtout elle lui verse des salaires trop élevés pour l’empêcher de passer à ses concurrents… Nous ruinons nos adversaires, mais cette ruine ne nous a rien rapporté encore.

Tom MacDonald appelle les choses par leurs noms :

— Enfin, c’est une série de brigandages que nous commettons ; le rhum devient le seul article d’échange ; l’existence des engagés même est toujours en danger. Et cette situation ne peut durer.

Nicolas Montour écoute ces doléances ; il fait chorus. Mais si ces vues prévalaient, son avenir, à lui, serait coupé dans sa racine. Son élévation, telle qu’il l’imagine et la prépare, est étroitement liée à cet état de guerre : que la paix se fasse demain, et aussitôt, il retombe dans son obscurité.

Il reste un autre point à éclaircir. Quel poste solliciter ? Avec avidité, Montour tend l’oreille dans toutes les directions. Voilà un interprète qui parle :

— Le commis du fort Espérance retourne dans le Bas-Canada ; déjà vingt années de Nord-Ouest ; le temps passe vite.

Ou bien, c’est un bourgeoys qui dit devant lui.

— Savez-vous que Frobisher, le facteur du fort Vermillon, descend à Montréal, cette année ? Il vient d’arriver, le pauvre garçon ; absolument impotent. Deux années de traitement lui sont nécessaires.

Ayant étudié rapidement les vacances, Nicolas Montour, après une consultation avec le Bancroche, pose sa candidature au poste de facteur du fort Vermillon : aucun n’est plus élevé, ni mieux rémunéré. D’après certaines rumeurs assez obscures, la factorerie serait dangereuse, mal située, réserverait plus de soucis que de satisfactions. Mais, maintenant, le nouveau candidat se fait fort de tirer partout son épingle du jeu.

Le sort en est jeté.

Quelques candidats ne savent comment s’y prendre, ni quels bourgeoys voir, ni quels ressorts faire jouer, ni quelles choses dire ; d’autres croient que les alouettes vont leur tomber toutes rôties dans la bouche ; trop peu sociables, d’autres encore manquent de renseignements sûrs, s’adressent à la mauvaise personne, ignorent dans quelles circonstances tombent leur demande, quelles passions elle excite ; ou bien, ils n’ont pas confiance en eux-mêmes et choisissent un intermédiaire qui les trompe ; ou bien, ils sont impuissants à pénétrer jusqu’à ce milieu secret, où se prennent les décisions, à cet individu enveloppé de mystère qui les contrôle, et ils n’accomplissent que les démarches à côté qui n’influent nullement sur le cours des événements.

Lui, Nicolas Montour, n’est pas si bête. Jamais empêché par l’antipathie, la haine, les préjugés, il lui faut connaître le plus de gens possible, nouer de nouvelles relations, renouer les anciennes, arracher à toutes, les renseignements et les avis. Lelâcheur, Guillaume d’Eau et surtout Tom MacDonald l’aident continuellement. Avec eux, il concerte toutes ses mesures : savoir les rumeurs qui détruisent ses chances, les hommes influents qui s’opposeront à sa nomination, les pièges qui lui seront tendus, les intrigues dangereuses qui surgiront certainement. Ici comme au fort Providence, on joue l’éternel jeu d’échecs ; à chaque pion, il faut opposer tout de suite un pion plus fort ou mieux placé.

Car l’affaire ne marchera pas toute seule. Nicolas Montour se rend compte que son triomphe sur Louis Cayen, — son principal atout, — l’a mis en vedette ; mais, d’un autre côté, il l’a élevé sur un piédestal au-dessus des autres, en vue de la foule. Tous les candidats le redoutent plus que n’importe quel autre de leurs adversaires, et ils font tous converger sur lui, sans s’être concertés, le feu et la force de leurs attaques.

Dans un cercle restreint, le succès fait beaucoup plus d’ennemis que d’amis. Les aînés défendent résolument leurs situations acquises ; ils donnent de grands coups de rames sur les mains qui tentent de s’agripper à l’embarcation du succès ; les égaux, eux, ont le cœur oppressé de voir l’un d’entre eux monter soudainement dans l’estime publique ; personne ne se résigne facilement à être dépassé.

En second lieu, avec l’appui secret ou ouvert de quelques autres candidats, Montour se met à détruire les candidats les moins habiles. Payant, bravant de sa personne, car il n’en craint aucun quand il s’agit de ruses, de manœuvres, du jeu des mots, il se met au travail.

— McKenna possède tous les pouvoirs, en fait de nominations, dit-il à Paul Lallongé ; c’est à lui que l’on s’adresse quand on veut réussir.

— Mackenzie, le prêtre, est déjà nommé facteur du fort Vermillon, insinue-t-il à Israël Rollin ; son oncle est bourgeoys. La nomination ne sera annoncée que plus tard, tu penses bien.

Et naturellement, McKenna ne détient aucun pouvoir et Mackenzie n’est point nommé.

Malheur aux candidats qui ne sont point dégourdis. Des moins défiants, Nicolas Montour tire des secrets ; s’ils sont timides, confiants, lourds d’esprit, il les induit en erreur de toutes les façons possibles, il leur pose à brûle-pourpoint des questions nettes sur leurs protecteurs, leurs chances de succès, leurs moyens de réussir. Puis il leur donne le change sur lui-même.

— Non, je pose ma candidature pour la forme, je n’ai aucune chance cette année,

Il sait encore les lancer sur de fausses pistes, dans d’inutiles démarches, les plonger en une sécurité fausse par des assurances qui les inciteront à l’inaction ; ou bien il les décourage durement ; il offre avec perfidie de se charger de certaines de leurs entrevues ; il les détourne, par une calomnie ou par une médisance, du protecteur puissant qui pourrait leur prêter un solide appui. Avec brio, il lance ces enfants d’école les uns contre les autres, il les dégoûte de toute l’affaire, il les joue, il les trompe, il en rit.

De cette façon, avec l’aide de ses affidés, les candidats tombent de chaque côté de la route et y demeurent. Mais quelques autres, trois ou quatre, Blake, Laciseraie, Cameron, ne sont pas des novices. Montour a beau les tâter : quand il leur parle, le fer rencontre le fer. Aussi subtils que lui, ils opposent feinte à feinte. Entre ces hommes et lui se livrera la vraie bataille. Pour en triompher, il faudra en venir aux grands moyens.

Blake, par exemple, est un ivrogne. Non seulement, il faut le laisser savoir à McGillivray, le bourgeoys abstème qui possède tant d’influence sur Simon McTavish ; non seulement, il faut composer un mémoire bien intéressant sur les méfaits que l’ivrognerie a pu lui faire commettre, mais, encore, il faut le promener ivre mort devant les bourgeoys qui ne sont pas atteints du vice dont il souffre.

Laciseraie, lui, souffre d’une affection particulière pour ses compatriotes. À son avis, il n’y a pas assez de bourgeoys français ; et les engagés, tous français, ne reçoivent pas le traitement que l’on doit accorder à des hommes. De plus, sa connaissance de la langue anglaise manque de fini. Voilà qui va bien. Rien de plus facile que de soulever contre lui l’opposition abstraite, théorique, radicale de Malcolm, qui méprise les voyageurs, la race à laquelle ils appartiennent, la religion qu’ils pratiquent.

Que de combinaisons se présentent ainsi à l’esprit subtil. Nicolas Montour éprouve une délectation particulière à trouver l’individu, personna grata auprès de l’un des bourgeoys, qui présentera à celui-ci, avec toutes les chances d’être cru, un mémoire particulièrement virulent contre l’un des candidats dangereux. Chaque postulant possède l’un des défauts que l’un des bourgeoys hait le plus au monde, et alors, c’est ce bourgeoys qu’il faut soulever contre ce candidat, c’est ce bourgeoys qu’il faut lui opposer pour le tenir habilement en échec.

Parmi toutes ces intrigues, ces marches et ces contremarches, la date de la nomination approche. Devant l’imminence de cet événement, en face de l’humiliation d’une défaite ou de l’orgueil d’une victoire, les esprits les plus rassis perdent leur sang-froid et leur dernier reste d’honnêteté. La tactique générale, à ce moment, n’est plus de compter sur soi-même, sur sa propre valeur, sur ses propres œuvres, pour atteindre son but ; tous ne semblent plus avoir confiance que dans la diffamation de l’adversaire. Chacun fait la confession générale de l’autre après une enquête menée avec soin. Celui-ci a déjà falsifié des comptes ; cet autre a toujours bu une trop forte proportion du rhum confié à sa garde ; l’un a subi une condamnation judiciaire, et cet autre, qui a déjà fait partie du personnel des Petits, est un espion déguisé.

