Les Eaux de Saint-Ronan/Texte entier

Traduction par Albert Montémont.
Œuvres de Walter Scott, volume 25
Ménard.



LES EAUX
DE SAINT-RONAN.


Ce fut un lieu de joie, ainsi qu’on nous le dit ;
Mais tout vient l’attrister : c’est un séjour maudit.

Wordsworth.


AVERTISSEMENT DE L’ÉDITEUR.


Un assez grand nombre de chapitres du roman des Eaux de Saint-Ronan ayant paru dénués d’intérêt pour des lecteurs français, l’éditeur de cette nouvelle publication a prié le traducteur de ne reproduire ces chapitres que par extraits ou par analyse : les autres sont traduits dans leur intégralité. Une liaison est, du reste, établie entre tous : on a conservé ainsi le fil continu de la narration et la physionomie ou le langage des divers interlocuteurs.

C’est le seul roman de la collection qui ait ainsi éprouvé quelques suppressions : tous les autres ont été religieusement traduits, au point d’offrir un quart de texte de plus que la version rivale.


CHAPITRE PREMIER.

UNE HÔTESSE DE L’ANCIEN MONDE.


Mais pour activer mon récit, elle brassait de bonne ale et la vendait à merveille.
Skelton.


Parmi les contrées de l’Europe, aucune peut-être, pendant le demi-siècle qui vient de s’écouler, ne s’est accrue aussi rapidement que l’Écosse en richesse et en civilisation : et néanmoins les hiboux du sultan Mahmoud[1] auraient encore trouvé dans la Calédonie, durant tout le cours de cette période brillante, plus d’un village ruiné à choisir pour leur douaire ou leur apanage. Des avantages accidentels ou locaux ont, en plus d’une occasion, déterminé les habitants des anciens hameaux à quitter les situations que leurs prédécesseurs avaient choisies dans l’intérêt de leur sécurité plutôt que de leur convenance ; et ils avaient transféré leur nouveau séjour dans des lieux propres au développement de leur industrie croissante et de leur commerce toujours plus étendu. De là vient que les villes citées avec distinction dans l’histoire d’Écosse, et qui figurent dans l’excellente carte historique de David Macpherson, ne se distinguent plus maintenant des marais sauvages, si ce n’est par la verdure qui embellit le site qu’elles occupaient, ou tout au plus par quelques ruines éparses, semblables à des parcs de brebis, dernières traces d’une existence anéantie pour jamais.

Le petit village de Saint-Ronan, sans être encore tombé dans ce complet oubli, il y a environ vingt années penchait rapidement vers sa ruine. Un site vraiment romantique provoquait le pinceau de chaque touriste[2], et nous tâcherons de le décrire en un langage qui ne pourra guère être moins intelligible que certaines de leurs esquisses. Nous éviterons toutefois, pour des raisons qui nous paraissent de quelque importance, de donner une indication trop exacte de la situation du lieu : nous nous bornerons à dire qu’il est au sud de la rivière de Forth[3], et qu’il n’est guère éloigné que d’environ trente milles des frontières d’Angleterre. Une grande rivière roule ses eaux à travers une étroite vallée, qui varie en largeur depuis deux milles jusqu’à un demi-mille, et dont le sol, étant composé de terrains d’alluvion, se trouve depuis long-temps partagé eu enclos, habité par une nombreuse population, et cultivé avec toute l’habileté de l’agriculture écossaise. Chaque côté de cette vallée est borné par une chaîne de collines qui, particulièrement sur la droite, pourraient s’appeler montagnes. De petits ruisseaux descendent de ces hauteurs, et, se frayant une route vers la rivière, offrent à l’industrie du laboureur autant de petites vallées bien fertiles. Quelques unes sont ombragées par de grands et beaux arbres, qui ont jusqu’ici échappé à la hache, et sur les bords des ruisseaux on voit, de distance en distance, des bouquets de bois taillis autour desquels règne durant la froide saison une apparence d’aridité : pendant l’été, au contraire, le sol se décore de la bruyère pourpre et du genêt doré. C’est un genre de paysage particulier aux contrées qui, comme l’Écosse, abondent en collines et en ruisseaux : le voyageur y rencontre à chaque pas, dans quelque retraite d’abord inaperçue, une beauté simple et agreste qui lui plaît d’autant plus qu’elle semble lui appartenir comme l’ayant découverte le premier.

Dans une de ces solitudes, et presque à son entrée, d’où la vue domine la rivière, la partie la plus large de la vallée et la chaîne opposée des collines s’élevait, et, à moins que l’abandon et l’oubli n’aient complété leur ouvrage, s’élève encore l’ancien village de Saint-Ronan. La situation du bourg était singulièrement pittoresque : la principale rue suivait une colline escarpée, et de chaque côté s’élevaient, sur de petites terrasses, les chaumières qui composaient le village : ainsi que dans les villes de la Suisse ou des Alpes, elles semblaient grimper par échelons les unes au dessus des autres pour atteindre les ruines du vieux château qui occupait la crête de l’éminence, et dont la force avait sans doute engagé les habitants du voisinage à se réunir sous l’abri de ses murailles. Et en effet, ce donjon devait avoir été une place formidable ; car, du côté opposé au village, les murs s’élevaient perpendiculairement sur les bords d’un affreux précipice ; la base du roc était lavée par le ruisseau de Saint-Ronan. Du côté du sud, où la pente était moins rapide, le terrain, jusqu’au sommet de la colline, avait été soigneusement disposé en terrasses successives, qui étaient, ou plutôt qui avaient été jointes l’une à l’autre par des escaliers en pierres grossièrement taillées. En temps de paix ces terrasses formaient les jardins du château, et en temps de guerre elles ajoutaient à sa sécurité ; car chacune d’elles commandait à l’autre, de manière qu’elles pouvaient être séparément et successivement défendues, toutes étant exposées au feu de la place. Celle-ci se composait d’une tour massive et carrée, d’imposante dimension, environnée, suivant l’usage, de bâtiments plus bas et d’un mur crénelé. Du côté du nord, une grande montagne se joignait par un de ses flancs à l’éminence sur laquelle était situé le château : ce point était défendu par trois grandes tranchées successives. Une autre tranchée non moins profonde, à l’entrée principale du château, du côté de l’est, formait le complément des fortifications et la fin de la rue du village que nous avons décrite.

Dans les anciens jardins du château, et sur tous les côtés, à l’exception de l’ouest qui était bordé d’un précipice, de grands et vieux arbres avaient enfoncé leurs racines dans les entrailles de la terre, et couvraient de leur épais ombrage le rocher et les antiques murailles en débris, augmentant ainsi l’effet majestueux de l’édifice ruiné qui s’élevait du centre.

Assis sur le seuil de cet ancien château, où jadis un orgueilleux portier se redressait fièrement[4], le voyageur pouvait planer du regard sur le village entier : doué d’une imagination un peu vive, il pouvait se figurer sans peine que toutes les maisons avaient été soudainement arrêtées au moment où elles tombaient du haut de la montagne rapide, et fixées par la baguette d’un magicien dans l’arrangement bizarre qu’elles offraient maintenant. C’était comme une pause subite dans la marche cadencée des pierres que la lyre d’Amphion rassemblait jadis pour fonder la ville future de Thèbes. Mais pour un tel observateur, l’idée mélancolique, éveillée par l’apparence désolée du village, détruisait bientôt les songes plus riants de l’imagination. Originairement construites sur l’humble plan usité, il y a environ cent années, dans l’architecture des chaumières écossaises, la plupart de ces maisons avaient été depuis long-temps abandonnées, et leurs toits écroulés, leurs poutres enfumées, et leurs murailles en ruines annonçaient le triomphe de la Désolation sur la Misère[5]. Dans quelques unes, des solives vernies par la suie subsistaient encore en tout ou en partie comme des squelettes d’édifices ; et quelques huttes, à peu près couvertes de chaume, semblaient encore habitées, bien qu’à peine habitables ; car la fumée des feux de tourbe à l’aide desquels le villageois préparait son humble nourriture s’échappait non seulement des cheminées, son issue naturelle, mais encore des différentes crevasses de la toiture. Cependant la nature, qui change toujours, mais qui renouvelle en changeant, compensait, par l’exubérance de la végétation, la décadence sans cesse plus marquée des travaux de l’homme. De modestes arbustes, autrefois plantés autour des petits jardins, étaient maintenant de grands arbres forestiers ; les arbres fruitiers avaient étendu leurs branches au delà des limites étroites des enclos, et les haies s’étaient élancées en buissons touffus et irréguliers, tandis que des myriades d’orties, de liserons et de ciguë, cachant les ruines des murailles, se hâtaient de changer cette scène de désolation en une lisière pittoresque de forêts.

Cependant il existait encore à Saint-Ronan deux maisons en assez bon état ; elles servaient, l’une aux besoins spirituels des habitants, l’autre aux besoins terrestres des voyageurs : c’étaient la manse[6] du pasteur et l’auberge du village. Nous dirons seulement de la première, qu’elle ne faisait pas exception à la règle générale que les propriétaires écossais semblent s’être imposée de loger leurs ministres dans les maisons les moins coûteuses, mais les plus laides et les plus incommodes que le génie du maçon puisse inventer. Elle avait le nombre ordinaire de cheminées, c’est-à-dire deux, qui, s’élevant comme deux oreilles d’âne à l’une et à l’autre extrémité, répondaient aussi mal que de coutume au dessein pour lequel elles avaient été construites. L’édifice ouvrait à la furie des éléments toutes les portes et ouvertures d’usage, sujet habituel des plaintes qu’un ministre écossais adresse à ses frères, les membres de la paroisse. Enfin, pour compléter le tableau, le pasteur étant célibataire, les pourceaux n’étaient exclus ni du jardin ni de la cour ; les carreaux de vitre cassés étaient réparés avec du papier gris ; et le désordre et la malpropreté d’une petite ferme occupée par un paysan ruiné déshonoraient l’asile d’un homme qui, indépendamment de son caractère ecclésiastique, était instruit et bien né, quoique passablement original.

À côté de la manse s’élevait l’église de Saint-Ronan, édifice petit et ancien, sans autre pavé que la terre battue, et garni de misérables petits bancs jadis en chêne sculpté, mais raccommodés avec du bois blanc. La forme extérieure de l’église était d’un dessin élégant, ayant été bâtie dans les temps où dominait le culte de Rome : or, nous ne pouvons refuser à l’architecture des catholiques cette grâce qu’en bon protestant nous dénions à leur doctrine. L’édifice élevait à peine sa voûte grisâtre au dessus des monticules funéraires que la piété avait élevés tout autour ; il était si petit et si bas que les tertres des tombeaux atteignaient presque les fenêtres saxonnes qui lui donnaient du jour : de manière que l’on eût pu prendre le bâtiment lui-même pour une voûte funéraire ou un mausolée d’une dimension supérieure. La petite tour carrée avec l’ancien beffroi empêchait seule de l’assimiler complètement à un monument sépulcral.

Lorsque le bedeau à tête grise tournait d’une main tremblante la clef de la porte principale, l’antiquaire pénétrait dans un ancien édifice où, d’après le style de l’architecture et quelques monuments des Mowbray de Saint-Ronan, que le vieillard ne manquait point de faire remarquer, il reconnaissait généralement une construction du xiiie siècle.

Ces Mowbray de Saint-Ronan semblent avoir formé à une certaine époque une famille très puissante. Ils étaient alliés et amis de la maison de Douglas, dans ces temps où le pouvoir excessif de cette race héroïque fit trembler les Stuarts sur le trône d’Écosse. Par suite, comme notre naïf historien le dit lui-même, personne n’osant résister à un Douglas, ni même à un serviteur des Douglas, vu que si on l’eût fait, on aurait pu s’en repentir, la famille de Saint-Ronan partagea leur prospérité, et prit possession de presque toute la riche vallée sur laquelle dominait le château que nous avons décrit.

Mais au retour de la marée[7], sous le règne de Jacques II, les Saint-Ronan se virent dépouillés de la plus grande partie de leurs belles acquisitions, et les événements subséquents réduisirent encore leur importance. Néanmoins, vers le milieu du dix-septième siècle, c’était encore une famille hautement considérée. Sir Reginald Mowbray, après la funeste bataille de Dunbar, se signala par la défense opiniâtre de son château contre les armes de Cromwell, qui, irrité de l’opposition qu’il avait inopinément rencontrée dans cet obscur recoin de l’Angleterre, fit démanteler la forteresse et employa la mine pour en faire sauter les murailles.

Après cette catastrophe, le vieux château fut abandonné et tomba en ruines ; mais la révolution finie, lorsque sir Reginald fut de retour, il se bâtit une maison suivant le goût de ce siècle, et il eut la sagesse d’en approprier les dimensions à la fortune déchue de sa famille. Cette demeure était située à peu près au milieu du village dont le voisinage n’était pas alors regardé comme un inconvénient. On l’avait assise sur une portion de terrain mieux nivelée que le reste ; car, nous l’avons déjà dit, les maisons des villageois, perchées les unes au dessus des autres et comme encaissées dans le rocher, n’avaient guère, chacune sur son gradin, que le terrain occupé par l’édifice même. Mais celle du laird avait une cour sur le devant et un petit jardin derrière, lequel était lié à un autre enclos ; et celui-ci, occupant trois terrasses, descendait parallèlement au verger de l’ancien château jusqu’au bord de la rivière.

La famille occupait encore ce nouvel édifice environ cinquante ans avant l’époque où commence notre histoire. Alors, la maison ayant été endommagée par un incendie, et le laird de ce temps ayant hérité d’un séjour plus agréable et plus commode à trois milles du village, l’habitation que nous venons de décrire fut abandonnée à son tour. Ce seigneur, voulant peut-être couvrir les frais du déménagement, fit couper en même temps un ancien petit bois qui servait d’asile à de nombreux corbeaux ; ce fait donna lieu, parmi les villageois, à ce commun dicton : « La décadence de Saint-Ronan commença quand le laird Lawrence et les corneilles s’en allèrent. »

La maison ne fut cependant pas abandonnée aux hiboux et aux oiseaux des ruines ; au contraire, pendant bien des années, elle fut témoin de plus de plaisirs et de fêtes que lorsqu’elle avait été la sombre demeure d’un grave baron du vieux temps[8]. Bref, elle fut convertie en auberge et décorée d’une grande enseigne représentant d’un côté saint Ronan qui, avec sa crosse épiscopale, accrochait le pied fourchu de l’esprit malin, comme on en peut lire l’histoire dans sa véritable légende : de l’autre côté, on voyait les armoiries des Mowbray. C’était l’hôtellerie la plus fréquentée des environs : on racontait mille anecdotes sur les joyeuses parties qui avaient eu lieu dans ses murs, sur les bons tours qui avaient été joués sous l’influence des liqueurs de ses celliers. Tout cela néanmoins est passé depuis long-temps :

Ce fut un lieu de joie, ainsi qu’on nous le dit ;
Mais tout vient l’attrister : c’est un séjour maudit

Le digne couple (serviteurs, et protégés de la famille de Mowbray) qui tint d’abord cette auberge était mort assez riche, laissant une fille unique. Ils avaient acquis peu à peu non seulement la propriété de l’auberge dont ils n’étaient originairement que les locataires, mais encore quelques bonnes prairies du côté de la rivière, biens dont les lairds de Saint-Ronan s’étaient défaits pièce à pièce, par l’effet de circonstances nécessiteuses, comme pour assurer une dot à une fille, ou pour procurer dans l’armée une commission à un fils cadet[9], ou enfin pour d’autres occasions importantes. Ainsi Meg Dods[10] était devenue une héritière assez désirable ; et, comme telle, elle eut l’honneur de refuser trois gros fermiers, deux lairds propriétaires, et un opulent maquignon, qui tour à tour lui demandèrent sa main.

Plusieurs paris furent faits pour le succès du maquignon, mais les teneurs furent bien trompés. Décidée à garder les rênes entre ses mains, Meg ne voulut point prendre un mari qui pût bientôt s’arroger des droits de maître. Persévérant dans son système de bonheur solitaire, despote comme la reine Élisabeth elle-même, elle régla tout à sa tête, et conserva la main haute non seulement sur ses domestiques mâles et femelles, mais encore sur l’étranger qui s’arrêtait chez elle. S’il arrivait que celui-ci osât s’opposer à la volonté souveraine ou au bon plaisir de Meg, ou qu’il désirât un autre appartement, d’autres mets, elle l’éconduisait aussitôt avec cette réponse qui, selon Érasme, imposait silence aux plaintes dans les auberges allemandes de son temps : Quare aliud hospitium[11] ; ou comme s’exprimait Meg : « Tournez-moi les talons, et cherchez un autre gîte. » Comme cela équivalait à un exil distant de plus de seize milles de la résidence de Meg, l’infortuné contre lequel une telle malédiction était portée n’avait d’autre ressource que de tâcher d’apaiser le courroux de son hôtesse et de se résigner à sa volonté comme à celle du destin. Il faut cependant rendre à Meg Dods cette justice, bien que son gouvernement fût sévère et presque despotique, on ne pouvait l’accuser de tyrannie, car elle n’exerçait son autorité que pour le bien de ses sujets.

Jamais les caveaux du vieux laird n’avaient contenu, même de son vivant, des vins supérieurs à aucun de ceux que Meg offrait à ses hôtes. La seule difficulté était de déterminer Meg à donner précisément la liqueur que vous désiriez. On peut ajouter que souvent elle devenait rétive quand elle jugeait qu’une compagnie avait assez bu, et en pareil cas elle refusait obstinément de donner un seul flacon de plus. La cuisine était aussi son orgueil et sa gloire : elle veillait elle-même à l’apprêt de chaque plat, et il y en avait quelques uns auxquels elle ne permettait à personne de mettre la main, comme le poulet aux poireaux, et les tranches de veau au jus, qui rivalisaient dans leur genre avec les côtelettes de notre ancienne amie, mistress Hall de Ferrybridge. Le linge de table et de lit se préparait à la maison : il était conséquemment de la meilleure qualité et tenu dans le meilleur ordre : malheur à la chambrière en qui son œil de lynx eût découvert la moindre négligence touchant la propreté ! et même considérant le pays[12] et la profession de Meg, nous ne pouvons expliquer pourquoi elle était si scrupuleuse à cet égard, si ce n’est en supposant qu’elle y trouvait un prétexte aussi naturel que fréquent pour gronder ses servantes, exercice dans lequel elle déployait tant d’éloquence et d’énergie, qu’elle ne pouvait s’en acquitter sans un certain plaisir.

Nous devons également citer la modération de Meg dans ses comptes, ce qui, à la fin du banquet, soulageait souvent le cœur de l’hôte déjà saisi de quelque appréhension. Un schelling[13] pour le déjeuner, trois schellings pour le dîner, y compris une pinte de vieux porto ; dix-huit pences[14] pour un bon souper : tels étaient les prix courants de l’auberge de Saint-Ronan sous cette hôtesse de l’ancien monde, au commencement du dix-neuvième siècle ; encore n’exigeait-elle ces prix qu’avec regret en songeant que ceux de son digne père étaient moins élevés de moitié ; mais le malheur des temps rendait sa position plus difficile et ne lui permettait point d’être aussi généreuse.

Malgré ces rares et précieux avantages, l’auberge de Saint-Ronan se ressentit de la décadence du bourg, ce qu’il faut attribuer à diverses circonstances. D’abord la grande route avait été détournée de l’endroit où elle passait auparavant, la montée étant meurtrière, comme le disaient les postillons, pour les pauvres chevaux. On pensait cependant que le refus obstiné de Meg de leur donner à boire gratuitement et de se prêter à l’échange qu’ils proposaient, d’une certaine portion de l’avoine de leurs bêtes contre du porter et du whisky, on pensait, dis-je, que ce refus n’avait pas peu influé sur l’opinion de ces braves gens, et qu’avec le secours de la pioche, ou eût pu rendre le chemin plus facile. C’était une injure que Meg ne pardonnait pas aisément aux gentilshommes de la contrée qu’elle se souvenait d’avoir vus, pour la plupart, lorsqu’ils étaient encore enfants. « Leur père, disait-elle, n’aurait pas agi ainsi envers une femme sans appui. » D’un autre côté, la décadence du village lui-même, qui avait été habité par un grand nombre de tenanciers feudataires et par quelques lairds propriétaires, avait fait bien du tort à l’auberge ; car ils s’y réunissaient jadis, au moins deux fois la semaine sous le nom de club des siroteurs, pour boire de l’eau-de-vie ou du whisky mélangés avec de la bière : ces avantages avaient disparu.

Le caractère et les manières de l’hôtesse écartaient d’ailleurs toutes les pratiques appartenant à cette classe nombreuse de gens qui ne reconnaissent pas dans l’originalité une excuse suffisante pour violer impunément le décorum, ou qui, accoutumés peut-être à être mal servis chez eux, aiment à jouer le grand seigneur dans une auberge, à recevoir un certain nombre de courbettes, et attendent des discours respectueux et des adulations en réponse à des allez au diable[15] ! qu’ils lancent à la figure des garçons, à l’hôtesse et à toute sa maison. Ceux qui s’abandonnaient à de pareilles sorties à l’auberge de Saint-Ronan recevaient de Meg Dods la monnaie de leur pièce, heureux de s’échapper de la maison sans avoir eu les yeux de la tête arrachés entièrement, et sans être plus étourdis que s’ils eussent entendu la formidable décharge d’une artillerie de bataille.

La nature avait formé l’honnête Meg pour de pareils combats, et comme son âme courageuse s’y plaisait, tous ses dehors étaient à l’avenant, comme dit Tony Lumpkin[16]. Ses cheveux d’une couleur douteuse, entre le noir et le gris, tendaient à s’échapper en mèches de dessous sa coiffe lorsqu’elle entrait dans une violente agitation ; ses mains décharnées se terminaient par des ongles tranchants ; ses yeux étaient verts, ses lèvres minces, son corps robuste, sa poitrine large quoique un peu aplatie, son souffle parfaitement libre, enfin sa voix eût défié tout un chœur de marchandes de poisson[17]… Elle avait coutume de dire d’elle-même, dans ses moments de bonne humeur, que son aboiement était plus redoutable que sa morsure[18] ; mais quel besoin aurait-elle eu d’ajouter une autre arme à cette langue, qui, une fois mise en plein mouvement, se faisait entendre depuis l’église jusqu’au château de Saint-Ronan ?

De si notables qualités avaient toutefois peu de charmes pour les voyageurs en ces temps de folie et de légèreté. L’auberge de Meg devint de moins en moins fréquentée. Ce qui porta le mal à l’extrême fut un caprice d’une dame de haut rang, qui s’imagina avoir recouvré la santé par l’usage de l’eau minérale d’une source qui coulait à un mille et demi du village. Un docteur à la mode voulut bien publier une analyse chimique de cette eau salutaire, avec une liste de plusieurs cures qu’elle avait amenées. Un spéculateur acheta le terrain, y fit construire des maisons, des boutiques, des rues entières. Enfin on réalisa une souscription pour élever une auberge, que l’on décora du nom magnifique d’hôtel ; et par suite, l’abandon de Meg Dods devint universel.

Elle avait cependant encore ses amis et ses partisans, dont la plupart pensaient que, femme non mariée, ayant tout ce qu’il faut pour être bien vue dans le monde, elle finirait par se retirer sagement de la vie publique et par abattre une enseigne qui n’attirait plus de chalands. Mais l’esprit altier de Meg méprisait toute soumission directe ou indirecte. « La porte de mon père, disait-elle, doit être ouverte sur la route jusqu’à ce que la fille de mon père en soit emportée les pieds en avant : ce n’est pas pour le profit !… du profit ? il y a perte réelle ! mais je ne veux pas qu’ils viennent m’étourdir. Ah ! il leur faut un hôtel, et une femme honnête ne peut pas les servir !… Qu’ils aillent donc à l’hôtel, si cela leur plaît ; mais ils verront que Luckie[19] Dods ne déposera point le bouchon pour eux. Oui, quoiqu’ils aient fait de leur hôtel une tontine, et qu’ils aient enfilé toutes leurs vies au bout l’une de l’autre, comme une troupe d’oies sauvages, pour que celui qui vivra le dernier jouisse du bien des autres (présomption de damné !), je leur résisterai aussi long-temps qu’il me restera une bonne langue et de solides poumons. » Il fut heureux pour Meg, puisqu’elle avait formé ce courageux dessein, que, son auberge ayant vu diminuer ses chalands, ses terres au moins se fussent élevées en valeur, de manière à rétablir la balance sur ses livres de compte : il y eut même plus que compensation ; ce qui, joint à sa prudence et à son économie habituelles, lui permit de persévérer dans son digne projet.

Elle continua son commerce, mais en ayant prudemment égard à la diminution des profits : elle masqua les fenêtres de la moitié de sa maison pour faire pièce au collecteur des taxes ; elle retrancha beaucoup de choses dans son mobilier, et en réformant la paire de chevaux de poste qu’elle avait, elle pensionna le vieux postillon bossu, qui jusque-là les avait conduits ; elle le garda pourtant à son service pour aider un garçon d’écurie encore plus âgé. Pour se consoler de toutes ces réformes, qui blessaient secrètement son orgueil, elle s’arrangea avec le célèbre Dick Tinto pour repeindre l’enseigne paternelle, qui était devenue presque indéchiffrable ; et Dick, en conséquence, dora de nouveau la crosse de l’évêque et augmenta l’aspect horrible du diable au point de le rendre la terreur de tous les marmots de l’école, une visible traduction de tous les portraits épouvantables de l’ennemi du genre humain que le ministre de la paroisse s’efforçait de graver dans leurs cerveaux encore tendres.

À la faveur de ce symbole régénéré de sa profession, Meg Dods, ou Meg Dorts[20] comme on l’appelait ordinairement à cause de son humeur revêche, fut encore visitée par quelques chalands fidèles. Tels furent les membres du club de Killnakelty-Hunt, jadis fameux sur le gazon et dans les champs, à la course et à la chasse, mais aujourd’hui vénérables têtes grises qui, au lieu de traquer le renard avec une même bruyante et au grand galop des chevaux, mettaient à l’amble leurs bidets paisibles pour venir dîner chez Meg. « Ce sont des gens honnêtes, disait-elle ; ils aiment à rire et à chanter, et pourquoi non ? Leur écot monte juste à une pinte d’Écosse[21] par tête, et personne ne peut dire qu’ils s’en trouvent mal. Ce sont les morveux d’aujourd’hui qui ne peuvent supporter une misérable chopine, tandis que ces braves gens prennent à leur aise la grande mesure. »

Il y avait aussi une ancienne compagnie de frères du hameçon, qui venaient fréquemment d’Édimbourg visiter Saint-Ronan durant les deux saisons du printemps et de l’été. Cette classe d’hôtes convenait beaucoup à Meg, qui leur permettait chez elle beaucoup plus de latitude et de privautés qu’elle n’en accordait à personne. « Ce sont, disait-elle, de vieux et fins matois qui savent de quel côté leur pain est beurré ; vous n’en verrez aucun aller à la source, comme on appelle là-bas cette vieille mare. Non, non ; ils se lèvent de bonne heure, prennent leur parritch[22] avec leur petit verre d’eau-de-vie bien plein, s’en vont dans les montagnes, mangent leur viande froide sur la bruyère, reviennent au logis avec leur panier rempli de truites, se les font servir à leur dîner, avalent une bonne pinte d’ale, suivie d’un grand verre de punch, chantent leurs refrains ou canons, ainsi qu’ils les appellent, jusqu’à dix heures, et vont se coucher en disant : « Dieu vous bénisse ! » et pourquoi non ? »

Nous pouvons citer, en troisième lieu, quelques tapageurs venus également de la métropole pour visiter Saint-Ronan. Ils étaient attirés par l’humeur gaie de Meg, et encore plus par l’excellence de ses liquides et le bas prix de ses écots. C’étaient des membres des clubs de Helter-Skelter, de Wildfire et autres sociétés, formées tout exprès pour y dire adieu aux soucis et à la tempérance. De pareils hôtes occasionaient maint tintamarre dans la maison de Meg, et par suite mainte bourrasque dans l’humeur de ladite Meg. Ils avaient à leur disposition plus d’un moyen pour obtenir d’elle, par la flatterie ou la violence, qu’elle leur donnât encore à boire quand sa conscience lui disait qu’ils en avaient déjà par trop eu. Quelquefois ils échouaient dans cette noble entreprise, comme, par exemple, lorsque le croupier du Helter-Skelter se fit échauder avec un punch au vin, en essayant en vain d’amadouer, par un baiser, notre terrible virago ; ou lorsque le digne président du club de Wildfire eut la tête brisée par les clefs de la cave, en s’efforçant de s’emparer de ces emblèmes de l’autorité du lieu. Mais ces intrépides dignitaires s’embarrassaient peu des boutades un peu vives et de l’humeur de Meg : ce n’était pour eux que les gentillesse habituelles de la jolie petite Fanny… les dulces Amaryllidis irœ, et Meg, de son côté, quoiqu’elle les traitât souvent d’ivrognes, de vauriens et de vrais galopins de High-Street[23], Meg ne permettait à personne de mal parler d’eux en sa présence. « C’étaient, disait-elle, de bons vivants, et voilà tout ; lorsque le vin entrait chez eux par un côté, la raison s’envolait par un autre… On ne pouvait pas mettre une vieille tête sur de jeunes épaules… on ne pouvait pas empêcher un poulain de caracoler, soit à la montée, soit à la descente… et pourquoi non ? » Telle était toujours sa conclusion.

Il ne faut pas oublier, parmi les chalands assurés de l’auberge de Meg, comme ayant été trouvé « fidèle au milieu des infidèles, » le greffier au nez couperosé du shériff du comté. Lorsque ce magistrat était appelé par les devoirs de sa charge dans cette partie du pays, l’imagination échauffée par le souvenir de l’ale double et de la généreuse liqueur des Antilles, donnait toujours avis que ses causes, ou débats, ou tout autres affaires pendantes se jugeraient tel jour, à telle heure, en la demeure de Marguerite Dods, cabaretière à Saint-Ronan.

Il ne nous reste plus qu’à faire connaître les manières de Meg envers les étrangers qui, ne connaissant rien de plus près ni rien de mieux, ou consultant peut-être plus l’état de leur bourse que leur goût, venaient frapper inopinément à sa porte. La réception qu’elle leur faisait était aussi chanceuse que l’hospitalité qu’accorderait une tribu de sauvages à des marins naufragés sur leur côte. Si les nouveaux hôtes paraissaient avoir choisi de préférence son auberge… ou si leur extérieur lui plaisait (et elle était très capricieuse sur ce point…), surtout s’ils avaient l’air satisfait de ce qu’ils rencontraient et peu disposés à critiquer ou à donner de l’embarras, alors tout se passait très bien. Mais s’ils étaient venus à Saint-Ronan parce que l’hôtel des Eaux était plein… ou si elle n’aimait pas leur tournure… ou, par dessus tout, s’ils critiquaient la manière dont ils étaient servis, personne n’était plus disposé que Meg à leur donner une rebuffade. En fait, elle les considérait comme faisant partie de ce public peu généreux et ingrat pour qui elle tenait sa maison ouverte à perte, et qui l’avait abandonnée, victime, en quelque sorte, de son zèle pour lui.

De tout ceci résultait une grande diversité d’opinions sur la petite auberge de Saint-Ronan : quelques voyageurs favorisés la vantaient comme la plus propre et la plus commode de toutes les hôtelleries du vieux style en Écosse, la seule où l’on trouvât des soins, une bonne chère et des prix modérés ; tandis que d’autres, moins heureux, ne pouvaient que citer l’obscurité de ses chambres, la grossièreté de ses vieux meubles, et l’humeur détestable de Meg Dods.

Lecteur, si tu habites celle des deux rives de la Tweed qui est la plus voisine du soleil… ou même si, étant Écossais, tu as eu l’avantage de naître dans les vingt-cinq dernières années, tu pourrais être tenté de regarder ce portrait de la reine Élisabeth, affublée du chapeau pointu et du tablier vert de dame[24] Quickly, comme étant un peu chargé. Mais j’en appelle aux hommes de mon âge qui, depuis trente ans, ont voyagé en voiture, à cheval ou à pied : qu’ils déclarent s’ils ne se rappellent pas tous Meg Dods… ou quelque hôtesse du moins qui lui ressemblait beaucoup. Le fait est si vrai que, vers l’époque que je mentionne, j’aurais craint d’errer au sortir de la capitale de l’Écosse, dans quelque direction que ce fût, de peur d’aller descendre chez quelque héroïne de la confrérie de dame Quickly, qui eût pu me soupçonner de l’avoir signalée au public en la personne de Meg Dods. À présent, quoiqu’il soit possible qu’un ou deux individus de cette espèce particulière de chats sauvages existent encore, leurs griffes doivent être considérablement usées par l’âge ; et je pense qu’ils ne peuvent guère que s’asseoir comme le géant Pape[25] dans le Voyage du pèlerin, à la porte de leurs cavernes désertes, et faire la grimace aux voyageurs sur qui jadis s’exerçait leur despotisme.


CHAPITRE II

L’HÔTE.


Quis novus hic hospes ?
(Dido apud Virgilium.)
Chambrière ! Le monsieur dans le parloir sur le devant.
Trad. burlesque de l’Énéide, par Boots.


Par un beau jour d’été, un voyageur passa sous l’antique voûte, descendit dans la cour de l’auberge de Meg Dods, et remit la bride de son cheval au postillon bossu. « Porte ma valise dans la maison, dit-il, ou attends… je suis plus en état, je pense, de la porter que toi. » Il se mit alors à aider le pauvre et maigre palefrenier à défaire les courroies qui assujettissaient l’humble bissac de nos jours méprisé, et en même temps il donna des ordres précis pour que le cheval fût débridé et placé dans un lieu propre et commode, qu’on relâchât les sangles et qu’on lui mît une couverture sur la croupe, mais qu’on n’ôtât pas la selle avant qu’il fût venu lui-même pour le voir panser.

Le compagnon de voyage du nouvel hôte parut au valet d’écurie digne de tous ses soins : c’était un cheval fort actif, propre aux voyages ou à la chasse, mais dont les os un peu saillants témoignaient des fatigues d’une longue route, quoiqu’à son poil on pût reconnaître qu’on avait pris tous les soins possibles pour le maintenir en bon état. Pendant que le vieux domestique se conformait aux ordres de l’étranger, celui-ci, avec sa valise sous le bras, entra dans la cuisine de l’auberge.

Il y rencontra l’hôtesse qui ne se trouvait point dans un de ses moments de belle humeur. La cuisinière était sortie pour quelque commission, et Meg, dans une revue exacte de la batterie de cuisine, venait de faire une triste découverte : des assiettes de bois avaient été cassées ou fendues ; les pots et les casseroles n’étaient pas écurés avec tout le soin que requéraient ses notions précises sur la propreté. Tout cela, joint à d’autres remarques de moindre importance, ne lui émouvait pas peu la bile ; de sorte que tout en dérangeant et arrangeant les ustensiles du lieu, elle grommelait entre ses dents des plaintes et des menaces contre la coupable absente.

L’arrivée d’un voyageur ne put l’engager à suspendre cet agréable passe-temps… elle jeta seulement un coup d’œil sur lui lorsqu’il entra, puis lui tourna le dos, et continua son occupation et son lamentable monologue. La vérité est qu’elle crut reconnaître dans la personne de l’étranger l’un de ces utiles messagers du commerce, désignés par eux-mêmes et par les garçons d’auberge sous le nom de Voyageurs par excellence, tandis que les autres les appellent colporteurs ou porte-balles[26]. Or, Meg avait des préjugés particuliers contre cette classe de chalands, parce que le village de Saint-Ronan ne possédant pas de boutiques, lesdits émissaires du commerce, pour la convenance de leur trafic, se logeaient toujours à l’hôtel ou nouvelle auberge dans le village rival qui s’élevait sous le nom des Eaux de Saint-Ronan : néanmoins le hasard ou une impérieuse nécessité pouvait forcer quelque traîneur à se loger dans la Vieille-Ville, nom que l’on commençait à donner généralement au lieu où résidait Meg. À peine eut-elle donc conjecturé, trop à la hâte sans doute, que l’individu en question appartenait à cette classe maudite, elle reprit ses occupations, et continua aussitôt ses apostrophes aux servantes absentes, sans paraître même s’apercevoir de la présence de l’étranger.

« Cette salope de Beenie… cette imbécile d’Eppie… cette race du diable ! Une autre assiette de partie… elles me mettront sur le pavé à force de casser. »

Le voyageur, qui, sa valise posée sur le dos d’une chaise, avait attendu en silence quelque marque de bienvenue, s’aperçut alors qu’esprit ou non[27] il lui fallait parler le premier s’il voulait obtenir un seul mot.

« Nous sommes de vieilles connaissances, mademoiselle Marguerite Dods, dit l’étranger. — Pourquoi non ?… mais qui êtes-vous, vous qui parlez ? » dit Meg tout d’une haleine ; et elle se remit à nettoyer un chandelier de cuivre avec plus de force qu’auparavant… Le ton sec dont elle parlait indiquait clairement d’ailleurs combien peu elle se souciait de la conversation.

« Un voyageur, ma bonne mistress Dods, qui vient loger ici pour un jour ou deux. — Je crains que vous ne vous trompiez ; il n’y a pas de place ici pour des ballots ou des cartons… vous vous êtes trompé de route, voisin… vous pourriez même tout aussi bien vous emballer pour un bout de chemin de plus, jusqu’au bas de la montée. — Je vois que vous n’avez pas reçu la lettre que je vous ai envoyée, mistress Dods. — Comment l’aurais-je reçue, l’ami ? ils nous ont enlevé la poste aux lettres… ils l’ont descendue là-bas jusqu’à Spa-Well, comme ils l’appellent. — Bah ! ce n’est qu’à deux pas. — Vous n’y serez que plus tôt arrivé. — Mais si vous y aviez envoyé chercher ma lettre, vous auriez appris… — Je n’ai besoin de rien apprendre à mon âge. Si les gens ont quelque chose à m’écrire, ils peuvent donner la lettre à John Hislop, le voiturier, qui fait la route depuis quarante ans. Quant aux lettres qui se trouvent là-bas chez la maîtresse de poste, comme ils l’appellent, elles peuvent rester dans la fenêtre de sa boutique, avec les pains d’épice et les petits pains d’un sou, jusqu’à la Pentecôte[28] : elles ne me saliront jamais les doigts. Maîtresse de poste, en effet ! la misérable effrontée, je me rappelle fort bien qu’elle fit pénitence pour avoir, avant le mariage[29]… »

Tout en riant, l’étranger interrompit Meg à temps pour la réputation de la maîtresse de poste : il lui assura qu’il avait envoyé sa ligne de pêcheur et sa malle à ce même voiturier dont elle parlait comme de son homme de confiance : bref, il espérait bien qu’elle ne mettrait pas une ancienne connaissance à la porte de sa maison, vu surtout qu’il lui serait impossible de dormir dans aucun lit à cinq milles à la ronde de Saint-Ronan, s’il avait connaissance que sa chambre bleue fût libre. — Une ligne de pêcheur ! une ancienne connaissance !… la chambre bleue ! » répéta Meg avec quelque surprise ; et se retournant en face de l’étranger, elle l’examina avec quelque intérêt et curiosité… « Vous n’êtes donc pas porte-balle, après tout ? — Non certes, du moins depuis que j’ai déposé ma valise. — Bien ! je ne puis pas m’empêcher de dire que j’en suis contente. Je se peux pas supporter leur manière de mêler leur baragouin d’anglais à chaque phrase qu’ils prononcent. Ce n’est pas qu’on ne puisse trouver des garçons comme il faut parmi eux aussi. Pourquoi non ? Lorsqu’ils s’arrêtaient ici parfois, comme les autres braves gens, à la bonne heure ! Mais depuis que toute leur séquelle, comme une bande d’oies sauvages, va s’abattre sur le nouvel hôtel, j’ai entendu dire qu’ils font des farces d’enfer dans la salle des voyageurs, comme ils ont coutume de l’appeler, au point qu’on la croirait pleine de jeunes lairds en goguette. — C’est qu’ils auraient besoin de vous pour les tenir en bride, mistress Marguerite. — Oui-da, mon garçon, répliqua Meg ; vous êtes un fameux flagorneur : et vous croyez que je me laisse enjôler de la sorte ! » Alors, se retournant en face de son hôte, elle l’honora d’un examen plus approfondi et plus minutieux.

Tout ce qu’elle remarqua était dans son opinion assez favorable à l’étranger. C’était un homme bien fait, d’une taille plutôt au dessus qu’au dessous de la moyenne, et âgé en apparence de vingt-cinq à trente ans ; car, quoiqu’au premier coup d’œil il pût passer pour avoir atteint ce dernier âge, néanmoins en l’examinant de plus près il semblait que le soleil brûlant d’un climat plus chaud que l’Écosse, et peut-être quelque fatigue de corps et d’esprit, avaient imprimé prématurément sur sa physionomie les marques des soucis et de la virilité. Il avait de beaux yeux et de belles dents, et les traits de son visage, sans être d’une régularité parfaite, exprimaient le bon sens et la finesse. Il montrait dans son extérieur cette aisance et cette retenue de manières également éloignées de la maladresse ou de l’affectation : manière d’être qui caractérise le vrai gentleman, l’homme de bonne compagnie. Enfin, quoique la simplicité de sa mise et l’absence de tout domestique ne permissent pas à Meg de supposer que ce fût un homme riche, elle en vint à ne point douter qu’il ne fût d’un rang supérieur à celui des personnes qu’elle logeait habituellement. Au milieu de ces observations, et pendant qu’elle était en train de les faire, la chère femme avait l’esprit embarrassé de souvenirs divers et obscurs : certes, elle avait déjà vu l’étranger ; mais quand et dans quelle occasion ? il lui était entièrement impossible de se le rappeler. Elle était particulièrement déroutée par une expression de physionomie froide et railleuse, qu’elle ne pouvait concilier avec les souvenirs éveillés en elle. À la fin elle dit avec autant d’affabilité qu’elle put prendre sur elle d’en montrer : « Ou je vous ai déjà vu, monsieur, ou quelqu’un qui vous ressemblait beaucoup. Vous connaissez la chambre bleue aussi, vous qui êtes étranger dans ce pays ? — Pas si étranger que vous pouvez le supposer, Meg, » dit le voyageur, prenant davantage le ton de l’intimité, « car je me nomme Frank Tyrrel. — Tyrl ! » s’écria Meg d’un air étonné, « ce n’est pas possible ! vous ne pouvez être Francis Tyrl, le jeune étourdi qui s’amusait ici à pêcher et à chercher des nids d’oiseaux il y a sept ou huit ans ; cela ne peut pas être ; Francis n’était qu’un marmouset. — Mais ajoutez sept ou huit ans à la vie de ce jeune garçon, Meg, » dit gravement l’étranger, « et vous aurez l’homme fait qui est maintenant devant vos yeux. — C’est bien vrai ! » dit Meg jetant un coup d’œil sur sa propre figure réfléchie par la surface d’une cafetière de cuivre qui, nettoyée avec soin, lui faisait l’office d’un miroir. « C’est tout-à-fait vrai, il faut que les gens se résignent à vieillir ou à mourir… Mais, Tyrl, car je ne dois plus vous appeler Francis maintenant, je pense… — Appelez-moi comme vous l’entendrez, bonne Meg, dit l’étranger, il y a si long-temps que je n’ai entendu personne me donner un nom qui eût l’air d’une ancienne amitié : cela me semblera plus doux qu’un titre de lord. — Bien donc, M. Francis… si cela ne vous offense pas… : j’espère que vous n’êtes pas nabab[30] ? — Non pas, je puis vous l’assurer, ma vieille amie ; mais quand je le serais, qu’en résulterait-il ? — Rien… seulement je pourrais vous prier d’aller plus loin, où vous seriez plus mal servi. Des nababs, en vérité ! le pays en est infesté. Ils ont fait augmenter le prix des œufs et de la volaille à vingt milles à la ronde… Mais qu’est-ce que cela me fait ?… Ils vont presque tous boire de l’eau là-bas… et il n’en faut pas mal, vous le savez, pour éclaircir leur teint cuivré : leur visage a besoin d’être écuré autant que mes casseroles, que personne ne peut nettoyer si ce n’est moi. — Bien, ma chère Meg, dit Tyrrel ; la conclusion de tout cela est que je reste ici et que j’aurai à dîner. — Pourquoi non ? répliqua mistress Dods. — Et que j’aurai la chambre bleue pour une nuit ou deux, peut-être plus ? — Je n’en sais rien, dit Meg… La chambre bleue est la meilleure, et ceux qui sont près de ce qu’il y a de mieux ne sont pas mal en ce monde. — Arrangez cela comme vous voudrez, dit l’étranger ; je m’en remets à vous, mistress Dods. En attendant, j’irai voir mon cheval. — L’homme charitable, » dit Meg lorsque son hôte eut quitté la cuisine, « a de la charité pour son cheval… Ce garçon-là a toujours eu en lui quelque chose qui n’est pas ordinaire… mais, hélas ! il y a un triste changement dans l’embonpoint de sa figure depuis que je ne l’ai vu… Il ne manquera pas d’un bon dîner, alors, en raison de l’ancienneté de la connaissance : pour cela, j’en réponds. »

Meg se mit, avec toute son activité naturelle, à faire les préparatifs convenables, et elle était tellement absorbée par les soins de sa cuisine que ses deux servantes, à leur retour à la maison, échappèrent à la réprimande sévère qu’elle leur avait préparée. Bien plus, elle poussa si loin la complaisance que, lorsque Tyrrel traversa la cuisine pour reprendre sa valise, elle gronda sévèrement Eppie et sa paresse pour n’avoir pas porté les effets de leur nouvel hôte dans sa chambre.

