Les Enchantements de Prudence/1

Michel Lévy frères, éditeurs ; Librairie nouvelle (p. 27-35).

LES
ENCHANTEMENTS
DE
PRUDENCE


I


Les talents distingués sont seuls dignes d’occuper le public, il n’est permis qu’aux gens supérieurs de parler d’eux-mêmes ; mais j’ai pensé que des sentiments vrais, rendus avec naturel, pourraient intéresser. J’ai cru que le sort des femmes était parfois si malheureux, qu’on aimerait à en voir une suivre en liberté son cœur, et placer, dans sa destinée, l’amour et l’indépendance au-dessus de tout. J’écris pour ceux qui se plaisent à l’histoire des émotions, retrouvent leur sensibilité dans celle des autres, s’amusent à voir une âme s’ouvrir et s’attacher, cherchent les simples récits, les mémoires, les événements de l’existence intime, et peut-être au loin les questions morales et philosophiques qui s’y rattachent.

L’abbaye du Vallon était dans des bois à sept ou huit lieues de Paris, mais ces bois semblaient être à cent lieues de la ville ; ils respiraient un air agreste et sauvage, plein de parfums, dans le plus grand silence, avec le calme, l’humanité, la fraîcheur, tous les enchantements des forêts. Le Vallon, très-enfoncé, recevait les eaux de ce terrain inégal ; des sources pures brillaient sous les enfoncements de rochers qui le bordaient ; partout leur doux murmure et leur limpidité. Cette contrée offrait le genre de beauté ordinaire aux campagnes des Gaules, renommées par les ombrages, les forêts druidiques, les ruisseaux limpides, le bruit du vent, les harmonies de l’orage ; nature sans éclat, sans chaleur, sans soleil, mais rêveuse, orageuse, inspiratrice.

Ce lieu m’est encore présent, ma jeunesse y trouva un charme que je ne m’expliquais pas ; mais quand le Vallon m’est revenu dans la mémoire, son caractère s’y est mieux dessiné ; j’ai revu ses bois si frais, ses parfums si purs, ses eaux si transparentes, son silence solennel et champêtre, et j’ai compris le ravissement de ma jeunesse.

Dans ce lieu je suis vraiment née, si naître c’est sentir, c’est aimer, c’est connaître une amitié passionnée. C’est là que la sensibilité a inondé mon âme comme un torrent, que mon cœur, jusqu’alors fermé, s’est ouvert, qu’un nouveau jour pour moi s’est levé sur l’univers, que j’ai compris les choses sous un nouvel aspect, et qu’au sein de l’admiration et de la tristesse, mon âme a pris son essor.

La personne qui éveilla ainsi ma sensibilité, l’éveilla par l’amitié ; cette personne est une femme. Je l’appellerai Laure, comtesse de Vallon. Elle était veuve ; l’abbaye était à elle ; elle s’y était retirée après les malheurs politiques qui avaient frappé tant de monde, en 1814, et elle attendait là d’avoir arrangé sa fortune ébranlée. Je l’avais vue chez ma mère, dès mon enfance, lorsqu’elle était dans l’éclat de sa beauté. J’étais venue enfant au Vallon avec mon père, plus intimidée du grand monde qu’on y rencontrait alors que sensible à une nature oubliée au milieu des chasseurs, des acteurs, des flambeaux et des amusements. Dès que j’atteignis quinze ou seize ans, Laure m’enchanta par son accueil, sa bonté ; un charme dès lors existait entre nous. Après la mort de son mari et celle de mes parents, je vins passer quinze jours au Vallon. Elle était alors en grand deuil de son mari. Ce grand deuil la rendait touchante : elle m’imposait et me plaisait en même temps. Ses malheurs, rattachés à de si hauts événements, avaient été sentis par elle d’une façon admirable. Elle avait surtout souffert pour la gloire et pour la patrie ; rien de petit, de mesquin, n’était en elle. C’était une grande âme, digne de l’antiquité ; mais ce caractère élevé était uni chez elle à une bonté incomparable que je n’ai jamais vue à personne à ce degré, bonté de chaque instant et pour chacun, bonté dans le regard, dans l’accent, dans toute la personne, et qui établissait autour d’elle comme une atmosphère douce et irrésistible.

L’année suivante, je revins plusieurs fois au Vallon sur son aimable invitation, et le temps passé près d’elle me fut si cher, si beau, il m’est encore si présent, qu’en le retraçant, je le revois encore. J’en éprouve déjà l’émotion : jours de la jeunesse où la vie est si riche et si vive ! Éveil puissant d’un cœur passionné qui reçoit l’étincelle par où s’allumera le feu sacré, je vais vous décrire dans cette pure affection, où le charme de la beauté pourtant eut son empire comme la nature eut le sien dans ces bois, au bord de ces fontaines, dans ces solitudes enchantées ! La comtesse du Vallon aurait pu être ma mère ; mais ses attraits conservaient leur éclat ; ils étaient parfaits : taille, visage, détails pouvaient servir de modèles aux arts, son visage exprimait surtout la douceur ; ses grands yeux noirs étaient les plus tendres et les plus beaux du monde ; son front était haut et élégant, ses cheveux noirs et fins, longs et bouclés naturellement, formant, comme dans les bustes romains, des ondes légères autour de sa tête ; son nez grec, sa bouche d’une perfection achevée, ses dents petites et admirables, son cou, sa taille, son bras, sa main, son pied, ce qu’on peut voir de mieux fait ; elle se mettait bien, un peu trop parée pour mon goût ; elle n’avait ni corset ni raideur, et sa manière et sa personne respiraient surtout la bienveillance et la politesse.