Louison Turenne assiste à ces manœuvres. Le Bancroche l’a fait venir, en compagnie de José Paul, de Philippe Lelâcheur et de quelques autres pour signer certaines dépositions relatives à l’affaire du Grand lac des Esclaves.

Mais il ne résiste point. Devant ces candidats harassant les uns et harassés par les autres, les yeux fixes, l’attention partie, épuisés à suivre le jeu subtil de leurs propres calculs et des calculs d’autrui, perdus dans ce dédale trop savant d’intrigues, son âme et sa chair sont dégoûtées. Il fuit au dehors du fort, au grand air, au grand vent, sur la grève. Il se baigne dans la pureté de l’air et dans la clarté de l’eau pour laver de sa mémoire ces miasmes, ces petitesses.

Mais Nicolas Montour n’a pas de ces dégoûts. Jamais il n’a été si à l’aise et si heureux. Dans cette pourriture, il trouve son milieu.

Sous le patronage de Tom MacDonald, il accomplit des progrès chaque jour. Sa principale raison d’espérer est la suivante : sa candidature cadre bien avec la politique générale de la Compagnie et la sert. Simon McTavish ne veut-il pas, en effet, stimuler jusqu’au paroxysme la vaste armée de ses engagés, l’unir solidement par l’ambition dans un assaut général contre les compagnies rivales ; alors, quelles phrases plus propres à cette fin peut-il prononcer que celles qu’il laisse tomber à la fin d’un banquet en annonçant la promotion de Montour : « Dans la Compagnie du Nord-Ouest, les charges vont au mérite. Ramassez, récoltez des pelleteries : c’est à leur quantité que nous connaîtrons votre valeur ; c’est à leur nombre que nous calculerons les promotions que vous méritez. Il n’y a que les retours qui comptent pour nous ».

La brigade atteint la rivière Saskatchewan. Après le portage d’un mille qui impose des fatigues au début, elle commence de refouler le courant violent et régulier des eaux boueuses. Pendant des centaines de milles, à travers les prairies, jusqu’aux Rocheuses, aucun rapide, aucune chute n’interrompt leur écoulement.

Mais les engagés doivent abandonner rapidement la rame pour la haussière. Pendant une semaine, sur une distance de cent vingt-cinq milles, ils touent les canots à la cordelle au fond de ce fossé dont les hautes berges les empêchent de voir le pays. Ils trébuchent sur des cailloux, ils enfoncent dans de la boue, ils chancellent sur le sol inégal ; la haussière s’accroche aux pierres, aux chicots, aux souches échouées. Sans perdre courage, bêtes de somme, ils repartent au pas de course, accomplissant ce remorquage pénible.

Sur leur route, ils rencontrent de nombreux déserts abandonnés : tronçons de cheminées, murs et palissades qui pourrissent, clairières qui se referment, sentiers qui montent vers la plaine de plus en plus rapprochée, indiquent les emplacements des anciens forts. Quelques-uns ont été florissants aux jours encore rapprochés du régime français ; les autres, plus récents, ont été abandonnés par la Compagnie du Nord-Ouest ou les autres sociétés qui l’ont précédée. Elles n’attendent pas les fourrures, les compagnies canadiennes. Au contraire, elles suivent les sauvages dans leurs déplacements, changent sans cesse l’emplacement de leurs factoreries, entraînent les tribus dans les districts où le castor abonde. Jamais leurs cheminées ne furent longtemps au même endroit.

Le bourgeoys travaille sur sa cassette, au fond du canot, et Montour examine le pays. À de nombreux indices, il perçoit vite que l’atmosphère n’est pas la même ici qu’au lointain pays de Rabaska.

Parfois, la brigade rencontre des groupes d’indiens : Gens de Marais, mal vêtus, faméliques, qui vivotent l’été d’un peu de pêche. Ils offrent du poisson, de la viande ou des baies séchées. En échange, Mackenzie leur donne quelques marchandises et surtout du « lait nouveau », l’eau-de-vie qu’ils réclament avec des vociférations après la longue abstinence de l’été.

Ensuite le bourgeoys les écoute parler et il les interroge minutieusement et longuement. Il recueille avec soin racontars, récits et rumeurs. Des nouvelles le laissent inquiet parfois.

Montour devine que les agissements des tribus durant l’été et leurs dispositions présentes ne sont pas une matière indifférente. À un moment donné, le bourgeoys donne même l’ordre de déclouer des caisses de fusils et d’ouvrir des sacs de balles. Des sentinelles veillent la nuit, et les pagayeurs surveillent les rives durant le jour. Il semble que la brigade soit entrée dans un pays ennemi.

Après avoir dépassé la fourche, à la Montée, le bourgeoys achète quelques chevaux. Il invite Montour à se mettre en selle. Et tous deux se lancent à fond de train sur les prairies dont ils viennent d’atteindre la lisière. Depuis longtemps déjà la Saskatchewan les côtoyait. Elles étaient apparues à différentes reprises, enfonçant une pointe aiguë à travers la forêt ; maintenant, elles ont non seulement atteint le rivage sud, mais elles ont traversé l’eau, et elles s’étalent, se déroulent, venues du sud, d’une distance infinie, encore pâles et vertes malgré les premières gelées de l’automne. Et les engagés gravissent les berges pour regarder l’infini qui s’est ouvert sur le pays ; quelquefois, dans cette immensité, comme une goélette perdue en mer, une îlette de bois tremble au vent, très loin.

Le bourgeoys et Montour excitent leurs chevaux sur cette aire sans frontière. Mais le premier ne cesse d’être aux aguets. Et, à la moindre alerte, ils se replient sur les canots, petits points noirs qui se déplacent lentement entre les allaises au fond de la rivière.

Et voici que sur les plaines apparaissent de vastes masses mouvantes.

— La vache grasse ! Les bœufs ! crient les voyageurs tout excités.

Après le maïs du Grand Portage, le riz sauvage du fort du lac à la Pluie, le pemmican du Bas-de-la-Rivière, voici la terre promise et la viande fraîche des prairies.

Par milliers, les bisons arrivent, tête basse, cornes effilées et courtes, poitrail large, crinière au vent. Toute leur force réside dans leur énorme avant-train : ils sont construits pour l’attaque. Beuglant, farouches, ils foncent droit dans la rivière pour la traverser à la nage. Une fusillade bien nourrie éclate. Des bêtes tombent, mais d’autres arrivent toujours, emplissant l’air de leurs beuglements.

Et le soir, auprès des feux, les quartiers saignants rôtissent à la broche avec les deux pièces de choix : la langue et la bosse.

Le bourgeoys et Montour continuent au matin leur randonnée. Ils poursuivent des chevreuils, des wapitis gros comme des chevaux, des ours grivelés qui mangent des baies dans les fourrés, et les regardent, énormes et maladroits.

Après leur voyage de deux mois, un soir, ils arrivent sans encombre au fort Vermillon. Et, alors, en face des plaines, ce sont de brutales réjouissances.

La veille, quatre canots sous le commandement du bourgeoys, sont partis pour la Saskatchewan supérieure. Nicolas Montour est resté seul en charge au fort Vermillon. Chef suprême et sans contrôle, enfin. Toute la nuit, une idée l’a hanté : renouveler son exploit du fort Providence, gravir d’un second bond l’échelle du succès. Conscient de la force et de la souplesse de ses facultés, il n’éprouve maintenant aucun doute sur lui-même ; comme un orateur qui a senti la foule dominée par sa parole, comme un peintre qui a vu éclore sous son pinceau un tableau de premier ordre, il n’aspire plus, optimiste et confiant, qu’à manifester à nouveau le talent exceptionnel dont il est doué.

Debout à quatre heures du matin, il se promène dans le domaine où il est roi, et il l’examine. De l’autre côté de la Saskatchewan, en face, à peine visible, dans l’ombre, s’élargit l’embouchure de la rivière Vermillon qui circule dans les plaines d’herbe où l’on peut, comme dans une ample étoffe, tailler des provinces ; en arrière, sept ou huit chantiers bas, — résidences du personnel, maison des Indiens, entrepôts, atelier, factorerie, — s’enferment dans des palissades. Ensuite, le sol se relève, et c’est la forêt parcourue de ruisseaux et de rivières, étoilée de lacs, qui s’étend, inviolée, pendant des milles et des lieues, jusqu’à d’autres plaines également nues, celles qui longent l’océan Arctique. À droite, enfin, à peu de distance, le fort de la Compagnie de la baie d’Hudson ; à gauche, la factorerie des XY.