Je vous remercie, mistress Meg, interrompit Tyrrel, mais j’ai quelques dessins et des couleurs dans cette valise, et je préfère toujours la porter moi-même. — Oui ; et faites-vous encore votre métier de la peinture ? dit Meg ; vous faisiez de fameux barbouillages anciennement. — Je ne puis vivre sans cela, répliqua Tyrrel ; » et prenant la valise, il fut introduit selon les règles par la servante dans une petite chambre assez propre. Là il eut bientôt la satisfaction de voir arriver un bon plat de tranches de veau en ragoût avec des légumes, et un pot d’excellente ale, que la main attentive de Meg plaça elle-même sur la table. Il ne put faire moins, pour témoigner sa reconnaissance de tant d’honneur, que de lui demander une bouteille du cachet jaune, « s’il restait encore de cet excellent vin. — S’il en reste ? Oui, il y en a et en quantité, dit Meg ; je ne le donne pas à tout le monde… Ah ! monsieur Tyrrel, vous ne vous êtes pas défait de vos vieilles habitudes ! Ma foi, si vous faites des peintures pour gagner votre vie, comme vous le dites, un peu de rhum et de l’eau vous reviendraient à meilleur marché et vous feraient autant de bien. Mais il faut que vous fassiez à votre fantaisie aujourd’hui, cela va sans dire, quand même ce devrait être pour la dernière fois. »

Meg s’empressa de sortir : ses clefs résonnaient à chacun de ses pas. Après s’être donné beaucoup de mouvement, elle revint enfin avec une bouteille de vin de Bordeaux, tel qu’on n’aurait pu s’en procurer dans aucune taverne en renom, eût-il été demandé par un duc, et quelque prix qu’il y voulût mettre. Elle ne parut pas peu satisfaite lorsque son hôte lui assura qu’il n’avait pas encore oublié l’excellent bouquet de ce bordeaux. Enfin, ces actes d’hospitalité tous accomplis, elle laissa l’étranger savourer tranquillement les mets délicieux qu’elle avait placés devant lui.

Mais Tyrrel était dans une disposition d’esprit qui défiait la puissance joyeuse de la bonne chère et du vin : pour que le cœur de l’homme cède à leur séduction, il faut qu’une secrète oppression n’en contrecarre pas l’influence. Tyrrel se trouvait dans un lieu qu’il avait aimé à cet âge heureux où la jeunesse et la vivacité de l’imagination se forgent mille illusions qui disparaissent si cruellement dans l’âge mûr. Il plaça sa chaise dans l’embrasure de la fenêtre antique, et, relevant le châssis pour jouir de la fraîcheur de l’air, il permit à sa pensée de remonter vers des jours depuis longtemps évanouis. Et cependant, ses yeux parcouraient des objets qu’ils n’avaient pas revus depuis plusieurs années bien remplies d’événements. Il pouvait voir en face de lui la partie la moins élevée du village déchu, dont les ruines se montraient à travers les ombrages épais. Plus bas, sur la petite butte qui lui servait de cimetière, apparaissait l’église de Saint-Ronan ; et en portant ses regards plus loin encore, vers l’endroit où le ruisseau de Saint-Ronan se jetait dans la rivière qui traversait la principale vallée, il pouvait voir blanchir, aux rayons du soleil couchant, les nouvelles maisons qui venaient d’être achevées ou étaient encore en construction dans le voisinage des eaux.

« Le temps change toutes choses autour de nous, » pensait Tyrrel : réflexion bien usée peut-être, mais du moins naturelle dans sa position. « Et pourquoi l’amour et l’amitié dureraient-ils plus que nos habitations et nos monuments ? » Comme il était plongé dans ces sombres méditations, son officieuse hôtesse en troubla le cours. « Je pensais à vous offrir une tasse de thé, monsieur Francis, en raison de notre vieille connaissance ; j’aurais dit à cette princesse de Beenie de l’apporter, et je vous l’aurais arrangée moi-même ; mais vous n’avez pas encore fini votre vin… — J’ai fini, mistress Dods, répondit Tyrrel, et je vous prierai d’enlever ma bouteille. — Enlever la bouteille ! et le vin n’est pas à moitié bu, » s’écria Meg, dont le mécontentement rembrunissait les traits ; « j’espère qu’il n’y a rien à redire au vin, monsieur Tyrrel ! »

À cette interpellation, faite d’un ton qui ressemblait à un défi, Tyrrel répliqua avec déférence, déclarant que : « le vin était non seulement à l’abri de tout reproche, mais excellent. — Et pourquoi ne l’avez-vous donc pas bu ? » dit Meg, d’un ton bref ; « les gens ne doivent pas demander plus de liqueur qu’ils n’en ont besoin. Peut-être pensez-vous que nous avons les habitudes de la table d’hôte, comme ils appellent leur ordinaire de nouvelle invention là-bas, où l’on m’a dit que toutes leurs bouteilles, vraies cruches à vinaigre, étaient mises de côté dans une armoire, après le repas avec les restes de rinçures qu’elles contenaient, et un papier autour du cou, pour montrer à quel habitué elles appartenaient. Elles sont là étalées comme des fioles de pharmacien ; et aucune, quelque pleine qu’elle soit, ne contiendrait un honnête mutchkin[31]. — Peut-être, » ajouta Tyrrel, désirant parler dans le sens de la colère et des préjugés de sa vieille connaissance, « peut-être le vin n’est-il pas assez bon pour qu’on puisse désirer d’avoir bonne mesure. — Vous pouvez le dire, mon garçon… et cependant ceux qui le vendent pourraient le donner à bon compte, car il ne leur coûte que la façon, et la plus grande partie n’a jamais vu la France ni le Portugal. Mais, comme je le disais, ce n’est pas ici une de leurs auberges à la mode, où l’on met le vin de côté pour ceux qui ne peuvent pas le boire… Quand la bouteille est entamée, il faut qu’on la vide… et pourquoi pas ? à moins qu’elle ne sente le bouchon. — Je suis entièrement de votre avis, Meg, dit le voyageur, mais la route m’a un peu échauffé aujourd’hui… et je pense que la tasse de thé que vous me promettez me fera plus de bien que si je finissais ma bouteille. — Alors ce que je puis faire de mieux pour vous, c’est de la mettre de côté pour servir de sauce au canard sauvage demain ; car je crois que vous avez dit que vous resteriez ici un jour ou deux. — C’est mon intention sans aucun doute, Meg, répondit Tyrrel. — Soit, dit mistress Dods ; et ainsi la liqueur n’est pas perdue… On n’a pas vu souvent de pareil vin bouillir dans une casserole, permettez-moi de vous le dire, voisin… et je me rappelle le temps où, pris ou nom du mal de tête, vous auriez vu la fin de cette bouteille, et peut-être d’une autre, si vous aviez pu me persuader de vous la donner, mais alors vous aviez votre cousin pour vous aider… Ah ! c’était un bon garçon, ce Valentin Bulmer ! Vous étiez un joyeux gaillard aussi, monsieur Francis, et j’avais de la peine à vous tenir en bride tous deux lorsque vous étiez lancés ; mais vous étiez plus raisonnable que Valentin. Cependant c’était un beau garçon : des yeux qui brillaient comme des diamants, des joues fraîches comme une rose, une chevelure touffue comme la bruyère !… C’est le premier que j’aie vu porter des favoris, comme ils disent ; mais tout le monde fait la queue au barbier, maintenant. Il riait d’un cœur à réveiller un mort ! À force de crier après lui et de rire de ses folies, il n’y avait pas moyen de s’occuper d’aucune autre personne quand ce Valentin était dans la maison… Et comment se porle-t-il votre cousin Valentin Bulmer, monsieur Francis ? »

Tyrrel baissa la tête et ne répondit que par un soupir.

« Eh quoi ! serait-il possible, dit Meg, le pauvre garçon a-t-il été sitôt retiré de ce monde ?… Hélas ! il nous faut tous passer par la même porte… Pauvres pintes fêlées ou barils mal joints que nous sommes ! cruches fendues qui laissent échapper la liqueur de la vie… Ah ! mon Dieu ! Et ce pauvre Bulmer n’était-il pas de la baie de Bulmer, où on débarque le genièvre de Hollande ? Qu’en pensez-vous, monsieur Francis ? On y apporte aussi un peu de thé quelquefois. J’espère que celui que je vous ai fait est bon, monsieur Francis ? — Excellent, ma chère Meg, » dit Francis Tyrrel, mais son ton de voix indiquait qu’elle avait touché une corde qui réveillait en lui des réflexions pénibles.

« Et quand est-ce que ce pauvre garçon est mort ? » continua Meg, car elle n’était pas sans sa part des qualités de notre mère Ève, et elle brûlait d’envie d’apprendre quelque chose sur ce qui paraissait affecter si particulièrement son hôte. Mais celui-ci dérouta son projet, et éveilla en même temps en elle une autre nature de sentiments, en se retournant du côté de la fenêtre et considérant les bâtiments éloignés des Eaux de Saint-Ronan. Comme s’il eût observé ces nouveaux objets pour la première fois, il dit à mistress Dods d’un air indifférent : « Vous avez gagné de nouveaux voisins là-bas, mistress Meg. — Des voisins ! » dit Meg, la colère commençant à lui monter comme il arrivait toujours lorsqu’on faisait allusion à ce pénible sujet… « vous pouvez les appeler voisins si vous voulez… mais le diable emporte le voisinage ! Meg Dogs le laissera faire ! — Je suppose, » dit Tyrrel, sans avoir l’air de s’apercevoir de sa colère, « que voilà l’hôtel du Renard dont on m’a parlé. — Du Renard ! dit Meg ; sûrement c’est le renard qui m’a enlevé toutes mes oies… Je pourrais fermer la maison, monsieur Francis, si je n’avais qu’elle pour me faire vivre ; moi qui ai vu naître nos gens du beau monde, et qui leur ai donné, à la plupart, de ma propre main, des gâteaux de pain d’épice et des biscuits. Ils auraient vu le toit de la maison de mon père tomber et m’écraser avant de me donner chacun un sou pour le faire étayer… Mais ils n’ont pas fait difficulté de donner tous leur cinquante livres chacun pour élever un hôtel auprès des eaux là-bas ; et ils y ont fait un beau bénéfice : le banqueroutier Sandie Lawson ne leur a pas encore payé un liard de quatre termes de loyer. — Certainement, mistress Dods, les eaux étant devenues si fameuses par leurs cures, je pense que ces messieurs ne pouvaient moins faire que de vous en établir la prêtresse. — Moi prêtresse ! je ne suis pas quakeresse, je vous jure, monsieur Francis ; et je n’ai jamais entendu parler d’aucune maîtresse d’auberge qui se soit faite prédicateur, excepté Luckie Richard[32], de l’ouest ; et si je devais prêcher, je pense que j’ai trop de bon sens, en ma qualité d’Écossaise, pour prêcher dans une salle où l’on aurait dansé tous les soirs de la semaine, sans en excepter même le samedi, et cela jusqu’à minuit. Non, non, monsieur Francis, j’abandonne cela à monsieur Simon Chatterly, comme ils appellent cette espèce de prélat en herbe de la ville, qui joue aux cartes et danse six jours de la semaine, et qui, le septième jour, lit le livre des prières dans la salle de bal avec Tam Simson, notre ivrogne de barbier, devenu son très digne clerc. — Je crois avoir entendu parler de monsieur Chatterly, dit Tyrrel. — Peut-être avez-vous vu le sermon qu’il a fait imprimer, » dit notre héroïne en colère, « dans lequel il compare la mare de leur puits là-bas à la piscine de Bethséda[33], comme un blasphémateur et un imbécile flagorneur qu’il est ! Il devrait savoir que cet endroit a acquis toute sa célébrité du temps des ténèbres du papisme ; et, quoiqu’il le baptise du nom de Saint-Ronan, je ne croirai jamais que cet honnête homme de saint ait été pour rien dans tout cela ; car j’ai entendu dire par quelqu’un qui devait le savoir qu’il n’était pas romain, mais seulement cuddie ou culdee[34], ou quelque chose comme cela… Mais ne prendrez-vous pas une autre tasse de thé, monsieur Francis ? et un de ces biscuits faits avec mon beurre frais et non pas avec des restes de graisse de la cuisine, comme les gâteaux que vend le pâtissier là-bas, et qui contiennent autant de mouches mortes que de grains de Corinthe ? Un beau pâtissier !… Avec deux sous de farine de seigle, et autant de mélasse, et deux ou trois graines d’anis, je ferais de meilleure pâtisserie qu’il n’en est jamais sorti de son four. — Je n’en fais aucun doute, mistress Dods, dit son hôte ; et je désire seulement connaître comment ces nouveaux venus ont pu soutenir la concurrence contre une maison aussi bien famée et aussi ancienne que la vôtre… Ce sont les vertus des eaux minérales, je parierais, qui en sont cause ; mais comment ces eaux ont-elles obtenu tout-à-coup leur réputation ? — Je ne sais pas, monsieur… on avait coutume de les regarder comme n’étant bonnes à rien, si ce n’est à guérir de loin en loin l’enfant de quelque pauvre qui avait les écrouelles, et ne pouvait se procurer pour un sou de sels. Mais milady Pénélope Penfeather a été atteinte d’une maladie que personne, à ce qu’il paraît, n’avait eue avant elle, et ainsi il fallait qu’elle fût guérie comme personne ne l’avait jamais été : rien de plus juste ! Or milady, comme vous savez, a de l’esprit à volonté ; elle a tous les savants d’Édimbourg à sa maison de Windyway là-bas, que le bon plaisir de milady est d’appeler Air-Castle[35] ; et ils ont tous leurs différentes manières : les uns savent faire des vers et des contes aussi bien que Robert Burns ou Allan Ramsay[36] ; les autres courent sur les montagnes ou dans les vallées, réduisant les pierres en éclats avec des marteaux, comme les gens qui sont occupés à arranger les routes… On dit que c’est pour voir comment le monde a été fait. Quelques uns jouent de toute espèce d’instruments à plusieurs cordes… Il y en a d’autres qui dessinent, et que vous pouvez voir perchés comme des corneilles sur la cime de chaque rocher du pays, travaillant au même métier que vous, monsieur Francis : de plus, des hommes qui ont été dans les pays étrangers, ou disent qu’ils y ont été, ce qui est tout un, vous savez ; et peut-être deux ou trois demoiselles avec le bas de leurs robes crotté, qui s’emparent de ses folies lorsqu’elle n’en a plus que faire, comme ses femmes de chambre des bardes qu’elle a portées. Ainsi, après son heureuse guérison, comme ils l’appellent, toute cette bande d’oies sauvages vint s’abattre et s’établir près des eaux pour y dîner sur la terre, comme des chaudronniers de campagne ; et là ils chantèrent et firent de la musique, et portèrent des santés, sans doute en l’honneur de la fontaine, comme ils appellent cette vilaine mare, et de lady Pénélope Penfeather ; et enfin ils terminèrent solennellement en buvant tous une rasade d’eau de la source, spécifique qui, comme je l’ai appris, fit un fier ravage parmi eux durant la route pour retourner chez milady. Ils appelaient cela un pique-nique ; la peste soit d’eux ! Et ainsi la danse commença au son du violon de lady Pénélope, et plus d’un faux pas a été fait depuis lors ; car bientôt arrivèrent des maçons et des farceurs, des prédicateurs, des comédiens, des épiscopaux, des méthodistes, des fous, des joueurs de violon, des papistes, des pâtissiers, des docteurs et des droguistes ; sans compter les boutiquiers qui vendent des rebuts et de vieilles friperies à trois prix différents… Et c’est ainsi que s’est élevé ce beau village des Eaux et qu’est tombé l’honnête vieux bourg de Saint-Ronan, où de braves gens avaient vécu joyeux bien des années avant qu’aucun de ces fous fût né ou que de pareilles billevesées fussent écloses dans leurs cerveaux fêlés. — Et qu’a dit de tout cela votre propriétaire, le laird de Saint-Ronan ? reprit Tyrrel. — Est-ce de mon propriétaire que vous vous informez, monsieur Francis ? Le laird de Saint-Ronan n’est pas mon propriétaire, et je pense que vous auriez pu vous en souvenir… Non, non. Dieu merci ! Meg Dods est seule le propriétaire et la maîtresse. J’ai bien assez de mal à tenir la maison ouverte sur ce pied-là, sans craindre encore la Pentecôte et la Saint-Martin. Il y a certain vieux sac de cuir, monsieur Francis, dans un des trous du colombier[37] du digne M. Bindloose[38], le greffier du shériff là-bas dans le bourg : là se trouvent à la fois les titres et l’acte de prise de possession, et les droits de corvées par dessus le marché ; et vous n’avez qu’à parler, on vous fera tout voir, par chapitres et par versets, quand la fantaisie vous en prendra. — J’avais entièrement oublié que l’auberge vous appartenait, quoique je me rappelle que vous étiez riche en propriétés. — Peut-être oui, peut-être non ; et si je le suis, pourquoi non ?… Mais pour en revenir à ce que le laird, dont le grand-père était propriétaire de mon père, a dit de leur nouvelle besogne là-bas… il s’est jeté sur l’argent qu’on lui offrait, comme un coq sur sa pâture, et leur a livré le bon morceau de terre de Saint-Welholm, près de la source, qui était ce qu’il y avait de meilleur dans ses propriétés, pour être coupé, bouleversé et gaspillé au bon plaisir de Jock Ashler, le tailleur de pierre, qui se donne le titre d’architecte : il n’y a pas moyen de s’y reconnaître au milieu des nouveaux mots qu’ils inventent dans ce nouveau monde, et c’est une vexation de plus pour de vieilles gens comme moi… Bref, c’est une honte pour le jeune laird de laisser son ancien patrimoine s’en aller comme il est probable qu’il s’en ira, et mon cœur souffre de le voir, quoique j’aie peu de raison de m’inquiéter de ce que lui ou les siens deviendront. — Est-ce encore le même M. Mowbray, qui possède ce domaine, le vieux laird avec qui vous savez que j’ai eu quelques différends ?… — Pour avoir été chasser dans ses marais de Spring-Well-Head. Oh ! mon garçon, l’honnête M. Bindloose vous tira proprement d’affaire dans cette circonstance. Non, ce n’est pas cet honnête homme, mais son fils John Mowbray… Il y a six ou sept ans que l’autre repose dans l’église, de Saint-Ronan. — Et n’a-t-il laissé, » demanda Tyrrel d’une voix tremblante, « aucun autre enfant que le laird actuel ? — Pas d’autre fils, répondit Meg, et il y en a bien assez, à moins qu’il n’eût pu en laisser un meilleur. — Ainsi donc, il est mort sans autres enfants que ce fils ? — Non pas, avec votre permission ; il y a sa fille, miss Clara, qui tient la maison du laird, si on peut appeler cela tenir maison, car il est presque toujours là-bas aux eaux… Ainsi il ne leur faut pas grande cuisine aux Shaws. — Alors miss Clara doit y passer une triste vie pendant l’absence de son frère, dit l’étranger. — Oh ! que non… Il la mène souvent sauter et cabrioler avec tous leurs beaux étourneaux là-bas ; et elle leur prend la main et se mêle à leurs danses et à leurs folies. Je souhaite qu’il n’en arrive rien de mal ; mais c’est une honte de voir la fille de son père frayer avec toute cette canaille d’écoliers, d’apprentis écrivains, de commis marchands, et de toute la séquelle qui se trouve là-bas aux eaux. — Vous êtes sévère, Meg, répliqua son hôte ; sans aucun doute, la conduite de miss Clara mérite qu’on la laisse entièrement libre. — Je ne dis rien contre sa conduite, et il n’y a rien à en dire, que je sache ; mais je voudrais voir les gens frayer avec ceux de leur sorte, monsieur Francis… Je n’ai jamais trouvé à redire au bal que la bonne société avait coutume de tenir dans ma pauvre maison, il y a bon nombre d’années, lorsque les vieilles gens venaient dans leurs voitures, avec des chevaux noirs à longue queue, les jeunes égrillards sur leurs chevaux de chasse, mainte dame comme il faut en croupe derrière son mari, et plus d’une jeune fille gaie et jolie sur son petit cheval… personne de plus heureux que tout ce monde-là !… et pourquoi non ? Il y avait ensuite le bal des fermiers, avec les beaux garçons en habits bleus et pantalons de peau de daim. C’étaient là des assemblées honnêtes, mais alors il n’y avait que des gens de même espèce qui s’y rencontraient ; chacun se connaissait : les fermiers dansaient avec les filles de fermiers dans un endroit, et les fils de famille avec leurs semblables dans l’autre ; à moins peut-être que quelques uns des membres du club de Kilnakelty, comme il arrivait parfois, ne me fissent faire le tour de la salle en dansant, par manière d’amusement et de plaisanterie, et je n’étais pas en état de suivre la danse, à force de rire. Certainement je n’ai jamais trouvé à redire à ces innocents plaisirs, quoiqu’il m’ait fallu quelquefois plus d’une semaine de travail pour rétablir l’ordre dans le logis. — Mais Meg, reprit Tyrrel, cette étiquette serait un peu dure pour des étrangers comme moi : comment en effet trouverions-nous des danseuses dans vos parties de famille ? — Ne vous embarrassez pas de cela, monsieur Francis, » répondit l’hôtesse, en accompagnant ses paroles d’un coup d’œil d’intelligence… « Chacun trouvera toujours sa chacune, que le monde aille comme il voudra ; et, au pis aller, il vaut mieux éprouver quelque difficulté à trouver une danseuse pour la soirée, que d’en avoir une sur les bras dont on ne peut se débarrasser le lendemain au matin. — Est-ce que cela arrive quelquefois ? — Si cela arrive ! Est-ce parmi les gens qui sont aux eaux que vous demandez si cela arrive ? Eh quoi ! pas plus tard que la dernière saison, comme ils appellent cela, sir Bingo Binks, le jeune Anglais à l’habit rouge, qui a une malle-poste qu’il conduit lui-même, ne s’est-il pas trouvé happé par miss Rachel Bonnyrigg, la fille aux longues jambes de la vieille lady Loupengirth ? Ils dansèrent si long-temps ensemble qu’on en dit plus qu’on n’aurait dû en dire : le jeune homme aurait volontiers battu en retraite, mais la vieille lady ne lâcha pas prise, et la cour des commissaires[39], aidée de quelques autres personnes, la fit lady Binks, en dépit de sir Bingo. Il n’a jamais osé la conduire à ses amis en Angleterre ; mais depuis, ils ont toujours passé l’été et l’hiver aux eaux. Et voilà à quoi tout cela est bon ! — Est-ce que Clara… je veux dire miss Mowbray, fréquente de pareilles femmes ? » dit Tyrrel avec un ton d’intérêt qu’il réprima dès les premiers mots de sa question.

« Que peut-elle faire, pauvre fille ! répondit l’hôtesse. Il faut bien qu’elle fréquente la compagnie de son frère, car elle est évidemment dépendante de lui. Mais à propos, je me rappelle tout ce que j’ai à faire avant que la nuit arrive ; et certes ce n’est pas peu de chose. Je suis restée à bavarder avec vous par trop long-temps, monsieur Francis. »

Sur ce, elle sortit d’un pas résolu, et bientôt la maison retentit des octaves aiguës de sa voix qui appelait et gourmandait les servantes.

Tyrrel resta un moment absorbé dans une profonde rêverie ; ensuite il prit son chapeau et fit une visite à l’écurie, où son cheval l’accueillit en dressant les oreilles, et en poussant ce faible hennissement par lequel un noble coursier salue l’approche d’un ami qu’il chérit et dont il est estimé. S’étant assuré que le fidèle animal ne manquait de rien, notre héros profita du prolongement du crépuscule pour visiter le vieux château qui, dans d’autres circonstances, avait été sa promenade favorite du soir. Il demeura tant que le jour le lui permit, admirant le tableau que nous avons essayé de décrire dans le premier chapitre, et comparant, comme dans sa première rêverie, les couleurs mourantes du paysage qui s’efface à celles de la vie humaine, lorsque la jeunesse et l’espoir ont cessé de leur prêter leur éclat.

La course qu’il fit pour regagner l’auberge, et un léger souper composé de pain et de fromage rôtis[40], arrosé avec de la bière brassée par Meg, lui inspirèrent des pensées plus gaies, ou au moins plus résignées… et la chambre bleue, aux honneurs de laquelle il avait été enfin admis, eut en lui un hôte sinon joyeux du moins assez tranquille.


CHAPITRE III

L’ADMINISTRATION.


Il doit y avoir un gouvernement dans toute société : les abeilles ont leur reine, et les troupeaux de cerfs leur conducteur ; Rome avait ses consuls, Athènes ses archontes ; et nous, monsieur, nous avons notre comité administratif.
L’Album des Eaux de Saint-Ronan.


Le lendemain, Francis Tyrrel fut définitivement établi dans ses anciens quartiers, et il annonça le dessein d’y rester plusieurs jours. L’ancien voiturier du lieu apporta sa ligne de pêcheur et sa malle, avec une lettre pour Meg, datée d’une semaine auparavant, lettre par laquelle elle était priée de se préparer à recevoir une vieille connaissance. Cette annonce, quoique un peu tardive, fut reçue par Meg avec beaucoup de satisfaction : c’était, dit-elle, une attention polie de la part de M. Tyrrel, et John Hislop, quoiqu’il ne fût pas tout-à-fait aussi prompt, était beaucoup plus sûr que toutes leurs postes ou leurs exprès. Elle remarqua aussi avec plaisir qu’il n’y avait pas de fusil dans le bagage de son hôte ; car cette diable de chasse les avait mis, elle et lui, dans de mauvaises affaires. Les lairds en avaient crié, comme si elle avait fait de sa maison le rendez-vous des chasseurs et des braconniers de bas étage. Et cependant pouvait-elle empêcher deux jeunes égrillards d’aller prendre leurs ébats ? Ils avaient d’ailleurs la permission de chasser sur les terres du voisin ; leur droit s’étendait jusqu’aux limites de la propriété ; mais pouvaient-ils y regarder de bien près au moment où des coqs de bruyère se levaient devant eux ?

Au bout d’un jour ou deux, l’étranger se fit des habitudes si paisibles et si solitaires, que Meg elle-même, la plus remuante et la plus turbulente des créatures humaines, commençait à se trouver vexée de ne point avoir tout l’embarras sur lequel elle avait compté. L’indifférence extrême et toute passive que son hôte affichait sur tous les points lui causait sans doute ce même sentiment d’impatience qu’éprouve un bon cavalier quand sa monture trop docile se fait à peine sentir sous lui. Les promenades de Tyrrel étaient consacrées à visiter les retraites les plus solitaires parmi les bois et les montagnes du voisinage. Il laissait souvent sa ligne à la maison, ou ne la prenait avec lui que comme un prétexte pour errer à pas lents sur les bords de quelque petit ruisseau… et ses succès à la pêche étaient si peu de chose, que, si l’on en croyait Meg Dods, le joueur de cornemuse de Peebles[41] aurait pris un panier de poissons avant que M. Francis en eût pêché une demi-douzaine : de sorte qu’il fut obligé, pour avoir la paix, de rétablir sa réputation en prenant un superbe saumon.

Les peintures de Tyrrel, comme disait Meg, n’allaient pas mieux que sa pêche. Souvent, à la vérité, il lui montrait les esquisses qu’il rapportait de ses promenades, et qu’il avait coutume de terminer à la maison ; mais Meg en faisait peu de cas. « Que signifiaient, disait-elle, des chiffons de papier avec des marques noires et blanches, qu’il appelait des buissons, des arbres et des rochers ?… Ne pouvait-il pas les peindre en bleu, en vert et en jaune comme les autres gens ? Vous ne gagnerez jamais votre pain de cette manière, monsieur Francis. Vous devriez avoir une grande toile comme Dick Tinto, et peindre les gens eux-mêmes, ce qu’ils aiment beaucoup mieux à voir que tous les rochers de la rivière. Et je ne vois même pas pourquoi quelques uns de ces buveurs d’eau ne monteraient pas ici pour poser ; ils passent plus mal leur temps, j’en réponds… et je suis sûre que vous pourriez gagner une guinée par tête avec eux. Dick en prenait deux ; mais il avait la main exercée depuis longtemps, et l’on ne peut pas voler avant d’avoir des ailes. »

En réponse à ces remontrances, Tyrrel l’assurait que les esquisses dont il s’occupait étaient fort estimées, et qu’un artiste dans ce genre était souvent beaucoup mieux payé qu’on ne l’est pour des portraits et des dessins coloriés. Il ajoutait que ces dessins étaient souvent faits dans l’intention d’enrichir des éditions de poëmes populaires, et donnait à entendre que lui-même était occupé de quelque travail de cette nature.

Meg brûlait du désir de vanter le mérite de son hôte comme artiste à Nelly Trotter, la marchande de poisson… La charrette de celle-ci formait le seul canal neutre de communication entre la vieille ville et les eaux, et cette messagère était bien dans l’esprit de Meg, parce que, comme Nelly passait devant sa porte en se rendant aux eaux, elle avait toujours le premier choix du poisson… Luckie Dods avait, à la vérité, été si fatiguée et, pour ainsi dire, si irritée par le récit qu’on lui faisait des personnages distingués, accomplis en toute sorte de perfections, arrivant de jour en jour à l’hôtel, qu’elle était enchantée de cette heureuse occasion de triompher d’eux à l’aide d’armes pareilles aux leurs ; et l’on peut croire que les qualités de son hôte ne perdirent rien à être vantées par sa bouche.

« Il faut que j’aie le meilleur de la charrette, Nelly… si nous pouvons nous arranger… car c’est pour un des meilleurs peintres. Votre beau monde là-bas donnerait ses oreilles pour voir ce qu’il a fait… il gagne de l’or à pleines mains pour trois coups de crayon en long et autant en large… et ce n’est pas un ingrat coquin… comme Dick Tinto, qui n’eut pas plutôt empoché mes vingt-cinq beaux shellings, qu’il courut les dépenser à leur bel hôtel là-bas ; mais un jeune homme comme il faut et tranquille, qui connaît quand il est bien, et demeure encore à la vieille auberge… et pourquoi non ?… Dis-leur tout cela, et écoute ce qu’ils en penseront. — En vérité, mistress Meg, je puis vous le dire tout de suite sans avoir besoin d’aller me fatiguer les jambes pour cela, répondit Nelly Trotter. Ils diront certainement que vous êtes une vieille folle, et moi une autre, qui pouvons avoir quelques connaissances en cuisine[42] et en poisson, mais qui ne devons mettre le nez nulle part ailleurs. — Est-ce qu’ils auraient le front de dire cela, les vauriens ? Moi qui tiens maison depuis trente ans ! s’écria Meg. Il ne faudrait pas qu’ils vinssent me le dire en face. Mais je ne parle pas sans avoir des témoins ; et d’abord j’ai parlé au ministre, ma fille, et lui ai montré un des morceau de papier que M. Tirl laisse traîner dans sa chambre… et il a dit qu’il avait vu lord Bidmore donner cinq guinées pour des dessins qui ne valaient pas celui-là. Or, tout le monde sait qu’il a été précepteur de la famille Bidmore. — En vérité, dit sa commère, je doute que si je leur dis tout cela ils veuillent bien me croire, mistress Meg ; car il y a tant de juges parmi eux, et ils ont si bonne opinion d’eux-mêmes, et une si mauvaise des autres, qu’à moins que vous n’y envoyiez le morceau de peinture, ils ne croiront pas un mot de ce que je leur dirai. — Ne pas croire ce que dit une honnête femme ! ou plutôt ce que deux honnêtes femmes leur disent ! s’écria Meg ; oh ! la génération sans foi !… Bien, Nelly, puisque je me suis montée et mise en avant, tu emporteras là-bas le tableau ou l’esquisse, ou…. n’importe comment on l’appelle[43], et tu feras honte à cette bande de beaux parleurs… Mais aie bien soin de le rapporter avec toi, Nelly, car c’est une chose de prix ; et ne le laisse pas sortir de tes mains. Je te recommande cela, car je ne me fie pas trop à leur honnêteté ; et Nelly, tu peux leur dire qu’il a illustré un poëme ; illustré, rappelle-toi le mot, Nelly, c’est-à-dire qui doit être garni de morceaux de papier pareils à celui-là, aussi dru que dindon ait jamais été farci de morceaux de lard. »

Ainsi munie de ses lettres de créance, et jouant le rôle d’un héraut entre deux pays ennemis, l’honnête Nelly dirigea, en jouant du fouet, sa petite charrette vers les eaux de Saint-Ronan.

Dans les établissements où l’on prend les eaux comme dans les autres réunions d’associés de l’espèce humaine, diverses formes de gouvernement ont été dictées par le hasard, le caprice ou la convenance ; mais dans presque tous, une sorte de direction quelconque a été adoptée pour prévenir les conséquences de l’anarchie. Quelquefois le pouvoir unique a été remis aux mains d’un maître des cérémonies ; mais ce despotisme comme d’autres s’est trouvé récemment hors de mode, et les pouvoirs de ce grand officier ont été fort limités même à Bath, où Nash[44] commandait autrefois sans contrôle. On a eu généralement recours à des comités d’administration choisis parmi les habitués les plus constants, comme à un mode d’autorité plus libéral, et c’est à un pareil pouvoir qu’était confiée l’administration de la république naissante des eaux de Saint-Ronan. Il est bon d’observer que ce petit sénat avait une tâche passablement difficile à remplir ; car ses sujets, comme ceux de beaucoup d’autres états, étaient divisés en deux factions rivales, qui tous les ours mangeaient, buvaient, dansaient et se divertissaient ensemble, se haïssant d’ailleurs avec toute l’animosité des partis politiques, essayant par tous les moyens de s’assurer l’adhésion de chaque nouveau venu, et tournant en ridicule leurs absurdités et leurs folies réciproques avec tout l’esprit et toute l’amertume dont elles étaient capables.

À la tête de l’un de ces partis se trouvait un personnage important, lady Pénélope Penfeather elle-même, à qui l’établissement devait sa renommée, son existence, et dont l’influence ne pouvait être balancée que par celle du lord du manoir. Celui-ci, M. Mowbray de Saint-Ronan, ou, comme il était habituellement appelé par la compagnie, le Squire, était le chef de la faction opposée.

Le rang et la fortune de la dame, ses prétentions égales à la beauté et au talent (quoique la première fût un peu surannée), l’importance qu’elle se donnait comme femme à la mode, tout cela attirait autour d’elle des peintres, des poètes, des philosophes, des savants, des professeurs, des aventuriers étrangers, et hoc genus omne.

De l’autre côté, comme chef d’une noble famille et propriétaire du pays même, qui entretenait avec soin une meute complète, et pouvait au moins parler de chevaux de chasse et de course, le laird s’assurait l’appui de tous les chasseurs grands et petits des trois comtés voisins : avait-il besoin d’une séduction de plus pour se les attacher, il pouvait accorder à ses favoris le privilège de chasser dans ses marais, ce qui suffit en tout temps pour tourner la tête d’un jeune Écossais. M. Mowbray venait d’être récemment appuyé dans sa prééminence par une étroite alliance avec sir Bingo Binks, prudent baronnet anglais, qui, honteux, comme bien des gens le pensaient, de retourner dans son pays, s’était établi aux Eaux de Saint-Ronan, pour jouir du bonheur que l’hymen calédonien lui avait procuré, un peu malgré lui, dans la personne de mistress Rachel Bonnyrigg. Comme il possédait une malle-poste parfaitement conditionnée, et ne différant en rien de celle de Sa Majesté si ce n’est qu’elle versait plus souvent, son influence auprès d’une certaine classe de gens était irrésistible, et le laird de Saint-Ronan, ayant le plus d’esprit des deux, s’était arrangé de manière à recueillir tout le profit de la considération attachée à son amitié.

Ces deux partis rivaux se balançaient si également, que le succès de l’un ou de l’autre était souvent déterminé par le cours du soleil. Ainsi, dans la matinée, lorsque lady Pénélope conduisait son troupeau dans la plaine ou sous les ombrages épais, soit pour visiter les ruines de quelque monument des temps anciens, soit pour faire un déjeuner en pique-nique, pour gâter du papier à faire de mauvais dessins ou estropier de bons vers en les psalmodiant, en un mot,

Pour rêver, déclamer, folâtrer dans les champs,


son empire sur les flâneurs semblait incontestable et absolu, et tout était entraîné dans le tourbillon dont elle formait le pivot et le centre ; les chasseurs même et les buveurs étaient quelquefois forcés de suivre le torrent, font en grognant et se moquant de ses fêtes solennelles, et osant même exciter les plus jeunes nymphes à rire aux éclats lorsqu’elles auraient dû prendre un air sentimental. Mais après dîner la scène changeait, et les plus agréables sourires de lady Pénélope, ses plus douces invitations ne réussissaient pas toujours à entraîner le parti neutre de la compagnie dans le salon où l’on prenait le thé ; de sorte que sa société se réduisait à ceux que leur santé ou leur bourse exilait de la salle à manger, réunis aux plus dévoués et aux plus zélés de ses sujets et de ses partisans. La constance de ces derniers même était sujette à se laisser débaucher. Son poète lauréat, en faveur de qui elle fatiguait chaque nouveau venu pour des souscriptions, se débarrassa de sa dépendance au point de chanter devant elle, à souper, une chanson un peu équivoque ; et son premier peintre, qui était employé à enrichir un exemplaire des Amours des plantes, se laissa un jour entraîner par les suites d’un bon repas à un tel excès de courage[45] que lady Pénélope, ayant voulu lui administrer sa dose accoutumée de critiques, non seulement il contesta brusquement la compétence de la dame, mais il alla même jusqu’à dire quelques mots des droits qu’il se croyait à être traité en homme bien né.

Ces querelles furent évoquées par le comité d’administration, qui intercéda le lendemain pour les offenseurs repentants, et obtint leur réintégration dans les bonnes grâces de lady Pénélope à des conditions modérées. Par une foule d’autres actes d’une autorité conciliante, les membres de ce conseil contribuèrent beaucoup à étouffer l’esprit de faction en assurant le repos de la petite colonie ; et leur gouvernement était si essentiel à la prospérité du lieu, que sans eux la source de Saint-Ronan eût bientôt été abandonnée. Nous devons donc tracer une esquisse rapide de ce comité souverain auquel les deux partis, dans un beau mouvement d’abnégation personnelle, avaient confié d’un commun accord les rênes du gouvernement.

Chacun de ses membres paraissait être élu pour ses qualités particulières, comme Fortunio, dans le conte de fées, choisit ses compagnons. Le premier sur la liste apparaissait l’Homme de la Médecine, docteur Quinbus Quackleben, qui réclamait le droit de diriger la partie médicale aux eaux, d’après le principe qui anciennement assignait la propriété d’un pays nouvellement découvert au premier flibustier qui exerçait la piraterie sur ses bords. La reconnaissance du mérite du docteur, comme ayant été le premier à proclamer et à revendiquer les vertus de ces fontaines salutaires, l’avait fait installer unanimement premier médecin et proclamé savant. Et cette dernière qualification pouvait s’appliquer à toute sorte d’objets, depuis la cuisson d’un œuf à la coque jusqu’à la manière de faire un cours public. Il était en effet, comme plusieurs personnes de sa profession, également propre à offrir le poison et l’antidote à un malade attaqué de dyspepsie : car il aurait pu disputer la palme de la science gastronomique au docteur Redgill lui-même, ou à tout autre digne médecin qui ait jamais écrit pour le perfectionnement de la cuisine, depuis le docteur Moncrieff de Tippermalloch jusqu’à feu le docteur Hunters d’York et du docteur Kitchiner de Londres. Mais les cumuls excitent toujours l’envie, et en conséquence le docteur avait prudemment abandonné l’office de pourvoyeur et de premier écuyer tranchant à l’homme de goût qui occupait régulièrement et d’office le haut bout de la table, se réservant le privilège accidentel de critiquer, et une part principale dans le soin de consommer les bonnes choses qu’offrait la table commune. Pour terminer ce portrait du savant docteur, il suffira d’ajouter que c’était un grand homme maigre, dont les sourcils se touchaient, avec une perruque noire mal arrangée, et bâillant des deux côtés de la tête dont elle s’écartait. Il résidait neuf mois sur douze à Saint-Ronan, et passait pour en tirer un bon parti, vu surtout qu’il jouait admirablement le whist.