En arrivant chez elle, j’étais d’abord un peu intimidée. Elle était imposante naturellement et doucement ; mais une opinion, un sentiment nous liait, qui nous fît très-vite nous entendre. C’était notre enthousiasme pour l’empereur Napoléon, impression chez elle motivée par la connaissance de l’homme, par les récits de son mari qui avait été ministre d’État ; et, chez moi, instinct de la jeunesse qui se passionne sans réflexion pour les grands hommes de l’histoire, surtout s’ils sont malheureux. Dès l’âge de seize ans, j’avais fait des démarches pour rejoindre à Sainte-Hélène madame la comtesse Bertrand ; mais mon vrai but avait été de voir, d’approcher, de soigner l’empereur dans son affreux exil, de vivre près de lui et pour lui, et, que sais-je ? Que n’avais-je point imaginé dans mes rêves de jeune fille ? Depuis, j’ai jugé l’empereur plus justement, comme l’a jugé tout le monde ; et j’ai détesté la guerre. En 1818, à Aix-la-Chapelle, où j’étais en visite chez un oncle, j’avais écrit à l’empereur Alexandre, durant le congrès, au nom de la jeunesse française, pour qu’il adoucît la captivité de Napoléon. Ma lettre arriva-t-elle ? Je n’osai la remettre dans un grand bal où je vis l’empereur ; je l’envoyai par la poste comme on me le fit enseigner par sa maison, et je cessai, dès ce jour, d’assister à aucune fête du congrès. J’avais alors seize ans.

Laure savait mes démarches et m’en avait parlé. Elle avait fait, de son côté, une demande d’aller vivre près de l’empereur, et l’on voit, dans les mémoires de Las Cases, que l’empereur, instruit de son dévouement, s’en montra vivement touché[1].

Laure et moi nous nous abandonnions à cette exaltation. Elle me disait que j’étais une jeune fille charmante ; elle s’amusait de ma gaieté, de cette surabondance d’ardeur, de bonheur. Elle vit son empire et elle en jouit avec tendresse et avec bonté. Pour moi, étonnée de son autorité, plus séduite jusqu’ici par les qualités de la fermeté que par celles du sentiment, je voyais cette femme dans l’union de la sensibilité et de l’héroïsme, éveiller ma tendresse par les qualités qui m’avaient le plus séduite.

On parle beaucoup des plaisirs, des souvenirs de l’enfance ; je ne les ai guère goûtés : d’une santé délicate qui aurait eu besoin du séjour de la campagne, je ne connus l’existence qu’en commençant à lire, en vivant en dehors de moi.

M. Arnault, l’académicien, parle, dans ses mémoires, de la maison de Talma et de sa première femme, si célèbre par son esprit. Il cite les hommes distingués qu’on y voyait ; il dit : « Souques, Riouffe, Lenoir, d’Herblay étaient les habitués de la maison. Ce ne sont pas des hommes du commun ; tous ont fait preuve d’une rare capacité dans des facultés différentes. » Il décrit leurs différents caractères, et, arrivé à d’Herblay, mon père, il dit : « d’Herblay joignait le goût des arts à l’intelligence des affaires. Leur consacrant sa vie, non tout entière, car il en donnait le plus qu’il pouvait aux plaisirs, il était surtout homme du monde. Il avait au plus haut degré le sentiment de l’esprit d’autrui. Il aimait passionnément le théâtre. De là sa liaison intime avec Talma et avec Chénier, et de là sa liaison plus intime avec une personne qui avait obtenu de grands succès dans la tragédie, avec mademoiselle Desgarcins. Cette dernière liaison, qui s’était liée de la manière la plus douce, se dénoua de la manière la plus douloureuse. Mademoiselle Desgarcins, soupçonnant qu’elle avait une rivale (elle ne se trompait que quant au nombre), arrive un matin chez d’Herblay pour le forcer à s’expliquer. C’était Hermione chez Pyrrhus. N’obtenant pas la satisfaction qu’elle se croyait en droit d’exiger, comme la fille d’Hélène elle se frappe de plusieurs coups de poignard. D’Herblay la soigna jusqu’à parfaite guérison ; mais, plus effrayé qu’attendri, il ne put se déterminer à reprendre des chaînes si pesantes ; la fierté de sa maîtresse, d’ailleurs, l’en débarrassa. Cette aventure ne lui nuisit pas près des dames.