Un peu d’inquiétude étreint le cœur de Montour : dans ce pays nouveau, devant cet inconnu, qu’a-t-il pour le soutenir et l’encadrer ? À peine trois ou quatre hommes, anciens compagnons de voyage : José Paul, Philippe Lelâcheur, Marc Tangon, Louison Turenne.

Dans la lumière matutinale, Montour distingue maintenant quelques blanches tentes coniques de peau de bison ornée de dessins noirs ; de la pointe s’échappent des panaches de fumée qu’un vent léger incline tous du même côté : une bande de Pieds-Noirs attend depuis deux jours que les trafiquants soient prêts à la recevoir.

Le temps passe. Montour, enfin, donne le signal. Des engagés descendent au rivage, traversent la rivière dans un large bac afin de passer les naturels par groupes. Mais ceux-ci sont impatients : allées et venues prennent trop de temps ; ils protestent et ils crient. Puis, enfourchant leurs chevaux, ils s’élancent dans l’eau. Et nus presque tous, ils surgissent du courant aussi sauvages que leurs montures, grands, forts, les muscles solides jouant sous la peau cuivrée comme sous un habit très mince.

Cette arrivée ressemble à un assaut. Au galop, les sauvages s’engouffrent par les portes des palissades et envahissent la factorerie. Ils désirent tout, ils exigent tout. Leur convoitise se laisse tenter par les objets qu’elle voit : couvertures aux couleurs brillantes, hachettes, marmites de cuivre, miroirs. Ils ont surtout besoin de munitions et de fusils. Faute de pelleteries à offrir en retour, ils mendient, ils offrent leurs filles ou leurs femmes.

Quémandeurs, mais insolents en même temps, humbles, mais arrogants, excités, impatients, ils effraient les commis qui se demandent toujours à quelle minute le marchandage se terminera en larcin, la mendicité en pillage, l’humilité en révolte.

— Il m’a volé mon fusil, il m’a volé mon fusil ! crie soudain l’un des engagés.

Et l’altercation habituelle éclate. En une seconde, les sauvages tiennent en joue leur canardière ou leur arc ; des cris partent d’un groupe où se heurtent déjà des corps puissants ; Rouges et Blancs se divisent en deux troupes pour un combat.

Que faire au milieu de ce tumulte et de ces clameurs ? Montour est désemparé. Il éprouve l’impression violente de se trouver devant un mécanisme dont il ignore le secret. Sur quel ressort peser ?

Pris de panique, il donne l’ordre d’allumer le pierrier de l’un des bastions et il s’épuise à rassembler et à armer ses hommes.

Mais soudain, Turenne fend la foule ; il parcourt l’espace qui s’élargit entre les deux troupes. Sans crainte, il s’approche du coupable. Fermement, mais avec douceur, il saisit le fusil en dispute, l’examine, regarde fixement le Pied-Noir. Celui-ci le laisse aller. Tous se sont tus, ramenés au sang-froid brusquement, par le sang-froid, le courage et la tranquillité de cet engagé.

Montour se souvient maintenant : Louison Turenne a toujours su manœuvrer les naturels ; c’est un don. Alors, il le met de l’avant pendant les quelques jours que dure l’affluence des Pieds-Noirs, des Assiniboines, des Gens du Sang et des Cris ; il en fait une espèce de gardien qui se promène et surveille. À trois ou quatre reprises, les relations se gâtent : des flèches blessent une couple de voyageurs, l’un des commis est à moitié assommé d’un coup de crosse de fusil. Chaque fois, Turenne réussit à pacifier ces hôtes turbulents : sa patience, son doigté unis à la sagesse des vieux guerriers sauvages, apaisent les colères et calment les ardeurs belliqueuses.

Nicolas Montour doit bientôt se rendre à l’évidence. Devant lui, il n’a plus les tribus de l’extrême nord, craintives, hystériques, timides, faciles à manier, faciles à manœuvrer, dociles et douces. Non, il a affaire maintenant aux tribus des plaines du centre américain qui vivent avec orgueil dans la liberté. Pour elles, trouver leur subsistance est un jeu : le bison, en troupeaux inépuisables, leur fournit la nourriture, le vêtement, le logement, le feu même. Chaque individu possède trente, cinquante chevaux, et sur leur selle faite d’une peau, sanguinaires, tous, ils chassent, ils écument les prairies, des grappes de scalps à leur ceinture. Ils défendent avec sauvagerie leur riche territoire illimité contre les tribus envieuses qui voudraient y descendre de tous les points de l’horizon. Pour la force, la cruauté, la richesse, les Iroquois n’étaient que des enfants à côté d’eux. Et les Blancs ne savent comment les dompter, car ces peuplades n’ont presque pas besoin d’eux.

Nicolas Montour a-t-il accepté une tâche qui le déborde ? Il les regarde arriver, puis partir, les hordes belliqueuses, aussi dangereuses à manier que la poudre. Désemparé, il ne sent plus qu’il est le maître de la situation. Son flegme, il le conserve à grand’peine. Et Montour s’en rend bien compte : le premier rôle, ce n’est plus lui qui le joue. Ses talents particuliers ne lui servent plus de rien. Et il a l’impression d’être monté en selle, par inadvertance, sur l’un de ces chevaux sauvages qui errent en liberté dans la steppe, qui ne connaissent ni le mors, ni les rênes.


Mais qu’ont-elles à échanger contre les marchandises du fort, ces tribus guerrières ? Nicolas Montour regarde tout ce qu’elles jettent sur les comptoirs. Lui qui sait évaluer, d’un coup d’œil, une peau de castor, d’hermine, de vison, de loutre ; lui dont les gros doigts aux ongles noirs aiment à caresser les fourrures riches, aux nuances moelleuses et fines, il ne trouve ici rien de précieux. Les jours s’écoulent, les bandes se succèdent, et, chaque soir, les commis n’ont à entasser dans les entrepôts que du loup, du blaireau, de l’ours, et surtout ces larges robes de bison dont les compagnies ne savent que faire.

Pourtant rivières, ruisseaux et lacs regorgent de castors qui se multiplient en paix. Mais les tribus des plaines refusent de s’astreindre à cette chasse difficile et qui ne se pratique point à cheval. Leur paresse regimbe devant les difficultés, leur orgueil proteste. Poser un piège ? Se tenir à l’affût ? Non, jamais. Pour elles, les chevauchées bruyantes, les poursuites échevelées à la suite des hordes de bisons tonnant sur la terre, l’arc et le fusil déchargés au grand galop, les parcs où sont immolés des troupeaux entiers.

Rien n’y fait, ni les objurgations de la Compagnie, ni les bas prix qu’elle verse pour les pelleteries sans valeur, la viande séchée ou fumée, les baies cueillies par les femmes.

Tout d’abord, Nicolas Montour n’en peut croire ses yeux. Puis, un après-midi, M. Hughes et M. Denis, les facteurs des deux forts voisins, viennent le visiter. Que veulent-ils ? Montour fronce les sourcils ; il les suit dans son cabinet, jetant sur leur figure des regards scrutateurs.

Le facteur de la Compagnie de la baie d’Hudson, homme corpulent, sanguin, tonitruant et jovial, M. Hughes, prend la parole le premier. Pourquoi les trois chefs n’adopteraient-ils pas, comme d’habitude, des mesures communes contre ces «  damned rascals » ? Pourquoi ne conviendraient-ils pas des prix à payer ?

— Trop de bandes, poursuit-il, viennent à mon fort ; je suis encombré. Voudriez-vous celle de l’Ours Grivelé ? Ou bien celle du Chat Sauvage ? À moins que je ne vous les cède toutes les deux ? Qu’en dites-vous ? Je n’ose l’espérer.

— Comment ? demande Montour incrédule.

M. Hughes répète son offre. Il ajoute même :

— Je les ai offertes à mon ami Denis qui n’en veut pas, lui non plus.

Montour s’attendait si peu à une proposition de cette sorte qu’il appréhende un piège. Il convoque Cadotte, commis et interprète du fort depuis de longues années, et lui demande son avis.

— La chose ne tire guère à conséquence, lui explique ce dernier ; les compagnies se sont toujours partagé à l’amiable des clients qui n’apportent que de grosses fourrures lourdes, sans valeur, difficiles à transporter. Les traiteurs ne jouent serré qu’à propos de quelques bandes de Cris, Gens de Bois Forts, peu nombreux, mais qui chassent le castor au nord de la Saskatchewan.