Le premier par la place qu’il occupait à table, quoique peut-être le second en autorité réelle si on le comparait au docteur, M. Winterblossom était une espèce de personnage poli, étudié et précis dans ses discours, portant une queue et de la poudre, des boucles de jarretières ornées de pierres de Bristol, et un anneau-cachet aussi grand que celui de sir John Falstaff. Dans sa jeunesse il possédait un peu de bien qu’il avait mangé comme un homme bien né, en se mêlant au beau monde : c’était, en un mot, un de ces respectables anneaux qui lient les fats de nos jours à ceux du siècle dernier, et il pouvait, par sa propre expérience, mettre en parallèle les folies de ces deux classes d’individus. Sur les derniers temps, il avait eu assez de bon sens pour sortir de cette vie dissipée où il avait délabré sa santé et diminué sa fortune.

M. Winterblossom vivait depuis lors d’une petite pension viagère : il avait trouvé un moyen de concilier son économie forcée avec son goût pour la société et la bonne chère, en remplissant les fonctions de président perpétuel de la table d’hôte des Eaux de Saint-Ronan. Là il avait coutume d’amuser la société en racontant des histoires sur Garrick, Foole, Bonnel Thornton et lord Kellie, et en développant ses opinions en matière de goût et de vertu. Excellent découpeur, il savait servir à chaque convive exactement ce qui lui revenait, et ne manquait jamais de se réserver un morceau convenable comme récompense de la peine qu’il se donnait. Enfin, il était doué de quelque goût en fait de beaux-arts, du moins en peinture et en musique, quoiqu’il y eût en lui plus de connaissances techniques que de ces inspirations qui échauffent le cœur et élèvent les sentiments. Il n’y avait en effet, dans M. Winterblossom, rien qui ressemblât à la chaleur ou à l’élévation. Il était rusé, égoïste et sensuel ; mais il cachait ces deux dernières qualités sous un vernis de complaisance et d’urbanité. Ainsi, dans son anxiété prétendue et apparente à faire les honneurs de la table avec le meilleur ton possible et la plus pointilleuse étiquette, il ne permettait jamais aux domestiques de servir aux autres ce qui leur manquait, jusqu’à ce qu’il eût été largement pourvu à tout ce qu’il pouvait souhaiter pour lui-même.

M. Winterblossom se faisait aussi remarquer par la possession de quelques gravures curieuses et de plusieurs autres objets d’art, qu’il montrait de temps en temps dans la salle commune pour tromper la longueur d une matinée pluvieuse. Cette collection avait été faite viis et modis[46], disait l’Homme de Loi, autre membre distingué du comité, en lançant un coup d’œil d’intelligence à son plus proche voisin.

Quant à ce dernier personnage, peu de mots suffiront pour le dépeindre. C’était un vieillard à larges épaules, à voix de stentor, à figure enluminée, nommé Micklewham, écrivain ou procureur de campagne, qui administrait les affaires du laird, au grand profit de l’un ou de l’autre, sinon de tous les deux. Son nez se détachait du haut de sa face large et vulgaire, comme le style d’un vieux cadran solaire, courbé tout d’un côté. Aussi entier et querelleur que si sa profession eût été militaire au lieu d’être civile, il dirigeait arbitrairement la distribution et la conversion en bâtiments du Saint’s-Well-Haugh, objet des lamentations de mistress Dods. Enfin il était au mieux avec le docteur Quackleben, qui le mettait toujours en avant pour faire les testaments de ses malades.

Après l’Homme de Loi vient le capitaine Mungo Mac-Turc, depuis long-temps lieutenant en demi-solde, sorti des montagnes de l’Écosse, préférant au vin le toddy[47] le plus fort, et consommant, arrangé de cette manière, ou froid et au naturel, environ une bouteille de whisky par jour, lorsqu’il pouvait se la procurer. On l’appelait l’Homme de Paix, d’après le principe qui assigne aux constables, à ceux qui courent dans Bow-Street et autres lieux, armés d’un assommoir pour briser la tête des gens, continuellement et officiellement employés dans des scènes de tumulte, le titre d’officier de paix… c’est-à-dire, parce que sa valeur forçait les autres à se conduire avec modération. C’était à lui qu’on s’adressait généralement dans tous ces avortons de querelles qui, dans un lieu de cette espèce, sont si sujets à naître le soir et à être tranquillement arrangés le lendemain au matin. Quelquefois même il entamait de son propre chef certaines hostilités, afin de modérer l’ardeur trop belliqueuse de quelqu’un des habitués. Ces occupations assuraient au capitaine Mac-Turc le respect de tout ce qui fréquentait les Eaux ; car on trouvait justement en lui cette espèce de personnes qui sont prêtes à se battre avec tout le monde, à qui nul ne peut donner de justes motifs pour refuser le combat, et avec qui on court grand danger sur le terrain (car il montrait de temps à autre son talent à moucher une chandelle avec une balle de pistolet), et avec lesquelles, enfin, on ne peut trouver dans un duel ni éclat ni réputation. Il portait toujours un habit bleu avec un collet rouge, était fier et taciturne dans ses manières, mangeait des poireaux avec son fromage, et ressemblait pour le teint à un hareng saur de Hollande.

Il nous reste encore à faire mention de l’Homme de Religion… l’élégant M. Simon de Chatterly, qui était venu aux Eaux de Saint-Ronan des bords de la Cam ou de l’Isis, et qui se piquait d’abord d’une science profonde dans le grec, et en second lieu d’une grande politesse pour les dames. Pendant tous les jours de la semaine, comme mistress Dods nous l’a déjà donné à entendre, ce respectable ecclésiastique servait, à la table de whist ou dans la salle de bal, de partenaire à toutes les demoiselles ou matrones qui réclamaient ses services, et les dimanches il récitait l’office dans la salle commune pour tous ceux qui voulaient y assister. Il était aussi très fort dans l’art d’inventer les charades et de deviner les énigmes ; il jouait un peu de la flûte : enfin il assistait principalement M. Winterblossom dans l’invention de ces ingénieux et romantiques sentiers, semblables aux tranchées en zigzag qui unissent les parallèles devant une place assiégée, à l’aide desquels les promeneurs gravissaient sans peine la montagne qui commandait une si belle vue derrière l’hôtel : nos deux artistes étaient parvenus à déterminer, pour la construction de leurs chemins, cette inclinaison précise qui donne à un homme le droit d’offrir son bras, et à une dame celui de l’accepter, sans qu’il y ait rien à redire.

Il y avait encore un autre membre de ce comité choisi, M. Michel Meredith, qu’on pourrait appeler l’Homme de la Joie, ou si vous le trouvez bon, le Jack Pudding[48] de la société, dont l’emploi était de dire la meilleure plaisanterie et de chanter la meilleure chanson… qu’il savait. Malheureusement, néanmoins, ce fonctionnaire était, pour le moment, obligé de se tenir éloigné de Saint-Ronan ; car, oubliant qu’il ne portait pas en ce moment les couleurs privilégiées de sa profession, il s’était permis sur le capitaine Mac-Turc quelque plaisanterie qui avait piqué celui-ci au vif ; de sorte que M. Meredith se vit forcé d’aller prendre le lait de chèvre à une dizaine de milles de distance, et d’y rester en quelque sorte caché jusqu’à ce que l’affaire fût arrangée par ses collègues du comité.

Tels étaient les honnêtes personnages qui dirigeaient les affaires de cet établissement naissant avec autant d’impartialité qu’on en pouvait attendre d’eux. Ils n’étaient pas, à la vérité, sans leurs secrètes prédilections ; car l’homme de loi et le militaire inclinaient en particulier vers le parti du laird, tandis que le ministre, M. Meredith et M. Winterblossom, étaient plus dévoués aux intérêts de lady Pénélope. Le docteur Quackleben seul, n’ignorant pas que les hommes sont sujets aux douleurs d’estomac comme les dames aux maux de nerfs, conservait dans ses discours et ses actions la plus exacte neutralité. Néanmoins, les membres de l’honorable conseil ayant fort à cœur les intérêts de l’établissement, et sentant que leur bien propre, leurs plaisirs et leur bien-être y étaient attachés, ne souffraient pas que leurs affections privées intervinssent dans l’accomplissement de leurs devoirs publics ; mais chacun d’eux agissait dans sa propre sphère pour le plus grand bien de toute la communauté.


CHAPITRE IV

L’INVITATION.


Ainsi les peintres écrivent leurs noms
Prior.


On en était au dessert. Le bruit qui accompagne le service d’une table d’hôte s’était enfin apaisé. Les personnes de la société qui avaient des domestiques s’étaient fait servir par leurs ganymèdes respectifs les restes de leurs bouteilles de vin de liqueur, etc., que les susdits ganymèdes ne s’étaient pas préalablement administrés. Quant aux autres, ils attendaient patiemment, selon leur coutume, que les nombreuses commissions particulières de leur digne président, M. Wintelblossom, eussent été exécutées par une jeune fille alerte et un lourdaud de garçon appartenant à l’hôtel, et auxquels, comme dit la chanson, il ne permettait de s’occuper d’aucun autre avant que

Tous ses besoins fussent satisfaits.

« Dinah !… ma bouteille de Sherry ; Dinah… place-la de ce côté… voilà une bonne fille !… Toby, apporte-moi de l’eau chaude… qu’elle soit bouillante… et tâche, si tu le peux, de ne pas la répandre sur lady Pénélope, Toby. — Dinah, le sucre… Dinah, un citron… Dinah, la muscade et le gingembre. Ma chère, relève le coussin derrière ma chaise… place le tabouret sous mes pieds… ramasse mon mouchoir, Dinah… et… un morceau de biscuit, Dinah… et…je ne pense pas que j’aie besoin de rien autre chose maintenant… aie soin de la compagnie, ma bonne fille… Eh ! qu’est-ce que cela ? » dit-il, comme elle lui mettait un rouleau de papier dans la main.

« Quelque chose que Nelly Trotter vient d’apporter : c’est l’ouvrage d’un dessinateur logé chez la femme qui tient auberge à la vieille ville. — Vraiment, Dinah ? » dit M. Winterblossom, sortant gravement ses lunettes, et les essuyant avant de déployer le rouleau de papier ; « le barbouillage de quelque enfant, je suppose, que papa et maman voudraient faire entrer à l’école des curateurs, en cherchant à lui trouver quelque protection. Diable ! qu’est-ce que cela veut dire ? Il y a là de la force et de la pureté… De qui cela peut-il être ?… Milady, regardez seulement ce ciel… vraiment, c’est un excellent petit morceau… qui diable ce peut-il être ? et comment a-t-il été se nicher dans le chenil de cette vieille aboyeuse ? — J’en suis sûre, milady, dit en rougissant la jeune miss Maria Diggs, petite demoiselle de quatorze ans, « c’est le jeune homme que nous avons vu un jour dans notre promenade à Low-Wood, et que vous trouviez si bel homme. »

Après quelques dénégations sur ce dernier point de la part de lady Pénélope, et quelques sarcasmes de la part de Mowbray, le président prit la parole. « Vous ne devez pas foire attention à ces plaisanteries, milady, et puisque ce dessin est réellement si admirable, il faut que vous nous fassiez l’honneur de nous dire si vous pensez que la société puisse, sans déroger, faire quelques avances à cet homme. — Dans mon opinion, » dit Sa Seigneurie, le rouge de la colère lui montant encore au visage, « nous avons déjà assez d’hommes parmi nous… je désirerais pouvoir dire d’hommes bien élevés… Du train dont vont les choses, je ne vois guère ce que les dames ont à faire à Saint-Ronan. »

Cet avis ramena le squire au ton de la bonne société, qu’il savait prendre quand il le voulait. Il s’occupa d’apaiser Sa Seigneurie ; et celle-ci, retrouvant sa bonne humeur, lui dit qu’elle se fierait à lui, si toutefois sa sœur voulait bien venir se porter caution de sa politesse à l’avenir.

« Milady, répliqua Mowbray, Clara est un peu volontaire, et je pense que Votre Seigneurie devrait se charger elle-même de l’arracher à sa solitude. Que dites-vous d’une partie à ma vieille boutique ?… C’est une maison de garçon… il ne faut pas vous attendre à y trouver beaucoup d’ordre ; mais Clara serait honorée… »

Lady Pénélope accepta la proposition avec empressement, et, entièrement réconciliée avec Mowbray, lui demanda si elle pourrait amener l’artiste étranger avec elle, « c’est-à-dire, » ajouta Sa Seigneurie en regardant Dinah, « pourvu que ce soit un homme bien élevé. »

Ici Dinah assura que le jeune homme qui habitait chez Meg Dods était un homme tout-à-fait comme il faut, et de plus un poète illustré.

« Un poète illustré, Dinah ! reprit lady Pénélope ; tous voulez dire un poète illustre. »

Ces paroles excitèrent à l’instant la curiosité de la faction des bas-bleus[49]. « Un poète fameux, qui cela pourrait-il bien être ? » Tous les noms furent passés en revue, et parmi les assistants ébahis, ceux qui n’en avaient aucun à suggérer répondaient par le même refrain : « Qui cela pourrait-il être ? »

Le club du Bordeaux prenait aussi intérêt à sa manière au même individu. Mowbray et sir Bingo pensaient que ce devait être lui qu’ils avaient vu lancer avec la plus grande adresse une ligne de douze verges de long d’une seule main. Un pari s’établit même entre eux au sujet d’un superbe saumon qu’ils lui avaient vu prendre : Mowbray prétendant qu’il pesait dix-huit livres, et sir Bingo soutenant qu’il n’en pesait que seize. « Mais qui décidera de la gageure ? dit le laird… Ce grand génie lui-même, je suppose ; ils parlent là-bas de l’engager à venir ici, mais je pense qu’il ne fera guère attention à de pareilles gens. — Il faut que j’écrive moi-même… John Mowbray, dit le baronnet. — Mais vous ne le pourriez pas ! s’écria Mowbray. Vous n’avez jamais écrit une ligne en votre vie, excepté celles pour lesquelles on vous fouettait à l’école. — Je sais écrire… J’écrirai ! répliqua sir Bingo. Deux contre un que j’écrirai ! »

L’affaire en resta là, car il fallut faire silence, le conseil de la compagnie étant en haute consultation sur la manière la plus convenable d’entrer en communication avec le mystérieux étranger.

Lady Pâaélope proposa une visite de la part d’un de ces messieurs… « M. Winterblossom, s’il voulait s’en donner la peine. » M. Winterblossom s’excusa sur sa goutte qui ne lui permettait pas de marcher. « Il y avait, dit-il, d’autres messieurs plus jeunes et plus dignes de voler pour accomplir les ordres des dames, qu’un vieux goutteux comme lui. » Tout en parlant ainsi, probablement par distraction, il mit dans sa poche le dessin qui, ayant fait le tour de la table, était revenu au siège du président.

Le capitaine Mac-Turc allégua qu’il ne faisait jamais la première visite à une personne qui ne lui en avait fait aucune.

Quant au ministre Chatterly, il s’excusa sur ce qu’étant un jour allé à la vieille ville, et ayant frappé un peu fort à la porte de l’auberge pour demander un verre de sirop de capillaire ou de quelque liqueur rafraîchissante, une fenêtre à châssis s’était levée tout-à-coup, et, avant qu’il se doutât de ce qui allait lui arriver, il avait reçu sur sa tête un déluge d’eau : bien plus, la voix d’une vieille sorcière lui avait certifié que, si cela ne le rafraîchissait pas assez, il y en avait encore autant à son service.

De grands éclats de rire, surtout de la part du laird et du baronnet, accueillirent le récit de la mésaventure du chapelain déconcerté. M. Winterblossom étant parvenu à rétablir un peu l’ordre, s’aperçut que l’aventure du jeune théologien était aussi peu encourageante qu’elle était risible.

Nul dans la compagnie ne se souciait de se rendre en qualité d’envoyé extraordinaire dans les états de la reine Meg, vu que l’on pouvait la croire disposée à respecter fort peu l’inviolabilité d’un ambassadeur. Et bien plus, lorsqu’on eut résolu que M. Winterblossom enverrait un billet très poli au nom de toute la société, ce qui pourrait tenir lieu d’une visite personnelle, Dinah fit savoir à la compagnie qu’on ne pourrait certainement trouver dans la maison personne qui voulût se charger d’un pareil message. En effet, deux ans auparavant, Meg avait tellement arrangé un garçon de charrue qui était allé lui porter une lettre, qu’il s’était cru à peine en sûreté à dix milles de là, et s’était même ensuite engagé, aimant mieux faire face à des soldats français que de s’exposer derechef à la colère de la vieille aubergiste.

Au moment où l’on discutait cette difficulté, un bruit épouvantable se fit entendre au dehors : c’était Nelly Trotter qui se mettait en devoir de forcer le passage défendu par tous les domestiques de l’hôtel, pour venir chercher, disait-elle, le tableau de Luckie Dods. Le connaisseur, tremblant de voir échapper le dessin qu’il croyait déjà en sûreté dans sa poche, donna un écu à Toby, le chargeant d’éloigner l’ennemi. Toby, qui connaissait le faible de Nelly, mit l’écu dans sa poche, et, armé d’un verre de whisky, affronta bravement la virago. La pauvre fille était peu en état de résister à de pareilles armes, et Toby vint annoncer un moment après que non seulement il avait éloigné la tempête qui menaçait tout le monde en général, et M. Winterblossom en particulier, mais que même Nelly Trotter avait consenti, lorsqu’elle aurait fait un somme dans la grange, à se charger du message pour l’inconnu.

M. Winterblossom écrivit son billet avec toute la finesse d’un diplomate ; mais lady Pénélope, pour faire comprendre à l’étranger qu’il y avait dans la société des esprits recommandables, chargea l’élégant M. Chatterly de faire connaître en vers à l’artiste inconnu le désir qu’on avait de le posséder. Hélas ! la muse du pauvre ecclésiastique ne lui fut pas propice, car il ne put parvenir qu’à faire deux vers en une demi-heure.

Il fallut donc se contenter de l’éloquence d’un second billet en prose. Nelly, après avoir fait son somme, en fut secrètement chargée : en outre elle en reçut un troisième du baronnet, qui s’était donné cette peine pour s’assurer le gain de sa gageure, pensant qu’un homme qui jetait avec tant de précision une ligne de douze verges s’embarrasserait fort peu de l’invitation de Winterblossom et des bonnes grâces d’une bas-bleu et de sa coterie : car, après tout, leur conversation, selon sir Bingo, ne sentait que le thé et la tartine de beurre.


CHAPITRE V

SUCCÈS DE L’ÉLOQUENCE ÉPISTOLAIRE.


Mais comment vous répondre ? auparavant il faut que je vous aie lu.
Prior.


On resta plus de trois jours sans recevoir de réponse au billet tout diplomatique écrit par M. Winterblossom avec la gravité et l’exactitude minutieuse d’un grand-maître des cérémonies. Celui de lady Pénélope, où les plaisanteries académiques et les fleurs classiques du jeune théologien se mêlaient à quelques fleurs sauvages dues à l’imagination féconde de Sa Seigneurie, ne fut pas plus heureux. Enfin, ce fut aussi vainement que sir Bingo s’était évertué à tracer, en demi-fin d’écolier péniblement formé et très irrégulier, une épître dont le style répondait au manque absolu d’orthographe. Ce retard augmenta plutôt qu’il ne diminua la curiosité secrète des habitués des Eaux, quoique en public ils déclamassent contre la grossièreté des manières de l’artiste.

En attendant, Francis Tyrrel, à sa grande surprise, commença, comme les philosophes, à s’apercevoir qu’il n’était jamais moins seul que dans la solitude. Partout où ses promenades le conduisaient, jusque dans les lieux les plus retirés où le guidait sa situation d’esprit, il était sûr de voir quelque rôdeur s’attacher à ses pas. Les efforts qu’il fit pour se soustraire à cette persécution, et l’impatience qu’il en montrait, n’aboutirent qu’à lui faire donner par ses voisins le nom de misanthrope, et à augmenter de plus en plus le désir qu’ils avaient de faire connaissance avec lui.

Un seul individu était peu pressé de voir le Timon supposé de l’auberge de Meg, et c’était M. Mowbray de Saint-Ronan. Le laird s’était assuré, par l’intermédiaire de Jean Pirner, qui accompagnait ordinairement Tyrrel pour lui montrer les meilleurs endroits de la rivière et pour porter son sac, que l’opinion de sir Bingo, au sujet du saumon, était plus exacte que la sienne. Il voyait donc avec satisfaction que le caractère rétif de Tyrrel empêchait la décision de la gageure, et se sentait en même temps un éloignement prononcé pour cet étranger, qui l’avait exposé à une méprise désagréable en ne prenant pas un saumon pesant une livre de plus.

Quoique les apparences fussent contre lui et qu’il fût naturellement enclin à la solitude, Tyrrel ne pouvait être accusé d’impolitesse, n’ayant point reçu les lettres auxquelles on lui faisait un reproche de n’avoir pas répondu. Nelly Trotter, soit qu’elle n’osât pas se représenter devant Meg Dods sans lui rapporter son dessin, soit qu’elle eût tout oublié sous l’influence du whisky, s’était rendue directement chez elle. De là elle avait transmis les lettres par le premier galopin qu’elle avait vu se diriger vers le vieux bourg, de sorte qu’elles ne parvinrent qu’après un long délai entre les mains de Tyrrel. Il s’empressa de faire connaître à ses voisins des Eaux la cause du retard dont il semblait coupable ; et, en leur témoignant combien il en était contrarié, il leur fit connaître son intention de dîner avec la société le jour suivant, regrettant que d’autres circonstances, jointes à l’état de sa santé et à sa situation d’esprit, ne lui permissent pas d’avoir souvent cet honneur durant son séjour dans le pays. Un post-scriptum assurait à sir Bingo le gain de son pari contre Mowbray.

Au jour marqué, lorsque Toby annonça M. Tyrrel, le jeune homme qui entra dans l’appartement différait si peu des autres hommes qu’il y eut un moment de désappointement. Les dames en particulier commencèrent à douter que le composé de talent, de misanthropie, de folie et de sensibilité, dont elles s’étaient fait le tableau, eût rien de commun avec l’homme de bon ton qu’elles avaient devant elles. À mesure qu’il faisait le tour du cercle, en adressant son compliment à chacun, le bandeau semblait tomber des yeux de ceux à qui il parlait. Ses manières n’avaient rien d’exagéré, si ce n’était dans leurs préventions, et quels que fussent la fortune et le rang de M. Tyrrel, son ton, sans être affecté, était celui d’un homme de bonne compagnie.

Lady Pénélope, de vive voix, et plusieurs des demoiselles, par leurs regards, l’assurèrent qu’elles étaient instruites de ses talents comme poète et comme peintre. Il repoussa la première de ces qualifications, et assura que, loin de se livrer lui-même à l’art de la poésie, « il lisait avec répugnance tous les poètes, excepté ceux du premier rang ; encore… « il rougissait presque de le dire, « eût-il préféré voir quelques uns d’entre eux écrire en humble prose. — Vous n’avez plus qu’à nier vos talents comme artiste, dit lady Pénélope. Je vous assure que je mettrais mes jeunes amies sur leurs gardes : une telle dissimulation ne peut pas être sans intention. — Et moi, dit M. Winterblossom, je puis produire un témoignage authentique contre le coupable, le corpus delicti, » ajouta-t-il en déroulant le dessin qu’il avait escamoté à Nelly Trotter.

« Si vous êtes assez bon pour appeler de telles esquisses des dessins, dit Tyrrel, je dois m’avouer convaincu. J’avais coutume de les faire pour mon plaisir ; mais puisque mon hôtesse, mistress Dods, a récemment découvert que je gagnais ma vie à les faire, pourquoi le nierais-je ? »

Cet aveu, fait sans la moindre apparence de honte ou de retenue, fit sur la compagnie l’effet d’un coup de théâtre. La main tremblante du président glissa de nouveau le dessin dans son portefeuille, craignant peut-être qu’on ne le réclamât en forme, ou que l’artiste n’exigeât un dédommagement. Lady Pénélope fut déconcertée comme un cheval qui change le pas en galopant. Il lui fallait revenir du pied aisé et respectueux sur lequel il avait trouvé moyen de se mettre avec elle, jusqu’à un ton de protection de sa part et de dépendance de celle de Tyrrel ; et cela ne pouvait se faire en un moment. Sir Bingo était déjà en train de parier avec Mowbray que le nouveau venu n’était pas ne pour la profession qu’il exerçait ; mais la gageure portait qu’il devait le lui demander à lui-même avant dix minutes, et c’était ce qui embarrassait le baronnet, qui jugeait prudent d’apporter quelque précaution dans une telle ambassade. Saluant donc profondément et prenant un détour, il s’annonça à l’étranger comme sir Bingo Binks.

« Eu… monsieur… l’honneur… écrire, » furent les seuls sons que son gosier, ou plutôt sa cravate, sembla laisser échapper. Ensuite avec un tact instinctif que l’esprit de sa propre conservation paraissait inspirer à un cerveau qui n’était ni des plus subtils ni des plus délicats, il fit précéder sa question de quelques remarques générales sur la pêche et la chasse. Les connaissances que notre héros montra sur ces matières inspirèrent le plus grand respect à sir Bingo, et lui persuadèrent qu’il ne pouvait être ou n’avait pas toujours été l’artiste ambulant pour lequel il se donnait… ce qui, ajouté à la rapidité avec laquelle s’écoulaient les dix minutes, le porta à lui adresser ces paroles : « Je dis, monsieur Tyrrel… mais, vous avez été un des nôtres… je dis. — Si vous voulez dire un chasseur, sir Bingo… j’ai été, et je suis encore au nombre des plus déterminés, répliqua Tyrrel. — Vous n’avez donc pas fait toujours cette sorte de chose ? — Quelle sorte de chose entendez-vous, sir Bingo ? dit Tyrrel ; je n’ai pas le plaisir de vous comprendre. — Mais j’entends ces esquisses ; je vous en ferai une jolie commande si vous voulez me répondre ; je vous en assure sur mon honneur. — Est-ce qu’il vous importe particulièrement, monsieur, de connaître quelque chose de mes affaires ? — Non, certainement… non pas directement, » répondit sir Bingo avec quelque hésitation, car le ton sec des réponses de Tyrrel était loin de lui plaire autant qu’une rasade de sherry ; « seulement j’ai dit que vous étiez un gaillard qui connaît diablement de choses, et j’ai parié que vous n’aviez pas toujours exercé la profession d’artiste… voilà tout. — Un pari avec M. Mowbray, je suppose ? répliqua Tyrrel. — Oui, avec Jacques… vous avez deviné… J’espère que je l’ai refait ? »

Tyrrel fronça le sourcil, regarda d’abord M. Mowbray, ensuite le baronnet, puis adressa ces mots au dernier : « Sir Bingo Binks, vous mettez beaucoup d’élégance dans votre manière d’interroger, et vous avez de la pénétration dans le jugement… Vous avez parfaitement raison… je n’ai pas été élevé pour la profession d’artiste, et je ne l’exerçai pas anciennement, quelque chose que je fasse maintenant. J’ai répondu à votre question. — Et Jacques est enfoncé ! » s’écria le baronnet en se frappant la cuisse en triomphe.

« Un moment, sir Bingo, ajouta Tyrrel : un mot ! J’ai un grand respect pour les paris… c’est le droit d’un Anglais de parier sur tout ce qu’il lui plaît, et de poursuivre ses informations en franchissant les haies et les fossés comme dans une course au clocher ; mais vous ayant satisfait dans deux paris, je pense que c’est assez de condescendance pour les usages du pays : je vous prie donc, sir Bingo, de ne plus faire ni de moi, ni de ce qui me concerne, le sujet d’aucune autre gageure. »

« Je veux être damné si l’on m’y reprend ! » telle fut la résolution que prit intérieurement sir Bingo. Il murmura tout haut quelques excuses, et fut enchanté que le son de la cloche, annonçant l’heure du dîner, lui permît de s’échapper.


CHAPITRE VI

PROPOS DE TABLE.


Eh, monsieur, si ces détails sont vrais, les Hollandais ont de grandes choses en vue, les Autrichiens… J’admire les haricots, ma chère dame, plus que tous les autres légumes… Et tout cela dit avec autant de vivacité et de légèreté que : Madame, voulez-vous faire une partie de whist ?
Propos de table.


En sortant du salon, lady Pénélope prit le bras de Tyrrel avec un doux sourire de condescendance ; mais l’impertinent n’eut pas l’air de s’apercevoir de l’honorable faveur dont il était l’objet. Bien plus, en plaçant Sa Seigneurie vers le haut de la table auprès du président, et prenant place entre elle et lady Binks, il ne parut pas plus s’apercevoir qu’il y fût élevé au dessus de son rang dans la société que s’il se fût assis près de la porte, à côté de l’honnête mistress Blower, femme toute vulgaire et bizarre, venue aux eaux pour se débarrasser d’une indigestion qu’elle appelait mal d’estomac.

Cette indifférence intrigua extrêmement lady Pénélope et accrut le désir qu’elle avait d’approfondir le mystère dont le nouvel arrivé s’enveloppait, si mystère il y avait dans sa conduite. Bref, elle avait résolu de l’attacher à son char.

Fille d’un noble comte, elle possédait une taille riche et des traits que l’on aurait pu appeler beaux dans sa jeunesse, quoiqu’ils fussent maintenant un peu trop prononcés pour que cette qualification leur convînt. Son nez s’était effilé, ses joues avaient perdu la rondeur de la jeunesse ; et comme, durant quinze ans qu’avait duré le règne de sa beauté, l’homme qui lui convenait n’avait point parlé, ou du moins ne l’avait pas fait en temps convenable, Sa Seigneurie, rendue suffisamment indépendante par l’héritage d’une vieille parente, parlait avec éloge de l’amitié, commençait à ne plus aimer la ville pendant l’été, et à faire de la verdure des champs l’objet favori de ses conversations.

Vers l’époque où lady Pénélope avait ainsi changé son genre de vie, elle avait été assez heureuse, avec l’aide du docteur Quackleben, pour découvrir les vertus des eaux de Saint-Ronan. S’étant établie directrice de la mode dans le petit empire qu’elle avait en grande partie découvert et colonisé, elle désirait à juste titre s’approprier l’hommage et les tributs de tous ceux qui toucheraient son territoire.

Sous tout autre rapport, lady Pénélope ressemblait assez à une classe de femmes bien nombreuse de nos jours. Elle avait au fond de bons principes ; mais trop légère pour leur permettre de contrôler ses fantaisies, elle ne se montrait point très scrupuleuse dans le choix de sa société. Douée d’un bon naturel, mais capricieuse et originale, elle aimait à être obligeante ou généreuse quand cela ne contrariait pas ses goûts et ne lui coûtait pas trop de peine. Elle aurait servi partout de chaperon à une jeune personne à laquelle elle s’intéressait, mais elle ne s’inquiétait jamais des étourderies et des inconséquences de celles qui lui étaient confiées, de sorte qu’auprès d’une nombreuse classe de demoiselles Sa Seigneurie passait pour la plus délicieuse créature qui fût au monde. D’un autre côté, lady Pénélope avait tant vécu dans le monde, savait si à propos parler, ou bien éviter une discussion embarrassante en prétextant son ignorance, tandis que le jeu de sa figure semblait prouver le contraire, que si l’on s’apercevait qu elle ne savait rien, c’était seulement quand elle voulait paraître tout savoir. Mais ce dernier cas se présentait de plus en plus fréquemment : elle semblait supposer que de nouvelles lumières, selon l’expression du poète, se faisaient jour dans son esprit à travers les brèches du temps. Plusieurs de ses amis cependant pensaient que lady Pénélope eût mieux consulté son génie en demeurant dans sa médiocrité comme une femme bien née et bien élevée, au lieu de faire parade de ses prétentions nouvelles au bon goût et au rôle de protectrice ; mais ce n’était pas son opinion, à elle ; et, sans aucun doute, Sa Seigneurie était le meilleur juge.

De l’autre côté de Tyrrel était assise lady Binks, ci-devant la belle miss Bounyrigg, qui, l’année auparavant, avait excité l’admiration, le sourire et l’étonnement de ceux qui se trouvaient aux eaux, en faisant les pas les plus hardis dans les danses des montagnards, en montant le cheval le plus fougueux, en poussant les plus grands éclats de rire aux plaisanteries les plus saugrenues, et en portant le jupon le plus court de toutes les nymphes des Eaux de Saint-Ronan. Peu de personnes se doutaient que cette humeur légère et extravagante n’était qu’entée sur son caractère réel, dans le dessein de lui procurer un bon mariage. Elle avait jeté les yeux sur sir Bingo, et elle connaissait sa maxime : « Pour le captiver, une jeune fille devait être dressée à tout faire ; » en un mot, il voulait trouver dans sa femme les qualités qui recommandent un bon chasseur. Elle dressa ses batteries en conséquence, et fut malheureuse par son succès. Sa gaité étourdie n’était qu’un rôle prêté à son caractère, qui était passionné, ambitieux et réfléchi. Quant à la délicatesse, elle n’en avait aucune : elle savait que sir Bingo était une brute et un sot dès l’époque où elle cherchait à se l’approprier ; mais elle avait assez méconnu ses propres sentiments pour ne pas prévoir que, du moment où elle ne ferait pour ainsi dire plus qu’un avec lui, elle souffrirait la honte en le voyant tourner en ridicule, ou le dégoût, en se trouvant elle-même en contact avec sa brutalité. Il est vrai qu’en somme c’était un monstre assez inoffensif, et qu’en usant du mors et de la bride, en le flattant et le mettant en gaîté, on aurait pu le faire assez bien aller ; mais les malheureuses difficultés qu’avait éprouvées la déclaration de son mariage secret l’avaient exaspérée contre son mari, et les moyens de conciliation étaient les derniers qu’elle paraissait devoir adopter. Non seulement on avait eu recours en cette occasion à l’assistance de la Thémis écossaise, si favorablement indulgente pour les faiblesses du sexe ; mais Mars lui-même paraissait prêt à paraître sur le tapis, si l’Hymen n’était intervenu. Il y avait de par le monde un certain frère de la dame… officier… et alors en permission, qui descendit d’une voiture de louage à l’hôtel du Renard, à onze heures du soir, un bâton de chêne bien sec à la main, et accompagné d’une personne qui, comme lui, portait une coiffure militaire et un col noir ; on avait vu sortir des armes de la voiture. Le lendemain, de grand matin, il y eut une conférence solennelle, à laquelle assistèrent le capitaine Mac-Turc et M. Mowbray, et au déjeuner, la compagnie apprit que sir Bingo était depuis quelques semaines l’heureux époux de l’objet des prévenances générales ; et que des raisons de famille, qui avaient été un obstacle à leur bonheur mutuel et l’avaient obligé à tenir cette union secrète, venaient d’être enfin écartées. Malgré cela, lady Binks n’avait jamais pu se rappeler ces procédés sans éprouver un vif sentiment de dépit et de colère. De plus, la famille de sir Bingo avait contrarié le désir qu’elle avait manifesté d’être menée à sa terre. De là un nouvel échec pour son orgueil, et un nouveau sujet de mépris pour le pauvre baronnet, qui craignait de faire face à l’opposition de ses parents, et qui les redoutait comme un enfant, quoiqu’il n’eût jamais écouté un seul de leurs utiles conseils.

Les manières de la jeune dame n’avaient pas moins changé que son caractère, et, de trop légères et trop libres, elles étaient devenues réservées, maussades et hautaines. La conscience qu’elle avait des scrupules qui devaient écarter bien du monde de sa société lui inspirait une susceptibilité excessive. Elle s’était constituée maîtresse de la bourse de sir Bingo, et, n’étant nullement restreinte dans ses dépenses, elle cherchait, contrairement à la conduite qu’elle tenait étant demoiselle, à paraître plutôt riche et splendide que gaie, et à commander par sa magnificence l’attention qu’elle ne daignait plus solliciter en se rendant aimable ou amusante. Une source secrète de chagrin pour elle était la nécessité où elle se trouvait de montrer de la déférence à lady Pénélope Penfeather, dont elle méprisait le jugement et dont elle avait assez de pénétration pour juger et mépriser les prétentions. Cet éloignement pour lady Pénélope était d’autant plus pénible qu’elle se sentait sous la dépendance de Sa Seigneurie au sein de la société peu choisie des Eaux de Saint-Ronan : négligée par la reine de la coterie, elle eût été exposée, même en ce lieu, à descendre dans l’estime publique. Les prévenances de lady Pénélope envers lady Binks n’étaient pas non plus extrêmement cordiales : la première partageait l’éloignement ordinaire des vieilles filles pour celles qui, sous leurs propres yeux, font des alliances splendides… et elle faisait plus que soupçonner la haine secrète de la dame ; mais son nom résonnait bien, et le pied sur lequel lady Binks vivait faisait honneur à l’établissement : de sorte qu’elles satisfaisaient leur inimitié mutuelle en se lançant quelques traits malins de temps à autre, mais le tout sous le masque de la politesse.

Telle que nous venons de la dépeindre, lady Binks était encore un objet d’envie pour la moitié des jeunes miss qui se trouvaient aux eaux. Elles l’avaient autrefois méprisée et censurée, et lady Binks n’avait pas oublié les offenses faites à miss Bonnyrigg ; mais elles se soumettaient à lui voir prendre sa revanche, comme les lieutenants supportent les bourrades d’un capitaine de vaisseau dur et emporté, dans l’intention secrète de les rendre avec usure à leurs inférieurs lorsqu’ils seront eux-mêmes devenus capitaines.

Lady Binks avait remarqué l’entrevue de Tyrrel et de sir Bingo ; et connaissant par expérience la manière dont son honoré seigneur et maître avait coutume de reculer devant une discussion fâcheuse, autant que son talent à se fourrer dans de tels embarras, elle ne doutait guère qu’il n’eût reçu de l’étranger quelque nouvel affront. Elle regardait donc celui-ci avec un sentiment confus, sachant à peine si elle devait le voir avec plaisir pour avoir vexé l’être qu’elle haïssait, ou avec colère, pour avoir insulté une personne dans l’avilissement de qui le sien propre était enveloppé. Franck, de son côté, faisait peu d’attention à elle, étant presque entièrement occupé à répondre aux questions de l’intarissable lady Pénélope Penfeather.

Recevant des réponses polies, quoiqu’un peu évasives, tout ce que Sa Seigneurie put apprendre fut que Tyrrel avait voyagé dans plusieurs parties éloignées de l’Europe, et même en Asie. Désappointée, mais non rebutée, elle lui indiqua plusieurs personnes de la société auprès de qui elle se proposait de l’introduire. Néanmoins, elle s’arrêta tout-à-coup au milieu de cette énumération. « Me pardonnerez-vous, monsieur Tyrrel, dit-elle, si je vous dis que j’ai épié vos pensées depuis quelques instants, et que je vous ai deviné ? Je vous ai nommé toutes ces bonnes gens ; vous m’avez fait des réponses si polies, qu’on pourrait avec beaucoup de convenance et d’utilité les insérer dans les dialogues familiers pour enseigner aux étrangers à s’exprimer en anglais dans les circonstances ordinaires… et pendant tout ce temps-là, votre esprit était entièrement occupé de cette chaise vide, qui est restée là en face, entre notre digne président et sir Bingo Binks. — J’avoue, madame, répondit-il, que j’ai été un peu surpris de voir une place si distinguée inoccupée, tandis que la table est un peu encombrée. — Oh, avouez davantage, monsieur !… avouez que pour un poète un siège inoccupé… le siège de Banquo… a plus de charmes que s’il était rempli même par un gros alderman…. Que serait-ce si la Dame-Noire se glissait ici et venait l’occuper ? Auriez-vous le courage de soutenir la vision, monsieur Tyrrel ?… Je vous assure que la chose n’est pas impossible. — Qu’est-ce qui n’est pas impossible, lady Pénélope ? » dit Tyrrel un peu surpris.

« Vous tressaillez déjà !… alors je désespère que vous puissiez soutenir la terrible entrevue. — Quelle entrevue ! qui est-ce qui est attendu ? » s’écria Tyrrel, incapable, quoi qu’il fît, de retenir sa curiosité, bien qu’il soupçonnât que tout cela était une pure mystification de Sa Seigneurie.

« Que je suis enchantée, reprit-elle, d’avoir trouvé votre côté vulnérable ! attendu… est-ce que que j’ai dit attendu ?… non, non, pas attendu… mais allons, je vous tiens à discrétion, je serai généreuse et je m’expliquerai… Nous appelons… c’est entre nous, vous entendez… nous appelons miss Clara Mowbray la Dame-Noire, et ce siège lui est réservé… car elle était attendue… non, pas attendue… je me trompe encore !… mais on croyait possible qu’elle nous honorât de sa présence aujourd’hui… C’est une singulière jeune personne que Clara Mowbray… elle m’amuse beaucoup… je suis toujours contente de la voir. — Elle ne doit pas venir ici aujourd’hui, si j’ai compris Votre Seigneurie ? — Son heure est passée. On a retardé le dîner d’une demi-heure, et nos pauvres invalides mouraient de faim, comme vous pouvez le voir par la besogne qu’ils ont faite depuis… Mais Clara est une singulière créature, et si elle se mettait dans la tête d’arriver ici en ce moment, elle le ferait encore : elle est très originale… Beaucoup de gens la trouvent belle… mais elle a tellement l’air de venir d’un autre monde, qu’elle me rappelle toujours la Dame-Spectre de Lewis. Vous dessinez le portrait aussi bien que le paysage, je suppose, monsieur Tyrrel ?… Il faudra que vous me fassiez une esquisse pour mon boudoir à Air-Castle, et Clara Mowbray posera pour la Dame-Spectre. — Ce serait un pauvre compliment à faire à votre amie, répliqua Tyrrel. — Amie ? nous n’en sommes pas encore là, quoique j’aime beaucoup Clara… Un genre de figure tout-à-fait sentimental ; je crois avoir vu au Louvre une antique qui lui ressemblait beaucoup… (j’y étais en 1800)… Un air tout-à-fait antique, en vérité… les yeux un peu enfoncés… les soucis leur ont creusé deux niches profondes, mais ce sont des niches revêtues du plus beau marbre, surmontées d’arcades de jais… un nez droit et la bouche et le menton absolument grecs… une profusion de longs cheveux noirs, avec la plus belle peau que vous ayez jamais vue… aussi blanche que le parchemin le plus blanc… et pas une teinte de couleur sur les joues… pas une seule… Si elle voulait être coquette, et emprunter quelques légères teintes de rouge, on pourrait l’appeler belle ; elle l’est même aux yeux de plusieurs, telle qu’elle est, quoique assurément, monsieur Tyrrel, trois couleurs soient nécessaires à la figure d’une femme. Et maintenant, monsieur Tyrrel, que j’ai été la sibylle qui vous a guidé dans cet Élysée, je pense qu’en revanche je mérite un peu de confiance. — S’il était en mon pouvoir d’en accorder sur un sujet qui intéressât le moins du monde Votre Seigneurie… — Oh ! le cruel homme… il ne veut pas me comprendre… Pour parler clairement, donc, un coup d’œil dans votre portefeuille, rien que pour voir les objets que vous avez arrachés à la dégradation du temps, et rendus immortels par votre pinceau. — J’ai réellement peu de choses qui puissent mériter l’attention d’un juge tel que Votre Seigneurie ; quant aux bagatelles comme celles que vous avez vues, je les laisse quelquefois au pied de l’arbre même que je viens d’esquisser. — Monsieur Tyrrel, cela ne peut pas se passer comme cela ; il faut que nous consultions le graveur… quoique peut-être vous graviez aussi bien que vous dessinez ? — Je le supposerais, dit M. Winterblossom, d’après la franchise du trait de M. Tyrrel. — Je ne nierai pas que je n’aie gâté quelques planches de cuivre de temps à autre, répliqua Tyrrel, puisque je suis accusé de ce crime par d’aussi bons juges ; mais ce n’était que comme essai. — N’en dites pas davantage, interrompit lady Pénélope ; mon projet favori est accompli ! Nous avons longtemps désiré quelques vues des endroits remarquables et romantiques de notre petite Arcadie ; il faut que vous vous chargiez de cette tâche, monsieur Tyrrel, nous y contribuerons tous par des notes et des commentaires ; M. Chatlerly fournira quelque jolie pièce de vers, et le docteur Quackleben quelques observations scientifiques… Quant à la souscription… — À l’ordre, milady, s’écria Micklewham : aucun ordre pour lever de l’argent ne peut paraître sans avoir été communiqué au comité d’administration. — Qu’est-ce qui vous parle d’argent, monsieur Micklewham ? répliqua Sa Seigneurie. — Vous avez parlé de souscription, milady, ce qui est la même chose, et ne diffère de l’argent que par le temps… la souscription étant un contrat de futuro. »

L’observation de Micklewham se trouvait fort du goût de plusieurs personnes de la compagnie, et la discussion allait se prolonger lorsque Tyrrel parvint à faire entendre que la bienveillance de lady Pénélope avait induit cette dame en erreur ; qu’il n’avait aucun ouvrage qui fût digne de leur patronage, et qu’avec la plus grande, reconnaissance pour les bontés de lady Pénélope, il lui était impossible d’obtempérer à sa demande. Un sourire malin circula aux dépens de lady Pénélope ; et Sa Seigneurie, qui vit qu’elle avait été trop loin dans ses avances, donna aux dames le signal de la retraite. Les hommes restèrent et firent circuler les bouteilles.