    » Qu’un amant, mort pour nous, nous mettrait en crédit ! »

Il ajoute : « Mademoiselle Desgarcins quitta le théâtre à cette occasion. Ce fut une perte pour l’art. Cette actrice n’était pas belle de figure, mais elle était faite à ravir, et elle avait une de ces voix qui attendrissent les cœurs les moins sensibles. Nescia mansuescere corda.

« Par cette mélodie à laquelle M. de Fontanes ne put pas résister, elle désarma des brigands qui, après l’avoir enfermée pour l’assassiner, lui permirent de ne mourir que de sa frayeur, ce qui arriva quelques mois après[2]. »

Mon père, par son habileté, s’était créé un cabinet d’affaires très-important, en crédit près des ministres et du conseil d’État, et qui gérait les intérêts des grandes villes de France et des villes conquises, Lyon, Toulouse, Bordeaux, Marseille, Anvers, Liège, Aix-la-Chapelle, etc., etc. Le mari de Laure l’appuyait au conseil d’État, et mon père secondait son crédit d’une maison très-animée, où il recevait une société spirituelle et distinguée. Ma mère, qui avait beaucoup de vertu, de mérite et d’esprit et qui était très-jolie, a laissé un roman imprimé très-agréable ; mon père l’avait épousée par amour quelques années après sa rupture avec l’actrice ; elle l’aidait très-bien à faire les honneurs de sa maison. Mon père, qui était d’une taille haute et d’une figure agréable, était né dans l’île Saint-Louis, et fils d’un greffier de Paris. Ma mère était fille du baron de Lupigni, un riche négociant de Lyon, que la Révolution ruina. Il était anobli avant la naissance de ma mère qui naquit demoiselle, comme on disait. La famille de ma grand’mère maternelle était de Montmeillan, un des plus beaux endroits de la Savoie. Ma sœur et moi nous fûmes élevées dans les plaisirs et la prospérité. Mais cette fortune, basée sur les événements du jour, et secondée par les plaisirs, croula vite. Pour moi, inspirée par mes études de l’histoire romaine, je ne songeais, dans les malheurs de mon pays et de ma famille, qu’à garder cette égalité d’âme que les anciens commandent dans les revers et les prospérités.

Dès l’âge de huit ou dix ans, j’étais dévote ; je lisais une bible de Sacy, que j’avais trouvée à la maison ; tous les matins, je tenais ma sœur en prière avec moi. Mon père nous surprit plusieurs fois à genoux ; quand j’eus douze ou treize ans, il dit à ma mère de me faire lire la correspondance de Voltaire et du roi de Prusse. Ma foi dans la bible disparut, mais non mon sentiment naturel pour Dieu, qui dura toujours et fut mon plus grand appui dans la vie. Je ne cessai jamais de prier Dieu et de l’adorer.

Mais, dès l’âge de douze ou quatorze ans, un certain trouble, un certain effroi, dérangèrent les pures études où j’aurais voulu vivre, car c’est Minerve qu’on trouve aux deux extrémités de la vie. Tous les dimanches, quand nous eûmes quatorze ou quinze ans, mon père, déjà à moitié ruiné alors, réunissait le dimanche des jeunes filles et des jeunes gens pour former une soirée dansante. J’y portais un cœur agité. Je m’en étonnais ; mais je cachais mon trouble. Je trouvais alors un grand plaisir dans la littérature et dans l’histoire. J’étudiais surtout l’histoire d’Angleterre. Je commençai d’étudier le latin.

Mon père avait tout préparé pour refaire sa fortune sous un nouveau règne, quand il mourut. Ma mère lui survécut peu. Mon père, dans ses revers, se montrant ferme et inébranlable, me fit comprendre ce que c’est que l’héroïsme dans la vie privée. Il aurait pu m’inspirer cette haute amitié que Laure m’inspira depuis, s’il eût vécu plus longtemps. S’il eût vécu, d’ailleurs, ma vie eût été autrement engagée. Il voulait me marier de très-bonne heure, et comme il s’entendait aux amours, il m’eût trouvé un lien agréable, spirituel et ainsi peut-être durable.

  1. « Samedi 9 novembre 1816, Sainte-Hélène, au milieu du jour. — Dans un autre moment, madame fut mentionnée et quelqu’un dit à l’empereur combien elle avait montré d’attachement pour lui durant son séjour à l’île d’Elbe. « Qui, elle ? » s’est écrié l’empereur avec surprise et satisfaction. « Oui, sire. » — « Ah ! pauvre femme ! » a-t-il ajouté avec le geste et l’accent du regret ; « et moi qui l’avais si maltraitée ! Eh bien, voilà qui paye du moins pour les renégats que j’avais tant comblés ! » Et, après quelques secondes de silence, il a dit d’une façon significative : « Il est bien sûr qu’ici-bas on ne connaît véritablement les âmes et les sentiments qu’après les grandes épreuves. » Ce jour-là il était gai. »
  2. Souvenirs d’un sexagénaire, 1833.