Montour doit se rendre à l’évidence. Les négociations terminées, il se promène autour des bâtisses et tente de rajuster ses idées. Sous un appentis, il aperçoit de gros chaudrons de fer que la rouille a attaqués durant l’été. Et soudain, il comprend ; il se souvient de certaines paroles du bourgeoys auxquelles il n’avait pas attaché d’importance dans le temps. Oui… Oui…

Fort Vermillon est avant tout pour les compagnies un poste de provisions et non de fourrures. Naturellement, elles y récoltent tout ce qu’elles peuvent trouver de précieux. Mais enfin, leur objet principal, à cet endroit, c’est la fabrication du pemmican. Les prairies s’étendent à la porte ; l’hiver, on voit des troupeaux de bisons piocher la neige pour brouter. Par centaines, les engagés les tuent, font sécher la viande sur des boucans et fondre la graisse dans les chaudrons. Et l’été venu, des bacs construits sur place transportent cette victuaille à Fort Cumberland afin de ravitailler les brigades qui se rendent dans le district du fleuve Churchill, de l’Île à la Crosse, de Rabaska, ou en reviennent.

— Me voilà charcutier maintenant ! se dit Nicolas Montour avec amertume ; je me suis fourvoyé.

Et le désappointement l’envahit. Il comprend aujourd’hui indubitablement, la factorerie est située dans un territoire où ne règne aucune concurrence pour les pelleteries. En sollicitant d’en devenir le chef, Montour a-t-il sollicité, sans le savoir, un traquenard ? En l’obtenant, s’est-il enfermé dans l’insuccès comme dans une tour sans ouverture ?


— La femme cherchait du bois de bison ; elle s’est éloignée des tentes. La nuit venue, nous l’avons poursuivie et capturée.

Deux Cris racontent ainsi le rapt d’une femme de la nation des Pieds-Noirs. Et l’ivresse les rend loquaces. Le commis les écoute d’une oreille attentive. Sous les poutres trop basses règne une chaleur étouffante ; la cheminée n’est qu’un ardent brasier. Tonneaux de balles et de poudre, piles d’ustensiles de cuivre, amas de couvertures, s’entassent en désordre à l’autre bout de la pièce.

Aussitôt qu’il en a le loisir, le commis avertit Montour. Celui-ci vient voir les Cris. Mais il est à peine arrivé, que des clameurs retentissent : une vingtaine de guerriers Pieds-Noirs demandent qu’on les passe dans le bac.

Montour devine vite l’objet de leur visite.

— Éloignez-vous, sauvez-vous ! dit-il aux deux Cris ; ne reparaissez point tant que ces Indiens seront ici.

Mais ivres, les Indiens refusent de bouger ; ils attendront leurs ennemis de pied ferme et se laisseront massacrer plutôt que de fuir. Mais Montour ne veut point que ce meurtre se commette dans sa factorerie : les Cris lui fournissent ses meilleurs clients.

— Emmène-les tous deux, crie-t-il à Turenne ; et cache-les bien.

Celui-ci les conduit dans la résidence de l’un des engagés ; il les enferme dans une chambre et les tient sous sa garde, prêt à mater toutes leurs résistances par la force.

Il était temps. Les Pieds-Noirs font irruption dans la factorerie, ils cherchent partout.

— Où sont, demandent-ils, les deux Cris qui ont volé une femme de notre nation ? Nous les avons suivis à la piste, et la piste conduit jusqu’au fort.

— Ils sont partis, répond Montour.

Les Pieds-Noirs se montrent incrédules. Ils accusent Montour de protéger la nation crise, de lui fournir plus d’armes et de munitions qu’à eux, de protéger des criminels. Ils le menacent de représailles. Enfin, ils se répandent partout et cherchent.

À la fin, pour apaiser ces guerriers dangereux, Nicolas Montour doit les conduire dans la maison des Indiens, fumer le calumet avec eux, leur servir de l’eau-de-vie, et délibérer sans fin ; les discours se succèdent devant des assistants moroses, sombres et cruels. Le reste de l’après-midi et la soirée y passent.

Puis, le matin, Montour donne à ses engagés l’ordre de sortir du fort pour aller chasser le bison.

— Nous ne pouvons pas, mon bourgeoys, les Gens du Large rôdent encore.

Non, ils ne s’aventureront pas en dehors des palissades. Les Pieds-Noirs surveillent les alentours du fort. Encore hier, un voyageur des Petits a été volé et battu par des Pieds-Noirs ou des Assiniboines en maraude. C’est miracle s’il a échappé à la mort.

La matinée ne s’est pas écoulée qu’une bande de Sarcis surgit, menaçante ; elle vient de subir de fortes pertes aux mains des Cris mieux armés. Alors elle veut absolument interdire aux Blancs de vendre des munitions à ses adversaires.

— Si vous ne nous écoutez point, nous mettrons le feu à votre fort.

En attendant, elle prépare sa revanche. Les jeunes guerriers se réunissent pour former des partis de guerre ; l’effervescence se propage de l’est à l’ouest des plaines, du nord au sud. Et les facteurs surveillent avec anxiété cette chaudière bouillonnante qui menace toujours de déborder.

Nicolas Montour étouffe de fureur. Chaque jour apporte ainsi sa hotte d’incidents : vols de chevaux ou de femmes, meurtres, guérillas. Malgré qu’ils en aient, les Blancs sont toujours sur le point d’être impliqués dans ces petits conflits sanglants. Sur la défensive, ils épuisent leur adresse, leur temps, leurs ressources, leurs paroles, à calmer les colères, à arranger les différends, à calmer les esprits. Jamais Montour n’a vu un tel nid à chicanes.

Énervé par ces pertes de temps continuelles, ces dangers toujours nouveaux, ces délibérations sans fin, exaspéré par l’impossibilité d’établir une fois pour toutes le calme et la paix, Nicolas Montour comprend enfin la raison de cette effervescence : le poste est mal situé. C’est une factorerie de frontière qui dessert trop de nations. En arrière, les Cris, gens de Pied et Gens de Bois Forts, tribu nombreuse et turbulente, apportent aux traiteurs le plus gros des pelleteries, et surtout des peaux de castor ; de l’autre côté de la Saskatchewan rôdent les Gens du Large : à l’est, les Assiniboines disciplinés et voleurs ; à l’ouest, la puissante et redoutable confédération des Esclaves : Pieds-Noirs, Gens du Sang, Picaneaux, Sarcis, tous braves, tous riches, qui imposent la loi dans la prairie. Plus loin, en face, les Gros-Ventres de la branche sud de la Saskatchewan qui ont déjà attaqué et pillé des forts.

Dans les limites de cet immense pays, les conflits armés sévissent à l’état endémique ; des coalitions se forment et se dissolvent, de petits partis de guerre se mettent en route vers des ennemis insaisissables, des scalps se suspendent aux ceintures.

Comment, dans ces conditions, établir les plans d’une action future ?

Non seulement le désarroi s’établit dans l’esprit de Nicolas Montour, mais il s’aggrave encore à mesure que les semaines s’écoulent ; comment, dans des conditions pareilles, au milieu de ce tintamarre, renouveler son exploit du Grand lac des Esclaves ? Mais avec toute la violence secrète de sa nature froide, Montour persiste à assujettir sa domination sur les êtres et sur les choses.

Il ressemble à un véhicule propulsé par un puissant moteur : l’ambition. Non pas l’ambition cachée, mais à l’état cru, brut et naïf. Cette force bornée dont il ne prend conscience qu’à intervalles éloignés, le conduit, lui inspire ses duretés, ses ruses et ses audaces ; elle le jette, malgré la lassitude du corps, au milieu des plus dures batailles et des fatigues inouïes. Dans la même minute, elle lui inspire tous les moyens : hypocrisie, franchise, candeur, fourberies, trahisons.

Et ses bourgeoys, qui le connaissent, peuvent entasser devant lui n’importe quel obstacle : il saute. Ils peuvent échelonner de distance en distance, comme dans une chasse à courre, un petit ou un grand service, une petite ou une grosse indélicatesse, une petite ou une grosse malhonnêteté, un espionnage : il s’élève sans effort et il galope vers son but : promotion, part, profit. Jamais on n’a vu cheval de course mieux dressé.

Alors, incapable de demeurer inactive, son ambition, lorsque des obstacles l’arrêtent, se fraie les voies les plus imprévues.