CHAPITRE VII.

LE THÉ.


Tandis que circulent les tasses, qui égaient mais n’enivrent personne.
Cowper.


Il était d’usage que les dames qui tenaient un certain rang dans l’hôtel donnassent parfois un thé à la compagnie. Ce jour-là c’était lady Pénélope qui s’était mise en frais en l’honneur de Tyrrel, à son grand regret depuis qu’elle s’était aperçue qu’il répondait si mal à son attente. En conséquence, elle avait à peine fini de donner les ordres nécessaires pour apporter le thé et le faire servir, qu’elle commença à déprécier et à dénigrer celui qui avait été si long-temps l’objet de sa curiosité.

« Ce M. Tyrrel, dit-elle d’un ton tranchant, est, après tout, un homme fort ordinaire : il a mieux senti que nous ce qui lui convenait en se logeant à ce vieux cabaret ; il n’y a rien qui soit au dessus du commun dans son air, et sa conversation est bien loin d’être entraînante ; à peine si je puis croire qu’il ait tracé lui même cette esquisse. À la vérité M. Winterblossom en fait grand bruit, mais tout le monde sait que chaque bribe de gravure ou de dessin qu’il parvient à s’approprier est, du moment où elle entre dans sa collection, la plus belle chose qu’on ait jamais vue… C’est la coutume de tous les amateurs… toutes leurs oies sont des cygnes. — Et le cygne de Votre Seigneurie s’est trouvé n’être qu’une oie, ma chère lady Pen, dit lady Binks. — Mon cygne, chère lady Binks ! je ne conçois pas pourquoi l’on m’en attribuerait la propriété. — Ne vous fâchez pas, ma chère lady Pénélope ; je voulais seulement dire que depuis quinze jours vous avez constamment parlé de ce M. Tyrrel, et que pendant tout le dîner vous avez causé avec lui. — Il était assis entre nous, lady Binks, » répondit lady Pénélope avec dignité. « Vous aviez votre mal de tête d’habitude, et pour l’honneur de la compagnie, j’ai parlé… — Pour deux, s’il plaît à Votre Seigneurie, interrompit lady Binks. J’entends, » ajouta-t-elle en adoucissant l’expression, « pour vous et pour moi. — Je serais fâchée, répliqua lady Pénélope, d’avoir parlé pour une personne qui peut s’exprimer elle-même d’une manière aussi piquante. Je le répète, on s’est trompé sur le compte de cet homme ; je doute qu’il soit artiste, ou, s’il l’est, il ne peut travailler que pour quelque encyclopédie ou quelque recueil de ce genre. — Je doute aussi qu’il soit un artiste de profession, dit lady Binks. S’il en est ainsi, ce doit être un artiste du premier rang, car j’ai rarement vu un homme mieux élevé. — Il y a des artistes très bien élevés. C’est une profession honorable. — Certainement ; mais ceux d’une classe inférieure ont souvent à lutter contre la pauvreté et la dépendance. Dans la société, ils sont comme les commerçants en présence de leurs pratiques ; et c’est un rôle difficile à soutenir. Aussi leur en voyez-vous jouer plusieurs : timides et réservés lorsqu’ils ont la conscience de leur mérite bruyans et fantasques pour montrer leur indépendance… importuns et hardis pour faire preuve d’aisance… et quelquefois obséquieux et rampans, lorsqu’ils se trouvent avoir l’esprit bas et servile. Mais il est rare que vous les voyiez tout-à-fait à leur aise ; et en conséquence je tiens ce M. Tyrrel pour un artiste de la première classe, complètement au dessus de la nécessité de se ravaler en quêtant des protecteurs, ou bien, comme je le disais, il n’est point artiste de profession. »

En ce moment, lady Pénélope jeta sur son interlocutrice ce regard que Balaam doit avoir laissé tomber sur son âne, lorsqu’il découvrit que cet animal était doué de la capacité d’argumenter avec lui. Elle murmura entre ses dents :

Mon âne parle, et même il parle bien.


Mais évitant l’altercation que lady Binks paraissait disposée à entamer, elle répliqua d’un air enjoué : « Bien, ma chère Rachel ! nous ne nous prendrons pas aux cheveux pour cet homme… Je crois même que votre bonne opinion sur son compte lui donne une nouvelle valeur à mes yeux. Nous verrons ce qu’il est en réalité. Qu’en dites-vous, Maria ? — En vérité, chère lady Pénélope, » répondit miss Diggs, dont nous avons déjà fait connaître le babil, « c’est un très bel homme, quoique son nez soit trop gros et sa bouche trop grande… mais ses dents sont comme des perles… et il a de si beaux yeux !… surtout lorsque Votre Seigneurie lui parlait. Je ne pense pas que vous ayez remarqué ses yeux… ils sont du plus beau noir et pleins de feu, comme ce que vous nous lisiez dans la lettre de cette dame sur Hobert Burns. — Sur ma parole, miss, vous faites des progrès, dit lady Pénélope ; je vois qu’il est temps de prendre garde à ce qu’on lit ou à ce qu’on dit devant vous… Allons, Jones, aie pitié de nous… mets un terme à cette symphonie de tasses et de soucoupes, et fais-nous commencer le premier acte du thé. — Est-ce que Sa Seigneurie entend par là le bénédicité ? dit l’honnête mistress Blower, tout occupée d’arranger ua cachemire des Indes qui aurait pu servir de grande voile à un des bâtimens contrebandiers de son mari, et qu’elle étendait avec soin sur ses genoux, dans la crainte d’endommager une robe de soie à fleurs avec le thé et les gâteaux auxquels elle se proposait de faire honneur… « Est-ce que Sa Seigneurie entend par là le bénédicité ? Voilà justement le ministre qui arrive… Sa Seigneurie attend que vous bénissiez le repas, s’il vous plaît, monsieur. »

Ces paroles s’adressaient à M. Simon Chatterly qui venait d’entrer dans l’appartement en effleurant légèrement le parquet. Tout étonné, il regarda l’honnête femme à travers son lorgnon et se glissa vers la table du thé.

M. Winterblossom venait clopin-clopant après le ministre, son orteil lui ayant donné une alerte qui lui avait fait abandonner la salle à manger : quoiqu’il vît la face de la pauvre femme gonflée du désir de se procurer des renseignements sur les manières et les usages du lieu, il passa de l’autre côté sans faire attention à sa détresse.

Mais un moment après elle fut tirée d’embarras par l’entrée du docteur Quackleben. Ce savant avait pour maxime qu’un malade mérite autant d’attention qu’un autre malade, et il savait par expérience que les honoraires payés par une brave femme de Bowhead valaient autant sinon plus que ceux qu’il recevait de lady Pénélope. En conséquence, il s’assit tranquillement près de mistress Blower, et entama une longue conversation avec elle sur sa santé et sur les remèdes qui lui convenaient. La bonne dame, tout en prenant des renseignements sur le régime qu’elle devait suivre et sur ce qui se passait dans l’appartement, métamorphosait alternativement le nom de Quackleben en celui de Keckerben, de Cockleen, Kickalpin, Kickelskin, etc. Enfin le docteur, tout en causant, trouva le moyen de lui offrir un flacon d’élixir qui devait la guérir infailliblement. « Si je savais ce que je vous dois pour votre élickstir, docteur, » dit la dame, tirant une bourse de peau de veau marin, comme celles dans lesquelles les marins mettent leur tabac, mais qui paraissait bien garnie de billets de banque…

« Fi ! fi ! madame, dit le docteur, je ne suis pas apothicaire… l’élixir est à votre service, et si vous avez besoin d’avis, personne ne sera plus fier de vous être utile que votre humble serviteur. — Il est certain que je vous suis très obligée, docteur Kickalpin, » dit la veuve en repliant son espèce de sac. « C’était la bourse de ce pauvre Blower… je la porte à cause de lui. Le brave homme m’a laissé de l’aisance ; mais l’aisance a ses chagrins… une femme seule est une triste chose, docteur Kittlepin. »

Le docteur Quackleben rapprocha sa chaise de celle de la veuve, et entra en communication plus intime avec elle, en lui adressant tout bas des paroles de consolation qui n’étaient point destinées à être entendues de la compagnie. Lady Pénélope, qui observait toute sa société, ne fut pas long-temps à s’apercevoir que le docteur s’était aventuré jusqu’à prendre la main potelée de sa malade : son air tenait à la fois du galant qui fait la cour et du médecin qui consulte.

« Pour l’amour du ciel ! dit Sa Seigneurie, quelle peut être cette belle dame pour laquelle notre excellent et savant docteur montre tant d’égards ? — De l’embonpoint, une peau blanche, la quarantaine[50], dit M. Winterblossom, c’est tout ce que j’en sais… une personne qui appartient au commerce… — Une caraque, mon cher président, interrompit le chapelain, richement chargée de produits coloniaux, ayant nom l’aimable Peggy Bryce… Pas de maître… feu Jean Blower de North-Leith ayant lancé son canot vers la baie du Styx, et laissé le vaisseau sans un homme à bord. — Le docteur, » ajouta lady Pénélope tournant son lorgnon de leur côté, » semble avoir l’intention de remplir les fonctions de pilote. — Je parierais qu’il voudrait changer le nom et le livre de loch du vaisseau, dit M. Chatterly… — Il ne peut faire moins pour s’acquitter envers elle, reprit Winterblossom ; car elle a changé le nom du docteur six fois pendant les cinq minutes que je suis resté à portée de les entendre. — Que pensez-vous de ce qui se passe là-bas, ma chère lady Binks ? » dit lady Pénélope en lui indiquant le couple intéressant.

« Je ne vois là rien qui mérite qu’on s’en occupe, » répliqua sèchement lady Binks.

« Certainement, c’est une belle chose d’être marié, reprit lady Pénélope ; on est si occupé de son propre bonheur qu’on n’a ni le temps ni le désir de rire comme les autres… Mais quel est le bruit que j’entends ? — Ce n’est que la querelle habituelle de l’après-dîner, répondit le ministre : j’entends la voix du capitaine, silencieuse en toute autre occasion, leur ordonner de demeurer en paix, au nom du diable et au nom des dames. — Je suis fatiguée de leurs querelles et de leur manie de se présenter éternellement leurs pistolets l’un à l’autre… Qu’en pensez-vous, chère lady Binks, si nous décidions que la première querelle qui s’élèvera sera, bona fide, vidée jusqu’au bout les armes à la main ? S’il en résulte un enterrement, nous y assisterons en corps. Le deuil sied si bien ! regardez la veuve Blower, ne lui portez-vous pas envie, ma chère ? »

Lady Binks semblait sur le point de faire une réponse prompte et mordante, mais elle se retint, se rappelant peut-être qu’elle ne pouvait pas prudemment en venir à une rupture ouverte avec lady Pénélope… Au même moment la porte s’ouvrit, et une dame en habit d’amazone, portant un voile noir sur son chapeau, parut à l’entrée de l’appartement.

« Anges et ministres de grâce ! » s’écria Pénélope d’un ton vraiment tragique ; « ma chère Clara, pourquoi si tard ? et pourquoi dans cet équipage ? Voulez-vous passer dans mon cabinet de toilette ?… Jones vous donnera une de mes robes, nous sommes de même taille… Je vous en prie, laissez-moi être vaine une fois dans ma vie de quelque chose qui m’appartienne, en vous le voyant porter.

« Vous êtes harassée, ma bonne Clara, vous avez la fièvre, » continua lady Pénélope sur le ton de l’anxiété la plus tendre ; « laissez-vous persuader de vous mettre au lit. — En vérité, vous vous trompez, » répliqua miss Mowbray, qui paraissait recevoir cette profusion de politesse et d’affection comme une affaire de convention ; « je suis un peu échauffée ; mon cheval a trotté un peu fort : voilà tout le mystère… Donnez-moi une tasse de thé, mistiess Jones, et tout sera fini. — De nouveau thé, sur-le-champ, Jones, » cria lady Pénélope, et elle prit par la main sa jeune amie qui se laissa conduire dans son coin, comme elle se plaisait à appeler l’enfoncement où elle tenait sa petite cour… Les dames et les messieurs s’inclinaient et saluaient à mesure sur leur passage, politesses auxquelles la nouvelle venue ne répondait qu’autant que la civilité la plus ordinaire l’exigeait.

« Et maintenant, qu’est-ce que ce peut être que cette personne pour qui cette grande dame fait tant de bruit ? dit la veuve Blower, et pourquoi vient-elle avec une robe de drap et un chapeau de castor, lorsque nous sommes toutes (un coup d’œil sur la robe) dans nos ajustements de soie et de satin ? — Vous dire qui elle est, ma chère mistress Blower, rien de plus aisé, répondit l’officieux docteur. C’est miss Clara Mowbray, sœur du laird de l’endroit. Vous dire pourquoi elle porte tel habit ou fait toute autre chose, ce serait un peu au dessus de la science d’un médecin. La vérité est que j’ai toujours pensé qu’elle était un peu attaquée… appelez cela maladie de nerfs, hypocondrie, ou tout ce que vous voudrez. — Dieu lui soit en aide, pauvre créature ! » reprit la compatissante veuve. « Au fait, elle en a bien l’air. Mais c’est une honte, docteur, de la laisser aller en liberté… elle pourrait se faire du mal ou en faire aux autres. Voyez, elle s’est emparée du couteau !… oh ! c’est seulement pour se couper une tranche de gâteau. Elle ne veut pas se laisser servir par ce singe poudré de domestique. Il y a là du bon sens tout de même, docteur, car elle peut en couper peu ou beaucoup, comme il lui plaît ; mais je voudrais bien qu’elle ôtât ce grand voile et cette redingote. On devrait lui apprendre à observer les règles, docteur Kickelshin. — Elle ne s’embarrasse d’aucune des règles que nous pouvons faire, mistress Blower. Son frère et lady Pénélope lui passent tout : ils devraient faire attention à sa situation. — Cette pauvre créature ! comment se fait-il qu’elle a été abandonnée à elle-même ? — Sa mère était morte… son père ne songeait qu’à ses plaisirs ; son frère faisait son éducation en Angleterre et ne s’occupait que de lui, quand même il eût été ici. L’éducation qu’elle a acquise n’est due qu’à elle-même… les lectures qu’elle a faites ont été puisées dans une bibliothèque remplie de vieux romans. Les amis ou la société qu’elle a vus lui ont été envoyés par le hasard… ensuite point de médecin de la maison, pas même un chirurgien à dix milles à la ronde ! Après tout cela, vous ne devez pas être étonnée si la tête de la pauvre fille… — Infortunée ! pas de docteur… pas même un chirurgien… Mais peut-être la pauvre créature jouissait-elle physiquement d’une bonne santé ; et alors… — Ah ! ah ! ah ! Et quoi alors, madame ? Elle avait plus besoin de médecin que si elle avait été d’une santé délicate. Un médecin habile, mistress Blower, sait abattre cette santé robuste, qui est un état très alarmant de la constitution quand on le considère secundum artem. — Oui, oui, docteur, je sens parfaitement, sans aucun doute, le grand avantage d’avoir une personne habile auprès de soi. »

Ici la voix du docteur, dans son vif désir de convaincre mistress Blower du danger de se supposer capable de vivre et de respirer sans la permission d’un médecin, s’abaissa au point de devenir inintelligible.

Sans adopter la sévérité des conclusions du docteur au sujet de Clara Mowbray, elle était certainement d’une humeur inégale ; et ses accès d’humeur bizarre étaient séparés par de longs intervalles de tristesse. Sa légèreté paraissait aussi plus grande aux yeux du monde qu’elle ne l’était réellement ; car personne n’était là pour lui apprendre que certaines formes et une certaine retenue sont nécessaires dans le monde, non seulement par rapport aux autres, mais plus encore par rapport à nous-mêmes.

Sa manière de s’habiller, sa tournure et ses idées lui appartenaient donc en propre, et, quoiqu’elles lui allassent à merveille, cependant, de même que les guirlandes fantastiques et les mélodies bizarres d’Ophélia, elles disposaient l’observateur à la compassion et à la tristesse.

« Et pourquoi n’êtes-vous pas venue au dîner ? » lui demanda tout-à-coup Sa Seigneurie.

« Je serais à peine venue au thé, répliqua miss Mowbray, si je n’avais consulté que ma volonté ; mais mon frère dit que Votre Seigneurie se propose de venir à Shaws-Castle, et il a jugé convenable et nécessaire, pour vous confirmer dans un dessein si flatteur, que je vinsse vous dire : Je vous en prie ; faites-le, lady Pénélope ; et ainsi me voilà pour vous dire : Je vous en prie, venez. — Est-ce qu’une invitation si flatteuse se borne à moi seule, ma chère Clara ?… Lady Binks, sera jalouse. — Amenez lady Binks si elle condescend à nous faire cet honneur… (une révérence assez raide fut échangée entre les deux dames)… amenez MM. Springblossom… Winterblossom… et tous les lions et lionnes… nous avons place pour toute la collection. Mon frère, je suppose, amènera son régiment d’ours, ce qui, avec l’assortiment ordinaire de singes que l’on voit dans toutes les caravanes, complétera la ménagerie. Comment vous serez traités à Shaws-Castle, c’est, Dieu merci, ce qui ne me regarde pas, mais John. — Nous n’avons pas besoin d’être traités avec apparat, ma bonne Clara, dit lady Pénélope : un déjeuner à la fourchette… Nous savons, Clara, que vous mourriez si vous deviez faire les honneurs d’un dîner en règle. — Pas le moins du monde ; je vivrais assez pour faire mon testament et léguer toutes les grandes parties de plaisir au diable qui les a inventées… À propos, lady Pénélope, votre collection d’animaux n’est pas tenue en aussi bon ordre ni aussi bien disciplinée que celle de Pidcok et Polito… Ils grognaient et montraient les dents lorsque j’ai passé devant la cage d’en bas. — C’était l’heure où ils prennent leur nourriture, mon amour, et certaines espèces deviennent intraitables à ce moment-là… Vous voyez que tous nos animaux moins dangereux et mieux dressés sont en liberté et se tiennent dans l’ordre. — Oh ! oui, en présence du gardien… Mais il faut que je m’aventure à traverser de nouveau l’antichambre au milieu de ces rugissements et de ces hurlements. Je voudrais avoir quelques quartiers de mouton pour les leur jeter s’ils venaient à paraître, comme ce prince du conte de fées qui allait puiser de l’eau à la fontaine des lions : cependant, j’y songe, je n’ai qu’à passer par la porte de derrière pour les éviter… — Vous accompagnerai-je, ma chère ? — Non, j’ai l’âme trop haute pour cela… je pense d’ailleurs que quelques unes de vos bêtes n’ont du lion que la peau. — Mais pourquoi vous en aller si vite, Clara ? — Parce que ma commission est faite… Ne vous ai-je pas invités vous et les vôtres ? et lord Chesterfield lui-même pourrait-il s’empêcher de reconnaître que j’ai fait ce que la politesse exige ? — Mais vous n’avez parlé à personne de la compagnie : comment pouvez-vous être si bizarre, mon amour ? — Quoi ! je leur ai parlé à tous en parlant à vous et à lady Binks… mais je suis bonne fille, et je ferai ce qu’on me dit. »

En parlant ainsi, elle promena ses yeux tout autour du cercle, et adressa la parole à chacun avec un air d’intérêt et de politesse affecté.

« Monsieur Winterblossom, j’espère que votre goutte va mieux… Monsieur Robert Rymer…. (pour le coup j’ai évité de l’appeler Thomas) j’espère que le public encourage les muses… Monsieur Keelavine, je suis persuadée que votre pinceau est occupé… Monsieur Chatterly, je ne doute point que votre troupeau ne fasse des progrès dans la vertu… Docteur Quackleben, je suis convaincue que vos malades guérissent. Voilà tout ce que je connais spécialement dans l’honorable société… Quant aux autres, santé aux malades et plaisir à ceux qui se portent bien ! — Vous ne vous en allez pas tout de bon, ma chère, dit lady Pénélope ; ces courses précipitées vous agitent les nerfs… vous devriez y prendre garde… Parlerai-je à Quackleben ? — Ni à Quack ni à Quackle[51] pour rien qui me concerne, ma chère lady… Il n’en est pas comme vous sembleriez le dire par le clin d’œil que vous venez de lancer à lady Binks… il n’en est point ainsi certainement. Je ne serai point une lady Clémentina pour exciter l’étonnement et la pitié aux Eaux de Saint-Ronan… ni une Ophélia… quoique je vous dise avec elle : Bonsoir, mesdames, bonsoir, très chères dames… Et maintenant… non pas ma voiture, ma voiture !… mais mon cheval, mon cheval ! »

En parlant ainsi, elle disparut de l’appartement par un passage dérobé, laissant les dames se regarder l’une l’autre et secouer la tête d’un air significatif.

« Sa folie est une pauvre excuse pour son impertinence, dit lady Binks. — Fi ! chère lady Binks ; épargnez ma pauvre favorite ; vous devez plus que personne pardonner les excès d’une aimable excentricité de caractère. Lady Binks est trop généreuse et trop franche

Pour haïr les moyens qui jadis l’élevèrent.

— Je ne sache pas avoir été l’objet d’aucune élévation, milady : une Écossaise d’une ancienne famille peut devenir la femme d’un baronnet anglais. Si vous m’enviez mon pauvre sir Binks, je vous en procurerai un meilleur, lady Pen. — Je ne doute pas de vos talents, ma chère ; mais lorsque j’en aurai besoin, je m’en trouverai un moi-même. »

L’arrivée des hommes mit un terme à ces douceurs.


CHAPITRE VIII.

L’APRÈS-DÎNER.


Ils font sauter les bouchons, ils percent le baril, s’embrassent d’abord, et se querellent ensuite.
Prior.


Si le lecteur a étudié avec quelque soin les mœurs de la race canine, il doit avoir remarqué la manière toute différente dont les individus de chaque sexe traitent leurs querelles entre eux. Les femelles sont capricieuses, pétulantes et très promptes à s’abandonner à l’impatience et à la contrariété qu’elles éprouvent de la présence les unes des autres : l’esprit de rivalité qui les anime se trahit par un aboiement et un coup de dent soudain, dans lequel elles visent à l’effet autant que possible. Mais ces ébullitions d’humeur acariâtre ne mènent point à un conflit sérieux : l’affaire commence et finit en un instant. Il n’en est pas ainsi de la colère des mâles ; long-temps elle se manifeste et s’excite par des grognemens qui ajoutent à l’offense et marquent le défi ; enfin éclate un combat terrible et acharné : si les partis sont chiens de bonne race et d’égale force, ils se mordent, se saisissent à la gorge, se déchirent et se roulent dans le chenil : on ne peut les séparer qu’en leur serrant le cou avec leurs propres colliers, jusqu’à ce que, ne pouvant plus respirer, ils lâchent enfin prise ; ou bien on les tire par surprise de leur colère en les arrosant d’eau froide.

La comparaison, quoiqu’un peu grossière, peut s’appliquer à la race humaine. Tandis que dans la salle où l’on prenait le thé, les dames se donnaient les petits coups de dents et engageaient les légères escarmouches que nous avons décrits, les hommes, restés dans la salle à manger, furent plus d’une fois sur le point d’en venir à une querelle plus sérieuse.

Nous avons parlé des raisons puissantes qui portaient M. Mowbray à regarder Tyrrel avec une prévention défavorable ; elle n’était point diminuée par son air d’aisance que le jeune laird considérait comme présomptueux.

Quant à sir Bingo, il nourrissait contre lui le genre de haine qu’éprouve un esprit bas pour un antagoniste devant lequel il a le sentiment d’avoir fait une retraite déshonorante. Le vin lui donna le courage dont il manquait à jeun, et il s’aventura en plusieurs occasions à montrer sa rancune, en contredisant Tyrrel plus ouvertement que la politesse ne le permettait. Tyrrel vit sa mauvaise humeur et la méprisa comme celle d’un grand écolier qui ne valait pas la peine qu’on répondît à ses sottises.

La conversation étant tombée sur la chasse, Tyrrel parla d’un chien couchant d’une rare beauté, qu’il attendait la semaine suivante.

« Un chien couchant ! » répliqua sir Bingo en ricanant ; « vous voulez dire un chien d’arrêt, je suppose. — Non, monsieur, reprit Tyrrel ; je connais parfaitement la différence qui existe entre un chien couchant et un chien d’arrêt, et je sais que le premier est passé de mode. Mais j’aime mon chien autant comme un compagnon que pour son mérite à la chasse, et un chien couchant a plus de sagacité et d’attachement, il est plus convenablement placé au coin du feu qu’un chien d’arrêt : on brutalise tellement celui-ci pour le dresser, qu’il perd tout instinct, excepté son habileté à découvrir et à tenir en arrêt le gibier. — Et qui diable lui demande davantage ? s’écria sir Bingo. — beaucoup de gens, sir Bingo, répondit Tyrrel, sont d’opinion que les chiens, comme les hommes, peuvent chasser passablement bien, quoiqu’ils se trouvent en même temps propres à entretenir des relations amicales dans la société. — C’est-à-dire à lécher les assiettes et à gratter une planche de cuivre, je suppose, » murmura le baronnet sotto voce ; et il ajouta d’un ton plus distinct et plus élevé de voix, « qu’il n’avait jamais entendu dire auparavant qu’un chien couchant fût propre à quelque chose, si ce n’est à suivre les talons d’un braconnier. — Vous le savez maintenant, sir Bingo, répliqua Tyrrel ; et j’espère que vous ne retomberez plus dans une pareille erreur. »

L’officier de paix Mac-Turc jugea ici son intervention nécessaire, et fit un long discours. Micklewham parla aussi des lois contre les chiens couchants, et termina en disant à voix basse à son patron : « Je vous l’assure en mon âme et conscience, Saint-Ronan, c’est bien là le jeune Tirl que j’ai fait citer en justice pour avoir chassé sur les marais de votre père. — Diable ! Mick, » répliqua le laird aussi à voix basse, « je te suis obligé de me fournir quelques raisons de la mauvaise opinion que j’avais de lui. C’est en effet une honte, » ajouta-t-il d’un ton plus haut, en s’adressant à toute la compagnie en général, mais non sans lancer un regard particulier à Tyrrel.

« Qu’est-ce qui est une honte, monsieur ? » dit Tyrrel s’apercevant que l’observation s’adressait à lui.

« Que nous ayons tant de braconniers dans nos marais, monsieur, répondit Saint-Ronan. — Nous sommes redevables de cette sorte de bétail au vieux village, ajouta M. Micklewham. — Je ne comprends pas, reprit le laird, quelles raisons mon père a pu avoir pour se défaire de la maison antique que nous y possédions et la vendre à une vieille sorcière qui la tient ouverte tout exprès, je pense, pour y loger des braconniers et des vagabonds. — C’est que probablement votre père avait besoin d’argent, monsieur, » dit sèchement Tyrrel, « et que ma digne hôtesse, mistress Dods, en avait amassé. Vous savez sans doute que c’est chez elle que je loge. — Oh ! monsieur, » répliqua Mowbray d’un ton qui tenait le milieu entre le dédain et la politesse, « vous ne pouvez supposer que je fasse allusion à la société actuelle. J’ai peine à supporter le drôle, » ajouta-t-il à voix basse à son confident, « et cependant ce serait une folie de me fâcher pour rien ; ainsi, honnête Mick, je me tiendrai aussi tranquille que possible. »

En parlant de la sorte, il recula sa chaise, et, regis ad exemplar, toute la compagnie se leva de table.

Pendant que chacun prenait son chapeau pour rejoindre les dames, Tyrrel demanda à un valet assez déluré de lui faire passer le chapeau qui se trouvait sur la table derrière lui. « Appelez votre domestique, monsieur, » lui répondit insolemment le laquais.

« Votre maître, répliqua Tyrrel, aurait dû vous enseigner la politesse, mon ami, avant de vous amener ici. — Sir Bingo Binks est mon maître, » dit le manant du même ton d’insolence.

« Oui ! » s’écria sir Bingo, d’un ton de voix plus articulé que de coutume… « Cet individu est mon domestique… qu’est-ce qu’on y trouve à redire ? — J’ai au moins la bouche close, » répondit Tyrrel avec un grand sang-froid ; « j’aurais été surpris de trouver le domestique de sir Bingo mieux élevé que lui-même. — Qu’entendez-vous par là, monsieur, » demanda sir Bingo, prenant une attitude hostile ; « je vais vous servir un plat de ma façon avant que vous ayez eu le temps de dire gare. — Et moi, sir Bingo, à moins que vous ne vous défassiez de ce regard et de ces manières, je vais vous étendre sur le carreau avant que vous ayez eu le temps de crier au secours. »

L’étranger tenait en main un gourdin de chêne qu’il fit légèrement voltiger de manière à annoncer quelques connaissances dans le noble art du bâtonniste. D’après cette démonstration, sir Bingo jugea prudent de battre un peu en retraite. Ses amis néanmoins, dans leur zèle pour son honneur, eussent préféré qu’il se fît rompre les os en se battant bravement, plutôt que de le voir compromis par une retraite déshonorante.

Tyrrel paraissait disposé à les contenter, lorsqu’au moment où il leva la main, une voix murmura à son oreille : « Êtes-vous un homme ? » Aussitôt il oublia tout ; sa querelle, la circonstance, la compagnie, tout disparut à ses yeux ; il ne s’occupa que de suivre la personne qui avait parlé ; mais elle était sortie, et parmi les visages qui l’entouraient il ne s’en trouva pas un à qui il pût attribuer le son de voix qui avait eu tant d’empire sur lui.

« Place ! » s’écria-t-il alors, s’adressant à ceux qui l’environnaient, du ton d’un homme qui se préparait, s’il était nécessaire, à s’ouvrir lui-même un passage.

— Dieu me damne ! sir Bingo, le laisserez-vous sortir ? » dit Mowbray qui semblait prendre plaisir à pousser son ami dans de nouveaux embarras.

Le baronnet ainsi encouragé se plaça entre Tyrrel et la porte. Celui-ci lui lança, en appuyant sur le mot, l’épithète d’imbécile, le saisit au collet et le jeta, non sans quelque violence, hors de son passage.

« Quiconque aura quelque chose à démêler avec moi, dit-il, me trouvera au vieux village de Saint-Ronan ; » et sans attendre plus long-temps l’issue de cette agression, il sortit de l’hôtel.

En passant par la cour, il aperçut un palefrenier qui tenait par la bride un joli petit cheval portant une selle de dame.

« À qui ?… » dit Tyrrel… mais le reste de la question parut ne pouvoir sortir de ses lèvres.

Le domestique, cependant, répondit comme s’il l’avait entendu en entier : « À miss Mowbray, monsieur, de Saint-Ronan… Elle va partir… et en attendant je promène son cheval… un joli animal pour une dame, monsieur. — Elle retourne à Shaws-Castle par la route de Buckstane ? — Je le suppose, monsieur, dit le palefrenier ; c’est la plus courte, et miss Clara s’embarrasse peu des mauvais chemins. Elle vous les arpente lestement, quels qu’ils soient. »

Tyrrel laissa cet homme et sortit à la hâte de la cour… non pas cependant par la route qui conduisait à la ville, mais par un sentier qui, longeant le cours du ruisseau à travers les taillis, allait rejoindre la route que l’on suivait à cheval pour se rendre à Shaws-Castle. Le point de jonction formait un carrefour d’un aspect pittoresque appelé Buckstane : trois ou quatre chênes antiques y étendaient l’ombre de leurs longs rameaux sur un ravin profond. Là il s’assit au pied d’un arbre énorme, et, caché derrière les branches, il se mit en état d’observer la route qui venait de l’hôtel, invisible lui-même à tous ceux qui pourraient y passer.

Cependant son départ soudain avait fait une grande sensation parmi ceux qu’il venait de quitter et qui étaient portés à en tirer des conclusions peu favorables à son caractère. Sir Bingo surtout criait de plus fort en plus fort, en raison de la distance qui le séparait de son antagoniste. Dans les vieilles histoires fantastiques nous sommes toujours sûrs de voir apparaître le diable aux côtés de ceux qui nourrissent des projets dignes de l’enfer, et qui ne manquent que d’un peu d’aide de la part de l’esprit malin pour les mettre à exécution. Le capitaine Mac-Turc jouissait à un si haut degré de cette propriété de sa majesté infernale, que le moindre signe d’une querelle naissante l’attirait toujours auprès de la partie intéressée.

« Bartié, mon jer ami sir Pinco, c’est une avaire qui mérite d’être examinée pour fotre honneur et celui de la gombanie ; car ché crois qu’il a mis la main sir fous. Nous allons dans lé tapachie, où en fimant un cicarre et brenant un bitit ferre, nous ferrons gomment l’honneur de la gombanie doit être zoutenu tans la gonchoncture brésente. "

Le baronnet se rendit à cette invitation, autant peut-être en raison des ingrédients dont le capitaine paraissait vouloir assaisonner ses conseils belliqueux, que du plaisir avec lequel il prévoyait le résultat de ces mêmes conseils.

En attendant, le reste de la compagnie alla rejoindre les dames. « Nous avons vu Clara, » dit lady Pénélope à M. Mowbray, « comme un rayon du soleil qui ne fait que briller et disparaître. Elle nous a engagés à un déjeuner à la fourchette à Shaws-Castle pour jeudi ; je pense que vous confirmez l’invitation de votre sœur, monsieur Mowbray ? »

« Certainement, lady Pénélope, je suis enchanté que Clara ait été assez aimable pour y penser ; quant à la manière dont nous nous en acquitterons, c’est une tout autre question, Clara et moi sommes peu habitués à jouer le rôle de maîtres de maison… nous menons une drôle de vie chacun à notre manière. — En vérité, monsieur Mowbray, dit lady Binks, si j’osais me permettre une observation, je pense que vous laissez votre sœur trop seule dans ses promenades. Je sais que miss Mowbray monte à cheval mieux qu’aucune femme l’ait jamais fait, mais encore un accident peut arriver. — Un accident ? répliqua Mowbray… Ah ! lady Binks, les accidents arrivent tout aussi bien lorsque les dames sont accompagnées que lorsqu’elles ne le sont pas. »

Lady Binks qui, étant demoiselle, avait beaucoup galopé dans ces bois sous l’escorte de sir Bingo, rougit, prit un air de dépit et se tut.

« À propos, dit lady Pénélope, qu’avez-vous fait de la merveille du jour ? Je n’aperçois M. Tyrrel nulle part… Est-ce qu’il achève de vider quelques bouteilles avec sir Bingo ? — M. Tyrrel, madame, dit Mowbray, a fait la mauvaise tête, puis il a fini par fuir la colère de votre vaillant chevalier, lady Binks. — J’espère bien que non, s’écria cette dame ; les campagnes malheureuses de mon chevalier n’ont pu dompter son goût pour les querelles… une victoire en ferait un matamore pour la vie. — Le mal pourrait porter sa consolation avec lui, « murmura Winterblossom à l’oreille de Mowbray ; « les querelleurs ne vivent pas long-temps. — Bast, sir Bingo n’offre aucune chance sous ce rapport, » répliqua Mowbray. Et saluant lady Pénélope, il prétexta la nécessité de sa présence à Shaws-Castle pour les apprêts du jeudi, et se retira.


CHAPITRE IX.

LA RENCONTRE.


Nous nous rencontrons comme des ombres dans le royaume des songes : elles n’y parlent que par signes.
Anonyme.


Derrière l’un des chênes antiques, se cachant à tous les regards comme un chasseur qui attend le gibier, ou un Indien qui épie son ennemi, mais avec une intention bien différente, Tyrrel était couché sur le sol, la poitrine en avant, l’œil fixé sur la route qui descendait en serpentant dans la vallée, et l’oreille attentive au moindre son qui venait se mêler au souffle de la brise ou au murmure du ruisseau.

« L’aborder au milieu de cet assemblage de brutes et d’imbéciles, c’eût été un acte de folie, pensait-il, une extravagance presque aussi notoire que la lâcheté qui m’a jusqu’à présent empêché de me présenter à elle lorsque notre rencontre solennelle eût pu avoir lieu sans témoins. Mais maintenant… maintenant… ma résolution est aussi fixée que le lieu même est favorable. Je n’attendrai pas que le hasard nous jette de nouveau l’un près de l’autre, entourés de regards malveillants qui nous épieront, de curieux qui interpréteront chaque mouvement que je n’aurai pu réprimer ! Mais, écoutons… j’entends le pas d’un cheval… non… c’était le bruit inégal de l’eau qui roule à travers les cailloux. Assurément elle ne peut avoir pris l’autre route pour se rendre à Shaws Castle !… non… les sons deviennent distincts… je l’aperçois clairement qui s’avance rapidement le long du sentier… aurai-je le courage de me montrer ? Je l’ai… l’heure est venue, le sort en est jeté. »

Néanmoins cette résolution à peine formée devint chancelante, lorsqu’il réfléchit à la manière la plus convenable de la mettre à exécution. Se montrer de loin pouvait donner à la jeune personne la facilité de retourner sur ses pas et d’éviter l’entrevue… se tenir caché jusqu’au moment où le cheval lancé au galop passerait devant lui pouvait offrir du danger pour la belle écuyère… et tandis qu’il hésitait sur le parti à prendre, il pouvait fort bien se faire qu’il manquât tout-à-fait l’occasion de se présenter à miss Mowbray. Il le sentit, forma la résolution prompte et désespérée de ne pas laisser échapper l’instant décisif ; et au moment où le chemin plus rapide força le cheval à ralentir son pas, Tyrrel parut au milieu du ravin, en face de la jeune dame et à quelques toises en avant.

Elle releva les rênes et s’arrêta comme frappée de la foudre… « Clara ! Tyrrel ! » Ce furent les seuls mots qu’ils échangèrent, jusqu’à ce que Tyrrel, traînant ses pieds aussi lentement que s’ils eussent été de plomb, diminuât graduellement la distance qui les séparait. Alors, miss Mowbray s’écria avec feu : « N’avancez pas… n’avancez pas !… J’ai supporté jusqu’ici votre présence ; mais si vous approchez davantage, j’en deviendrai folle. — Que craignez-vous ? » dit Tyrrel d’une voix sombre ; « que pouvez-vous craindre ? — Et il continua de se rapprocher jusqu’à ce qu’ils fussent à un pas l’un de l’autre.

Cependant Clara, laissant échapper la bride, joignit les mains et les éleva au ciel, murmurant d’une voix presque imperceptible :

« Grand Dieu !… si cette apparition est le fruit de mon imagination échauffée, fais-la s’évanouir ; si elle est réelle, donne-moi des forces pour la supporter !… Dites-moi, je vous en conjure, êtes-vous Francis Tyrrel ? ou n’est-ce qu’une de ces visions errantes qui ont traversé parfois mon chemin et brillé à mes yeux d’un éclat passager, sans jamais oser soutenir la fixité de mon regard. — Je suis Francis Tyrrel, répondit-il, de même que celle à qui je parle est Clara Mowbray. — Alors, Dieu ait pitié de nous deux ! » dit Clara d’un ton profondément ému.

« Qu’il en ait pitié, s’écria Tyrrel. Mais d’où vient cet excès d’agitation ?… Il n’y a qu’un moment que vous m’avez vu, miss Mowbray… votre voix résonne encore à mes oreilles… il n’y a qu’un moment que vous m’avez parlé… et cela au milieu d’étrangers… Pourquoi ne pas conserver votre sang-froid lorsque nous nous trouvons dans un lieu où aucun œil humain ne peut nous voir, aucune oreille humaine nous entendre ? — Serait-il vrai ? demanda Clara ; était-ce en effet vous-même que j’ai vu il n’y a qu’un instant ?… Je le pensais, et j’ai dit quelque chose alors… mais mon cerveau s’est bien dérangé depuis que nous ne nous sommes vus… Cependant je suis bien maintenant… tout-à-fait bien… J’ai invité toute la société à venir à Shaws-Castle… mon frère m’avait dit de le faire… J’espère que j’aurai le plaisir d’y voir M. Tyrrel… quoiqu’il y ait, je crois, quelque vieille querelle entre mon frère et vous. — Hélas ! Clara, vous vous méprenez. J’ai à peine vu votre frère, » répliqua Tyrrel, très abattu, et ne sachant sur quel ton lui adresser la parole pour apaiser un désordre d’esprit qu’il ne pouvait plus méconnaître.