Montour a noté, par exemple, l’aide précieuse que lui ont fournie certains affidés lors de ses premières batailles avec Louison Turenne ou Louis Cayen, lors de sa nomination surtout au Grand Portage. Grâce à eux, il a pu écarter des rivaux, influer sur ses associés, et même sur ses adversaires, recueillir un nombre plus considérable de faits, fonder son action sur des éléments plus sûrs, découvrir des secrets.

Maintenant, il voit plus clairement encore les ressources de cette comédie aux cent péripéties qu’il peut jouer pour son avancement.

Mais cette première collaboration, elle ne reposait que sur l’amitié, sa propre roublardise, l’intérêt. Elle peut s’élargir à l’infini ; il peut se former une cabale et en tenir les membres par des liens incassables malgré l’antipathie, la haine et tout. Un fil à tirer, et les marionnettes s’agiteront de la façon qu’il voudra.

C’est pourquoi Nicolas Montour devient à cette époque l’ennemi secret de tout membre de son personnel : aucun employé, pas même le plus modeste, le plus incapable, n’échappe à ses menées. Ses intrigues s’enlacent à tous, elles s’enroulent comme des herbes sous-marines autour des membres de chaque individu qui nage dans ses eaux. D’une volonté qui prend la fixité, la continuité d’un instinct, il veut s’attacher tout voyageur avec de souples et puissantes ligatures. Repoussé aujourd’hui, il recommencera demain, car il sait qu’il parviendra plus vite au succès, s’il peut exiger la collaboration d’un plus grand nombre de personnes.

Voilà, par exemple, L’Heureux qui pénètre dans son bureau, moitié gêné, moitié souriant :

— Je ne sais pas… Je voudrais quelques verges de gingham, une couverture ou deux, des alênes…

— Demandez-les au commis.

— Mon crédit est épuisé.

— Et que voudrais-tu faire avec toutes ces choses ?

— Prendre une femme.

— Mais tu en as une déjà.

— Elle m’a quitté.

Montour sait à quoi s’en tenir. Sous le couvert d’un mariage sans cérémonie d’aucune sorte, l’union libre se pratique…

— Bien, Bien… Oui, tu auras ce que tu demandes… Mais ta dette envers la Compagnie s’élèvera un peu.

Montour le regarde sortir d’un œil méprisant. Il le connaît cet individu. Par la luxure, il le tient dans sa main, et il peut lui commander ce qu’il veut. Il tient de même façon les ivrognes, les paresseux, les vaniteux qui aiment à s’accoutrer de colifichets. Dans sa chambre, il les voit venir à lui, les passions, il les voit se confesser, se mettre sous sa poigne.

Et quand elles se cachent, il cherche. Quel jeu plus excitant, avoir prise sur un individu et lui demander d’accomplir ensuite sans discuter ce que l’on désire ? Ainsi Jean Cadotte se dérobe. Après lui, Montour, le commis-interprète occupe le premier poste dans la factorerie. Et Montour voudrait lui enfoncer dans la chair ses griffes d’oiseau de proie. On ne sait jamais : un événement peut se produire, et il aura besoin de donner à l’interprète un ordre qui devra être exécuté sans discussion.

Montour cherche dans les livres, car Cadotte est aussi comptable. Il s’amuse, le soir, à déchiffrer ce grimoire. Est-ce du temps perdu ?… Enfin, il trouve. Les écritures ont été falsifiées. Il convoque Jean Cadotte dans son bureau.

— J’ai étudié ce cahier, dit-il… Il s’y trouve des choses bien curieuses.

— Quoi donc ? demande Cadotte, inquiet.

— Vous verrez vous-même quand vous aurez le loisir… Le 15 décembre de l’année 1799. C’est votre écriture, j’ai comparé.

L’interprète est au désespoir ; il s’attend d’un jour à l’autre à être arrêté et mis dans les fers. Mais rien ne se produit ; Nicolas Montour ne change pas d’attitude envers lui. Bientôt le coupable se rassure : rien ne sortira de ce délit. Mais il ne sait pas les pensées du traiteur.

Connaître les petits secrets infamants, voilà le meilleur moyen. Mais de même que les bourgeoys réclament le tribut des ambitions des autres. En sa qualité de chef du fort, sa charge lui donne d’excellentes occasions de protéger et d’avancer ses subordonnés. Il a même à son service des racoleurs chargés de répandre la nouvelle de son influence.

— Montour est bien vu des Bourgeoys, dit à qui veut l’entendre Philippe Lelâcheur ; on ne peut trouver un meilleur ami. Il peut avancer beaucoup ceux qui veulent le charger de leur avenir.

Une fois amorcé, quel homme plus souple que l’ambitieux ? Et Nicolas Montour, satisfait de prendre sa revanche, sait exiger de lui ce qui convient. Quelquefois, celui-ci se montre récalcitrant ; il a d’autres protecteurs, d’autres amis ; il refuse de travailler sept ans chez Laban avant d’obtenir l’objet de sa convoitise. Nicolas Montour emploie alors sa subtilité à bloquer sa carrière et à lui faire échec ; aucune intrigue qu’il ne mette en œuvre à cette fin ; il profitera de chaque occasion pour le desservir.

Longtemps, il a espéré mettre de cette façon la main sur Louison Turenne ; aucune prise ne lui aurait donné plus de plaisir. Car Nicolas Montour n’entretient aucune illusion sur lui-même ; il le sait : il ne jouit pas de la popularité de son compagnon, il n’en a pas la force honnête et sûre ; il ne peut, comme lui, conquérir les Indiens, gouverner ou commander les hommes avec leur assentiment et leur sympathie, remporter des succès sans se souiller les mains ; l’ascendant naturel de Turenne et son habileté physique lui font défaut.

Turenne le compléterait, mais Montour ne songe qu’à une sorte de collaboration : celle qu’il imposerait, dont il serait la figure dominante, et, surtout, l’unique bénéficiaire, la même qu’il exige de ses membres, de ses bras ou de ses pieds.

Et ce plan l’obsède ; il imagine sans cesse les rôles qu’il attribuerait à Turenne, les démarches qu’il lui confierait, les travaux qu’il lui ferait exécuter et dont il se réserverait le profit.

Si Turenne au moins demandait une faveur, si petite soit-elle. Comme Nicolas Montour saurait alors profiter de l’occasion ; l’encourager, mettre la proie à portée de sa main, puis la retirer tout à coup ; l’aguicher pendant des mois ; et, entre temps, exiger en retour une infinité de services ; multiplier à loisir les obstacles réels ou imaginaires ; combattre le découragement par le miroitement d’une réalisation prochaine ; profiter de la proximité d’une victoire pour demander des travaux encore plus considérables. Comme cette tactique offre des possibilités, comme elle lui aurait permis d’humilier, d’assouplir et surtout d’utiliser cet engagé distant, fuyant, ombrageux !

Durant ces rares loisirs, il perfectionne ainsi sa méthode, il agrandit et forme sa cabale. Dans l’échelle de la subtilité et de l’intrigue, il monte des échelons constamment.

Mais l’instant d’après, il voit la futilité de cet instrument qui lui coûte tant de tracas à forger. À quoi l’employer ? Alors il recommence à marcher, à errer, désœuvré, inquiet, impatient de plus en plus.


L’hiver tombe sur le pays ; les plaines se changent en un immense désert de sablon blanc. Rigoureux, le froid sévit par les journées éclatantes ou par les journées sombres. Parfois de verticales chutes du thermomètre, et les dégels subits fondent la neige.

Les engagés ne craignent plus. Chaque matin, avec un cheval, un traîneau, ils partent pour la plaine ; chaque soir, ils reviennent avec d’énormes quartiers de bison déjà gelé. Les magasins aux vivres s’emplissent. Affairées, les femmes tournent autour des boucans, les mains sanglantes.

Nicolas Montour les surveille un instant. Puis il fuit et médite. Il ne trouve rien. Il a songé un instant à importer des Iroquois de Montréal pour conduire la chasse aux castors dans ces belles réserves. Mais bientôt, il change d’idée. Non, les Iroquois ne tiendraient pas le coup devant ces guerriers cruels, au masque mongol, qui surveillent les prairies sur leurs chevaux sauvages.

Que faire ? La dérouine ? Peut-être donnerait-elle quelque chose dans le Nord, chez les Cris. Voilà, il faut bien agir de quelque façon, entreprendre quelque chose. Mais les engagés refusent de partir.

— Mon bourgeoys, mon bourgeoys, ce n’est pas un pays à la dérouine ; c’est trop dangereux.