« C’est vrai… c’est vrai, » dit-elle, après un moment de réflexion, « mon frère était alors au collège. C’est avec mon père, mon pauvre père, que vous eûtes quelque querelle… Mais vous viendrez à Shaws-Castle jeudi à deux heures ?… John sera content de vous voir… Il est aimable quand il veut… et alors nous parlerons de l’ancien temps. Il faut que je continue ma route pour aller faire les préparatifs… Bon soir ! »

Elle l’eût laissé là, s’il n’eût saisi avec précaution les rênes de son cheval. « Je ferai route avec vous, Clara, dit-il, la route est rude et dangereuse… vous ne devriez pas aller vite… Je marcherai à côté de vous, et nous parlerons de l’ancien temps plus à notre aise qu’en compagnie. — C’est vrai… très vrai, monsieur Tyrrel… j’y consens de bon cœur. Mon frère m’oblige quelquefois à aller en compagnie là-bas, dans cet endroit maudit ; j’y vais parce que cela lui fait plaisir, et parce qu’ils me laissent agir à ma fantaisie, arriver ou partir quand bon me semble. Savez-vous bien, Tyrrel, que très souvent quand j’y suis et que John a l’œil sur moi, je puis me montrer vive et joyeuse, tout comme si vous et moi ne nous étions jamais rencontrés ? — Plût à Dieu que cela ne fût point arrivé, » dit Tyrrel d’une voix tremblante, « puisque telle doit être la fin de tout ! — Et pourquoi le chagrin ne serait-il pas la suite inévitable des fautes et des folies ? A-t-on jamais trouvé le bonheur dans la désobéissance ? et quand est-ce qu’un sommeil profond a visité un oreiller sanglant ? Voilà ce que je me dis à moi même, Tyrrel, et voilà ce que vous devez apprendre à vous dire aussi ; et alors vous porterez votre fardeau aussi gaîment que j’endure le mien. Si nous n’avons pas plus que nous n’avons mérité, pourquoi nous plaindrions-nous ? Vous répandez des larmes, je crois… n’est-ce pas là un enfantillage ?… On dit que c’est un soulagement… S’il en est ainsi, continuez à pleurer, je regarderai d’un autre côté. »

Tyrrel marchait près du cheval, s’efforçant en vain de se remettre assez pour répondre.

« Pauvre Tyrrel ! » reprit Clara après un intervalle de silence… « pauvre Frank Tyrrel !… Peut-être direz-vous à votre tour : Pauvre Clara !… mais je ne suis pas si pauvre que vous en courage… La tempête peut me faire plier, elle ne me renversera jamais. »

Il y eut encore une longue pause, car Tyrrel ne savait sur quel ton il pourrait adresser la parole à cette jeune infortunée, sans réveiller des souvenirs à la fois pénibles à son cœur, et dangereux en raison de l’état précaire de sa santé.

Enfin elle continua elle-même :

« À quoi bon tout cela ? Tyrrel…. et même pourquoi êtes-vous venu ici ?… pourquoi, il n’y a qu’un instant, vous ai-je trouvé criant et querellant parmi les plus grands criailleurs et les plus grands querelleurs du monde ?… Vous aviez plus de retenue… plus de raison. Un autre… oui, un autre, que vous et moi avons connu autrefois… eût pu commettre une pareille folie, et il eût agi peut-être conséquemment avec lui-même ; mais vous qui prétendez à la sagesse… fi ! fi ! et même, puisque nous en parlons, quelle sagesse y avait-il à venir en aucune façon ?… quel bien peut amener votre séjour ? Assurément vous n’avez pas besoin de renouveler le sentiment de votre propre malheur, ou d’augmenter le mien. — Augmenter le vôtre… Dieu m’en préserve !… répondit Tyrrel. Non… je suis venu ici parce que, après avoir erré tant d’années, il me tardait de revoir le lieu où toutes mes espérances étaient ensevelies. — Oui… ensevelies est le mot, répliqua-t-elle, ruinées et ensevelies ; la tige en a été brisée lorsqu’elle promettait le plus de fleurs. J’y pense souvent, Tyrrel, et il y a des moments où, Dieu me soit en aide ! je ne puis guère penser à autre chose… Regardez moi… vous vous rappelez ce que j’étais… voyez ce que le chagrin et la solitude m’ont faite. »

Elle rejeta le voile qui entourait son chapeau de feutre, et qui lui avait jusqu’alors caché le visage. C’étaient les mêmes traits qu’il avait connus autrefois dans toute la fraîcheur de la beauté ; mais quoique la beauté restât encore, la fraîcheur avait disparu pour jamais… Ni l’agitation produite par l’exercice… ni celle qui naissait de la douleur et de la confusion de cette entrevue si soudaine, n’avaient pu faire monter aux joues de la pauvre Clara une teinte momentanée de rougeur : blanche comme le marbre, on l’aurait prise pour une belle statue.

« Est-il possible ! s’écria involontairement Tyrrel, le chagrin peut-il avoir fait de tels ravages ? — Le chagrin, répliqua Clara, est la maladie de l’âme, et sa compagne est la maladie du corps… elles sont sœurs jumelles, ô Frank ! et se trouvent rarement séparées pour long-temps. Quelquefois la souffrance corporelle vient la première, obscurcit nos yeux et paralyse nos mains avant que le feu de notre âme et de notre intelligence soit éteint… Mais remarquez ce que je vous dis… bientôt après vient sa cruelle sœur avec son urne fatale : elle répand une rosée glacée sur nos espérances et nos amours, sur nos souvenirs et sur nos sentiments : elle nous prouve que rien en nous n’est capable de survivre à la destruction de nos forces physiques. — Hélas ! s’écria Tyrrel, en est-ce donc venu à ce point ? — À ce point ! » répliqua-t-elle, parlant d’après la suite rapide et irrégulière de ses idées, plutôt qu’elle n’envisageait le sens de cette triste exclamation. « Oui, c’est à ce point que cela en viendra toujours tant que nos âmes immortelles seront unies à la substance périssable qui compose nos corps. Il est un autre état, Tyrrel, dans lequel tout sera autrement… Plût à Dieu que le temps fût arrivé pour nous ! »

Elle demeura un instant comme absorbée dans des pensées mélancoliques que Tyrrel craignit de troubler. La volubilité avec laquelle elle parlait n’indiquait que trop clairement le désordre de son âme. Frank se vit obligé de renfermer sa propre douleur de crainte d’ajouter encore au trouble de sa malheureuse amie.

« Je ne pensais pas, continua-t-elle, qu’après une si horrible séparation, et au bout de tant d’années, je pusse vous revoir avec tant de calme. Mais quoique ce que nous étions l’un à l’autre anciennement ne puisse jamais s’oublier, tout est fini aujourd’hui, et nous ne sommes plus qu’amis… n’est-il pas vrai ? »

Tyrrel fut incapable de répondre.

« Mais il ne faut pas que je reste ici jusqu’à ce que la soirée devienne plus sombre… Nous nous reverrons, Tyrrel… nous nous reverrons comme amis… rien de plus… Vous viendrez me voir à Shaws-Castle ?… Nous n’avons plus besoin de nous cacher maintenant… Mon pauvre père est dans sa tombe, et ses préventions dorment avec lui… Mon frère John est bon, quoique rude et sévère parfois ; en vérité, Tyrrel, je crois qu’il m’aime, bien qu’il me fasse trembler en fronçant le sourcil dans les moments où je suis en gaîté et où je parle trop… Mais il m’aime ; au moins je le pense, car très certainement moi je l’aime : c’est pour lui que j’essaie d’aller parmi ces insensés, et d’endurer leurs folies : tout bien considéré, je joue la farce de la vie admirablement bien. Nous ne sommes que des acteurs, vous le savez, et le monde n’est qu’un théâtre. — Et notre drame a été bien triste et bien tragique, » dit Tyrrel dans l’amertume de sa douleur, incapable de se contenir plus longtemps.

« Il l’a été en effet… mais, Tyrrel, en fut-il jamais autrement des engagements formés dans un âge d’imprévoyance et de folie ? Vous et moi, vous le savez, nous voulions faire l’homme et la femme lorsque nous n’étions guère que des enfants… Nous nous sommes lancés avant le temps dans le tourbillon des passions et des aventures de la jeunesse, et en conséquence nous sommes maintenant vieux avant l’âge, et l’hiver de la vie est arrivé pour nous avant que l’été en fût bien commencé… Tyrrel ! j’ai pensé bien souvent à tout cela… bien souvent : hélas ! quand viendra le temps où je serai en état de penser à autre chose ? »

La pauvre jeune personne sanglotait amèrement, et ses larmes commencèrent à couler plus abondamment qu’elles ne l’avaient probablement fait depuis long-temps. Tyrrel continuait de marcher en silence à côté du cheval qui suivait maintenant sa route vers la maison. Quelque chose qu’il eût résolu de lui dire, il était détourné de lui parler par les indices évidents de quelques teintes de folie qui obscurcissaient ses facultés mentales, si elles ne pouvaient les détruire.

Enfin il lui demanda avec tout le calme dont il fût capable… si elle était satisfaite… si on ne pouvait rien faire pour rendre sa situation plus agréable… si elle avait à se plaindre de quelque chose à quoi il pût remédier. Elle répondit avec douceur qu’elle était calme et résignée lorsque son frère lui permettait de rester à la maison, mais que, forcée trop souvent de paraître en société, elle éprouvait un trouble et une impatience extraordinaires. Ainsi, l’eau du ruisseau qui dort paisiblement dans son lit, semble se troubler tout-à-coup lorsqu’elle va se mêler avec fracas aux flots agités de la cataracte.

Mais mon frère Mowbray, ajouta-t-elle, pense qu’il a raison… ? et peut-être en est-il ainsi. Il y a des choses sur lesquelles on a tort de s’appesantir trop long-temps…. et quand même il se tromperait, pourquoi ne me contraindrais-je pas pour lui faire plaisir ?… Il reste si peu de personnes auxquelles je puisse maintenant causer de la peine ou de la joie !… Et puis, je suis encore gaie dans la conversation, Tyrrel… encore aussi gaie à certains moments que je l’étais quand vous me grondiez de mes folies. Maintenant que je vous ai tout dit… j’ai une question à vous faire de mon côté…. une seule question… n’eussé-je qu’assez de vie pour la prononcer : Vit-il encore ? — Il vit, répondit Tyrrel, » mais d’un ton de voix si bas que l’oreille délicate et attentive de miss Mowbray était seule en état de saisir des sous si faibles. — Il vit ! s’écria-t-elle… Il vit ! et la tache de sang qui couvre vos mains n’est donc pas empreinte d’une manière ineffaçable… Tyrrel ! si vous saviez la joie que cette assurance me donne ! — De la joie, répliqua Tyrrel… de la joie parce que le misérable qui a empoisonné notre bonheur vit encore ?… parce qu’il vit peut-être pour vous réclamer comme son bien. — Jamais ! jamais !… il ne l’oserait, » répliqua Clara d’un air égaré, « tant que l’eau, le fer, le poison pourront donner la mort ; tant qu’il y aura un précipice sur la montagne ou un gouffre dans la rivière… Non jamais ! jamais ! — Calmez-vous, ma chère Clara, dit Tyrrel ; je ne sais ce que je disais… Il vit en effet… mais loin d’ici ; et, je l’espère, pour ne revoir jamais l’Écosse. »

Il en eût dit davantage si, agitée par la crainte ou par la rapidité de ses sensations, elle n’eût frappé son cheval avec son fouet. L’animal, plein de vivacité, se sentant ainsi excité, et en même temps retenu par la bride, devint tout-à-fait intraitable : il se cabra tellement, que Tyrrel craignant les conséquences, et s’en rapportant à l’adresse de Clara, pensa que pour sa sûreté il devait lâcher les rênes. L’animal s’élança aussitôt en avant, parcourant d’un pas rapide le sentier escarpé et raboteux, et se perdit en peu de temps aux yeux inquiets de Tyrrel. Celui-ci se disposait à suivre son amie pour s’assurer qu’il ne lui serait pas arrivé d’accident, lorsqu’il entendit les pas d’un autre cheval ; et, s’étant mis à l’écart, il vit passer rapidement M. Mowbray et son domestique. Leur présence le rassura sur le compte de miss Mowbray. Plongé dans de profondes et tristes réflexions, sentant qu’un séjour prolongé dans le voisinage de Clara ne pourrait qu’ajouter à leur commune misère, et cependant incapable de s’arracher à ces lieux et de briser des sentiments trop étroitement liés à toutes les fibres de son cœur, il retourna vers son logement dans une situation d’esprit peu digne d’envie.


CHAPITRE X.

RESSOURCES.


Allons, donne-moi tes avis, car j’en ai besoin. Tu es un de ces hommes qui, par un sage conseil, secourent mieux leurs amis que les usuriers par l’or, et les tapageurs par l’épée… Je compte sur toi, car je ne te demande que des paroles, et non des actes.
Le Diable a trouvé à qui parler


Les événements que nous venons de retracer arrivèrent un lundi, et il se passa par conséquent deux jours entre cette époque et celle où la fleur de la société de Saint-Ronan devait se réunir chez le laird du manoir. Clara s’étant obstinée à se tenir renfermée chez elle le mardi et le mercredi, et son frère n’ayant pu ni par menaces ni par flatterie obtenir aucune lumière sur ce qu’il conviendrait de faire le jeudi, tout le soin des préparatifs retomba nécessairement sur lui. Ce n’était pas une tâche si aisée qu’on pourrait le supposer : le domestique de Shaws-Castle était assez bien composé sous le rapport des écuries ; mais il ne l’était pas également en ce qui concernait l’office et le service qui en dépendait. Mowbray parla, se consulta, s’emporta avec la cuisinière qui était sourde, et un petit vieillard qu’il appelait le sommelier, jusqu’à ce qu’enfin, désespérant de rien tirer d’intelligences aussi racornies, il laissa chacun maître de faire comme il l’entendrait dans son département, et passa à l’examen de l’arrangement et de l’ameublement des appartements. Ici la tâche ne fut pas moins embarrassante, et c’est ce que comprendra aisément tout garçon qui, sans le secours d’une mère ou d’une sœur, d’une cousine ou d’une excellente femme de charge, s’est jamais aventuré à donner une fête, et à tâcher de la rendre élégante et comme il faut.

Le sentiment de son incapacité tourmentait d’autant plus Mowbray qu’il ne devait pas manquer de critiques malins parmi les dames : il redoutait particulièrement lady Pénélope Penfeather, sa rivale en toute occasion. Il se donna donc tout le mal imaginable ; et, pendant deux jours, il émit et révoqua des ordres, demanda, commanda, contremanda et réprimanda sans cesse ni répit. Le compagnon, car on ne peut dire l’aide de ses travaux, était son fidèle agent, M. Micklewham, qui trottait sur ses talons de chambre en chambre : il lui montrait exactement le même degré de sympathie qu’un chien témoigne à son maître lorsqu’il le voit préoccupé de quelque embarras, en le regardant de temps en temps entre les deux yeux d’un air de compassion, pour lui assurer qu’il partage sa peine, quoiqu’il n’en comprenne ni la cause ni l’étendue.

Enfin Mowbray, après avoir réussi tant bien que mal à arranger certaines choses à peu près comme il l’entendait, se mit à table le mercredi au soir avec son aide-de-camp M. Micklewham, pestant contre la vieille folle qui l’avait fait tomber dans ce piège, envoyant le reste des préparatifs au diable, et déclarant qu’il ne s’en occuperait plus.

Après être resté quelque temps absorbé dans ses idées, le jeune laird se versa une rasade, avança la bouteille à son vieil homme d’affaires… et dit tout-à-coup : « Croyez-vous à la fortune, Mick ? — À la fortune ? répondit celui-ci. Qu’entendez-vous par cette question ? — Je veux dire que j’y crois moi-même dans les bonnes ou mauvaises veines que l’on a aux jeux de cartes… — La fortune vous eût souri plus efficacement si vous ne les aviez jamais touchées, répondit le confident. — Ce n’est pas la question, dit Mowbray ; ce qui m’étonne, c’est la mauvaise chance qu’ont éprouvée tous les lairds de ma maison. La moitié du pays appartenait autrefois à mes ancêtres, et maintenant nos derniers morceaux de terre semblent près de s’envoler. — Et Shaws-Castle lui-même aurait bien pu s’envoler par la cheminée avec le reste, ajouta Micklewham, si votre grand-père n’avait eu soin d’y pourvoir par une substitution. C’est même contrairement à cet acte que vous avez vendu les terrains sur lesquels est bâti l’hôtel des eaux, et votre sœur, ou son mari, pourrait bien un jour, en raison de cette forfaiture, vous en déposséder légalement. — Ma sœur ne se mariera jamais. — Voilà qui est aisé à dire, répondit l’homme d’affaires ; mais si l’on venait à connaître les droits qu’elle a sur ces biens, il y a bien des hommes qui s’embarrasseraient peu de son cerveau fêlé. — Écoutez, monsieur Micklewham, interrompit le laird ; je vous serais obligé si vous vouliez parler de miss Mowbray avec le respect dû à la fille de son père et à ma sœur. — Je n’ai pas l’intention de vous offenser, Saint-Ronan, reprit l’homme de loi ; mais en affaires il faut parler de manière à se faire comprendre. Vous savez vous-même que miss Clara n’est pas comme tout le monde ; et si vous voulez que je vous dise toute ma pensée, à votre place j’adresserais une demande aux lords pour me faire nommer curator bonis, en raison de son incapacité. — Micklewham, s’écria Mowbray, vous êtes un… Il s’arrêta tout court. — Que suis-je, monsieur Mowbray ? » demanda Micklewham d’un ton un peu aigre… « Que suis-je ? je ne serais pas fâché de le savoir. — Un homme de loi très entendu, j’ose dire, » répliqua Saint-Ronan qui se trouvait trop à la discrétion de son homme d’affaires pour se déboutonner tout-à-fait ; « mais, sachez-le bien, au lieu de prendre une telle mesure contre la pauvre Clara, je préférerais lui abandonner tout ce que je possède et me faire palefrenier ou postillon pour le reste de ma vie… Ah ! » ajouta-t-il un instant après, « si je pouvais seulement vendre le reste de ce misérable Shaws-Castle ! cette propriété est trop peu de chose pour moi, et cependant sa valeur en espèces me mettrait à même de me relever ! Voici le jeune comte d’Etherington qui va nous arriver sous un jour ou deux, Fack Wolverine le bat tous les jours, et moi je bats Wolverine à plate couture. Si j’avais seulement cinq cents livres, je l’aurais bientôt débarrassé des rentes qu’il doit toucher avant de venir. Il me les faut, Mick, il faut que vous m’apportiez cet argent. — Cet argent ? Qu’entendez-vous par là ? je ne sache pas qu’il vous en reste. — Mais vous, vous n’en manquez pas, mon vieux garçon… allons, vendez un peu de vos trois pour cent ; je paierai tout… change… intérêt… différence. — Pourquoi ne vendriez-vous pas ceux de miss Clara ? je m’étonne que vous n’y ayez pas songé plus tôt. — Ah ! que n’êtes-vous devenu muet, plutôt que de prononcer une telle phrase, » s’écria Mowbray, tressaillant comme s’il se fût senti piqué par une vipère… « Quoi ! la petite portion de Clara !… cette bagatelle que ma tante lui a laissée pour ses menus plaisirs, et dont elle fait un si bon usage… Pauvre Clara ! qui a si peu de chose. Non, jamais. » Et il continua à se promener de long en large en gardant un morne silence.

« À dire vrai, c’est une chose peu faisable, reprit Micklewham ; car si vous aviez l’argent dans votre poche aujourd’hui, il serait demain dans celle du comte d’Etherington. — Bah ! vous ne savez ce que vous dites. — Si vous êtes tellement certain de gagner, je ne vois pas quel mal cela fera à miss Clara que vous vous serviez de son argent ? Vous pourrez lui en rendre dix fois autant pour le risque qu’elle aura couru. — En effet, de par le ciel ! Mick, vous avez raison, et je ne suis qu’une poule mouillée, avec mes scrupules. Clara aura mille livres pour ses cinq cents… et je la mènerai à Édimbourg passer l’hiver, ou peut-être à Londres. Nous consulterons les meilleurs médecins sur sa maladie, et nous verrons la meilleure compagnie pour la distraire. Et si on la trouve un peu originale… Dieu me damne ! je suis son frère, et je saurai la faire respecter. Oui… oui, vous avez raison, il ne peut y avoir du mal à lui emprunter cinq cents livres pour quelques jours, quand elle et moi pouvons y trouver tant de profit… Allons, remplissez les verres, mon vieux garçon, et buvez à mes succès, car vous avez raison. — Alors, reprit Micklewham, il faut que vous obteniez de miss Clara une lettre dans laquelle elle charge Turnpenny le banquier et moi, qui sommes ses curateurs, de vendre ses fonds et de vous en remettre le produit. Turnpenny vous comptera les cinq cents livres à l’instant. Mais si vous m’en croyez, dites-lui seulement que vous avez un besoin pressant d’argent, car je ne crois pas qu’elle fût enchantée de vous voir ainsi employer ses trois pour cent. Elle en consacrait les dividendes à des charités. — Et ainsi je cours le risque de voler les pauvres en même temps que je vole ma sœur, » dit Mowbray en remplissant de nouveau son verre et celui de son compagnon. « Allons, Mick, à la santé de Clara !… c’est un ange ; et moi je suis ce que je ne dirai pas, ce que je ne permettrai à aucun autre homme de dire… mais je gagerais cette fois… J’en suis certain, puisque la fortune de Clara en dépend… Bien… donne-moi l’écrit que je dois faire copier à Clara… je vais la trouver… et pourtant je préférerais me rencontrer sur le pré à dix pas avec le meilleur tireur de pistolet de toute la Grande-Bretagne. » En parlant ainsi il sortit de l’appartement.


CHAPITRE XI.

AMOUR FRATERNEL.


Ceux qu’unissent les liens du sang doivent s’unir aussi par les liens de l’amitié. Et lorsque je vois jouer ces heureux enfants, lorsque William cueille des fleurs pour en orner les cheveux d’Hélène, et qu’Hélène apprête l’appât pour la ligne de son frère, j’ai peine à me figurer qu’en avançant dans la vie, la froideur, la rudesse, l’intérêt, le soupçon, puissent jamais briser cette union sacrée formée dès la naissance par les mains de la nature.
Anonyme.


En quittant son dangereux conseiller, Mowbray se rendit au petit salon que sa sœur appelait son parloir, et qui, par son arrangement et sa propreté, formait un étrange contraste avec les autres appartements de la maison. Une quantité de petits objets entassés sur la table de travail indiquait à la fois la culture et le peu de fixité de son esprit. On y voyait des dessins inachevés, de la musique couverte de ratures, divers genres d’ouvrages à l’aiguille et plusieurs autres petits travaux de femme, tous entrepris avec zèle, continués avec art et élégance jusqu’au point où ils en étaient, mais tous abandonnés avant qu’un seul eût été achevé.

Clara elle-même était assise sur un petit lit de repos, près de la croisée, lisant, ou du moins tournant les feuillets d’un livre dans lequel elle semblait lire. Mais se levant subitement dès qu’elle aperçut son frère, elle courut à lui avec la gaîté la plus franche.

« Soyez le bienvenu, mon cher John ; c’est fort aimable à vous d’être venu visiter votre sœur dans la retraite. J’étais là occupée à tâcher de clouer mes yeux et mon intelligence sur un livre stupide, parce qu’on dit que trop penser ne me vaut rien ; mais grâce à la bêtise de l’auteur, ou au peu d’attention qu’il est en mon pouvoir de lui accorder, mes yeux parcourent les pages absolument comme dans un rêve, quand on s’imagine lire sans être en état de comprendre un seul mot : vous me parlerez, et cela vaudra mieux. Que vous offrirai-je pour votre bienvenue ? Je crains que du thé ne soit tout ce que j’ai de prêt, et que vous n’en fassiez pas grand cas. — Je serai bien aise d’en prendre une tasse maintenant, répondit Mowbray, car je désire vous parler. — Alors, Jessy va nous en préparer à l’instant, » dit miss Mowbray en sonnant ; et sa femme de chambre étant entrée, elle lui donna ses ordres. « Mais il ne faut pas être ingrat, John, et venir m’ennuyer du cérémonial de votre fête… c’est assez d’en avoir le désagrément le jour même ; j’y assisterai et je jouerai mon rôle aussi joliment que vous pouvez le désirer ; mais y songer d’avance me donnerait mal au cœur et à la tête : ainsi je vous prie de m’épargner. — Petit chat sauvage, dit Mowbray, vous devenez de jour en jour plus farouche… Nous vous verrons quelque jour gagner les bois comme la princesse Caraboo. Cependant je tâcherai de ne point vous contrarier. Mais, Clara, j’avais quelque chose de plus sérieux à vous dire… une chose de la plus haute importance. — Qu’est-ce ? » s’écria Clara tout effrayée, « au nom de Dieu ! qu’est-ce ? vous ne savez pas combien vous m’épouvantez. — Allons, vous vous effrayez d’une ombre, Clara, reprit son frère, il s’agit de l’embarras le plus commun au monde… Je suis dans un grand besoin d’argent. — Est-ce là tout ? répliqua Clara d’un ton qui parut à son frère autant au dessous de la difficulté, lorsqu’il l’eut exposée, que ses craintes l’avaient exagérée avant qu’elle en connût la nature.

« Est-ce là tout ? Mais oui, c’est là tout, et il y en a bien assez pour me tourmenter sérieusement. Je me trouverai dans la plus grande gêne, à moins que je ne me procure une certaine somme d’argent, et je suis dans la nécessité de vous demander si vous pouvez m’aider. — Vous aider ? oui, de tout mon cœur, mais vous savez que ma bourse est légère… Plus de la moitié de mon dernier dividende s’y trouve néanmoins, et assurément, John, je serai heureuse si cette somme peut vous rendre service, surtout parce que cela prouverait que vos besoins ne sont pas considérables. — Hélas ! Clara, si vous voulez m’aider, il faut tuer la poule aux œufs d’or… il faut me prêter le capital. — Et pourquoi non, John, si cela peut vous rendre service ? n’êtes-vous pas mon tuteur naturel ? n’êtes-vous pas bon pour moi ? et ma petite fortune n’est-elle pas entièrement à votre disposition ? Je suis sûre que vous ferez tout pour le mieux. — Je crains que non, » dit Mowbray s’élançant loin d’elle, et plus embarrassé par son consentement subit et plein de confiance, qu’il ne l’eût été si elle lui eût fait des difficultés ou des remontrances.

« Dieu me damne ! murmura-t-il, c’est tirer le lièvre au gîte… » Puis il ajouta tout haut : « Clara, je crains que cet argent ne soit pas employé comme vous pourriez le désirer. — Employez-le de la manière qui vous fera le plus de plaisir à vous-même, mon frère, et je trouverai tout pour le mieux. — Ainsi, tout ce qui vous reste à faire, répliqua-t-il, est de copier ce papier, et de dire adieu à vos dividendes… pour quelque temps du moins. J’espère vous doubler bientôt cette petite somme, si la fortune me favorise. — Ne vous fiez pas à la fortune, John, » dit Clara en souriant, quoique avec une expression de mélancolie profonde ; « hélas ! elle n’a jamais été l’amie de notre famille, du moins depuis bien des années. — Elle favorise les audacieux, dit mon vieux rudiment, et il faut que je me confie à elle, fût-elle aussi changeante qu’une girouette et néanmoins… si elle me trompait !… que ferez-vous… que direz-vous, Clara, s’il m’est impossible, contrairement à mes espérances, de vous rendre cet argent sous peu de temps ? — Ce que je ferai ? je m’en passerai, comme vous sentez ; quant à ce que je dirai, je n’en ouvrirai pas la bouche. — C’est vrai ; mais vos petites dépenses, vos charités, vos pauvres et vos infirmes. — Oh ! j’arrangerai bien tout cela. Voyez-vous, là, John, combien de bagatelles à moitié finies ? L’aiguille et le crayon sont la ressource de toutes les héroïnes dans la détresse, et je vous promets, quoique j’aie été un peu paresseuse et inconstante depuis un certain temps, que si je m’y mets jamais, ni Émeline ni Éthelinde n’auront fait vendre autant de colifichets et gagné autant d’argent. — Non, Clara, » dit John gravement (car une résolution vertueuse avait pris le dessus dans son cœur tandis que sa sœur parlait ainsi), « nous ferons quelque chose de mieux que tout cela. Si votre aide généreuse ne me tire d’affaire, je couperai court à tout. Il ne s’agit que de quelques plaisanteries à essuyer. Les chiens, les chevaux et tout ce qui s’ensuit sera mis à l’encan ; nous ne garderons que votre petit cheval, et je me contenterai d’une paire d’excellentes jambes. Je travaillerai dans le jardin, dans la forêt ; je marquerai mes arbres, je les couperai moi-même, je tiendrai mes comptes, et j’enverrai Saunders Micklewham au diable. — Cette dernière résolution est la meilleure de toutes, John, et si un pareil jour arrivait, je serais la plus heureuse des créatures… je n’aurais plus un chagrin dans ce monde… Si j’en avais un, vous ne vous en apercevriez jamais. Il demeurerait ici, » dit-elle en pressant la main sur son cœur, « enseveli aussi profondément qu’une urne funéraire dans un sépulcre glacé. Oh ! ne pourrions-nous commencer une telle vie dès demain ? S’il est absolument nécessaire de se débarrasser de ce peu d’argent auparavant, jetez-le dans la rivière, et imaginez-vous que vous l’avez perdu parmi des joueurs ou à des courses de chevaux. — Ma chère petite sœur, dit Movsbray, quelle folie de parler ainsi, et quelle sottise à moi de vous écouter lorsque j’ai mille choses à faire ! Tout ira bien d’après mon plan : s’il ne réussissait pas, nous avons le vôtre en réserve, et je vous jure que je l’adopterai… Quand même je ferais mes réformes dès aujourd’hui, ces cinq cents livres ne changeraient pas grand’chose à notre position. Ainsi nous avons deux cordes à notre arc. Adieu, ma chère Clara. » En parlant ainsi il l’embrassa avec un degré d’affection de plus que de coutume.

Avant qu’il eût relevé la tête, miss Mowbray passa tendrement le bras autour de son cou et lui dit du ton le plus pénétré : « Mon frère bien aimé, le moindre de vos désirs a été et sera toujours une loi pour moi… Oh ! si en retour vous vouliez m’accorder une seule demande ? — Quelle demande ? petite folle, » dit Mowbray en se dégageant doucement. « Que pouvez-vous avoir à demander qui exige une préface si solennelle ?… Rappelez-vous que je hais les préfaces ; et lorsqu’il m’arrive d’ouvrir un livre, je les esquive toujours. — Sans préface donc, mon cher frère, voudrez-vous, pour l’amour de moi, éviter ces querelles où ceux qui vivent là-bas aux Eaux sont éternellement engagés ? Je n’y vais jamais sans entendre parler de quelque nouvelle dispute ; et je ne repose jamais ma tête pour dormir sans rêver que vous en êtes la victime. Hier au soir encore… — Allons donc, Clara, si vous commencez à me raconter vos rêves, nous n’aurons jamais fini. Le sommeil, sans doute, est la plus sérieuse occupation de votre vie… car pour la nourriture vous mangez à peine autant qu’un moineau ; mais je vous supplie de dormir sans rêver ou de garder vos visions pour vous. Que pouvez-vous craindre au monde ? Certainement vous ne craignez pas que cet imbécile de Binks ou quelqu’un de ces braves ose s’attaquer à moi ? — Non, John, répliqua sa sœur, ce n’est pas de telles gens que j’ai aucune crainte ; mais il y a des hommes dans le monde dont les qualités sont au dessus de ce qu’elles paraissent… dont la fierté et le courage demeurent cachés, comme les métaux dans la mine, sous un extérieur simple et ordinaire… Vous pouvez en rencontrer de tels… vous êtes vif et inconsidéré, et disposé à exercer votre esprit sans peser les conséquences, et… — Sur ma parole, Clara, vous êtes diablement en humeur de sermonner ce matin !… Le ministre lui-même ne serait ni plus logique ni plus profond. Mais, Clara, vous avez particulièrement en vue quelque personne quand vous me parlez ainsi. »

Clara ne put devenir plus pâle que son teint ne l’était d’ordinaire ; mais sa voix était toute tremblante quand elle s’empressa de protester qu’elle ne songeait en particulier à personne.

« Clara, lui répliqua son frère, si vous me recommandez de ne point me quereller avec quelqu’un, vous savez certainement que ce quelqu’un existe, et qu’il n’est pas éloigné de se quereller avec moi. Vous êtes étourdie et bizarre, mais vous avez assez de bon sens pour ne pas me tourmenter ni vous tourmenter vous-même sur un point d’honneur, sans avoir un motif réel pour cela. »

Clara protesta de nouveau avec chaleur : elle avait craint seulement que son frère ne vînt à s’engager dans les querelles ordinaires qui divisaient la société des Eaux. Mowbray écouta ses assurances avec un air de doute ou plutôt d’incrédulité. Enfin, il répliqua : « Que j’aie deviné juste ou non, ma chère Clara, il serait cruel de vous tourmenter davantage, vu ce que vous venez de faire pour moi. Mais rendez justice à votre frère et croyez-le : lorsque vous avez quelque demande à faire, un exposé franc de vos désirs vous réussirait beaucoup mieux que toute tentative pour l’influencer indirectement. Abandonnez de telles idées, ma chère Clara… vous n’êtes qu’un pauvre tacticien ; mais fussiez-vous le Machiavel de votre sexe, vous ne tourneriez pas le flanc de John Mowbray. »

Après avoir parlé ainsi, il quitta l’appartement et ne revint point sur ses pas, quoique sa sœur l’appelât par deux fois… Il est vrai qu’elle prononça les mots « Mon frère » d’une voix si éteinte, que peut-être le son n’atteignit pas son oreille… « Il est parti, dit-elle, et je n’ai pas eu le courage de parler ! je suis comme les malheureuses créatures qui, soumises à l’influence d’un charme puissant, ne peuvent ni verser des larmes, ni confesser leurs crimes… Oui, il y a un charme jeté sur ce cœur infortuné, le charme doit disparaître ou le cœur se briser. »


CHAPITRE XII.

LE CARTEL.


J’ai sur moi un petit billet à vous remettre ; c’est un service que l’amitié requiert de moi, et qui ne peut vous offenser, car je ne désire que la justice des deux côtés.
Le Roi qui n’est pas roi.


Deux jours s’étaient passés depuis que Tyrrel était sorti de l’hôtel du Renard sur un pied un peu moins amical qu’il n’y était entré : et il n’avait nullement entendu parler de son affaire avec sir Bingo. En effet, quoique jamais vieille femme n’ait pris plus de peine à rassembler et à ranimer de son souffle les charbons de son feu à moitié éteint, le capitaine Mac-Turc se fatiguait en vain pour embraser les étincelles mourantes du courage du baronnet, et ces deux jours s’étaient écoulés tout entiers avant qu’il pût arriver au but de ses désirs. Enfin, sir Bingo lui donna plein pouvoir de porter un cartel à ce maudit artiste ambulant.

Le capitaine traversa rapidement l’espace qui séparait les Eaux et leur riant voisinage des ruines de la vieille ville, où régnait notre amie Meg Dods, seul témoin de son ancienne splendeur. Il se présenta à la porte de l’auberge comme un homme trop habitué au feu pour craindre une réception un peu rude, quoique au premier aspect de Meg, qui parut sur le seuil, son expérience militaire lui fît comprendre que l’entrée de la place serait très probablement disputée.

— M. Tyrrel est-il chez lui ? » fut la première question. Il y fut répondu par cette autre : « Qui pouvez-vous être, vous qui parlez. »

Le capitaine, sans mot dire, tira de sa poche la cinquième partie d’une carte à jouer, barbouillée de tabac, portant sur le côté jadis blanc son nom et sa qualité, et la présenta à Luckie Dods. « Gardez voire chiffon, dit l’hôtesse ; c’est une pauvre langue que celle qui ne peut décliner son nom. — Je suis le cabitaine Mac Turc, du quatrième régiment. — Mac Turc ? » répéta Meg avec une emphase qui porta le propriétaire de ce nom à répliquer : « Oui, prave femme… Mac Turc… Hector Mac Turc… est-ce que fous afez quelque chose à redire à mon nom, prave femme ? — Non, que je sache, répondit Meg ; c’est même un excellent nom pour un païen… Mais, capitaine Mac Turc, puisqu’il se fait que vous soyez capitaine, vous pouvez reprendre le chemin de votre logis sur l’air des tambours de Dunbarton, car vous courez grand risque de ne parler ni à M. Tyrrel ni à aucun de ceux qui logent chez moi. — Et pourquoi non ? demanda le vétéran ; est-ce là une fantaisie éclose dans fotre tête folle, prave femme, ou M. Tyrrel a-t-il laissé de semplaples ordres ? — Peut-être oui, peut-être non, » répondit Meg brusquement, « et je ne vous connais pas plus le droit de m’appeler brave femme que je n’ai celui de vous appeler brave homme, ce qui est aussi loin de ma pensée que de la vérité, sans doute. — Cette femme bert la tête, dit le capitaine Mac Turc ; mais, allons, on n’insulte bas ainsi un homme comme il faut, chargé d’une mission honorable ; ainsi, faites un bétit heu de blace sur le seuil de la borte, ou je saurai me faire bassache d’une manière qui fous sera tésagréaple. »

En parlant ainsi, il prit la posture d’un homme disposé à s’ouvrir un chemin ; mais Meg, sans daigner répondre davantage, fit voltiger autour de sa tête le balai qu’elle employait à un usage plus légitime lorsqu’elle avait été troublée dans les occupations de son ménage par le capitaine Mac Turc. « Je connais assez votre commission, capitaine… et je vous connais vous-même ; mais j’y mettrai bon ordre, et je maintiendrai la paix de Dieu et du roi dans ma maison. »

En parlant ainsi, et comme gage de ses intentions pacifiques, elle brandit de nouveau son balai.

Le vétéran se mit instinctivement en garde, et recula de deux pas, en s’écriant que cette femme était folle ou aussi ivre de whisky qu’elle pût l’être : cette alternative fut si peu du goût de Meg, qu’elle se précipita sur l’ennemi qui battait en retraite, et se mit à faire jouer son arme tout de bon.

« Moi ivre, garnement d’imposteur ! (un coup de balai interposé comme parenthèse) moi qui suis à jeun de tout, excepté de péché et de thé » (un autre atout).

Le capitaine, jurant et criant, parait les coups à mesure qu’ils tombaient, et montrait beaucoup de dextérité dans l’art du bâtonniste. Déjà le monde s’assemblait, et il n’est pas aisé de dire combien de temps la galanterie du militaire eût résisté à un désir de défense personnelle et de vengeance, lorsque l’arrivée de Tyrrel, qui venait de faire une courte promenade, mit un terme au combat.

Meg, pleine de respect pour son hôte, eut honte de sa violence, et rentra dans la maison, observant néanmoins qu’elle espérait avoir assez bien étrillé le vieux païen. La tranquillité qui s’établit après son départ permit à Tyrrel de demander au capitaine, qu’il reconnut enfin, ce que signifiait ce singulier tumulte, et si sa visite s’adressait à lui ; ce à quoi le vétéran répliqua d’un air tout décontenancé, qu’il l’aurait su long-temps auparavant, s’il avait des gens honnêtes pour ouvrir sa porte, et répondre à une question polie, au lieu d’une vieille folle pire qu’un aigle, qu’une chienne, qu’une ourse, ou toute autre bête de la création.

Soupçonnant en partie le but de sa visite, et désirant éviter la publicité, Tyrrel le conduisit dans ce qu’il appelait son salon. Là, après quelques excuses relativement à la grossièreté de son hôtesse, il le pria de passer de ce sujet à celui qui occasionait sa visite.

Le capitaine, tout en continuant à pester contre Meg, s’acquitta de sa mission avec tout le sang-froid et l’importance qu’il put y apporter. Il fut convenu que le rendez-vous aurait lieu au Buckstane, à une heure de l’après-midi, le même jour. Tyrrel n’ayant pas d’amis dans le pays, le capitaine se chargea de lui trouver un second, et d’amener aussi le docteur Quackleben, s’il pouvait, disait-il, l’arracher d’auprès des jupons de cette grosse Blower.


CHAPITRE XIII.

LE MANQUE DE PAROLE.


Évans. Dites-moi, je vous prie, maintenant, bon serviteur de M. Slender, qui avez nom l’Ami Simple, de quel côté avez-vous cherché M. Caïus Slender ? — Mais, monsieur, dans la Cité, dans le Parc, partout, du côté du vieux Windsor et de tous les côtés.
Shaespkare. Les Joyeuses femmes de Windsor.


La personne que Mac Turc s’était proposé de donner pour second à Tyrrel était M. Winterblossom : mais celui-ci, quoique homme du monde et assez au fait de ces sortes d’affaires, ne se souciait pas trop de s’exposer au tracas et aux désagréments qui en résultent d’ordinaire. Il prétexta donc qu’il ne connaissait point Tyrrel, et n’avait pas même reçu de demande formelle de sa part. Mais le capitaine lui représenta avec chaleur que déjà plusieurs querelles qui avaient eu lieu le soir à l’hôtel des Eaux s’étaient arrangées le matin sans produire aucune des conséquences obligées en pareille circonstance (ce qui commençait à faire jaser sur leur société). Or la plus belle occasion se présentait de rendre l’honneur à leur établissement, et il était dur, il était cruel de voir M. Winterblossom, par un refus qui n’avait pas d’excuse, se soustraire à une démarche aussi simple. Quelque taciturne que fût le capitaine en d’autres occasions, il fut si éloquent et si pathétique en celle-ci, que M. Winterblossom fut obligé de céder à ses instances.

À l’heure terrible qui avait été convenue, et au lieu indiqué, arriva le capitaine Mac Turc, guidant au champ d’honneur le valeureux sir Bingo Binks. M. Winterblossom parut deux minutes après cet heureux couple, et leur docteur fut également ponctuel.

« Sur mon âme, dit le premier, voilà une affaire assez ridicule, et qui eût pu s’arranger avec moins de risques pour toutes les parties. — Monsieur Winterblossom, répliqua le capitaine, sir Bingo Binks s’est remis dans cette affaire entre mes mains ; c’est donc à moi de le diriger. D’ailleurs toute proposition d’accommodement dans cette affaire ne peut venir que de votre côté. — De notre côté ! répliqua Winterblossom. Quoique je sois venu ici à votre demande, capitaine Mac Turc, j’ai besoin d’y voir plus clair avant de me déclarer le second d’un homme que je n’ai vu qu’une fois. — Et que vous ne reverrez peut-être jamais, » dit le docteur, regardant sa montre ; « car il est dix minutes de plus que l’heure, et je ne vois pas de monsieur Tyrrel. — Que dites-vous là, docteur ? » s’écria le baronnet, ayant l’air de sortir de son apathie.

« Des choses qui n’ont pas le sens commun, docteur, » répliqua le capitaine en regardant un vieux chaudron de montre ; « il n’est pas plus d’une heure trois minutes, et je soutiendrais que M. Tyrrel est un homme de parole… Je n’ai jamais vu un homme prendre la chose avec plus de sang-froid. — Et sans doute il met le même sang-froid dans sa démarche en se rendant ici, ajouta le docteur. — Sur ma parole, dit Winterblossom, je crois que ce M. Tyrrel a le dessein de se moquer de nous. — Je ne l’attendrai pas plus d’une demi-heure, s’écria sir Bingo, fût-il feld-maréchal. — Vous vous laisserez diriger dans cette affaire par l’ami qui vous sert de second, sir Bingo, dit le capitaine. — Au diable si j’y consens, répliqua le baronnet. Ami ? un joli ami, qui me fait faire un tel pas de clerc ! Je ne vous aurais jamais cru assez borné pour venir m’apporter un rendez-vous de la part d’un misérable qui se sauve lâchement. — Si vous êtes fâché d’être venu ici pour rien, dit le capitaine, et si vous pensez que j’aie des torts envers vous, je ne ferai aucune difficulté de prendre la place de M. Tyrrel, et de vous rendre le service de me mesurer avec vous, mon garçon ! — Fi ! fi ! messieurs, » s’écria le pacifique Winterblossom. « Quoi ! l’une des parties et son second ! c’est ce dont on n’a jamais entendu parler. »

Cette observation fit rentrer en eux-mêmes les deux délinquants, et ils continuèrent tous à se promener de long en large. Enfin M. Winterblossom fit observer qu’il était une heure trois quarts ; que la personne qui prenait le nom de Tyrrel ne se présentait point ; qu’il convenait donc de rédiger par écrit le récit de cette affaire et des circonstances qui l’avaient accompagnée, de signer tous cette pièce, et de la rendre publique pour la satisfaction de la société.