Reste Louison Turenne. Il irait, lui. Montour hésite. Comment confier à cet homme une tâche qu’il mènera à bien ? Mieux vaut le tenir à des besognes sans gloire.

Longtemps Nicolas Montour refuse d’entretenir l’idée. Mais, à la fin, il se décide. Les choses ne peuvent continuer à aller de cette façon : il lui faut des pelleteries.

Louison Turenne se rend chez les Cris, Gens de Bois Forts. Il part en raquettes, tirant derrière lui le traîneau qui porte ses provisions et quelques marchandises de traite. Une poussière de diamant semble incrustée dans la neige ; elle jette des feux et luit. Une brise assez forte s’élève : aussitôt, la poudrerie court, silencieuse, à la surface des plaines qui fument comme la surface d’un lac un matin d’automne.

Louison Turenne entre dans la forêt. Tout de suite, règne le calme doux de la blancheur moelleuse. La neige gît là en lourdes couches immobiles, épaisses, non durcies par le vent ; elle écrase les rameaux des conifères.

Turenne suit de vieux sentiers à peine indiqués qui serpentent sous bois, dévalent dans des ravins, franchissent des ruisseaux et des lacs qui ne sont plus, dans le paysage, que de grandes clairières. Le soir vient : l’homme s’arrête, creuse un large trou avec ses raquettes et les suspend ensuite à un arbre. Il allume un grand feu et il mange. Bientôt, il s’allonge sur le lit de branches de sapin, au fond du trou, entre les grosses couvertures ; l’air pur passe entre ses lèvres, froid comme de l’eau, des étoiles brillent là-haut dans le firmament bleu noir. Et partout s’étend un silence complet, un silence de planète saisie par le froid, gelée jusqu’en son centre, toute vie détruite.

Enfin, après des nuits et des jours, Turenne trouve des pistes plus fraîches qui le conduisent sans hâte aux yourtes de cuir sans cesse déplacées. Des Indiens accourent au-devant de lui, leur morne figure un peu adoucie ; des enfants se blottissent dans ses bras.

Il entre dans les loges gonflées de fumée et d’odeurs nauséabondes. Assis sur les branches de sapin, il regarde autour de lui. Une vaste pitié adoucit son cœur devant tant de misères, d’inconvénients, de privations. Il aime ces peuplades misérables dont l’existence est si dure ; il s’entretient avec eux, il leur donne les conseils qui ne trompent point.

Et plus psychologues que les savants, les naturels devinent cette bonté, cette douceur, cette commisération qui hantent le cœur du Blanc ; jamais un brin de défiance à son égard. Et les pelleteries, ils les entassent dans ses bras à son départ, ils les lui donnent, ils l’en chargent, lui qui, maintenant, les prend en haine si souvent.

Lourd de sa peine, Louison Turenne revient vers le fort. À ces tribus, les Blancs n’ont apporté qu’un surcroît de maladies, qu’un contingent de vices, l’ivrognerie surtout qui les décime. Des épidémies jettent bas maintenant de grands pans de population. Puis des voyageurs épousent des sauvagesses ; après avoir vécu avec elles pendant dix ou quinze ans, ils partent pour le Bas-Canada, laissant autour des forts des femmes déshabituées de l’existence indienne, et des enfants.

Quelle abomination parfois que le travail de l’homme. Ces lourdes pensées humaines envahissent Turenne de leur détresse. Les individus, pense-t-il, ne sont pas tous frappés par le même aspect des choses : l’un ne voit que le profit, l’autre manque de sensibilité, un troisième ne songe qu’à devenir bourgeoys et à jouir de l’existence ; et les idées de chacun, en face des mêmes spectacles, sont tellement différentes qu’il semble que ceux qui les portent n’appartiennent pas à la même espèce, qu’ils habitent même des mondes différents.

Louison Turenne revient au fort. Il présente ses rapports. Satisfait, Nicolas Montour examine les pelleteries. Voilà qui est un peu mieux. Avec une curiosité toujours active, les deux hommes se surveillent.

— Il est satisfait, se dit Louison Turenne en lui-même. Mais en même temps qu’il accepte à deux mains le bénéfice de mes travaux, il travaille en sous-main pour m’en enlever le mérite. Avec José Paul, avec Philippe Lelâcheur, avec Cadotte, il construit contre moi toute une série de fautes fictives, dont il se servira pour m’empêcher de monter, de m’élever ; qu’il présentera à quiconque lui reprochera de me laisser dans le même emploi obscur. « Il ne veut point exécuter les ordres qu’on lui donne », dira-t-il ; « il n’a pas à cœur les intérêts de la Compagnie ; il est toujours en faute ». Et tout cela parce que je ne veux point participer à ses complots, accepter ma part dans ses intrigues, lier mon jeu avec le sien.

Mais Turenne part de nouveau : ses épaules larges et puissantes peuvent porter l’injustice humaine. Et surtout, il aime les Indiens.

À quatre heures, plus de soleil ; le terne jour s’achève dans les ténèbres prématurées. Pâle et mate, la neige a perdu son éclat ; elle gît comme une couche grise sous le ciel nuageux, sur l’étendue sans relief des plaines. Pendant que le froid intense tient la terre, le vent monotone ronfle dans la cheminée et au coin des bâtisses.


À l’intérieur du chantier bas, aux trois quarts enseveli dans cette ouate, déjà règne la nuit. Montour est assis près de la cheminée où flambent des bûches résineuses ; à côté de lui, sur la grossière table de bois, s’empilent des livres de comptabilité couverts de feuillets où s’alignent des chiffres ; dans la pénombre, leur blancheur glacée brille parfois à la lueur des flammes.

Le facteur suit les caprices du feu. D’un esprit trop clair pour se rien cacher à lui-même, il se voit acculé à l’insuccès. Une comparaison qu’il vient d’établir entre la quantité de fourrures récoltée l’an passé, et celle qu’il a accumulée lui-même, ne lui offre point de consolation. Six ballots de plus, voilà tout. Ce n’est rien.

En lui règne l’exaspération froide. Le temps passe et fuit, la saison s’avance. Et toujours se dérobent les événements favorables, les éléments d’un plan ou d’une action. La défaite. Bientôt, mars fondra les neiges. La tête basse, très humble, il fera son arrivée au Grand Portage. Une année perdue… Si seulement une occasion se présentait, la plus désespérée, la plus dangereuse… Mais non, inutile d’espérer.

Nicolas Montour allume sa pipe avec un tison à l’odeur de résine qui éclaire par moment ses mains grasses, sa grosse tête pointue, ses yeux qui répandent le malaise et que les interlocuteurs regardent si peu. Toujours le ronflement du vent bourdonne avec la même monotonie. Aucun autre bruit dans cet antre que la neige recouvre presque tout entier.

Soudain, la porte s’ouvre avec fracas. Turenne pousse de force dans le bureau, un gros Indien trapu. Avec sa figure sans barbe, on le prendrait à première vue pour une femme.

L’Indien s’assied à terre devant la cheminée.

— Il mettait le feu aux palissades ; je l’ai surpris en arrivant de ma dérouine.

Montour prend un pistolet dans un tiroir, le pose sur la table. Puis il examine l’indigène.

— C’est bien, dit-il à Turenne. Envoie-moi José Paul et Jean-Baptiste Cadotte.

La porte se referme, le silence se rétablit. Dans la pièce, on n’entend que le feu qui crépite parfois et lance une étincelle.

— José Paul, donne un fusil à chaque engagé ; tirez quelques fusillades et une couple de coups de pierrier… Tu pourras poster des sentinelles. Bien. C’est tout.

Quelques minutes s’écoulent, et le fort vibre au bruit des détonations.

— Bon. Cadotte, mets-toi à côté de moi. Non, pas là : je veux voir sa figure pendant que tu l’interroges. Sais-tu à quelle tribu il appartient ?

— Celle des Gros-Ventres.

— Tu le connais ?

— C’est le Bison Blanc, je crois… Je l’ai déjà vu si je ne me trompe…

— Écoute, Cadotte… Ce qui va se produire entre nous, ici, les paroles que nous dirons… Tout doit rester secret… Tu comprends ?… Tout se passe entre nous trois…

— Si vous le voulez…

— Je le veux… Tu comprends, Cadotte, je le veux…

— Bien.

Montour n’a pas élevé la voix. Sa figure seule s’est durcie. Dans ses paroles, il y a cependant un accent impitoyable. Puis il semble tout replié au-dedans de lui-même, occupé à réfléchir à une pensée difficile… Il donne l’impression de réciter une leçon en cherchant ardument dans sa mémoire les mots mal retenus.