En conséquence, procès-verbal fut dressé, portant en somme que, sur un cartel envoyé par sir Bingo Binks, baronnet, au sieur Francis Tyrrel, et accepté par ce dernier, les soussignés, s’étant rendus au Buckstane à une heure, y avaient attendu jusqu’à deux heures sans voir ledit Tyrrel ni entendre parler de lui, en foi de quoi, etc.

Le susdit procès-verbal fut affiché dans les dépendances de l’établissement avec une mesure législative votée par le comité d’administration, et portant qu’à l’avenir personne ne serait engagé aux dîners, aux bals ou autres plaisirs des Eaux, jusqu’à ce que le nom du néophyte eût été régulièrement inscrit sur le registre destiné à cet usage. Tout le monde se pressa pour lire ces importantes nouvelles, les actions de sir Bingo montèrent de vingt-cinq pour cent, même dans l’opinion de sa femme, ce qu’il y a de plus extraordinaire.


CHAPITRE XIV.

LA CONSULTATION.


J’espère que voici des preuves.
Shakspeare. Mesure pour mesure.


La ville de… est située, comme tout le monde le sait, à quatorze milles environ de Saint-Ronan. C’est le chemin du comté où sont situées les Eaux, joyeux rendez-vous de la bonne compagnie, dont la renommée doit s’accroître de jour en jour, grâce aux curieuses annales que nous donnons au public. Au lieu de laisser en blanc le nom de cette capitale comme nous l’avons fait en tête du présent chapitre, il ne sera pas inutile de remplir cette lacune par le nom fictif de Marchthorn[52]. Plus d’une fois, en effet, nous nous sommes trouvé nous-même fort embarrassé dans le cours d’une histoire par la rencontre d’un hiatus incommode que nous ne pouvions pas toujours remplir à la première vue d’une manière qui allât bien avec le reste de la narration.

Marchthorn donc était une vieille ville écossaise, bâtie à la mode d’autrefois. La principale rue, un jour de marché, présentait un nombre raisonnable de vigoureux fermiers en grande redingote, achetant ou vendant les diverses productions de leurs fermes. Les autres jours de la semaine, on y voyait seulement quelques oisifs bourgeois se traînant comme des mouches encore à moitié endormies, et fixant le clocher de l’église jusqu’à ce que l’heureux son de douze coups frappés par l’oracle du temps vînt leur dire qu’il était temps d’aller prendre leur repas de midi. Les étroites fenêtres des boutiques ne laissaient apercevoir que très imparfaitement l’intérieur, où chaque marchand, comme on appelait les boutiquiers, more scottico, vendait tout ce qu’il est possible d’imaginer. Quant à des manufactures, il n’en existait aucune, excepté celle du prudent conseil de ville, qui se donnait une peine inconcevable pour préparer la chaîne et la trame que devait fournir la ville de Marchthorn tous les six ou sept ans, dans le but de tisser la quatrième partie d’un membre du parlement.

Dans une pareille ville, il arrive d’ordinaire que le clerc du shériff, surtout si on le suppose agent de plusieurs lairds du premier ordre, possède une des maisons de meilleure apparence, et telle était celle de M. Bindloose. Ce n’était point, à la vérité, la charmante demeure du procureur du sud, toute bâtie en briques et ornée d’un marteau de cuivre luisant : le clerc n’habitait qu’un bâtiment haut, maigre, sombre, avec d’étroites croisées et un toit qui se projetait de plusieurs pieds au dessus de la rue, lequel toit présentait à sa surface des espèces de gradins, vu l’épaisseur des tuiles dont il était formé ; enfin les fenêtres du bas étaient défendues par des barres de fer ; car M. Bindloose, comme il arrive souvent, tenait une succursale d’une des deux banques nationales qui avait été récemment établie dans la ville de Marchthorn.

Vers la porte de cette maison, par les rues anciennes et désertes de cette ville fameuse, s’avançait lentement une voiture qui, si elle avait paru dans Piccadilly, aurait fourni de quoi rire pendant une semaine, et alimenté les conversations durant un mois. C’était un char à deux roues, qui ne pouvait réclamer aucun des noms modernes de tilbury, de tandem, de dennet, etc., et qui aspirait seulement à l’humble dénomination de cet équipage presque oublié… un whisky, ou, suivant quelques autorités, un timwhisky. Ce char était, ou plutôt il avait été originairement de couleur verte, et se trouvait placé, d’une manière sûre et solide, sur deux petites roues basses de forme antique, qui n’étaient nullement en proportion avec la caisse. Le dessus, semblable à celui d’une calèche ordinaire, avait été rabattu, à cause de l’humidité de l’air du matin ou de la délicatesse farouche de la belle dame qui, voilée par des rideaux de cuir, occupait ce vénérable échantillon d’un carrosse antédiluvien.

Mais comme cette belle et modeste dame n’aspirait aucunement à l’honneur de conduire la direction d’un cheval qui paraissait aussi vieux que la voiture, elle était exclusivement confiée à un bonhomme habillé en postillon. Les cheveux gris de ce galant écuyer s’échappaient des deux côtés d’une antique toque de jockey en velours, et son épaule gauche était si considérablement élevée au dessus de sa tête qu’il semblait, avec un peu d’effort, pouvoir mettre son cou sous son bras, comme on place celui d’un coq de bruyère rôti. Il montait un cheval de selle aussi vieux que celui qui travaillait entre les brancards du carrosse, et qu’il conduisait au moyen d’une longe. Excitant un des deux animaux avec son unique éperon, et stimulant l’autre avec son fouet, il obtenait sur le pavé un trot raisonnable, qui cessa seulement lorsque le whisky s’arrêta à la porte de M. Bindloose… événement d’assez grande importance pour attirer la curiosité des habitants de cette maison et des maisons voisines. Les rouets suspendirent leurs révolutions, les aiguilles s’arrêtèrent piquées dans les coutures à demi finies, et plusieurs nez, avec ou sans lunettes, se montrèrent aux croisées voisines. Les figures espiègles de deux ou trois clercs parurent aux fenêtres grillées dont nous avons parlé, et s’épanouirent en voyant descendre de ce respectable équipage une vieille dame, dont le costume et la tournure avaient pu être de mode, alors que son carrosse était neuf. Une robe de satin rouge, bordée de peau d’écureuil gris, et un chapeau de soie noire garni de crêpe, étaient des vêtements qui n’excitaient plus le respect qu’ils avaient certainement commandé aux jours de leur jeunesse. Mais il y avait dans les traits de celle qui les portait quelque chose qui lui aurait valu tous les égards de M. Bindloose, quand même elle se fût présentée sous un costume encore moins brillant, car il reconnaissait la figure d’une ancienne pratique qui l’avait toujours payé généreusement, et dont le compte avec la banque était balancé par une très respectable somme. Bref, c’était notre digne amie mistress Dods, l’hôtesse du village de Saint-Ronan.

Or, son arrivée annonçait une affaire évidemment très importante. Personne en effet n’éprouvait plus de répugnance que Meg à quitter sa maison où, dans sa propre opinion du moins, rien n’allait bien quand elle n’était point là elle-même pour surveiller. Donc, si limitée que fût sa sphère, elle en occupait toujours le centre, et ses satellites peu nombreux se trouvaient forcés d’accomplir leurs révolutions autour d’elle, tandis qu’elle demeurait stationnaire. Saturne aurait donc reçu avec moins d’étonnement une visite du soleil, que M. Bindloose cette visite inattendue de la vieille cliente. En un clin d’œil, il réprima la curiosité impertinente de ses clercs ; il ordonna à sa femme de charge, la vieille Hannah… car M. Bindloose était garçon… d’apprêter le thé dans le salon vert ; et à peine achevait-il de donner ses ordres qu’il était déjà à côté du whisky, ouvrant les rideaux, abaissant le marchepied et aidant sa vieille connaissance à descendre.

Le clerc conduisit sa chère cliente dans le fameux salon ; et quand ils furent assis, M. Bindloose se creusa l’esprit pour deviner le motif qui pouvait amener mistress Dods de si bonne heure chez lui. « Je ne vous ai jamais vu meilleure mine depuis dix ans ; peut-être néanmoins songez-vous à mettre vos affaires en règle, dit-il. Quelqu’un de vos débiteurs a-t-il fait faillite, ou est-il sur le point de la faire ? — Vous conjecturez mal, monsieur Bindloose ; j’ai bien fait une perte, mais une perte d’ami… — Vita incerta, mors certissima ! » répondit le clerc, mais il ne paraissait pas deviner où la cliente voulait en venir.

« Parlons en bon écossais, dit l’aubergiste ; il faut que je vous apprenne moi-même le motif de ma visite. Vous n’avez peut-être pas oublié, monsieur Bindloose, deux jeunes Anglais qui logèrent il y a six ou sept ans chez moi, et qui eurent une querelle avec le vieux laird de Saint-Ronan pour avoir chassé dans les marais de Spring-Well-Head ? Vous savez aussi qu’ils quittèrent tous deux le pays, après que vous eûtes empêché qu’on ne rendît une sentence contre eux. Eh bien ! le plus âgé et le plus raisonnable des deux est revenu à Saint-Ronan, il y a environ quinze jours et a logé chez moi. Je dois vous l’avouer, monsieur Bindloose, je me suis laissé prendre d’une affection toute particulière pour lui, pour Francis Tyrrel, comme il se nomme ; mais je n’aurais jamais pu prévoir ce qui est arrivé à ce pauvre jeune homme par la malice des méchants : il a demeuré chez moi, comme je vous le disais, une quinzaine environ, aussi paisible qu’un agneau, buvant et mangeant bien, payant son mémoire chaque samedi… Hier il a disparu, assassiné ou enlevé par les bandits qui habitent ce marais infect qu’ils appellent les Eaux. J’ai cependant la consolation de pouvoir vous le dire, quoiqu’il lui soit arrivé, ce n’est point ma faute ; mais il a voulu à toute force voir ce vieux coupe-jarret de Mac Turc, et il est convenu avec lui de se trouver avec quelqu’un de sa bande le même jour à une heure dite et dans un certain lieu. Il sortit pour tenir sa parole, mais depuis on ne l’a point revu. Or, ma ferme croyance, monsieur Bindloose, est qu’on lui a dressé des embûches entre mon auberge et Buckstane, où était le rendez-vous. »

M. Bindloose objecta qu’on ne pouvait savoir si un rendez-vous pour un duel avait été réellement convenu entre M. Tyrrel et le capitaine Mac Turc, puisque, d’après elle-même, leur conversation avait eu lieu intra parietes et remotis testibus. Mistress Dods avoua, en s’essuyant les yeux avec son tablier, qu’elle avait écouté à la porte. Battu sur ce point, le clerc avança une nouvelle objection.

« Au nom du ciel ! madame, dit-il, que voulez-vous que je fasse d’après une histoire aussi peu claire que la vôtre ?… Soyez un peu raisonnable considérez qu’il n’y a point de corpus delicti. Corpus delicti ! Et qu’est-ce que cela ? quelque chose à payer sans doute, car vos belles paroles finissent toujours par là ? — Quand je dis qu’il n’y a pas de corpus delicti, je veux dire qu’il n’y a pas de preuve qu’un crime ait été commis ? — Comment peut-on dire qu’un meurtre n’est pas un crime ! » s’écria Meg, qui s’était trop habituée à voir la chose sous un tel point de vue pour consentir à la considérer sous tout autre. « Point de preuves, dites-vous ? je trouverai le cadavre, dussé-je faire retourner la terre à trois milles à l’entour avez la pioche et la pelle, ne fût-ce que pour faire enterrer ce pauvre chrétien, et pendre cet infâme Mac Turc et tous ses complices ! »

Elle se leva en colère pour demander sa voiture ; mais ce n’était ni l’intention ni l’intérêt du clerc de laisser partir sa pratique en si mauvaise humeur. Il la pria de patienter et lui rappela que ses chevaux, pauvres bêtes, ne venaient que d’entrer à l’écurie… argument qui sonnait toujours bien aux oreilles de la vieille aubergiste, accoutumée dès la plus tendre enfance à regarder les soins que réclament ces animaux comme un des devoirs les plus sacrés. Elle reprit donc sa place d’un air fâché, et M. Bindloose se creusait la tête pour trouver moyen d’apaiser la vieille dame, lorsque son attention fut attirée par un grand vacarme qui se faisait entendre dans le corridor.


CHAPITRE XV.

UN LOUANGEUR DU VIEUX TEMPS.


… Que votre voyageur d’aujourd’hui vienne, lui et son curedent, dîner chez ma seigneurie.
Shakspeare. Le roi John.


Le bruit qui avait troublé l’attention de M. Bindloose était causé par un individu, apparemment très pressé, qui frappait à la porte du bureau de banque, lequel bureau occupait un appartement à gauche du corridor, tandis que le salon où le clerc avait reçu mistress Dods était à droite.

En général, ce bureau était ouvert pour tous ceux qui y avaient affaire ; mais en cet instant, si pressée que pût être la personne qui frappait, les commis qui se trouvaient en dedans ne pouvaient pas la faire entrer, attendu qu’ils avaient été faits eux-mêmes prisonniers par la prudente circonspection de M. Bindloose, qui craignait qu’ils n’écoutassent sa consultation avec mistress Dods. Ils ne répondirent donc aux coups réitérés et impatients de l’étranger que par des éclats de rire à demi étouffés, trouvant sans doute la plaisanterie excellente que la précaution de leur maître les empêchât de remplir leurs devoirs.

Marmottant une malédiction ou deux contre ses commis, les perpétuels fléaux de sa vie, M. Bindloose se hâta de passer dans le corridor, et fit entrer l’étranger dans son bureau de banque. Les deux portes du salon et du bureau restant ouvertes, les oreilles de la mère Dods, habiles, comme sait le lecteur, à écouter plus qu’il n’était besoin, purent entendre une partie de la conversation. Elle semblait rouler sur une transaction d’argent de quelque importance, comme Meg le reconnut bien lorsque l’étranger éleva une voix qui était naturellement aigre et haute, en terminant ainsi un entretien qui avait duré environ cinq minutes : « Une prime !… pas un para, monsieur… pas un couri… pas un farthing !… une prime pour un billet de banque d’Angleterre ?… me prenez-vous pour un imbécile, monsieur ? ne sais-je pas que vous appelez traiter au pair, donner des bons à quarante jours sur Londres ? »

Là, mistress Dods entendit M. Bindloose murmurer assez indistinctement quelques mots sur les usages de son métier. À quoi l’étranger répliqua qu’il envoyait toutes les coutumes et tous les usages au diable, réplique qui parut tellement convaincre le banquier, que non seulement il escompta le billet sans exiger de prime, mais qu’il invita encore son client à venir prendre une tasse de thé, et le fit passer dans le salon vert.

L’étranger salua en entrant mistress Dods qui, voyant ce qu’elle appelait un homme décent et de bonne mine, et sachant qu’il avait la poche pleine d’argent d’Écosse et de billets d’Angleterre, lui rendit de son mieux sa révérence.

M. Touchwood était un homme court, mais vigoureux et actif, qui, quoique âgé de soixante ans et plus, conservait encore sur son visage et dans son attitude toute la vigueur de la jeunesse. Sa physionomie exprimait une haute confiance en lui-même, et une espèce de dédain pour ceux qui n’en avaient ni vu ni enduré autant que lui. Ses courts cheveux noirs étaient mêlés de gris. Ses yeux noirs comme le jais, enfoncés, petits et brillants, contribuaient, avec un nez court et retroussé, à marquer un penchant à la colère. Son teint brûlé avait pris une couleur de brique par suite des changements de climat auxquels il avait été soumis ; et sa figure qui, à distance d’un ou deux pas, semblait unie et lisse, présentait, vue de moins loin, un million de rides, se croisant dans tous les sens possibles, mais si fines qu’elles semblaient tracées avec la pointe d’une aiguille. Son costume consistait en un habit bleu et un gilet de buffle, des demi-bottes extrêmement bien cirées, et une cravate de soie nouée avec une précision militaire. La seule partie un peu surannée de ses vêtements était un chapeau à cornes de dimensions équilatérales, en haut duquel il portait une très petite cocarde. Mistress Dods, accoutumée à juger des gens à la première vue, a souvent répété depuis qu’aux trois pas qu’il fit de la porte à la table de thé elle reconnut, avec certitude de ne pas se tromper, la démarche d’un homme en état de bien figurer dans le monde ; « et c’est à quoi » ajoutait-elle avec un clignement d’œil, « nous autres aubergistes, nous nous trompons rarement. Si un gilet brodé d’or a les poches vides, le gilet de daim tout simple sera le plus beau des deux. »

Avant d’entamer la conversation sur un sujet quelconque, les trois personnes réunies dans le salon vert durent naturellement chercher à savoir en quelle compagnie elles se trouvaient. « Vous êtes sans doute de ce pays, dit le banquier, » désirant forcer ainsi l’étranger à s’exprimer catégoriquement ; « pourtant je ne croyais pas que Touchwood fût un nom écossais. — Un nom écossais ?… non, répliqua le voyageur, mais on peut avoir voyagé dans ce pays sans y être né… — Quoi qu’il en soit, si vous avez connu jadis notre pays, vous ne pouvez qu’être merveilleusement satisfait des changements que nous y avons faits depuis la guerre d’Amérique… des montagnes couvertes de luzerne au lieu de bruyères… les revenus doublés, triplés, quadruplés… les vieux donjons abattus, et les gens demeurant dans d’aussi bonnes maisons que partout en Angleterre. — Oui-da ! vous avez cru qu’il fallait changer tout, absolument tout… inconstants comme l’eau ; vous avez été comme l’eau, vous ne sortirez pas de vos limites… En vérité, il y a eu plus de changements dans votre misérable coin depuis quarante ans que dans les grands empires de l’Orient, mais depuis quatre siècles… J’ai laissé vos paysans pauvres, il est vrai, mais honnêtes et industrieux, endurant leur sort en ce monde avec courage, et tournant leurs regards vers l’autre avec espérance… Maintenant, je ne vois que vils serviteurs, regardant. Dieu me pardonne ! toutes les dix minutes, à leur montre, de crainte de travailler pour leur maître un instant de trop… Et puis, au lieu d’étudier la Bible les jours de travail, et d’assister les dimanches aux discussions du ministre sur des points douteux de controverse, ils glanent toute leur théologie dans Tom Payne et Voltaire. »

Mistress Dods approuva fort cette déclamation de l’étranger, et se plaignit que des colporteurs vinssent jusque dans sa maison vendre les vanités du monde à ses servantes, et leur soutirer un argent qu’elles emploieraient mieux à soulager leur père sans ouvrage ou malade.

« Leur père ! continua M. Touchwood : elles ne pensent pas plus à leur père que Regan et Goneril[53]. Puis ces brutes sont devenues mercenaires. Je me rappelle qu’autrefois un Écossais n’aurait pas touché à un schelling sans l’avoir gagné, et pourtant il était aussi empressé à obliger un étranger que l’est un Arabe du désert. Dernièrement il m’est arrivé de laisser tomber ma canne pendant que j’étais à cheval… un manant qui travaillait à une haie fit trois pas pour la ramasser… je le remerciai ; mais mon drôle, remettant son bonnet sur sa tête, envoya au diable mes remercîments, si c’était là tout ce que j’avais à lui donner. — Bien, bien, » répliqua le clerc, qui ne partageait nullement les opinions de ses deux hôtes ; « mais le pays est riche, sans contredit, et la richesse… — La richesse ! interrompit M. Touchwood ; mais êtes-vous vraiment riches ? Vous faites un grand étalage de vos constructions et de votre culture : dans tout cela point de fond, pas plus que la graisse d’un homme corpulent n’indique force et santé. Croyez-moi, ce sont là des signes non de richesse, mais de folie, de folie qui est pauvre, et qui se rend d’autant plus pauvre qu’elle désire paraître riche. Et d’où provient cette ostentation ? Monsieur le banquier, vous pourriez nous le dire : on escompte, on escompte sans cesse. Vous n’aviez qu’une banque à mon départ, maintenant le pays n’est plus qu’une grande banque. Dans votre pays on ne fait que courir, trotter, galoper… mousse, écume, fumée ! Point de consistance, point de caractère. »

L’étranger réussit encore bien mieux à se concilier les bonnes grâces de mistress Dods lorsqu’il se mit à déclamer contre le nouvel établissement d’eaux minérales formé à Saint-Ronan. Enchantée d’entendre M. Touchwood appeler les Eaux de Saint-Ronan une véritable source de folie et de fatuité, une Babel pour le bruit, et une foire de sottises, elle s’empara de la théière et remplit elle-même la tasse de l’étranger, en lui disant qu’à coup sûr il n’en avait pas bu de meilleur aux Eaux.

« Du thé aux Eaux de Saint-Ronan, madame ! s’écria le voyageur ; jamais ! Des feuilles d’épine et de frêne étaient apportées dans des boîtes peintes, préparées par des singes portant livrée, et couverts de poudre, et consommées par ceux qui aimaient une pareille boisson, au milieu du bavardage des perroquets et du miaulement des chats. Combien je regrettais le temps du Spectateur, où j’aurais mis mon sou sur la table, et je me serais retiré sans cérémonie ! »

Meg jugea l’occasion bonne pour dire à l’étranger que, s’il fût descendu chez elle, il aurait bu certainement le meilleur thé qu’on pouvait se procurer dans le pays. De l’établissement des Eaux on passa au propriétaire. M. Touchwood ne concevait pas comment le jeune laird de Saint-Ronan avait pu fonder une pareille pétaudière sur les domaines de son père. Mistress Dods, que son respect héréditaire pour la famille Mowbray empêchait toujours de tenir aucun propos qui pût nuire à la réputation du laird actuel, voulut prendre sa défense en cette occasion ; mais M. Bindloose fit chorus avec l’étranger, attendu que lui, Bindloose, avait escompté au jeune Mowbray deux traites que celui-ci ne s’empressait nullement d’acquitter : le clerc se plaignait surtout de ce que la veille encore Mowbray avait presque mis à vide tous les magasins de la ville pour régaler le beau monde de Saint-Ronan, et n’avait payé toutes ces fournitures qu’en billets.

« Je crois qu’il en sera pour ses préparatifs, ajouta M. Touchwood, car j’ai ouï dire que la fête serait remise à cause d’une indisposition de miss Mowbray. À présent, surtout, que le jeune lord est arrivé, on attendra sans doute qu’elle soit rétablie. »

Un accès de mauvaise humeur difficile à décrire, s’empara de mistress Dods lorsqu’elle entendit l’étranger dire qu’un lord logeait à l’hôtel rival du sien. Elle s’évertua pour trouver quelque défectuosité au titre qui donnait à ce lord le droit de siéger au parlement. M. Touchwood ne manqua point non plus, pour prouver combien l’Écosse avait changé, et changé en mal, d’assurer que le lord s’était rendu aux Eaux par suite d’une blessure qu’il avait reçue dans l’épaule : un brigand qui voulait le voler lui avait tiré un coup de pistolet.

Revenant, par une transition assez naturelle, au motif de sa visite, mistress Dods demanda enfin à l’étranger s’il n’avait point entendu parler, aux Eaux, d’un certain M. Tyrrel. M. Touchwood répondit qu’on ne parlait plus que de lui seul ; qu’il avait eu, disait-on, une sotte querelle pour laquelle il n’avait pas jugé à propos de se battre. « Pour moi, ajouta-t-il, je vois là encore une folie qui a gagné du terrain chez vous. Autrefois deux lairds bien orgueilleux, ou deux cadets de famille, pouvaient se battre à la manière gothique, mais je ne conçois vraiment pas qu’on ose proposer un duel lorsqu’on n’a point d’ancêtres. »

M. Bindloose ne manqua point de profiter de cet incident pour démontrer à mistress Dods, comme il le lui avait déjà déclaré, qu’évidemment le jeune Tyrrel n’avait pas été assassiné, et que tout simplement il avait pris la fuite : aussi l’aubergiste piquée, se leva-t-elle une seconde fois pour demander son carrosse. Mais toute hôtesse qu’elle était dans ses propres domaines, elle comptait sans son hôte dans la présente occasion ; car le postillon bossu, aussi absolu dans son département que mistress Dods elle-même, déclara que les chevaux ne seraient pas capables de se remettre en route avant deux heures. La bonne dame fut donc obligée d’en passer par le bon plaisir de son domestique ; ne cessant de se lamenter amèrement sur les pertes que devait de toute nécessité éprouver une maison publique en l’absence du maître ou de la maîtresse, s’imaginant à l’avance une longue liste de plats cassés, d’écots mal calculés, de chambres laissées en désordre, et d’autres désastres auxquels il lui fallait s’attendre à son retour. M. Bindloose, jaloux de reconquérir les bonnes grâces de son excellente amie et cliente, n’osa cependant pas lui alléguer, pour motif de consolation, motif désagréable quoique bien naturel, qu’une auberge peu fréquentée n’était guère exposée à de tels accidents ; au contraire, il la plaignit de la manière la plus cordiale, et alla jusqu’à donner à entendre que si M. Touchwood était venu à Marchthorn avec des chevaux de poste, comme l’annonçaient son costume si propre et ses bottes bien luisantes, elle pourrait en profiter pour retourner plus vite à Saint-Ronan !

Quelle fut la joie de Meg Dods quand l’étranger non seulement lui proposa une place dans sa voiture, mais encore manifesta l’intention de passer plusieurs jours à son auberge ! Ce fut alors de longues protestations du soin qu’elle mettrait à contenter son nouvel hôte ; puis elle médita en silence et avec délices le triomphe qu’elle se flattait de remporter en attirant dans sa maison un respectable voyageur qui logeait au magnifique hôtel des Eaux.

La chaise de poste fut enfin demandée, et bientôt elle s’arrêta devant la porte de M. Eindloose. Ce ne fut pas sans un secret sentiment de répugnance que l’honnête Meg monta dans une voiture sur la portière de laquelle elle lut ces mots : Auberge et hôtel de Fox, Eaux de Saint-Ronan. Mais il était trop tard pour s’arrêter à de pareils scrupules.


CHAPITRE XVI.

L’ECCLÉSIASTIQUE.


C’était an homme cher à tout le pays, et plus que riche avec quarante livres de rente.
Dryden et Chaucer.


Mistress Dods demeurait bien convaincue que son ami Tyrrel avait été assassiné par le sanguinaire capitaine Mac Turc ; mais après quelques recherches infructueuses pour retrouver le cadavre, après certaines dépenses faites en pure perte, elle finit par abandonner la chose de désespoir. « Elle avait fait son devoir, disait-elle… elle laissait cette affaire à ceux qu’elle regardait naturellement… La Providence jetterait du jour sur ce mystère, quand elle le jugerait convenable. » Telles étaient les raisons morales par lesquelles la bonne dame se consolait, et gardant moins de rancune que ne s’y attendait M. Bindloose, elle conserva son opinion, sans changer de banquier ni d’homme d’affaires.

Peut-être l’inactivité et la résignation de Meg, dans une affaire qu’elle avait menacé d’approfondir si complètement, provinrent-elles en partie de ce que la place de Tyrrel, dans sa chambre bleue, ainsi que dans ses pensées et ses attentions journalières, fut occupée par son nouvel hôte, M. Touchwood ; car en le gardant chez elle, déserteur qu’il était de l’hôtel des Eaux, elle remportait, vu sa manière de considérer la chose, un triomphe décidé sur ses rivaux. Parfois néanmoins il fallait toute la force de cette réflexion pour décider Meg, vieille et entêtée comme elle l’était, à se soumettre aux divers caprices et aux exigences dont son nouvel hôte se rendait coupable. Jamais personne ne parlait autant que monsieur Touchwood de son indifférence habituelle pour la nourriture et les autres aises de la vie, et probablement jamais voyageur n’avait donné plus de mal dans une hôtellerie. Il avait des fantaisies toutes particulières en cuisine, et quand on les contredisait, surtout s’il commençait à ressentir les douleurs d’un accès de goutte, on aurait cru qu’il avait pris des leçons dans la boutique du pâtissier Bedreddin Hassan, et qu’il allait renouveler la scène de la malheureuse tarte à la crème où l’on avait oublié de mettre du poivre. À chaque instant il émettait de nouvelles doctrines en science culinaire ; mistress Dods n’y voyait que des hérésies, et alors la maison retentissait de leurs querelles. Puis son lit devait être nécessairement dressé selon un certain angle d’inclinaison depuis le haut de l’oreiller jusqu’au bout des pieds, et la moindre déviation de cette règle troublait, disait-il, son repos nocturne, et certainement dérangeait son humeur. Il était également capricieux sur la façon de brosser ses habits, d’arranger les meubles de sa chambre, et sur mille autres minuties que dans la conversation il semblait totalement mépriser.

Il peut paraître singulier, mais telle est l’inconséquence de la nature humaine, qu’un hôte d’un caractère si bizarre et si capricieux donnât à mistress Dods une satisfaction égale à celle que lui avait procurée son tranquille et simple ami M. Tyrrel. Si son locataire actuel pouvait blâmer, il pouvait aussi applaudir ; et jamais l’artiste, quand il a, comme mistress Dods, conscience de son propre talent, n’est indifférent aux éloges d’un connaisseur tel que M. Touchwood. L’orgueil de bien faire et d’en être louée la consolait d’un surcroît de travail ; et chose qui n’était pas indigne de la considération de cette très honnête aubergiste, c’est que les hôtes qui donnent le plus d’embarras sont ordinairement ceux dont les mémoires montent le plus haut et qui les paient avec la meilleure grâce. Sur ce point, Touchwood était un véritable trésor. Il ne se refusait jamais la moindre fantaisie, quelque dépense qu’elle pût lui occasionner, quelque peine que dussent se donner ceux qui le servaient ; et cependant il protestait toujours que l’objet en question était pour lui la chose la plus indifférente qui fût au monde. Que diable se souciait-il des sauces de Burgess, lui qui avait mangé son kouscoussou sans autre assaisonnement que le sable du désert ! Mais c’était une honte pour mistress Dods de ne pas avoir certaines provisions que toute décente auberge, autre qu’un simple cabaret, offrait toujours au voyageur.

Bref, il criait, tempêtait, ordonnait, et se faisait obéir ; il tenait sans cesse les domestiques sur pied, et cependant son naturel était vraiment si bon quand il s’agissait d’objets essentiels, qu’il était impossible de lui en vouloir le moins du monde : de sorte que mistress Dods, quoique dans des moments de spleen elle le souhaitât parfois au sommet du Tintok, finissait toujours par chanter ses louanges. Elle ne pouvait pas, il est vrai, s’empêcher de le soupçonner d’être un nabab ; car elle l’entendait parler sans cesse des pays étrangers ; elle le voyait toujours satisfaire ses moindres envies et montrer à l’égard des autres une extrême générosité, attributs qu’elle regardait comme inhérents à tous les hommes de l’Inde. Mais, quoique le lecteur sache déjà qu’en général mistress Dods était mal prévenue envers cette espèce de favoris de la fortune, cependant elle avait assez de raison pour sentir qu’un nabab, vivant dans le voisinage et faisant hausser le prix des œufs et des volailles, était bien différent d’un nabab habitant sa propre maison, prenant chez elle-même toutes ses provisions, et payant sans hésitation ni chicane tous les mémoires que sa conscience lui permettait de présenter. En un mot, pour en revenir au point où nous aurions peut-être dû nous arrêter plus tôt, l’aubergiste et son hôte étaient fort satisfaits l’un de l’autre.

Mais l’ennui trouve toujours moyen de se glisser en tout lieu, quand le vernis de la nouveauté a disparu ; et ce démon s’empara de M. Touchwood, précisément au moment où il était parvenu à tout faire aller à sa guise dans l’hôtellerie… lorsqu’il avait enfin initié dame Dods aux mystères du curri et des mullegatwny… habitué la fille à faire son lit suivant l’angle d’inclinaison recommandé par sir John Sinclair… et presque réussi à instruire le postillon bossu dans l’art de panser les chevaux à la manière des Arabes. Des pamphlets et des journaux, venus de Londres et d’Édimbourg par liasses énormes, ne parvinrent pas à mettre en déroute l’ennemi qui troublait le bonheur de M. Touchwood, et enfin il songea à voir de la société. Les Eaux lui présentaient une ressource naturelle… mais le voyageur sentait un saint frisson de peur lui agiter tout le corps au souvenir de lady Pénélope qui l’avait tant soit peu mal mené durant sa première résidence au fameux hôtel ; et quoique la beauté de lady Binks eût pu charmer un Asiatique par les grâces bouffies de ses contours, notre vieillard ne pensait plus ni aux sultanes ni aux harems. Enfin une idée lumineuse lui vint à l’esprit, et il demanda tout-à-coup à mistress Dods, qui lui servait du thé pour son déjeuner dans une vaste tasse d’une espèce particulière de porcelaine chinoise dont il lui avait offert un service complet, à condition qu’elle lui verserait elle-même et tous le jours le délicieux breuvage :

« S’il vous plaît, mistress Dods, quelle espèce d’homme est votre ministre ? — Un homme tout-à-fait comme les autres, monsieur Touchwood ; quelle espèce d’homme pourrait-il donc être ? — Un homme comme les autres ?… oui… c’est-à-dire qu’il a, suivant l’usage, sa paire de jambes et de bras, d’yeux et d’oreilles… mais est-ce un homme sensé ? — Pas extrêmement, monsieur ; car, s’il buvait ce thé que vous avez fait venir de Londres par la poste, il le prendrait pour du thé bou commun. — Alors il n’a point tous ses organes… il lui manque un nez, ou du moins il ne sait pas s’en servir : ce thé est de la vraie poudre à canon… un bouquet parfait. — Oh ! c’est fort possible ; mais j’ai donné un jour au ministre un petit verre de ma meilleure bouteille de véritable eau-de-vie de Cognac, et puissé-je ne pas échapper au démon, s’il n’a point dit, après l’avoir bue, que c’était un excellent whisky ! Il n’y a absolument que lui dans tout le presbytère, et même dans tout le synode, pour ne pas savoir distinguer le whisky de l’eau-de-vie. — Mais quelle sorte d’hommes est-ce ? est-il savant ? — Savant ?… bien assez, stupide même à force de science ; ne s’inquiétant guère comment tout va dans sa paroisse pourvu qu’on le laisse en repos. C’est désolant de voir une maison si mal tenue !… Si j’avais seulement pour une semaine à mes gages les deux paresseuses qui servent l’honnête homme, je crois que je leur montrerais à tenir un logement. — Prêche-t-il bien ? — Oui, assez bien, assez bien… parfois il lui arrive de lâcher un grand mot ou une bribe de science que nos fermiers et nos lairds à bonnet ne peuvent pas trop comprendre… mais qu’importe ? comme je leur dis toujours… ceux qui le paient doivent en avoir pour leur argent. — Habite-t-il toujours la paroisse ? est-il bon pour les pauvres ? — Trop bon, beaucoup trop bon, monsieur Touchwood. Je vous garantis qu’il exécute à la lettre les préceptes de l’Évangile, et qu’il ne tourne jamais le dos quand on lui demande… ses poches sont toujours dévalisées par une bande de vauriens et de scélérats qui s’en vont tendant la main par tout le pays. — Tendant la main par tout le pays ? Que diriez-vous donc, mistress Dods, si vous aviez vu les fakirs, les derviches, les bonzes, les imans, les moines et les frères mendiants que j’ai vus, moi ?… Mais ce n’est pas ce dont il s’agit ; votre ministre va-t-il beaucoup en société ? — Beaucoup en société ?… jamais ; il ne voit personne, ni chez lui ni ailleurs. Il descend le matin dans une longue robe de chambre en guenilles, comme s’il allait arracher des pommes de terre, et s’assied au milieu de ses livres ; et si on ne lui apporte pas quelque chose à manger, le pauvre homme, il n’aura pas le cœur d’en demander. Bien des fois ou l’a vu rester ainsi dix heures de suite sans rien prendre, jeûnant à en mourir, ce qui est le fait d’un vrai papiste, quoiqu’il ne jeûne, le malheureux, que par oubli. — Eh bien ! en ce cas, madame, votre curé n’est pas une espèce d’homme aussi ordinaire que vous disiez… Oublier son diner !… L’homme doit être fou !… Il dînera avec moi aujourd’hui… et je veux lui donner un dîner qu’il ne puisse oublier de long-temps. — Vous pouvez reconnaître que cela est plus aisé à dire qu’à faire. Le digne homme, à proprement parler, ignore qu’il a une bouche… En outre, il dîne toujours chez lui, c’est-à-dire, quand il lui arrive de dîner, et alors il ne lui faut qu’une écuelle de lait et un morceau de pain, ou encore une pomme de terre froide… C’est là une habitude païenne, pour un aussi brave homme ; car assurément il n’est pas de chrétien qui n’aime ses entrailles. — Oui, cela peut être ; mais j’ai connu bien des chrétiens qui prenaient tellement soin de leurs propres entrailles, ma chère dame, qu’ils n’en avaient plus pour personne… Mais voyons… mettez-vous à l’ouvrage… apprêtez-nous un dîner pour deux, aussi succulent que possible… tenez-le prêt pour quatre heures sonnant… servez-nous le vin vieux du Rhin que j’ai fait venir de Cockburn… une bouteille de mon fameux sherry des Indes… et une autre de votre vieux Bordeaux, du quatrième caveau, entendez-vous, Meg… Ah ! attendez, c’est un ecclésiastique, il faut aussi du Porto. Que tout soit donc prêt ; mais qu’on ne mette pas le vin au soleil, comme cette sotte de Beck l’a fait l’autre jour… Je ne puis aller à la cave moi-même ; mais point de bévues, s’il est possible. — Ne craignez rien, » dit Meg en secouant la tête, « ne craignez rien ; je ne permets jamais à personne de mettre le nez dans ma cave. Mais voilà bien du vin pour deux convives, dont l’un est ministre encore ! — Bah ! folle que vous êtes ! n’y a-t-il pas au bout du village cette femme qui vient de mettre un fou de plus au monde ? Si nous laissons du vin, et que vous le lui envoyiez, s’en trouvera-t-elle plus mal ? — Un bon pot d’ale chaude lui conviendrait mieux ; cependant ce sera comme vous voudrez. Mais votre pareil n’est jamais entré par ma porte. »

Le voyageur était sorti avant qu’elle eût achevé sa phrase ; et laissant Meg se démener et grogner à loisir, il s’en alla, avec la précipitation qui caractérisait tous ses mouvements lorsqu’il avait un nouveau projet en tête, lier connaissance avec le ministre de Saint-Ronan ; pendant qu’il descend la rue qui mène à la mense, nous allons présenter au lecteur ce nouveau personnage.

Le révérend Josiah Cargill était fils d’un petit fermier du sud de l’Écosse ; une faible constitution jointe à ce penchant pour l’étude qui accompagne souvent une santé débile, décida ses parents, au risque de quelque sacrifice, à l’élever pour l’église. Ils étaient d’autant plus portés à se soumettre aux privations nécessaires pour subvenir à cette dépense, que, par suite de certaines traditions de famille, ils s’imaginaient qu’il avait dans les veines quelques gouttes du sang de ce fameux Boanerges du Covenant, Donald Cargill, qui fut égorgé par ses persécuteurs dans la ville de Queenferry, pendant la triste époque de Charles II, uniquement pour avoir, dans la plénitude de sa puissance sacerdotale, rejeté de l’Église et livré à Satan, par une excommunication formelle, le roi et la famille royale, avec tous les ministres et courtisans qui leur étaient attachés. Mais si Josiah descendait réellement de cet intraitable champion, la chaleur de l’esprit de famille dont il aurait dû hériter était tempérée par la douceur de son naturel et par le caractère pacifique des temps au milieu desquels il avait le bonheur de vivre. Il était représenté, par tous ceux qui le connaissaient, comme doux, paisible, studieux, fou de science ; comme un homme qui poursuivait tranquillement le but unique d’acquérir de nouvelles connaissances, celles surtout qui avaient rapport à sa profession, et qui montrait la plus complète indulgence pour ceux dont les goûts différaient des siens. Ses seules récréations, dignes d’un caractère paisible, doux et pensif, se bornaient à des promenades presque toujours solitaires dans les bois et les montagnes, à la louange desquels il se rendait parfois coupable d’un sonnet, mais simplement parce qu’il ne pouvait maîtriser son enthousiasme, et non pour acquérir la renommée et les récompenses qui sont le partage d’un poète heureux. Même, au lieu de chercher à glisser ses pièces fugitives dans les revues et les journaux, il rougissait, lorsqu’il était seul, de ses essais poétiques, et de fait il lui arrivait rarement d’avoir assez d’indulgence envers lui-même pour confier au papier les fruits de sa muse.

D’après cette disposition à une modestie pudibonde, notre savant cherchait à contenir une grande facilité naturelle pour le dessin, quoiqu’il fût sans cesse complimenté, sur des esquisses qu’il jetait sur le papier, par des personnes dont le jugement et le bon goût étaient reconnus. C’était néanmoins ce talent négligé, qui, comme les pieds agiles du cerf dans la fable, devait lui rendre un service qu’il aurait pu attendre vainement de son mérite et de sa science.

Lord Bidmore, connaisseur distingué, eut besoin d’un précepteur particulier pour son fils et héritier, l’honorable Auguste Bidmore ; et, à ce sujet il consulta le professeur de théologie, qui fit passer en revue devant lui plusieurs étudiants qu’il voulait favoriser, et qu’il croyait très propres à remplir une pareille place ; mais sa réponse à la question importante et inattendue de lord Bidmore : « Le candidat sait-il dessiner ? » fut toujours négative. À la vérité, le professeur ajouta que dans son opinion un pareil talent n’était guère nécessaire chez un étudiant en théologie, et qu’il croyait que cela devait être difficile à rencontrer ; mais voyant qu’on appuyait sur cette condition comme un sine qua non, il se rappela enfin un jeune homme de son cours, espèce de rêveur qui osait à peine parler assez haut pour se faire entendre, lors même qu’il lui fallait lire son devoir ; mais qui, disait-on, avait beaucoup de dispositions pour le dessin. C’en fut assez pour lord Bidmore, qui parvint à voir quelques esquisses du jeune Cargill, et qui demeura convaincu que, sous un pareil instituteur, son fils ne pouvait manquer de soutenir une réputation de goût héréditaire qu’avaient acquise son père et son grand-père, aux dépens d’une fortune considérable, dont la valeur représentative consistait alors dans les toiles peintes accrochées aux murs de la grande galerie de Bidmore-House.