Cadotte commence l’interrogatoire dirigé par Montour. De quelle nation est le Bison Blanc ? Combien de guerriers sont arrivés avec lui et sont cachés autour du chantier ? Ont-ils été soudoyés par les Petits ou la Compagnie de la baie d’Hudson ?

Ces questions se suivent, mais les réponses, peu précises, n’éclairent point Montour.

— Faites-le boire.

Goûlument, l’Indien avale de grandes gorgées de rhum. Peu à peu, il sort de son mutisme. Il se lève, puis il gesticule. Réserve et prudence disparaissent.

La nation des Gros-Ventres de la branche sud de la Saskatchewan redoute, paraît-il, l’attaque prochaine d’une coalition formée de tribus du Sud-Ouest : Gens du Serpent, Gens du Corbeau, Nez-Percés, Cœur d’Alène. Elle a besoin de munitions pour lui résister. C’est une question de survie ou d’extinction. Pressée par la nécessité, elle voulait se procurer des armes en détruisant le fort de la Compagnie du Nord-Ouest mieux garni que les autres, et dont le chef, paraît-il, n’avait aucune expérience dans les pays d’En-Haut.

— Alors, ce sont des munitions que vous voulez ? demande Montour.

Oui, ce sont des munitions. Ils en ont un besoin si pressant qu’ils se porteront à n’importe quelle extrémité pour les obtenir.

Nicolas Montour veut connaître dans tous les détails ces préparatifs de guerre, le nombre de guerriers que chaque tribu peut mettre sur pied ; il demande le récit des escarmouches qui aboutissent aujourd’hui à ce conflit. Les Gros-Ventres ont-ils des alliés ? Les Pieds-Noirs, par exemple ? Peuvent-ils obtenir du secours ailleurs ?

Minuit. Montour fait apporter un repas à l’Indien et à Cadotte. Lui marche à grands pas. Sa figure tout à l’heure animée se fige dans la rigidité. Son corps semble se durcir ; la roideur se manifeste dans les pas, les attitudes, les mouvements. Une résolution est prise, une volonté s’est formée.

L’interrogatoire recommence ; comme un leitmotiv, les mêmes questions reviennent toujours. Chaque fois, à grand renfort de paroles, l’Indien explique de nouveau et avec plus de détails, la situation désespérée des Gros-Ventres qui n’ont pas d’alliés ; s’ils ne trouvent ni poudre, ni balles, ni fusils avant le début des hostilités, l’extermination de la race aura lieu. Et Montour dit :

— Bien ; très bien. Oui, c’est bien ça.

Enfin, il sait tout ce qu’il voulait apprendre. Un long silence tombe dans la chambre muette. Du bois nouveau crépite dans les flammes… Brusquement, le facteur se tourne vers l’interprète ; il a comme un coup de sang à la figure ; plantant ses yeux dans les yeux de son subordonné, il commence de parler :

— Cadotte… Dis-lui qu’ils peuvent se procurer des munitions. Rien n’est plus facile. Nous les aiderons… Vois-tu… Ils…

Nicolas Montour explique le plan. À mesure qu’il parle, la figure de Cadotte devient hagarde. Toutes les pensées, de résistance de celui-ci, le traiteur semble les deviner, les suivre de son regard dur, un peu ironique… Cadotte n’est-il pas entre ses mains ?… Et l’interprète, la tête courbée, les yeux sur la flamme, traduit, explique au Gros-Ventre les paroles qu’on lui ordonne de transmettre… « Dis-lui… répète-lui… ». Les mots de Montour, martelés, sonnent… Et l’Indien sourit maintenant ; le pistolet abandonné repose sur la table de bois brut. Et la conférence se poursuit : il y a tant de détails.

Le lendemain, Louison Turenne apprend avec stupéfaction que son prisonnier est parti à l’aube. Il ferait partie d’une tribu si puissante que les Blancs ne peuvent se permettre de la mécontenter.


Quatre jeunes gens, des Pieds-Noirs, viennent d’entrer dans le fort ; ils annoncent l’arrivée d’une vingtaine de familles.

Montour s’est levé pour les recevoir. Il leur donne en cadeau, comme c’est l’usage, six pouces de tabac en câble, un petit paquet de vermillon, un peu d’eau-de-vie.

Les adolescents rejoignent la bande à laquelle ils appartiennent, décrivent la réception qu’on leur a faite, répètent les propos entendus. Les hommes fument.

Puis, en file, la tribu se met en marche. Elle s’arrête tout près du chantier. Les hommes allument un feu, et ils fument encore. À côté des palissades, les femmes affairées montent les wigwams.

C’est l’heure. Le Capot Rouge, le chef, se lève, puis tous les hommes d’âge mûr. Ils se mettent tous en marche dans l’ordre qu’impose le nombre des scalps qui pendent à leur ceinture. Montour sort du fort pour aller à leur rencontre et les honorer. Il tend la main au chef. Celui-ci tient par la bride un cheval qui porte un ballot de fourrures : son cadeau au chef des Blancs. Sur ses épaules, il a endossé une robe de bison richement ornée ; sur sa tête, il a placé une casquette de peau de renard grossièrement façonnée. De cette dernière, il coiffe Montour, et l’autre, il la lui jette sur les épaules. Cinq chefs secondaires l’imitent. Montour écrase sous le poids des pelleteries.

Ainsi accoutré, celui-ci conduit la troupe à l’intérieur des palissades, dans la maison des Indiens construite pour ces réceptions ; il fait asseoir le Capot Rouge dans le fauteuil d’honneur, les autres, sur des bancs, autour de la salle.

Il allume un long calumet et le présente au potentat sauvage. Celui-ci, solennellement, en tire de grosses bouffées de fumée qu’il lance dans la direction de chaque point cardinal ; après avoir exhalé rapidement des bouffées plus petites, il le passe à son voisin de droite.

Lorsque le calumet a fait le tour de l’assistance, Montour et quelques engagés emplissent de tabac la pipe de chaque naturel ; chacun allume alors la sienne avec des cérémonies particulières très longues.

Le temps des libations est venu ; chaque visiteur reçoit une demi-roquille d’eau-de-vie mélangée d’eau. Servi le premier, le chef trempe ses doigts dans la liqueur ; il asperge les airs et la terre de quelques gouttes, puis il boit.

Déjà l’âcre fumée emplit la pièce basse. Discours et délibérations commencent au milieu d’un décorum et d’un ordre sûrs. Contrairement aux tribus du Nord, impressionnables et ardentes, qui approuvent, interrompent ou rient, les mornes tribus des plaines écoutent en silence. On débat les conditions du commerce. Puis le Capot Rouge donne un avertissement : que les Blancs fassent bonne garde autour de leur chantier. Les Gros-Ventres errent tout près ; ils seront bientôt attaqués et ils ont besoin de munitions. On a relevé aux alentours les traces de leur passage sur la neige, on a trouvé l’emplacement de leurs camps. Que les Blancs se gardent bien.

Montour le rassure. Cette rumeur est déjà parvenue à ses oreilles. Chaque jour, il reçoit des renseignements de cette sorte : il ne les dédaigne pas, non, mais il n’y attache pas trop d’importance. Autrement quand dormirait-on en paix ?

Cadotte traduit ces phrases ; ses yeux fiévreux et sa pâleur trahissent l’insomnie. Parfois, Montour laisse traîner jusqu’à lui ses regards inexpressifs.

Pour paraître plus respectable encore, il distribue de nouveau du tabac et du rhum. Enfin, il met ses hôtes hors du fort avec un tonnelet d’esprit-de-vin à boire entre eux.

Et cette cérémonie n’est pas plutôt terminée que Montour appelle Philippe Lelâcheur ; il s’enferme avec lui ; pendant deux jours, personne d’autre ne pénètre dans le cabinet ; à plusieurs reprises, le jour, la nuit, le confident du traiteur s’éloigne sur le meilleur cheval.

Leurs échanges commerciaux terminés, les Pieds-Noirs lèvent le camp. Encore une fois, la monotone routine de l’hiver reprend son cours. Pour la rompre, Montour invite les deux facteurs, ses rivaux, et leur personnel, à une grande fête qu’il donnera pour son anniversaire de naissance. Tous accourent à l’heure dite.

Sous les plafonds bas, dans les chambres étroites, s’anime bientôt l’étrange rassemblement. Femmes indiennes, enfants métis, pères blancs, personne ne manque à l’appel : les salles sont pleines à craquer.

L’eau-de-vie et le rhum circulent avec libéralité. Les langues se délient vite ; on s’entretient d’abord des dernières rumeurs et des événements étranges qui se produisent depuis quelques jours. Dans la nuit, les chiens aboient ; on entend frapper aux portes, et si l’on ouvre, il n’y a personne ; des bruits étranges ont réveillé des dormeurs en sursaut.

Tous boivent et dansent. Il faut aussi envoyer un peu de boisson aux gardes des autres factoreries : Philippe Lelâcheur s’en charge.

La fête bat son plein. À dix heures, elle s’est déjà transformée en une crapuleuse orgie. La fumée s’épaissit, si dense qu’on voit à peine les hommes, les femmes indiennes, écroulés sur le plancher. Des enfants pleurent auprès des mères ivres, des colosses se battent, les meubles sont repoussés avec fracas. Des plaintes jaillissent, des estomacs se vident. On se querelle à grands cris. Et, par-dessus ces voix avinées et ce tumulte, les sons rythmés du violon qui semblent venir d’infiniment loin, d’un autre monde, scandent les battements de pieds sur le plancher.

Soudain, dominant tout ce tapage, des voix prises de panique crient au dehors :

— Les Gens du Large nous flèchent, les Gens du Large nous flèchent.

Tout s’arrête dans une commotion. Pâle, au milieu du silence, Montour apparaît, venant on ne sait d’où. Les gardiens des autres forts entrent avec Philippe Lelâcheur.

Montour ordonne de fermer les portes. Il arme cette population désemparée qui court aux bastions.

D’abord, tout est silence et ténèbres dans la campagne. Puis l’incendie éclate : les deux forts voisins brûlent. Des silhouettes noires passent devant les flammes. Puis des cavaliers viennent tourner autour des palissades de la Compagnie du Nord-Ouest ; ils exécutent une fantasia furieuse, tirent des coups de fusil et s’éloignent.

Nicolas Montour éprouve une peur abjecte, semble-t-il ; il court entre les bâtisses, il tend des armes à tout le monde, il ordonne de tirer le pierrier, il supplie chaque engagé de défendre le poste jusqu’à la mort. Dans son excitation, il transporte lui-même hors des entrepôts des hachettes et de vieilles canardières qu’il tend aux sauvagesses affolées.

— Le bourgeoys n’a pas de courage à revendre, murmure Philippe Lelâcheur, goguenard.

Colérique, M. Hughes veut exécuter une sortie. Mais que faire de ces engagés titubants et mal dégrisés ?

L’aube vient enfin. On aperçoit les nombreux chevaux des Gros-Ventres. Chacun tire, attachées au col, de longues perches qui traînent sur le sol, et sont réunies au bout par des lanières de cuir ; sur ces travails, les Indiens ont lié des ballots, des sacs, des cassettes. La troupe s’ébranle ; elle descend la rive, franchit la glace couverte de neige, s’éloigne dans la direction du Sud. Les deux chantiers brûlés fument ; bientôt, on ne voit plus que deux trous noirs dans la blancheur de la plaine.

Montour s’occupe aussitôt à évacuer ses trop nombreux pensionnaires. Il prête des vivres, des munitions et des vêtements. Les voyageurs des Petits, de la Compagnie de la baie d’Hudson, après des adieux sans joie, se replient sur d’autres factoreries de leur Compagnie, à l’île à la Crosse, à l’île Cumberland.

Montour reste seul avec ses hommes. Quelques jours s’écoulent et le bourgeoys en charge du district arrive du fort Augustus. Il questionne Montour.

— Maintenant, les pelleteries des deux forts ont-elles été brûlées ?

— Les fourrures ? Oui, je suppose.

Le bourgeoys jette sur son subordonné un long regard incrédule.

Mais Montour regarde le feu flamber autour des bûches ; courbé, il semble abattu.

— Je vous assure : il s’en est fallu de peu… Nous avions une centaine d’hommes dans notre fort, et ils nous ont attaqués quand même…

— Oui ?… Vous avez besoin d’autres marchandises, je suppose ?

— J’allais vous envoyer un courrier. Les Indiens arriveront bientôt avec les fourrures accumulées pendant l’hiver. Tous devront nous les vendre, à nous, je suppose…

— Je vous enverrai d’autres marchandises alors… Montour, attendez-moi, au printemps. Nous voyagerons de concert jusqu’au Grand Portage : c’est plus prudent.

Et ses yeux obliques regardent Montour impassible.


Hommes et femmes n’ont plus de répit. Du matin au soir, ils emplissent des sacs de peau de bison, avec quarante livres de viande séchée et pulvérisée et cinquante livres de saindoux bouillant ; puis ils cousent et laissent refroidir. Ils scient des ais, forgent des clous, construisent de grands chalands ; ils sortent de terre les canots enfouis à l’automne, ils les réparent et en fabriquent de nouveau. De leurs excursions dans les bois ils rapportent de l’écorce de bouleau, du wattap et de la résine. Puis ils pressent les fourrures, enveloppent les paquets, cinquante à soixante peaux de castor, dans une peau de bison moins précieuse.

Activité fiévreuse. Chaque jour, des bandes d’indiens arrivent. Toutes, elles doivent se rendre au seul fort qui demeure, y abandonner leurs pelleteries, y prendre leurs crédits d’été. La population de la factorerie est sur les dents ; car, en plus des travaux réguliers, Nicolas Montour lui a imposé une sévère discipline : fusil au poing, des engagés postés aux endroits stratégiques veillent constamment. Les Indiens ne sont admis qu’en petit nombre et complètement désarmés ; le pierrier, près duquel se tient un homme, est toujours braqué sur les loges indiennes qui se remplacent sur l’autre rive.

Louison Turenne partage ces travaux. Mais il a l’œil ouvert. Sans raison plausible, il a vu soudain les ballots de fourrure se multiplier dans les entrepôts, comme par miracle. Puis un jour, il a aperçu sur une peau de castor le signe bien connu : XY. Pas de doute, Nicolas Montour a rattrapé les pelleteries des deux autres forts. Le feu ne les a point touchées.

Déjà le soleil fond la neige ; la prairie beige apparaît par grandes taches. Oies et canards surviennent. La Saskatchewan enfle ses eaux ; la glace soulevée n’atteint plus les rivages. Enfin, un soir, avec un sourd craquement, elle s’ébranle, emportée par la débâcle. Poussés par une immense force, les glaçons passent.

Montour donne l’ordre d’embarquer la cargaison de retour. Plus de six cents sacs de pemmican s’entassent sur les bacs. Dans les canots, on transporte les ballots de fourrures.

Aussitôt les glaces écoulées, la brigade du fort Augustus apparaît. Pas de perte de temps. Attachées les unes aux autres, les embarcations entrent dans le courant qui les saisit et les emporte. C’est le soir. Pas de pagaies, ni de rames. Tour à tour en plein clair de lune ou dans l’ombre des berges, l’étrange radeau glisse silencieusement, descend, charrié à une vitesse vertigineuse par les eaux gonflées, les eaux noires ou lumineuses, que l’on croirait immobiles dans l’ombre et qui coulent plus rapidement qu’un cheval au galop. À la queue leu leu, des conducteurs à l’avant et à l’arrière, les canots s’engagent dans les courbes longues, disparaissent en arrière des pointes. Presque tout l’équipage est endormi. Montour veille. Les armes sont prêtes.

Le jour, la brigade campe sur la rive, dans la forêt. La nuit, elle fuit au milieu du courant, sans une parole. Après une semaine de navigation, la brigade doit faire un détour, laisser le pemmican au fort Cumberland, pour les brigades de Rabaska. Enfin, c’est le lac Winnipeg, c’est le fort du Bas-de-la-Rivière. Montour se détend. Il donne l’ordre de remiser les fusils dans leur caisse.

Le soir, Tom MacDonald, le Bancroche, arrive à l’improviste au fort Espérance, dans son canot spécial. Il convie Montour sous sa tente. Celui-ci ne lui cache rien.

Heureux de se retrouver, les deux hommes boivent. Ils parlent, ils fument et ils boivent. Puis la cornemuse pleure dans la solitude sa plainte, sa détresse, et son âpre désespoir. Montour écoute. Ils boivent encore. Maintenant ils ne se parlent plus. De la musique, de la boisson pour calmer leur ennui, oublier la monotonie des hivers, s’endurcir contre leur existence. Enfin ils roulent par terre, tous deux, vautrés dans leur lourde et intolérable ivresse. Et des serviteurs les soulèvent et les couchent sur des grabats d’où ils retombent.