Prenant alors tous les renseignements convenables sur le jeune homme proposé, lord Bidmore trouva qu’il possédait toutes les qualités nécessaires, tant morales que scientifiques, et à un plus haut degré peut-être qu’on n’eût pu l’espérer ; ainsi, à la grande surprise de ses compagnons d’étude, mais surtout à la sienne propre, Josiah Cargill fut promu à la place désirée et désirable d’instituteur privé de l’honorable M. Bidmore fils.

M. Cargill s’acquitta de ses fonctions avec capacité et conscience ; mais l’élève était un enfant gâté, de bonne humeur, de santé faible et de moyens très ordinaires. Son maître ne put à la vérité, lui inspirer aucune portion du vif et noble enthousiasme qui caractérise l’aurore du génie ; mais le jeune lord fit dans chaque branche de ses études autant de progrès que permettait sa capacité. Il comprenait les langues savantes, et retenait assez bien les idées principales des auteurs qu’il lisait. Il cultivait les sciences, et pouvait aussi bien classer des coquillages et des mousses qu’arranger des minéraux. Il dessinait sans goût, mais avec beaucoup d’exactitude ; et quoiqu’il n’atteignît aucune supériorité dans les diverses parties de ses études, néanmoins il possédait assez de littérature et de science pour employer son temps, et défendre contre les tentations une tête qui n’était pas assez forte pour y résister par elle-même.

Miss Augusta Bidmore, seule fille de Sa Seigneurie, reçut aussi les instructions de Cargill dans les différentes sciences que son père désira lui voir acquérir, et que l’instituteur fut capable de lui enseigner. Mais ses progrès différaient autant de ceux de son frère que le feu du ciel ressemble peu à cet élément grossier que le paysan entasse dans son foyer fumant. Ses connaissances en littérature italienne et espagnole, ainsi que dans l’histoire ancienne et moderne, sa supériorité dans le dessin et dans tous les arts d’agrément, étaient de nature à enchanter son instituteur, en même temps qu’elles le tenaient en haleine, de peur qu’à force de progrès heureux et rapides l’écolière ne dépassât le maître.

Hélas ! des relations si intimes, dont les périls proviennent des plus doux et des plus tendres, comme aussi des plus naturels sentiments du cœur, devinrent fatales à la paix du précepteur. Tous les cœurs sensibles excuseront une faiblesse qui, comme nous l’allons voir, portait avec elle son propre et sévère châtiment. À là vérité, Cadenus, le croira qui voudra, nous a assuré que, dans une situation si périlleuse, il conserva lui-même des bornes qui furent malheureusement outre-passées par la pauvre Vanessa, son élève plus passionnée…

Sans éprouver d’autre désir
Il goûtait l’innocent plaisir
De voir à ses leçons une vierge attentive[54]


Mais Josiah Cargill fut moins heureux ou moins prudent. Sa belle écolière lui devint chère au plus haut degré, avant qu’il aperçût le précipice vers lequel il s’avançait, guidé par une passion aveugle et sans espoir. À vrai dire, il était absolument incapable de profiter des avantages que lui offrait sa position, pour entraîner son élève dans le piège où il était tombé lui-même. L’honneur et la reconnaissance lui défendaient de tenir une pareille conduite, quand même elle eût été compatible avec la timidité naturelle, la simplicité et l’innocence de son caractère. Soupirer et souffrir en secret, former sans cesse le projet de ne pas rester dans une situation si entourée de périls, et différer de jour en jour l’accomplissement d’une résolution si prudente, c’était tout ce dont l’instituteur se sentait capable ; et il est permis de croire que la vénération avec laquelle il regardait la fille de son patron, et l’impossibilité d’entretenir par la moindre espérance la passion qui le consumait, tendaient à rendre son amour encore plus pur et plus désintéressé.

Enfin, la conduite que la raison lui avait depuis long-temps prescrite ne put être davantage différée. M. Bidmore décida que son fils voyagerait pendant une année en pays étranger, et proposa à M. Cargill d’accompagner son élève ou de se retirer avec une pension convenable, récompense des peines qu’il s’était données. Il n’est guère possible de douter du parti qu’il devait choisir ; car, tant qu’il était avec le frère, il lui semblait n’être pas entièrement séparé de la sœur. Il était sûr d’entendre fréquemment parler d’Augusta, et de voir quelque partie du moins des lettres qu’elle écrirait à son frère ; il pouvait aussi espérer qu’elle ne l’oublierait pas dans ses lettres, qu’elle l’y nommerait « son cher ami, son bon instituteur ; » et son âme calme, contemplative, et cependant enthousiaste, voyait dans ces consolations une source secrète de plaisir, la seule que la vie paraissait lui réserver.

Mais le destin lui gardait un coup qu’il n’avait pas prévu. La chance qu’Augusta pouvait échanger sa condition de jeune fille contre celle d’épouse, bien que sa naissance, sa beauté et sa fortune rendissent un tel événement fort probable, ne s’était jamais présentée à son esprit ; et quoiqu’il eût bien réussi à se convaincre qu’elle ne pourrait jamais être sa femme, il fut néanmoins terriblement affecté en apprenant qu’elle appartenait à un autre.

Les lettres de l’honorable M. Auguste Bidmore à son père annoncèrent bientôt après que le pauvre M. Cargill avait été saisi d’une fièvre nerveuse, et ensuite que sa convalescence était accompagnée d’une telle faiblesse, aussi bien d’esprit que de corps, à ce qu’il semblait, que son utilité, comme compagnon de voyage, devenait absolument nulle. Peu après, les voyageurs se séparèrent, et Cargill revint seul dans son pays natal, s’abandonnant, chemin faisant, à une mélancolique abstraction d’esprit, par laquelle il se laissait dominer depuis la catastrophe morale qu’il avait éprouvée. Ses méditations ne furent pas même troublées par la moindre inquiétude sur ses moyens de subsistance, quoique la cessation de ses fonctions semblât les rendre fort précaires. Mais lord Bidmore y avait prévu ; quelque excentrique qu’il se montrât dans ce qui se rattachait aux beaux-arts, c’était, sous tous les autres rapports, un homme juste et honorable : il ressentait un sincère orgueil d’avoir tiré les talents de Cargill de l’obscurité, et il lui gardait une reconnaissance convenable pour la manière dont il avait rempli la tâche qui lui avait été confiée dans sa famille.

Sa Seigneurie avait secrètement acheté de la famille Mowbray le droit de nommer un ministre à la cure de Saint-Ronan, occupée par un très vieux desservant qui mourut bientôt après ; de sorte qu’à son arrivée en Angleterre, M. Cargill se trouva nommé à la place vacante. Mais il reçut avec tant d’indifférence la nouvelle de sa nomination, qu’il ne se serait probablement pas donné la peine de faire les démarches préalables et nécessaires pour son ordination, si sa mère, alors veuve et dépourvue de moyens d’existence, n’eût pas eu besoin de lui. Il la visita dans l’humble retraite qu’elle occupait dans un des faubourgs de Marchthorn ; il l’entendit remercier avec effusion le ciel de lui avoir accordé assez de vie pour voir la promotion de son fils à une charge qui était à ses yeux plus honorable et plus désirable qu’un siège épiscopal… Il l’entendit tracer d’avance la vie qu’ils mèneraient ensemble dans l’humble indépendance dont la Providence les gratifiait… et il n’eut point le courage d’anéantir les espérances et la joie de sa mère en s’abandonnant à ses sentiments romanesques. Il passa presque machinalement par les formes d’usage, et fut installé dans la cure de Saint-Ronan.

Quoique doué d’une imagination vive, il n’était pas dans la nature de Josiah Cargill de céder à une inutile mélancolie : il chercha ses consolations, non dans la société, mais dans de solitaires études. Sa retraite était d’autant plus complète que sa mère, dont l’éducation avait été aussi modeste que la fortune, se sentait gênée dans sa nouvelle dignité : elle se conformait donc sans peine au goût de son fils qui voulait ne voir personne ; elle passait son temps à surveiller le ménage et à éviter de son mieux tous les embarras qui auraient pu forcer Josiah à quitter ses livres. Mais lorsque la vieillesse la rendit moins active, elle se mit à regretter que son fils fût incapable de vaquer aux affaires intérieures de la maison, et lâcha quelques mots sur le mariage, sur les inconvénients du célibat. À ces admonitions M. Cargill ne répondit que d’une façon évasive ; et lorsque la vieille dame s’endormit dans le cimetière du village, à un âge assez avancé, il ne se trouva plus personne pour diriger la maison du ministre. À vrai dire, Josiah Cargill ne chercha point à la remplacer : il se soumit patiemment à tous les inconvénients du célibat ; et ils égalaient au moins pour lui ceux dont fut assiégé le fameux Mago Pico pendant son état de garçon. Son beurre était mal battu et déclaré non mangeable par tout le monde, excepté par lui et la femme qui le faisait ; son lait avait toujours mauvais goût ; on lui volait ses fruits et ses légumes ; enfin ses bas noirs étaient raccommodés avec du fil bleu et blanc.

Mais le ministre ne s’apercevait de rien, car son esprit était occupé de choses bien différentes. Que mes jolies lectrices n’aillent pas rendre plus que justice à Josiah, ou supposer que, comme le beau Ténébreux dans le désert, il demeura victime d’une passion malheureuse : non… il faut le dire à la honte du sexe masculin, il n’est pas d’amour sans espoir, si ardent et si sincère qu’il soit, qui puisse remplir toute la vie d’amertume. Il faut qu’il y ait espérance… qu’il y ait incertitude… qu’il y ait réciprocité, pour permettre au tyran des cœurs d’établir un empire de longue durée sur un esprit bien constitué, qui désire sa liberté. Le souvenir d’Augusta s’était depuis long-temps effacé de sa mémoire, ou bien il n’y songeait plus que comme à un rêve agréable, qui laisse cependant une impression mélancolique : il ne s’occupait qu’à rechercher les faveurs d’une maîtresse encore plus noble et plus difficile, et cette maîtresse unique était la science.

Toutes les heures qu’il pouvait dérober à ses devoirs ecclésiastiques étaient consacrées à l’étude et passées au milieu des livres. Mais cette avidité de savoir, quoique belle et intéressante en elle-même, allait à un excès tel qu’elle en devenait moins respectable et moins utile : il oubliait, au milieu de ses profondes et minutieuses recherches, que la société a des droits, et que les connaissances qu’on ne communique à personne sont stériles comme le trésor enfoui d’un avare. Ses études avaient encore cet autre inconvénient que, poursuivies pour satisfaire l’amour seul de la science, et n’étant point dirigées vers un objet déterminé, elles portaient sur des points plus curieux qu’utiles, et servaient à l’amusement de l’homme lui-même, sans promettre aucun avantage à la société en général.

Enseveli dans d’abstraites recherches de métaphysique et d’histoire, M. Cargill, ne vivant que pour lui et pour ses livres, contracta plusieurs de ces habitudes ridicules qui exposent l’homme studieux et solitaire aux plaisanteries du monde. La politesse naturelle de son caractère aimable en était altérée. Non seulement il poussait à l’extrême la négligence pour sa toilette et son extérieur, mais encore il devint l’homme le plus distrait et le plus sujet aux absences d’esprit, dans un état où les gens de cette espèce abondent. Personne ne commettait autant de bévues à l’égard des individus auxquels il parlait : c’est ainsi qu’il lui arrivait toujours de demander à une vieille fille des nouvelles de son mari, ou à une femme sans enfants comment allait sa jeune famille ; enfin, à un veuf inconsolable comment se portait son épouse, qu’il avait lui-même enterrée quinze jours auparavant : personne ne fut jamais si familier avec les étrangers qu’il voyait pour la première fois, et ne se rappela plus difficilement le nom de ses amis. Le digne homme confondait perpétuellement les sexes, les âges, les professions, et quand un mendiant aveugle tendait la main en demandant l’aumône, on le voyait souvent, comme pour rendre une politesse, ôter son chapeau et tirer sa révérence.

Parmi ses confrères, M. Cargill était tour à tour un objet de respect par la profondeur de son érudition, ou un sujet de risée par ses bizarreries. Dans cette dernière circonstance il avait coutume de se soustraire par une brusque retraite au ridicule qu’il avait provoqué ; car, malgré la douceur générale de son caractère, ses habitudes solitaires avaient engendré en lui une haine absolue de la contradiction, et la satire d’autrui l’affectait bien plus vivement qu’on n’aurait pu le croire d’après son caractère si simple. Quant à ses paroissiens, il leur arrivait souvent, comme on doit bien le supposer, de rire aux dépens de leur pasteur, et parfois, comme le disait mistress Dods, ils étaient plus surpris qu’édifiés de son savoir ; car lorsqu’il expliquait un passage de la Bible, il ne se rappelait pas toujours qu’il s’adressait à une assemblée fort ignare, et souvent il prononçait une concio ad clerum méprise provenant non de l’orgueil que lui inspirait sa science, ou du désir de montrer, mais de la même distraction qu’eut un jour un théologien fameux : prêchant devant une troupe de criminels condamnés à mort, il termina son discours en promettant aux malheureux qui devaient être exécutés le lendemain matin, « le reste de son sermon à la première occasion. » Mais tout le monde dans le voisinage reconnaissait que M. Cargill remplissait avec exactitude et piété ses devoirs de ministre ; et les paroissiens pauvres lui pardonnaient ses innocentes singularités en considération de sa charité sans bornes. Quant aux plus riches, s’ils se moquaient des distractions de M. Cargill sur quelques objets, ils avaient l’esprit de se rappeler que ces mêmes distractions l’avaient empêché de demander une augmentation de traitement comme tous les autres pasteurs des environs, ou bien d’exiger qu’on réparât sa maison à leurs frais, sinon même qu’on en construisît une neuve. Il est vrai qu’un jour il voulut faire raccommoder le toit de sa bibliothèque où il pleuvait comme en plein champ ; mais ne recevant aucune réponse directe de notre ami Micklewham, qui n’était nullement charmé de la requête et ne voyait pas moyen de l’éluder, le ministre fit tranquillement les réparations à ses dépens, et ne donna plus à ses ouailles aucun embarras à ce sujet.

Tel était le digne pasteur que notre bon M. Touchwood espérait se concilier par un bon dîner et des vins de choix : mesure excellente en bien des cas, mais qui ne paraissait pas devoir réussir cette fois.


CHAPITRE XVII.

LA CONNAISSANCE.


Entre nous, voici quelle est la différence… usant de votre tête au lieu d’user de vos membres, vous avez lu ce que j’ai vu ; usant de mes membres au lieu d’user de ma tête, j’ai vu ce que vous avez lu… Pour qui doit pencher la balance ?
Butler.


Notre voyageur, toujours rapide dans ses résolutions et dans ses mouvements, descendit la rue à grands pas, et arriva à la mense qui, comme nous l’avons déjà dit, tombait absolument en ruine. La désolation complète et le manque d’ordre qu’on remarquait à l’extérieur auraient pu faire croire la maison inhabitée, sans deux ou trois méchants baquets pleins d’eau de savon, et laissés devant la porte pour que ceux qui s’y heurteraient les jambes acquissent la preuve sensible « que la main d’une femme avait passé par là. » La porte ne tenant plus qu’à moitié sur ses gonds, l’entrée était momentanément défendue par une herse délabrée qu’il fallait déplacer pour obtenir passage. Le petit jardin, qui aurait pu donner un air d’aisance à la vieille maison s’il avait été bien tenu, ne servait qu’à rendre évidente la paresse du jardinier domestique du ministre, espèce d’hommes connue pour ne faire que la moitié de l’ouvrage : mais on peut dire de celui-ci qu’il ne faisait rien du tout.

En entrant dans la cour, M. Touchwood l’aperçut mangeant le peu de fruits qu’avaient produits quelques groseilliers rongés de mousse et entourés de chardons. Il l’appela à haute voix et lui demanda à voir son maître ; mais le coquin, se sentant pris en flagrant délit, s’enfuit comme un coupable au lieu de répondre à l’appel, et bientôt on l’entendit conduire, en sifflant, la charrette qu’il avait laissée près d’une brèche de la muraille du jardin.

Dans l’impossibilité de se faire entendre du domestique, M. Touchwood frappa avec sa canne, d’abord doucement, puis plus fort, et ensuite appela, cria, hurla dans l’espoir d’attirer l’attention des personnes de l’intérieur ; mais il ne reçut pas la moindre réponse. Enfin, pensant qu’on ne pouvait commettre aucune indiscrétion dans une maison si abandonnée et si déserte, il dérangea la herse avec autant de bruit que possible, de manière à se faire entendre s’il y avait âme qui vécût dans ce misérable bâtiment. Tout demeura encore silencieux, et entrant sous un vestibule dont les murs humides et les dalles brisées répondaient parfaitement au dehors de l’habitation, il ouvrit une porte sur sa gauche, laquelle, chose merveilleuse, avait encore un loquet, et se trouva dans le salon en présence de l’individu qu’il venait visiter.

Au milieu d’un monceau de livres, de manuscrits et de papiers qu’il avait accumulés autour de lui, dans un fauteuil de cuir tout usé, était assis le savant ministre de Saint-Ronan. C’était un homme maigre, sec, déjà d’un certain âge, ayant un teint brun, et dont les yeux, quoique ternes et un peu égarés, paraissaient avoir été brillants, doux et expressifs. Il avait l’habitude de se laver aussi régulièrement qu’un Oriental ; car il avait oublié la toilette et non la propreté. Ses cheveux auraient pu paraître beaucoup plus en désordre si le temps ne les eût éclaircis : il ne lui en restait guère que sur les deux tempes et le derrière de sa tête ; sa profession était suffisamment indiquée par les bas noirs qu’il portait, sans jarretières toutefois, et ses pieds étaient fourrés dans de vieux souliers qui lui servaient de pantoufles. Le reste de ses vêtements, c’est-à-dire ce qu’on en apercevait, consistait en une robe de tartan, qui enveloppait dans de vastes plis son grand et long corps maigre, et descendait jusqu’aux susdites pantoufles. Il lisait avec tant d’attention le livre place devant lui, in-folio d’une taille peu ordinaire, qu’il ne s’aperçut aucunement du bruit que fit M. Touchwood en entrant, pas plus que des hums ! et des hems ! par lesquels l’étranger jugea convenable d’annoncer sa présence.

Comme tous ces signaux inarticulés étaient également inutiles, M. Touchwood, tout grand ennemi qu’il était du cérémonial, se vit dans la nécessité d’annoncer l’affaire qui l’amenait pour excuser son importunité.

« Hem ! monsieur… hem, hem ! vous voyez devant vous un homme que le manque de société rend malheureux, et qui prend la liberté de s’adresser à vous comme à un bon pasteur, espérant que, par charité chrétienne, vous lui permettrez de jouir un peu de votre société, attendu qu’il est ennuyé de la sienne. »

De ce discours M. Cargill n’entendit guère que les mots : « Malheureux et charité, » mots qu’il connaissait bien, et qui ne manquaient jamais de produire quelque effet sur lui. Il regarda l’étranger avec ses yeux mornes ; et sans corriger la première opinion qu’il avait formée, quoique l’embonpoint et la bonne mine de l’inconnu, aussi bien que son habit soigneusement brossé, sa canne à pomme luisante, et surtout son maintien droit et son air content de lui-même, ne ressemblassent nullement au costume, à la tournure et aux manières d’un mendiant, il lui jeta tranquillement un schelling dans la main, et rentra dans la méditation studieuase que l’entrée de M. Touchwood avait interrompue.

« Sur ma parole, mon bon monsieur, » lui répliqua son visiteur, surpris d’un degré de distraction qu’il croyait à peine possible, « vous vous méprenez absolument sur le motif de ma visite. — Je suis fâché que mon aumône soit insuffisante, mon ami, » répondit le ministre sans relever les yeux ; « c’est tout ce que je puis vous donner pour le moment. — Si vous voulez avoir la bonté de me regarder un instant, dit le voyageur, vous reconnaîtrez peut-être que vous êtes dans une complète erreur. »

M. Cargill leva la tête, appela toute son attention à son aide, et, voyant devant lui une personne bien mise et d’extérieur respectable, il s’écria non sans confusion : « Ah !… oui… sur ma parole, j’étais tellement occupé de mon livre !… Je crois… je pense que j’ai le plaisir de voir mon digne ami, monsieur Lavender ? — Point du tout, monsieur Cargill, répliqua M. Touchwood ; je veux vous éviter la peine de chercher à vous souvenir de moi… Vous ne m’avez jamais vu. Mais que je ne trouble pas vos études… Je ne suis pas pressé, et mon affaire peut attendre votre loisir. — Je vous suis bien obligé, répondit M. Cargill ; ayez la bonté de prendre un siège, si vous pouvez en trouver un… J’ai une suite d’idées à retrouver… un léger calcul à finir… ensuite je serai à vos ordres. » L’étranger trouva parmi les meubles délabrés, mais non sans peine, une chaise assez solide pour supporter le poids de son corps, et s’assit, les deux mains appuyées sur sa canne, et regardant avec attention son hôte, qui bientôt parut ne plus s’apercevoir de sa présence. Il y eut un long intervalle de silence absolu, troublé seulement par le léger bruit que produisait M. Cargill en tournant les feuillets de l’in-folio dont il semblait faire un extrait, et de temps à autre par une petite exclamation de surprise et d’impatience quand il plongeait sa plume, comme cela se fit plusieurs fois, dans sa tabatière, au lieu de la tremper dans l’encrier qui était à côté. Enfin, précisément lorsque M. Touchwood commençait à trouver l’aventure aussi ennuyeuse qu’elle était singulière, le savant distrait leva la tête, et dit comme en se parlant à lui-même : « D’Accon, Accor, ou Saint-Jean-d’Acre à Jérusalem, combien de distance ? — Vingt-trois milles nord-nord-ouest, » répondit l’étranger sans hésitation.

M. Cargill ne témoigna pas plus de surprise que s’il eût trouvé la distance sur la carte ; et probablement, il ne vit guère par quel moyen il avait obtenu la réponse de sa question ; et ce fut au sens de la réponse seulement qu’il fit attention, lorsqu’il répliqua en posant la main sur l’énorme volume : « Vingt-trois milles ! Ingulphus et Jeffrey Winesauf ne sont point de cet avis-là. — Alors ils peuvent aller ensemble au diable, comme deux menteurs, répliqua M. Touchwood. — Vous auriez pu contredire leur autorité sans employer une pareille expression, » repartit le ministre gravement.

« Je vous demande pardon, docteur ; mais voudriez-vous comparer ces drôles en parchemin à moi, dont les jambes ont mesuré comme un compas la plus grande partie du monde habité ?

— Vous êtes donc allé en Palestine ? » répliqua M. Cargill en se redressant sur son siège et en parlant avec curiosité et intérêt.

« Vous pourriez en faire le serment, docteur, et à Saint-Jean d’Acre aussi. Tenez, j’y étais précisément un mois après que Bonaparte eut trouvé que c’était une noix trop dure à casser… J’ai dîné avec le compère de sir Sidney, le vieux Djezzar Pacha, et nous avons eu un excellent repas : tout aurait été pour le mieux si on n’eût apporté un dessert de nez et d’oreilles qui troubla ma digestion. Le vieux Djezzar trouva la plaisanterie si bonne qu’à peine auriez-vous vu dans Acre un seul homme dont la figure ne fût pas aussi plate que la paume de ma main… Ventrebleu ! je respecte mon organe olfactoire, et le lendemain matin je décampai aussi vite que put m’emporter le plus léger dromadaire qu’un pauvre pèlerin monta jamais. — Si vous êtes allé réellement dans la Terre-Sainte, dit M. Cargill, à qui la gaîté de M. Touchwood inspirait quelques doutes, « vous serez capable de m’éclairer au sujet des croisades. — Elles ne se sont point passées de mon temps, docteur. — Vous devez comprendre que ma curiosité ne porte que sur la géographie des contrées où ces événements eurent lieu. — Oh ! quant à cette affaire, vous avez trouvé votre homme : dès qu’il s’agit du temps présent, me voilà. Turcs, Arabes, Cophtes et Druses, je les connais tous, et je puis vous les faire connaître aussi bien que moi. Sans dépasser d’un pas le seuil de votre porte, vous connaîtrez la Syrie tout comme moi-même. Mais un bon service en mérite un autre ; et pour me disposer à vous répondre, il faut que vous soyez assez bon pour dîner avec moi. — Je ne sors que rarement, monsieur, » dit le ministre avec une hésitation marquée, car ses habitudes de solitude et de retraite ne pouvaient être entièrement vaincues, même par l’espérance qu’avaient fait naître en lui les préambules du voyageur ; « cependant, je ne puis renoncer au plaisir de passer quelques heures avec un homme qui possède tant d’expérience. — Eh bien donc, à trois heures… Je ne dîne jamais plus tard, et toujours à la minute… Je demeure à l’auberge en haut de la rue, où mistress Dods s’occupe en ce moment de préparer un dîner comme votre science n’en a jamais vu, docteur ; car j’ai apporté des quatre parties du monde les recettes d’après lesquelles il sera préparé. »

Ce traité conclu, ils se quittèrent ; et M. Cargill, après avoir réfléchi quelque temps au singulier hasard qui avait envoyé un homme vivant pour résoudre les difficultés sur lesquelles il consultait vainement les autorités anciennes, reprit par degrés la suite de réflexions et de recherches que la visite de M. Touchwood avait interrompue, et bientôt il perdit tout souvenir de cet épisode et de l’engagement qu’il avait pris.

Il en était autrement de M. Touchwood, qui, lorsqu’il n’était pas occupé par des affaires d’une importance réelle, avait l’art, comme le lecteur peut l’avoir remarqué, de faire beaucoup de fracas pour rien. Dans cette occasion, il ne faisait qu’aller et venir dans la cuisine, tant et tant que mistress Dods perdit patience et le menaça d’attacher un torchon au pan de son habit, menace qu’il pardonna, vu que, dans tous les pays qu’il avait visités, et dont la civilisation était un peu avancée, les cuisiniers avaient le privilège d’être vifs et impatients. Il se retira donc de la zone torride du microcosme de mistress Dods, et employa son temps à la manière habituelle des oisifs, partie en se promenant pour exciter son appétit, partie en regardant l’aiguille de sa montre arriver à trois heures. Quand une fois elle en eut heureusement marqué deux, il fit dresser la table dans le salon bleu, et tâcha de rendre le couvert aussi élégant que possible pour l’auberge de mistress Dods. Cependant l’hôtesse, avec un air civil, mais malin, émettait de temps en temps quelque doute sur l’exactitude du ministre.

M. Touchwood dédaigna d’écouter une pareille insinuation jusqu’à l’heure convenue : elle arriva, sans M. Cargill. L’impatient amphitryon accorda cinq minutes pour la différence des montres et la variation du temps, et cinq autres pour le délai qui pouvait être nécessaire à un homme allant peu dans le monde. Mais aussitôt que les cinq dernières minutes furent écoulées, il repartit pour la mense, non pas, il est vrai, aussi vite qu’un lévrier ou un daim, mais avec la précipitation d’un homme corpulent, stimulé par un bon appétit, et jaloux de ne pas attendre plus long-temps son dîner. Il entra sans cérémonie dans le parloir, où il retrouva le digne ministre enveloppé dans sa robe de chambre, et assis dans son fauteuil de cuir comme il l’avait laissé cinq heures auparavant. Son arrivée soudaine rappela à M. Cargill un souvenir non distinct, mais général et confus, de ce qui s’était passé le matin, et il se hâta de s’excuser en disant : « Ah !… vraiment… déjà ?… sur ma parole, M. A… a… je veux dire mon cher ami… j’ai peur d’avoir été incivil : j’ai oublié de commander le dîner… mais nous ferons de notre mieux… Eppie !… Eppie !… »

Ce ne fut ni au premier appel, ni au second, ni au troisième, mais ex intervallo, comme disent les hommes de loi, qu’Eppie, fille à jambes nues, à figure rébarbative, et à bras rouges, entra et annonça sa présence en disant aigrement : « Eh bien ! qu’est-ce que vous voulez ? — Avez-vous quelque chose dans la maison pour dîner, Eppie ? — Rien que du pain et du lait, mais en bonne quantité… que voulez-vous que j’aie ? — Vous voyez, monsieur, dit Cargill, que vous allez être traité à la pythagoricienne ; mais vous êtes voyageur, et vous avez été heureux par fois de trouver du pain et du lait. — Oui, mais seulement quand on ne pouvait avoir rien de meilleur, répondit M. Touchwood. Allons, docteur, je vous demande pardon, mais vous battez la campagne ; c’est moi qui vous ai invité à dîner à l’auberge en haut de la rue, et non vous qui m’avez fait une invitation. — Mais oui vraiment, je savais bien que j’avais raison. Je me rappelais parfaitement que nous devions dîner ensemble : j’en étais sûr, et c’est là le principal. Allons, monsieur, je vous suis. — Ne changerez-vous pas de costume ? » dit M. Touchwood, voyant avec surprise que le ministre se disposait à l’accompagner en robe de chambre ; « vraiment ! nous aurons tous les enfants à nos trousses… Vous aurez l’air d’un hibou en plein jour, et ils s’amuseront autour de vous comme des moineaux francs. — Je vais m’habiller, répliqua le digne ministre ; je vais être prêt dans un instant… je suis réellement honteux de vous faire attendre, mon cher monsieur… eh !… eh !… votre nom vient de m’échapper. — Je me nomme Touchwood, monsieur, pour vous servir ; et je ne pense pas que vous ayez encore entendu parler de moi. — C’est la vérité… vous avez raison… en effet !… en bien ! mon bon monsieur Touchstone, voulez-vous me faire l’amitié de vous asseoir un instant, pendant que je m’occuperai de ma toilette ? C’est une chose bien étrange que nous nous rendions ainsi esclaves de nos corps, M. Touchstone… l’action de les vêtir et de les nourrir nous coûte beaucoup de temps et de réflexions, que nous pourrions employer mieux à pourvoir aux besoins de nos esprits immortels. »

M. Touchwood reconnut au fond de son cœur que jamais bramine ni gymnosophiste n’avait été plus loin des excès de table ou de toilette que le sage qui se trouvait sous ses yeux ; mais il donna son assentiment à cette doctrine, quoiqu’elle lui parût hérétique, plutôt que de faire traîner les choses en longueur, en discutant ce point. Le ministre eut bientôt passé son habit des dimanches, sans autre bévue que de mettre un de ses bas noirs à l’envers ; et M. Touchwood, aussi heureux que Boswell, quand il menait en triomphe le docteur Johnson dîner avec Straham et John Wilkes, eut le plaisir de se diriger avec lui vers l’auberge de mistress Dods.

Dans le cours de l’après-dîner, ils se familiarisèrent davantage, et leur familiarité les conduisit à porter réciproquement un jugement sur leurs connaissances et leur caractère. Le voyageur trouva le savant trop pédant, trop attaché à des systèmes formés dans la solitude, et auxquels il ne voulait pas renoncer, quand même ils étaient contredits par le témoignage de l’expérience ; en outre il considéra son indifférence absolue pour la qualité du boire et du manger comme indigne d’une créature raisonnable, c’est-à-dire d’un homme qui possède une cuisine. Cargill passa, à cet égard, aux yeux de son nouvel ami, pour ignorant et incivilisé ; néanmoins l’étranger reconnut que c’était un homme sensé et intelligent, quoique frugal et grand amateur de livres.

D’un autre côté, le ministre ne put s’empêcher de voir dans sa nouvelle connaissance une espèce d’épicurien, faisant un dieu de son ventre ; il s’aperçut aussi qu’il manquait de ce qu’on appelle l’éducation première, et des manières polies qui distinguent un homme bien né, ce dont le ministre était devenu juge compétent par suite du temps qu’il avait passé dans le monde. En outre il ne lui échappa point que parmi les défauts de M. Touchwood se trouvait celui de la plupart des voyageurs, une légère disposition à exagérer ses propres aventures, à amplifier ses propres exploits. Mais aussi la parfaite connaissance qu’il avait des mœurs orientales, mœurs qui sont encore ce qu’elles étaient au temps des croisades, formait un commentaire vivant aux ouvrages de Guillaume de Tyr, de Raymond de Saint-Gilles, aux annales musulmanes d’Albufaragi, et autres historiens de cette époque obscure qui faisaient alors le sujet des études du ministre.

Une amitié, une liaison du moins, fut donc aussitôt formée entre ces deux originaux ; et, à l’étonnement de toute la paroisse de Saint-Ronan, on vit le ministre de ladite paroisse s’unir et s’associer encore une fois à un individu de son espèce, appelé par les paysans le nabab du village. Leurs relations consistaient en de longues promenades qu’ils faisaient ensemble, et qu’ils renfermaient dans un espace de terrain limité, comme s’il eût été réellement entouré de barrières. Ils se promenaient, suivant les circonstances, sur une terrasse qui se trouvait au bas du village ruiné, ou sur l’esplanade devant le château ; et dans l’un ou l’autre de ces cas, la longueur du terrain qu’ils parcouraient n’excédait guère une centaine de pas. Parfois aussi, mais rarement, le ministre partageait le repas de M. Touchwood, quoiqu’il fût moins splendide que le premier ; car, comme l’orgueilleux propriétaire de la coupe d’or dans l’Ermite de Parnell, il était

Toujours le bienvenu, mais avec moins de frais.

Dans ces occasions leur entretien n’avait pas cette régularité et cette suite qui se remarquent entre ce qu’on appelle ordinairement des hommes de ce monde : au contraire, l’un pensait souvent à Saladin et à Richard Cœur-de-Lion, quand l’autre parlait de Hyder-Ali et de sir Eyre Coote. Néanmoins l’un parlait et l’autre semblait écouter, et peut-être les légères relations de société, qui n’ont d’autre objet que l’amusement, ne peuvent reposer sur une base plus solide.

Un soir, le docte théologien s’était assis à la table hospitalière de M. Touchwood, ou plutôt à celle de mistress Dods, pour prendre une tasse d’excellent thé, le seul plaisir des sens pour lequel M. Cargill conservât encore un faible, quand une carte fut remise au nabab.

« Monsieur et miss Mowbray recevront compagnie à Shaws-Castle, le vingt de ce mois, à deux heures. Déjeuner ; habits de caractère ; tableaux dramatiques. » — « Recevront compagnie ! ils sont plus que fous, » continua-t-il par forme de commentaire. « Recevront compagnie !… les phrases bien choisies sont toujours recommandables… et ce morceau de carton a pour but de faire savoir qu’on peut aller se joindre à tous les fous de la paroisse si l’en en a la fantaisie… Dans mon temps, on priait un étranger de vous accorder l’honneur ou le plaisir de sa compagnie. Je suppose que nous aurons dans ce pays le cérémonial de la tente d’un Bédouin, où chaque coquin d’hadgi, avec son turban vert, et en guenilles, entre sans en demander la permission, et enfonce sa patte noire dans le plat de riz, sans autre apologie que salam alicum. Habits de caractère ! tableaux dramatiques ! quelle nouvelle folie est-ce là ? mais qu’importe ?… Docteur, docteur… mais il est dans le sixième ciel… Mère Dods ! vous qui savez toutes les nouvelles, s’agit-il de la fête qui a été remise jusqu’à ce que miss Mowbray fût mieux portante ? — C’est cela même, monsieur Touchwood… Ils n’ont pas le moyen de donner deux fêtes, en une saison… Ils ne sont peut-être pas trop sages d’en donner une… mais c’est leur affaire. — Docteur ! docteur !… le diable l’emporte… il charge les Musulmans avec le vaillant roi Richard… Docteur, connaissez-vous les Mowbray ? — Pas particulièrement, » répondit M. Cargill, après un moment de silence. « C’est l’histoire ordinaire d’une grandeur qui brille dans un siècle, et qui s’éteint dans l’autre. Je crois que Camden raconte que Thomas Mowbray, grand-maréchal d’Angleterre, hérita de cette haute charge ainsi que du duché de Norfolk, comme petit-fils de Roger Bigot, en 1301. — Allons donc ! vous remontez au xive siècle, et je vous parle, moi, de ces Mowbray de Saint-Ronan… Maintenant tâchez de ne pas vous rendormir avant d’avoir répondu à ma question… Ne me regardez point comme un lièvre effaré… je ne vous dis rien qui sente la haute trahison. »

Le ministre garda un moment le silence… comme fait ordinairement un homme distrait qui ressaisit le cours de ses idées, ou comme un somnambule subitement éveillé… Et il répondit ensuite, en hésitant :

« Mowbray de Saint-Ronan… Ah ! oui ! je connais cela… j’ai connu cette famille. — Ils vont donner une mascarade, un bal paré, un spectacle de société, et quoi encore ? » dit M. Touchwood en prenant sa carte.

« J’ai vu quelque chose de semblable, il y a quinze jours, reprit M. Cargill ; j’ai reçu moi-même une carte comme celle-là. J’en ai vu une du moins. — Et êtes-vous bien sûr que vous n’avez point déféré à cette invitation ? demanda le nabab. — Déféré à cette invitation ! vous plaisantez, monsieur Touchwood. — Mais, en êtes-vous bien sûr ? » répéta M. Touchwood, qui avait remarqué, à son extrême amusement, que le savant théologien avait tellement la conscience de ses distractions, qu’il n’était positivement sûr de rien.

« Bien sûr, » répéta-t-il avec embarras : « ma mémoire est si mauvaise que je n’aime à rien affirmer… mais si j’avais fait une chose si éloignée de mes habitudes ordinaires, j’en aurais conservé le souvenir… on peut croire… et… je suis sûr que je n’ai point été à cette fête. — Et cela vous aurait été bien difficile, » répliqua le nabab, riant de la marche que l’esprit de son ami avait été obligé de suivre pour éclaircir ses doutes… « car cette fête n’a pas eu lieu… elle a été remise ; et voici la seconde invitation… il y aura une carte pour vous, si vous en avez reçu une la première fois… Allons, docteur, allons : il faut y venir ; nous nous y rendrons ensemble… moi, sous le costume d’iman… car je puis dire mon bis millah aussi bien qu’aucun hadgi du monde… vous sous celui de cardinal, ou tel autre que vous choisirez. — Comment ? moi ! répondit le ministre ; cela ne conviendrait point à ma profession, monsieur Touchwood… c’est une folie qui ne s’accorde nullement avec mes habitudes. — Tant mieux !… vous changerez d’habitudes.

« Vous ferez bien d’y aller, monsieur Cargill, dit mistress Dods, car ce pourra bien être la dernière fois que vous verrez miss Mowbray… on dit qu’elle va se marier, et aller demeurer en Angleterre avec un de ces coucous qui sont là-bas au bord de la mare.

— Mariée ! s’écria le ministre, est-ce possible ? — Qu’y a-t-il d’impossible, monsieur Cargill, quand vous voyez des fous se marier chaque jour, et par votre entremise encore ?… Vous pensez peut-être que la pauvre fille n’ayant pas la tête tout-à fait à elle… mais si les sages seuls se mariaient, ce monde serait bientôt dépeuplé. Je crois que ce sont les sages comme vous, monsieur Cargill, et comme moi, qui ne se marient point… Dieu nous conserve !… Vous trouvez-vous mal ?… voulez-vous prendre quelque chose ? — Respirez mon eau de rose, dit M. Touchwood ; ce parfum ressusciterait un mort… Comment, au nom du diable ! qu’est-ce que cela veut dire ?… vous étiez parfaitement bien il n’y a qu’un instant. — Une douleur subite, » répondit M. Cargill en reprenant ses sens ; « mais je me sens mieux à présent. — Oh ! monsieur Cargill, répondit mistress Dods, cela vient de vos longs jeûnes. — Oui, bonne dame, interompit M. Touchwood, de ce qu’il se nourrit de lait aigre et de mauvais pois. Le plus petit morceau de nourriture chrétienne est alors rejeté par l’estomac, comme un pauvre gentilhomme refuse sa porte à un riche voisin de peur de lui laisser voir la misère du pays. — Et parle-t-on réellement à Saint-Ronan du mariage de miss Mowbray ? demanda le curé. — Oui, en vérité, répondit mistress Dods ; c’est une nouvelle de Nelly la trotteuse, et quoiqu’elle aime à boire un coup, je ne pense pas qu’elle soit capable d’en inventer de fausses, ou de m’en venir rapporter, à moi qui suis une bonne pratique. — Ceci mérite réflexion, » reprit M. Cargill, comme se parlant à lui-même.

« Oui, assurément, dit mistress Dods ; ce serait un péché et un scandale s’ils employaient cette cymbale retentissante qu’on nomme Chatterly, quand il y a dans le pays une véritable trompette presbytérienne, comme vous, M. Cargill. — C’est vrai, c’est vrai, bonne mistress Dods, dit le nabab. Les gants et les rubans sont des choses de quelque importance, et M. Cargill fera bien de venir avec moi à ces réjouissances maudites pour veiller à ses intérêts. — Il faut que je parle à la jeune dame, » répliqua le ministre avec un air distrait. — Bien dit, mon ami, grand connaisseur en lettres gothiques, reprit le nabab. Vous viendrez avec moi, et nous leur apprendrons à se soumettre à noire sainte mère l’Église, je vous le garantis… Ah ! l’idée de se voir ainsi couper l’herbe sous le pied tirerait un santon de ses contemplations !… Quel costume prendrez-vous ? — Mon costume ordinaire, n’en doutez pas, » répondit le théologien sortant de sa rêverie.

« Bien ; vous avez encore raison : ils pourront vouloir former le nœud conjugal au moment même ; et qui voudrait être marié par un ecclésiastique en mascarade ? Quoi qu’il en soit, nous irons à la fête… c’est une affaire arrangée. »

Le ministre donna son consentement, sous la réserve toutefois qu’il recevrait une invitation ; et, comme il en trouva une à son retour au presbytère, il n’eut point de moyen de se rétracter, quand même il l’eût souhaité.


CHAPITRE XVIII.

JEUX DE LA FORTUNE.


Nous autres, gentlemen, dont les carrosses roulent sur quatre roues, nous sommes sujets à en avoir une en mauvais état.
Le Mari provoqué.


Ici, le lecteur est prié de remonter jusqu’à l’époque de l’arrivée de lord Etherington aux Eaux de Saint-Ronan. La blessure que ce jeune seigneur avait reçue quelques jours après son arrivée le força de se tenir écarté de la société, et de garder la chambre pendant quelque temps.

Le laird de Saint-Ronan, Mowbray, trouva moyen de faire connaissance avec lui, et il s’arrangea pour passer les journées entières dans la chambre de ce nouvel ami, sous prétexte de lui tenir compagnie. Il ne tarda pas cependant à lui proposer, comme moyen de distraction, quelques parties de piquet. Il avait l’espérance de profiter de sa supériorité et de l’inexpérience de son partenaire, pour se dédommager de son assiduité auprès de lord Etherington. Mais celui-ci se trouva d’une force égale au moins à celle de Mowbray. Il semblait cependant négliger les avantages de la fortune avec une telle insouciance, et faisait en jouant des fautes si grossières, que Mowbray soupçonna bientôt que milord prenait plaisir à lui laisser gagner son argent.

Un jour notamment que Mowbray avait gagné une somme assez forte, dont il voulait consacrer une partie à acheter une toilette brillante à sa sœur Clara pour le bal annoncé, il voulut profiter de la bienveillance de la fortune, et proposa à milord Etherington une nouvelle partie de piquet, où l’enjeu de chaque part fut de mille livres sterling : c’était à peu près toute la fortune de Mowbray.

Il eut bientôt lieu de se repentir de cette imprudence : la chance, après l’avoir favorisé, tourna contre lui, et son adversaire allait gagner la partie quand, omettant de montrer son point, après l’avoir annoncé, il donna le droit à son adversaire, d’après la rigueur des règles, de marquer le sien, ce qui décida la partie en faveur de Mowbray.

Celui-ci venait de ramasser, avec une joie égale aux angoisses qu’il avait éprouvées, l’argent de milord Etherington, quand milord lui avoua sans détour que c’était à dessein qu’il avait négligé de montrer son point. Ayant une demande importante à lui faire, il avait voulu le trouver disposé favorablement.

Là-dessus lord Etherington dit à Mowbray qu’un de ses grands oncles maternels, marchand à Londres, après avoir fait dans le commerce une fortune considérable, avait eu la faiblesse, assez commune aux marchands enrichis, de devenir, ou au moins de se faire passer pour un personnage de noble extraction ; qu’à cet effet, un généalogiste obligeant lui avait fabriqué un parchemin qui le faisait descendre de la noble famille écossaise des Mowbray ; et aussitôt il avait changé son nom plébéien de Scrogie Mowbray en celui de Reginald S. Mowbray. Ce grand-oncle, après avoir déshérité son fils, lequel avait voulu obstinément conserver le véritable nom de sa famille, était mort en instituant pour son légataire universel son petit-neveu, Etherington, mais sous la condition qu’il épouserait, dans un délai déterminé, une demoiselle de bonne renommée, portant le nom de Mowbray.

Milord avait espéré d’abord conserver la fortune de son oncle sans se soumettre à cette condition ; mais les hommes de loi, après beaucoup de délais, et lui avoir extorqué beaucoup d’argent, venaient enfin de lui déclarer qu’il n’avait d’autre moyen, pour conserver la fortune de son grand-oncle, que de se soumettre à la condition imposée par son testament.

Etherington, dans cette situation embarrassante, n’avait point hésité, avec la franchise qui lui était naturelle, à s’adresser à Mowbray pour obtenir la main de sa sœur, en déclarant sans détour les motifs qui la lui faisaient rechercher.

Fort étonné d’une telle proposition, Mowbray crut devoir présenter au jeune lord plusieurs objections tirées en grande partie de la bizarrerie de caractère de miss Clara. Enfin, vaincu par les instances du lord, déterminé surtout par les avantages qu’il se flattait de retirer d’une riche alliance, il lui promit d’appuyer ses prétentions auprès de miss Mowbray, dans le cas pourtant où elle ne montrerait pas d’éloignement pour Etherington.

Après avoir quitté son ami, Mowbray passa en revue les motifs qui pouvaient le porter à douter de la sincérité de milord Etherington, et ceux qui devaient lui faire concevoir sur son compte une opinion plus favorable ; et il prit le parti d’attribuer à la position particulière dans laquelle son jeune ami se trouvait, et surtout à la légèreté de son caractère, ce qu’il ne pouvait s’empêcher de trouver étrange dans sa démarche. Il partit donc pour aller assister à la fête qui devait avoir lieu à Castle-Shaws, où devait avoir lieu la première entrevue des jeunes gens. Il s’était bien décidé à favoriser les projets de milord ; mais il jugea convenable, d’après le caractère de miss Clara, de ne lui faire connaître ces projets qu’après lui avoir présenté lord Etherington.


CHAPITRE XIX.

UNE LETTRE.


A-t-il pu parler si long-temps sans être fatigué, et s’arrête-t-il maintenant pour reprendre haleine ? Ah ! c’est bien…
Shakspeare. Richard III.


Lorsque Mowbray eut quitté l’appartement du comte, celui-ci s’assit à son bureau pour écrire à son ami et compagnon de plaisir, le capitaine Jekill, au Dragon-Fert, à Harrowgate.

Il lui rendait compte, dans une longue lettre, de tout ce qui lui était survenu depuis son arrivée aux Eaux de Saint-Ronan, et particulièrement de son duel avec sir Francis ou Tyrrel, son cousin ; car c’était par suite de cette rencontre que Tyrrel n’avait pu se trouver au rendez-vous avec sir Bingo. Il ne doutait pas que Francis, qui avait disparu subitement après l’avoir assez grièvement blessé, ne fût encore dans le pays ; il avait le plus vif désir de découvrir sa retraite, et de surveiller sa conduite à Saint-Ronan ; personne ne pouvait mieux remplir cette double commission que Jekill. En conséquence, son ami le sommait de quitter sur-le-champ Harrowgate, et d’arriver au plus tôt à Saint-Ronan. Là, outre le plaisir d’obliger un camarade, il trouverait, comme moyen de distraction, quelques joueurs faciles à plumer, et quelques femmes dignes de fixer son attention. Quant au laird de Saint-Ronan, le comte, après avoir raconté tout ce qui s’était passé entre eux, s’égayait fort aux dépens de ses prétentions ridicules et de sa fatuité provinciale.


CHAPITRE XX.

TABLEAUX DRAMATIQUES.


La comédie, voilà l’affaire.
Shakspeare. Hamlet.


Enfin arriva le jour de la fête donnée par le laird de Saint-Ronan et miss Clara sa sœur à leur demeure de Castle-Shaws.

On avait d’abord eu le projet de représenter une pièce de Shakspeare ou d’un autre auteur, mais on fut obligé d’y renoncer, attendu qu’on trouva une foule d’aspirants aux rôles principaux, et que personne ne voulut accepter les rôles secondaires. On ouvrit ensuite l’avis de jouer l’une de ces pièces usitées en Italie, dont le cadre et les scènes principales sont convenus d’avance, mais où les acteurs improvisent le dialogue sur le théâtre : la timidité de beaucoup de membres de la société, qui craignaient de rester court devant le public, obligea d’abandonner ce projet de divertissement. On eut, par bonheur, la pensée de représenter tout simplement des Tableaux dramatiques, tirés du Songe d’une Nuit d’été, pièce féerie de Shakspeare. Ces tableaux devaient consister simplement en des groupes d’acteurs, revêtus de costumes de théâtre, et figurant, sans paroles et sans mouvements, les scènes les plus importantes de l’ouvrage, Le théâtre devait être un quinconce du jardin de Castle-Shaws ; un boulingrin tiendrait lieu de foyer ; des paravents, convenablement disposés, simuleraient aux yeux d’un public indulgent les coulisses du théâtre.

Dès l’heure indiquée, la foule fut grande au château de Mowbray. Le nabab et le ministre Cargill arrivèrent ensemble dans la voiture de mistress Dods, et excitèrent l’un et l’autre la gaîté des enfans, rassemblés par la curiosité à la porte extérieure de Castle-Shaws.

Le maître de la maison, qui remplissait le rôle de Thésée, duc d’Athènes, reçut ses hôtes avec une courtoisie parfaite. Parmi les actrices, miss Clara, grâce au superbe schall des Indes qu’elle devait à la générosité récente de son frère, excita particulièrement l’admiration du public et la jalousie des femmes. Quant aux acteurs, nul ne fut plus applaudi que le comte d’Étherington. Il n’avait voulu accepter que le rôle peu important de Bottom, espèce de bouffon de bas étage. Mais le bon goût et la fidélité scrupuleuse de son costume, la vivacité comique de sa pantomime, au moment surtout où, par l’ordre d’un génie supérieur, il prenait une tête d’âne, lui attirèrent une triple salve d’applaudissements mérités. En général, tous les acteurs et actrices, quoique moins admirés du public que le jeune comte, obtinrent la somme de bravos à laquelle peuvent aspirer des comédiens de société.

La représentation achevée, la compagnie, en attendant le dîner, se répandit dans le jardin ou dans les appartements du château, pour se livrer aux divers amusements. Quant à Mowbray, il s’empressa de demander au jeune comte, qui déposait en ce moment sa tête d’âne, comment il avait trouvé miss Clara. Le comte répondit par des protestations d’admiration pour la beauté, la physionomie intéressante de cette jeune dame ; il ajouta qu’il n’avait osé, comme il aurait dû le faire, quitter, dans la dernière scène, sa tête d’âne, de peur de se montrer au milieu d’une mascarade, dans un costume trop peu avantageux et trop peu propre à exciter chez la belle miss Clara l’impression qu’il souhaitait produire sur elle. Il ajouta qu’il allait se retirer, pour paraître au dîner dans un costume plus convenable.


CHAPITRE XXI.

PERPLEXITÉS.


Pour les jeux, les travestissements, les agréables passe-temps ; vive l’amour, qui jonche de fleurs son passage.
Shakspeare. Peines d’amour perdues.
Bonnes gens, en arrière ! la scène commence à se charger de nuages.
Id. ib.


Dans l’intervalle qui s’écoula entre le spectacle et le repas, une assez longue conversation eut lieu dans un endroit retiré du jardin entre le ministre Cargill et miss Mowbray. Le ministre déclara à la sœur du laird de Saint-Ronan, qu’il avait appris qu’elle était au moment de se marier, il ne pouvait expliquer une pareille résolution de sa part ; il était impossible que miss Mowbray eût perdu le souvenir des obstacles invincibles qui s’opposent à cette union : dans le cas pourtant où il en serait ainsi, le ministre déclara qu’il se verrait contraint à remplir ses devoirs de chrétien et d’homme d’honneur, et à faire usage du fatal secret dont il était dépositaire.

Miss Mowbray accorda peu d’attention à cette déclaration du ministre, et elle parut à peine comprendre le sens de ses paroles ; elle se retira en laissant M. Cargill étonné de son indifférence et de sa froideur, pendant une conversation aussi intéressante pour elle.

En quittant le bosquet où il venait de s’entretenir avec la jeune miss, le révérend ministre rencontra dans une allée étroite un beau cavalier, vêtu à l’espagnole, la guitare sur le dos, et engagé dans un entretien assez vif avec lady Binks… C’était le comte d’Étherington, qui avait quitté le costume sous lequel il avait paru dans les Tableaux dramatiques, pour l’habit de velours et de soie.

M. Cargill crut reconnaître dans le comte une personne de sa connaissance, M. Bulmer : malgré le sang-froid imperturbable et l’assurance presque impertinente du jeune lord, qui protestait que tel ne fut jamais son nom, malgré surtout le peu de confiance que le ministre avait dans sa propre mémoire, il ne se persuada qu’avec beaucoup de peine qu’il n’avait pas devant les yeux le véritable M. Bulmer, tant la voix, l’âge et les traits du comte lui paraissaient offrir de ressemblance avec ceux de cet individu.

Au moment où la société se réunissait dans le salon pour se rendre ensuite dans la salle à manger, lady Pénélope s’approcha de M. Cargill, et lui exprima, avec les compliments les plus flatteurs, le désir qu’elle éprouvait de l’avoir auprès d’elle pendant le dîner : l’éminente piété du révérend docteur, aussi bien que ses lumières profondes étaient l’objet de l’admiration et de l’estime de lady Pénélope. En poursuivant avec adresse ses cajoleries, lady Pénélope dirigea insensiblement la conversation sur le caractère, la personne et les affaires de miss Clara Mowbray. Mais le ministre, avec plus de pénétration qu’on n’en pouvait attendre d’un homme aussi distrait, devina sur-le-champ ses intentions ; il interrompit brusquement la conversation, et, après avoir salué milady avec froideur, il la laissa fort mécontente du peu de succès de sa tentative.


CHAPITRE XXII.

REPROCHES.


Ne paraissez point à la fête avec de tels habits ; allez dans ma chambre… prenez des habits à moi.
Shakspeare.


On était prêt à passer dans la salle à manger quand on s’aperçut de l’absence de miss Clara Mowbray. Son frère, redoutant quelque nouveau trait de bizarrerie de sa part, monta non sans inquiétude à sa chambre. Après en avoir obtenu l’entrée avec quelque difficulté, il y trouva sa sœur qui venait de quitter le costume élégant qu’elle avait porté à la représentation du matin, pour reprendre la robe de chasse qu’elle portait d’habitude. Son frère, ne pouvant la décider à faire une toilette plus convenable, se borna à la supplier de mettre au moins sur ses épaules le beau schall des Indes qui avait le matin excité l’admiration de toute la compagnie. Miss Clara confessa, non sans quelque embarras, que, vaincue par les sollicitations de lady Pénélope qui convoitait ce schall avec une ardeur extrême, elle l’avait donné à cette dame. Mécontent de la conduite de sa sœur, et encore plus de celle de lady Pénélope, Mowbray se promit de ne pas laisser échapper l’occasion de se venger de cette dernière.

L’occasion ne se fit pas attendre : miss Clara était descendue, et, après avoir présenté à la compagnie ses excuses pour sa toilette un peu sans façon, elle venait de prendre place. Elle faisait les honneurs de la table avec une élégance et une grâce parfaite, quand la personne la mieux intentionnée et la moins spirituelle de la compagnie, mistress Blower, fit la remarque que miss Clara était sans schall. Comme la respectable dame en avait trois, et que miss Clara, dont la santé réclamait tant de ménagements, courait risque de s’enrhumer, elle crut devoir, dans la bonté de son cœur, lui en offrir un. « Ma sœur vous rend grâces, répondit Mowbray ; elle n’est pas encore assez grande dame pour prendre les schalls des autres. »

Ces mots piquants s’adressaient à lady Pénélope ; et si elle eût pu en douter, la manière dont Mowbray la regardait en les prononçant l’en aurait avertie. N’osant pas laisser échapper publiquement son ressentiment, elle jura de s’en dédommager tôt ou tard.

Cet incident devait être remarqué, car le dépit que conçut en cette circonstance lady Pénélope explique une grande partie des événements qui remplissent la fin de ce roman.


CHAPITRE XXIII.

LA PROPOSITION.


Ah ! vous voulez être une jeune vestale, je le vois ; une fiancée du ciel : allons, j’ai votre affaire… Je vous amène un aimable cavalier, qui a pris ses degrés dans les sept sciences que les dames estiment davantage : il est jeune et noble, beau et vaillant, gai, riche et libéral.
La Nonne.


Mowbray, en rejoignant la compagnie avec sa sœur, remarqua, non sans étonnement, que lord Étherington avait disparu. On lui dit que le comte avait été pris subitement par des douleurs, suites de sa blessure qui n’était pas encore parfaitement guérie, et qu’il avait été contraint de se retirer chez lui.

Le jour qui suivit la fête donnée à Castle-Shaws, Mowbray, dans la matinée, réfléchissait avec quelque dépit à la façon assez triste dont cette fête s’était terminée, et surtout à l’inexplicable disparition du comte, quand il reçut un billet par lequel ce dernier lui demandait la permission de se présenter à Castle-Shaws pour offrir ses excuses de son brusque départ de la veille, et aussi pour faire agréer, s’il était possible, ses hommages à miss Clara.

Après avoir répondu au comte que Sa Seigneurie serait reçue avec plaisir aussitôt qu’il le voudrait, Mowbray se rendit auprès de sa sœur ; et là il eut avec elle une conversation dont nous rapportons textuellement la plus grande partie.

« Au moins vous conviendrez d’une chose… Le drôle de Bottom a été fort bien joué… vous ne pouvez dire le contraire. — Oui, répondit Clara, l’acteur méritait de garder jusqu’à la fin sa tête d’âne. Mais que m’importe ? — Mais savez-vous seulement que c’était le même que ce beau cavalier espagnol ? reprit Mowbray. — En ce cas, il y avait un fou de moins que je ne croyais, » répondit Clara avec la plus parfaite indifférence.

Son frère se mordit les lèvres.

« Clara, dit-il, je crois que vous êtes une excellente fille, et que vous ne manquez pas d’esprit ; mais, je vous en conjure, ne visez point à l’originalité : il n’y a rien dans le monde de plus insupportable que de penser autrement que les autres… Ce cavalier était le comte Étherington. »

Ces paroles, quoique prononcées d’un ton que Mowbray voulait rendre imposant, ne firent aucun effet sur Clara.

« Je souhaite qu’il remplisse mieux le rôle de pair que celui de gentilhomme espagnol, » répondit elle avec nonchalance.

« C’est, repondit Mowbray, un des plus beaux hommes de ces temps-ci ; un homme tout-à-fait à la mode… Il vous plaira quand vous l’aurez vu en particulier. — Qu’il me plaise ou non, cela n’importe guère, reprit Clara. — Vous vous trompez, » répondit Mowbray gravement, « cela importe beaucoup. — Vraiment ! » répondit Clara en riant ; « je dois donc me supposer un personnage si considérable, que mon approbation est nécessaire à l’un de vos hommes à la mode. Il ne peut passer la revue aux Eaux de Saint-Ronan sans cela… Fort bien ! Je déléguerai, en ce cas, mes pouvoirs à lady Binks, pour qu’elle examine le nouveau venu à ma place. — Ce sont des folies, Clara, répondit Mowbray. Lord Étherington vient ici ce matin, et désire faire votre connaissance. J’espère que vous voudrez bien le recevoir, et que vous le traiterez comme un de mes amis intimes. — De tout mon cœur !… mais vous l’engagerez, après cette visite, à rester avec vos autres amis intimes à Saint-Ronan… Vous savez qu’il est convenu entre nous que vous n’amènerez, dans mon domaine, ni chiens, ni fashionables… Les premiers font peur à mon chat, les seconds m’ennuient. — Vous ne me comprenez pas, Clara ; c’est un visiteur fort différent de tous ceux que je vous ai présentés jusqu’à présent… Je compte le voir souvent ici, et j’espère que vous et lui serez meilleurs amis que vous ne le pensez. J’ai pour le souhaiter des raisons que je n’ai pas le temps de vous dire en ce moment. »

Clara garda un instant le silence, et jeta sur son frère un regard inquiet et scrutateur, comme si elle eût voulu lire dans le fond de son âme.

« Si je pensais, » dit-elle d’une voix ferme et calme, après avoir continué cet examen pendant une minute : « mais non ! je ne puis croire que le ciel me destine un tel coup… et encore moins qu’il me soit porté par votre main. » Elle s’avança d’un mouvement rapide vers la fenêtre, l’ouvrit, et revint à sa place avec un sourire contraint. « Que le ciel vous pardonne, mon frère ! vous m’avez épouvantée jusqu’au fond du cœur. — Telle n’a pas été mon intention, » répondit Mowbray, qui sentit qu’il était nécessaire de la calmer. « Je faisais seulement allusion en plaisantant à ces chances qui ne sortent jamais de la tête des jeunes filles, et auxquelles vous pensez si peu. — Je souhaite, mon cher John, » dit Clara en s’efforçant de reprendre son sang-froid ; « je souhaite que vous profitiez de mon exemple, et que vous renonciez à toutes les chances de la fortune… vous ne vous en trouveriez point mal. — Qu’en savez-vous, petite folle ? reprit Mowbray : je veux vous prouver le contraire. Voici un billet payable à votre ordre pour la somme que vous m’avez prêtée, et quelque chose de plus… ne laissez pas le vieux Mick y mettre le doigt ; chargez de cette commission Bindloose… c’est le plus honnête homme de ces deux coquins. — Ne voudriez-vous pas, mon frère, faire passer vous-même le billet à Bindloose ? — Non, non, répliqua Mowbray ; il pourrait mêler cette affaire avec les miennes, et cela ne tournerait pas à votre avantage. — Je suis charmée que vous soyez en état de me rendre ce que vous me devez, car j’avais besoin d’argent pour acheter le nouvel ouvrage de Campbell. — Je souhaite que votre acquisition vous procure beaucoup de plaisir… mais ne vous fâchez pas contre moi de ce que je me soucie fort peu de Campbell… Je ne me connais pas plus en livres que vous en gageures. Maintenant parlons sérieusement, et dites-moi si vous voulez être une bonne fille… Laissez là vos caprices, et recevez ce jeune seigneur anglais comme il convient à une femme de votre rang. — Rien de plus facile, répondit Clara ; mais, je vous en conjure, ne me demandez rien de plus… Dites-lui que je suis une pauvre créature faible d’esprit, malade de corps, souffrante, inquiète et agitée. Enfin, dites-lui que je ne puis le recevoir qu’une seule fois. — Je ne lui dirai pas une telle chose, » répondit Mowbray d’un air mécontent. « Je le vois, il faut tout vous apprendre. Je ne voulais pas entamer cette discussion ; mais puisqu’elle est inévitable, mieux vaut plus tôt que plus tard… Vous saurez donc, Clara Mowbray, que lord Étherington est amené ici par des vues particulières, et que ces vues, je les connais et les approuve entièrement. — Je m’y attendais, » répliqua Clara de la même voix altérée qu’elle avait eue dans tout le cours de la conversation ; « j’avais un pressentiment de ce dernier malheur !… Mais, Mowbray, je ne suis point une enfant… je ne puis ni ne veux recevoir le comte. — Comment, » s’écria Mowbray d’un accent irrité, « osez-vous me faire un refus si positif ? Pensez-y bien, car si nous ne pouvons nous entendre, c’est vous qui en souffrirez. — Comptez-y bien de votre côté, » continua-t-elle avec une véhémence croissante ; « je ne veux voir ni lui ni aucun homme sur le pied dont vous venez de parler… Ma résolution est prise : les menaces et les prières ne sauront la faire changer. — Sur ma parole, madame, dit Mowbray, pour une jeune femme modeste et réservée, vous avez de la fermeté ; mais vous découvrirez que je n’en ai pas moins si vous ne consentez pas à recevoir mon ami, lord Étherington, et à le traiter avec la politesse qu’exige la considération que j’ai pour lui. Clara, je ne vous regarderai plus comme la fille de mon père. Au nom du ciel ! pensez à ce que vous allez perdre… l’amitié et la protection d’un frère… et pourquoi ?… pour un caprice et un misérable point d’étiquette. Vous n’imaginez pas, je suppose, dans les fictions de votre tête romanesque, que nous en sommes revenus au temps de Clarisse Harlowe et de Henriette Byron, où l’on mariait les jeunes filles malgré elles ; et c’est une extravagante vanité de votre part, si vous supposez que lord Étherington, parce qu’il vous a honorée de quelque attention, ne se contentera point d’un refus honnête… Vous croyez-vous d’un si haut prix que le temps de la chevalerie revienne pour vous ? — Je me soucie peu de savoir ce qu’était ce temps-là, répondit Clara ; mais je vous dis que je ne veux point voir lord Étherington ni aucun autre après de semblables préliminaires… Je ne le puis, ni ne le veux, ni ne le dois. Si vous désiriez que je le reçusse, ce qui n’avait aucune importance, il fallait me le présenter comme une visite ordinaire… mais avec les intentions qu’il a, je ne le recevrai point. — Vous le verrez et vous l’entendrez ; vous me trouverez aussi obstiné que vous… aussi prêt à oublier que vous êtes ma sœur, que vous l’êtes à oublier que je suis votre frère. — Le moment est donc venu où la maison de notre père ne nous renfermera plus tous deux. Je chercherai un autre asile : puisse le ciel vous bénir ! — Vous prenez cela bien froidement, madame, » répliqua Mowbray en se promenant dans la chambre avec une agitation qui se trahissait dans ses gestes.

« C’est, répondit-elle, que j’avais souvent prévu ce malheur… Oui, mon frère, j’ai souvent prévu que vous feriez de votre sœur l’objet de vos spéculations et de vos projets quand vos autres ressources manqueraient. Ce moment est venu, et, comme vous voyez, j’y suis préparée. — Et où vous proposez-vous de vous retirer ? demanda Mowbray. Je pense, en ma qualité de votre seul parent et de votre tuteur naturel, avoir le droit de le savoir… l’honneur de la famille et le mien y sont engagés. — Votre honneur ! c’est votre intérêt que vous voulez dire ! Mais soyez tranquille… le creux d’un rocher, le lit desséché d’un torrent, seront mon asile, plutôt qu’un palais où je ne serais pas libre. — Vous vous abusez, » reprit Mowbray gravement, « si vous espérez plus de liberté que je ne le crois convenable dans votre intérêt. La loi veut, la raison et mon affection pour vous exigent que, pour votre salut et pour votre honneur, vous ne soyez pas délivrée de toute surveillance. Vous couriez un peu trop les bois du temps de notre père, si tout ce qu’on dit est vrai. — Il se peut, Mowbray, » répondit Clara en pleurant ; « le ciel me puisse prendre en pitié et vous pardonne de me reprocher le triste état de mon esprit !… Je sais que parfois je ne puis me confier à ma propre raison ; mais était-ce à vous, mon frère de m’en faire souvenir ? —

Mowbray se sentit adouci et embarrassé.

« Quelle est cette folie ? répliqua-t-il ; vous me dites les choses les plus piquantes… vous êtes prête à abandonner ma maison ; et quand vous m’avez poussé à vous répondre avec colère, vous vous mettez à pleurer. — Dites-moi, mon cher John, que vous ne pensiez pas ce que vous venez de me dire, s’écria Clara ; oh ! dites-le-moi !… ne me privez pas de ma liberté… c’est le seul bien qui me reste… et, Dieu le sait, c’est une faible consolation au milieu de tous les chagrins qui m’accablent. Je ferai tout ce qui vous sera agréable… j’irai aux Eaux quand vous le voudrez… je m’habillerai comme vous le désirerez… mais, au nom du ciel ! laissez-moi libre dans ma solitude… laissez moi pleurer sans témoins dans la maison de mon père… ne réduisez point votre infortunée sœur à mourir sur le seuil de votre porte. Le temps de ma vie sera court ; mais n’agitez point la poussière du sablier… ne me tourmentez pas… laissez-moi passer ma vie en paix… je vous le demande plus encore pour vous que pour moi. Je voudrais, Mowbray, quand je ne serai plus, que vous puissiez penser quelquefois à votre sœur sans être troublé par des réflexions amères. Ayez pitié de moi dans votre intérêt même… Je n’ai mérité de vous que la compassion.. Nous ne sommes que deux sur la terre : pourquoi l’un rendrait-il l’autre misérable ? »

Ses touchantes supplications furent suivies d’un torrent de larmes et de sanglots déchirants. Mowbray ne savait quel parti prendre : d’un côté, il était lié par la promesse qu’il avait faite au comte ; de l’autre, sa sœur n’était pas en état de recevoir une telle visite ; bien plus, s’il usait de son autorité pour la forcer à voir Étherington, elle se conduirait avec lui de façon à détruire entièrement les projets sur lesquels lui, Mowbray, avait déjà bâti tant de châteaux en Espagne. Dans cet embarras, il voulut encore tenter un nouvel effort auprès de sa sœur.

« Clara, lui dit-il, je suis, comme je vous l’ai déjà dit, votre seul parent, votre seul protecteur. Si quelque motif raisonnable vous empêche de recevoir le comte, et de repousser par un refus poli la proposition qu’il voulait vous adresser, assurément je puis demander à connaître ce motif. Cette liberté dont vous faites tant de cas, vous en avez trop joui durant la vie de mon père… les dernières années au moins… Avez-vous à cette époque formé quelque liaison qui s’oppose à ce que vous receviez la visite dont milord Étherington vous menace ? — Me menace ! le mot est bien choisi ; et rien ne peut être plus effrayant qu’une telle menace, excepté son accomplissement. — Je suis joyeux de voir que vous reprenez la liberté de votre esprit, répliqua son frère ; mais ce n’est pas là une réponse à ma question. — Est-il nécessaire, dit Clara, qu’on ait quelque engagement pour ne vouloir pas se marier, ou même pour ne vouloir pas être pressé sur un pareil sujet ? Beaucoup de jeunes gens déclarent qu’ils veulent mourir garçons : pourquoi, à vingt-trois ans, ne pourrais-je dire que je veux mourir fille ?… Laissez-moi vivre fille, comme un bon frère, et jamais neveux et nièces n’auront été caressés, grondés et gâtés par leur vieille tante, autant que vos enfants, quand vous en aurez, le seront par leur tante Clara. — Et pourquoi ne pas dire tout cela à lord Étherington, répondit Mowbray ; attendez qu’il vous présente le terrible épouvantail du mariage avant de vous effrayer de le revoir. Qui sait ? le caprice dont il est question peut être déjà passé… Il se promenait, comme vous savez, avec lady Binks, et cette dame possède autant d’adresse que de beauté. — Puisse le ciel augmenter l’une et l’autre ! et c’est bien sincèrement que je le souhaite, si ces qualités peuvent lui servir à garder lord Étherington pour elle-même ! — Eh bien donc, puisque les choses sont ainsi, je ne pense pas que vous ayez beaucoup d’embarras avec le comte, pas plus qu’il n’en faudra pour lui signifier un refus poli. Après avoir entretenu sur un pareil sujet un homme de ma condition, il ne peut plus reculer sans que vous lui fournissiez un prétexte. — Si c’est là tout ce qu’il désire, soyez certain qu’aussitôt qu’il m’en donnera l’occasion, il recevra une réponse qui le mettra en liberté de faire la cour à telle fille d’Ève qu’il lui plaira, à l’exception de Clara Mowbray. En vérité, je désire tellement rendre ce captif libre, que maintenant je suis impatiente de le voir arriver, autant que je le redoutais tout à l’heure. — Oh ! doucement, n’allons pas si vite en besogne. Vous ne pouvez lui faire un refus avant qu’il vous fasse la demande. — Certainement, mon frère… Mais je saurai bien comment m’arranger… il ne me demandera rien absolument. Je rendrai à lady Binks son admirateur, sans accepter seulement une politesse pour sa rançon. — De pis en pis, Clara ! vous devez vous rappeler qu’il est mon ami et mon hôte, et il ne faut pas qu’il reçoive un affront dans ma maison. D’ailleurs, réfléchissez un instant, Clara… ne vaudrait-il pas mieux donner en cette circonstance quelque temps à la réflexion ? L’offre est brillante… des titres… une fortune… une fortune que vous auriez le droit de partager. — C’est aller au delà du traité que nous avons conclu. Je vous ai cédé plus que je ne devais le faire quand j’ai consenti à ce que le comte me fût présenté sur le pied d’un visiteur ordinaire ; et maintenant vous parlez de nouveau en sa faveur. C’est un empiétement, Mowbray ; je vais retomber dans mon obstination et refuser tout-à-fait de le voir. — Comme vous voudrez, » répliqua Mowbray, sentant bien que c’était seulement de l’affection de sa sœur qu’il lui était possible d’obtenir cette concession… « comme vous voudrez, ma chère Clara ; mais, au nom du ciel ! essuyez vos yeux. — Et conduisez-vous comme des gens de ce monde, » reprit Clara en essayant de sourire ; « mais cette citation est perdue pour vous qui n’avez jamais lu ni Prior ni Shakspeare. — Non, Dieu merci ! répliqua Mowbray, j’ai déjà bien assez de choses dans la tête sans y mettre encore un tas de rimes, comme vous faites, lady Pen et vous… Allons, c’est bien, allez au miroir et prenez un air convenable. »

Il faut qu’une femme soit bien abattue par la souffrance pour négliger entièrement sa toilette. Clara en quelques secondes substitua à son chapeau de paille une gracieuse coiffure à la grecque, sans autre ornement que ses beaux cheveux.

« Maintenant, » dit-elle quand elle eut fini, » que je prenne mon plus beau manchon ; et vienne duc ou prince, je serai prête à le recevoir. — Comment ! un manchon ?… qui a jamais entendu parler de manchon depuis vingt ans ? Les manchons n’étaient déjà plus de mode avant que vous fussiez née. — N’importe, John ; quand une femme porte un manchon, et surtout une vieille fille déterminée comme moi, c’est signe qu’elle n’a pas dessein d’égratigner… c’est pourquoi un manchon fait absolument l’office d’un pavillon blanc. »

En cet instant on apporta à John Mowbray un nouveau billet à lui adressé. Il brisa le cachet et lut ces mots : « Promptitude et secret, » écrits sur l’enveloppe intérieure. Quant au contenu de ce billet, qui le surprit grandement, nous le renvoyons au commencement du chapitre suivant.


CHAPITRE XXIV.

AVIS ANONYME.


Décachetez cette lettre ; je puis produire un champion qui soutiendra ce que vous y trouverez.
Shakspeare. Le roi Lear.


La lettre que reçut Mowbray, et qu’il lut en présence de sa sœur, contenait ces mots :

« Monsieur,

« Clara Mowbray a peu d’amis ; peut-être n’en a-t-elle que deux au monde : vous, par les liens du sang, et l’auteur de ce billet, par suite de l’attachement le plus vrai et le plus désintéressé que jamais homme ait porté à une femme. Si je m’explique ainsi avec vous, quoiqu’il soit également improbable que je puisse jamais vous voir ou parler à votre sœur, c’est que je désire vous faire connaître le motif de l’intérêt que je prendrai, jusqu’à l’heure de ma mort, à tout ce qui la concerne.

« Un individu, s’arrogeant le nom de lord Étherington, est dans le voisinage du château de Shaws avec l’intention de solliciter la main de miss Mowbray ; et il m’est facile de prévoir, en raisonnant d’après le train ordinaire des choses d’ici-bas, qu’il peut mettre ses propositions sous un jour qui les rende extrêmement avantageuses. Mais avant que vous donniez à cet individu l’encouragement que ces offres paraissent mériter, veuillez vous informer si sa fortune est réelle et son rang incontestable. Ne vous contentez pas de renseignements légers sur l’un et l’autre de ces points. Un homme peut être en possession d’un domaine et d’un titre, sans y avoir d’autre droit que la rapacité et l’excès de la présomption. En supposant donc M. Mowbray jaloux, comme il doit l’être, de l’honneur de sa famille, l’alliance d’un tel homme ne peut être que déshonorante. Ces renseignements vous sont donnés par une personne qui peut prouver ce qu’elle écrit. »

À la première lecture d’un billet si extraordinaire, Mowbray fut tenté de l’attribuer à quelqu’une des personnes qui se trouvaient réunies aux Eaux. Cependant, après plus ample réflexion, il se sentit ébranlé dans son opinion première, et sortant tout-à-coup de la rêverie dans laquelle il était tombé, il demanda le messager qui avait apporté la lettre. Un domestique lui répondit qu’il était dans le vestibule, et Mowbray y descendit sur-le-champ ; mais il n’y trouva plus l’exprès, seulement il l’aperçut au bout de l’avenue, qui s’en allait tranquillement. Il l’appela à grands cris, mais vainement : alors il se mit à courir après le drôle qui, se voyant poursuivi, doubla le pas et se jeta dans le bois taillis qui entourait le château. Après avoir couru quelque temps sans succès, il se rappela enfin que la visite du comte d’Étherington nécessitait sa présence au château, et qu’il n’avait pas de temps à perdre.

En effet le jeune lord était arrivé à Shaws si peu de minutes après le départ de Mowbray qu’il était étonnant qu’ils ne se fussent pas rencontrés dans l’avenue. Le domestique auquel il s’adressa, s’imaginant que son maître ne tarderait pas à rentrer, puisqu’il était sorti sans chapeau, introduisit le comte, sans plus de cérémonie, dans la salle où l’on venait de déjeuner et où Clara était assise près d’une fenêtre. Elle était si occupée d’un livre qu’elle lisait, ou peut-être de ses propres pensées, qu’elle ne leva la tête qu’au moment où lord Étherington s’avançant, prononça ces mots : « Miss Mowbray ! » Un tressaillement involontaire et un grand cri annoncèrent ses mortelles alarmes, et elle poussa un nouveau cri en tressaillant encore, lorsqu’il fit un nouveau pas vers elle, et dit d’un ton plus assuré : « Clara ! — N’avancez plus… n’avancez plus, s’écria-t-elle, si vous voulez que je vous voie sans mourir ! » Lord Étherington demeura immobile, comme ne sachant s’il devait s’approcher encore ou reculer, tandis qu’avec une incroyable volubilité elle lui débitait prières sur prières pour qu’il s’éloignât ; tantôt lui parlant comme à un être réel, tantôt, et plus souvent, comme à un fantôme trompeur que créait son imagination troublée. « Je le savais, murmurait-elle, je savais ce qui arriverait si l’on forçait mes pensées à suivre ce terrible cours… Parlez-moi, mon frère ! parlez-moi pendant qu’il me reste encore un peu de raison, et dites-moi que ce qui paraît devant mes yeux n’est qu’une ombre vaine ! mais ce n’est pas une ombre… Je vois toutes les apparences d’une substance humaine dans ce qui se trouve là devant moi ! — Clara, » dit le comte d une voix ferme, mais adoucie, « non, je ne suis pas une ombre… je suis un homme indignement calomnié ; je viens réclamer des droits qu’on m’a injustement enlevés. Je suis maintenant armé de pouvoir comme de justice, et mes réclamations seront entendues. — Jamais, jamais, répondit Clara : réduite à l’extrémité, j’y puiserai du courage… Vous n’avez pas de droits, vous n’en avez aucun… Je ne vous connais pas, et je vous défie. — Ne me défiez point, Clara Mowbray, » répliqua le comte d’un ton et avec des gestes bien différents de ceux qui charmaient la société ; car alors il était solennel, tragique, et presque sombre comme le juge lorsqu’il prononce la sentence d’un criminel : « ne me défiez pas, répéta-t-il, je suis votre destin, et il dépend de vous, Clara, que je sois doux ou sévère. — Osez-vous parler ainsi ? » s’écria miss Mowbray les yeux étincelants de colère, tandis que ses lèvres devenaient blanches et tremblaient de crainte. « Osez-vous parler ainsi, et oublier qu’au dessus de nos têtes est le même ciel que vous avez pris à témoin de votre promesse, lorsque vous avez juré si solennellement de ne jamais me revoir sans mon consentement ? — Ce serment était conditionnel… Francis Tyrrel en a fait un semblable… Ne vous a-t-il pas revue ? » Il fixa sur elle un regard pénétrant, et continua : « Oui, il vous a revue… Vous n’osez pas le nier !… Un serment qui ne fut pour lui qu’un fil de soie sera-t-il donc pour moi une attache de fer ? — Hélas ! ce ne fut que pour un moment, » dit miss Mowbray perdant courage, et baissant la tête pour répondre.

« Quand ce n’aurait été qu’un coup d’œil. Il vous a vue… vous lui avez parlé : et moi aussi, je dois vous voir, et moi aussi, vous devez m’entendre ! sinon je vous réclamerai d’abord à la face du monde ; et après avoir fait reconnaître mes droits, je chercherai et j’immolerai le misérable rival qui a osé me les contester. — Pouvez-vous parler ainsi ? pouvez-vous rompre ainsi les liens de la nature ? Avez-vous un cœur ? — Oui, j’ai un cœur, et il cédera comme la cire à vos moindres souhaits, si vous consentez à me rendre justice ; mais un rocher n’est pas plus inflexible que je le deviendrai si vous persistez dans une inutile opposition ! Clara Mowbray, je suis votre destin. — Non, homme orgueilleux, non, » dit Clara en se levant, « Dieu n’a point donné à un insecte le pouvoir d’en écraser un autre sans sa divine permission… Mon destin dépend de celui sans la volonté duquel un moineau même ne tombe pas à terre… Sortez, j’ai confiance dans la protection du ciel. — Parlez-vous avec sincérité ? répliqua le comte d’Étherington ; considérez d’abord quelle perspective s’offre à vous. Je ne me présente pas ici sous un caractère douteux et incertain… Je ne vous offre pas simplement le nom d’épouse… je ne vous propose pas un sort obscur, une humble condition, une triste médiocrité avec des craintes pour le passé et des soucis pour l’avenir ; et néanmoins il fut un temps où vous auriez écouté favorablement une telle proposition… Mais j’occupe un rang élevé parmi les nobles du pays, et je vous offre de partager, à titre d’épouse, mes honneurs et les richesses qui en découlent. Votre frère est mon ami, et approuve mes prétentions. Je relèverai votre ancienne maison… Vos actions seront réglées d’après vos désirs, même d’après vos caprices… Je pousserai si loin l’abnégation personnelle, que, si vous insistez pour une mesure si sévère, vous aurez une résidence particulière, une maison pour vous seule, et que je ne m’y présenterai jamais avant que l’amour le plus ardent, les attentions les plus tendres, aient triomphé de vos inflexibles dispositions. Voilà ce à quoi je consentirai pour l’avenir… Quant au passé, rien n’en transpirera dans le public ; mais il faut, Clara Mowbray, que vous soyez à moi. — Jamais ! jamais ! » s’écria-t-elle avec encore plus de véhémence. « Je ne puis que répéter le mot jamais ! mais il aura toute la force d’un serment. Votre rang n’est rien à mes yeux… votre fortune, je la dédaigne… Mon frère, d’après aucune loi, n’a le droit de forcer mes inclinations… Je déteste votre trahison et les avantages que vous pensez en retirer. Si la loi vous accordait ma main, elle ne vous donnerait qu’un cadavre. — Hélas ! Clara, dit le comte, vous ne faites que vous débattre dans le filet ; mais je ne vous presserai pas davantage pour le moment. Il faut que je songe à une autre rencontre. »

Il se détournait pour sortir, lorsque Clara, s’élançant vers lui, le retint par le bras, et lui répéta d’une voix grave et solennelle le commandement de Dieu : « Tu ne tueras point. — Ne craignez pas d’autre violence, » dit-il en adoucissant sa voix, et en tâchant de lui prendre la main, « que celle qui peut provenir de votre propre sévérité… Francis n’a rien à redouter de moi, à moins que vous ne soyez tout-à-fait déraisonnable. Accordez-moi seulement une permission que vous ne pouvez refuser à un ami de votre frère, celle de vous voir quelquefois… Suspendez au moins l’impétuosité de votre haine, et pour ma part je retiendrai le cours de mon juste ressentiment. »

Clara retirant sa main et s’éloignant de lui, se contenta de répondre : « Il est un ciel au dessus de nous, et nos actions y seront jugées ! Vous abusez d’un pouvoir que vous devez à la plus noire perfidie… Vous brisez le cœur d’une femme qui ne vous fit jamais de mal… Vous recherchez l’alliance d’une misérable qui désire ne s’unir qu’avec le tombeau. Si mon frère vous amène ici, je ne peux m’y opposer… Mais vous n’y viendrez pas de mon consentement ; et, si j’en avais le choix, j’aimerais mieux devenir aveugle pour la vie que de pouvoir ouvrir les yeux pour vous voir… j’aimerais mieux que mes oreilles fussent bouchées avec la terre du tombeau que d’entendre encore votre voix ! »

Le comte d’Étherington sourit fièrement, et répliqua : « Je puis, madame, endurer même ce langage sans ressentiment ; si inquiète, si jalouse que vous soyez d’ôter toute grâce et toute bonté à votre consentement, j’accepte la permission de vous visiter qu’impliquent vos paroles. — Ne les interprétez pas ainsi, répliqua-t-elle ; je me soumets seulement à votre présence comme à un mal inévitable. Le ciel m’est témoin que, si ce n’était pour éviter un mal plus grand et plus terrible, je ne pousserais pas même la condescendance si loin. — Que condescendance soit donc le mot, dit-il ; et reconnaissant de votre condescendance, miss Mowbray, je ne divulguerai rien de ce que vous désirez tenir secret ; et, à moins d’y être absolument forcé pour ma légitime défense, vous pouvez en être sûre, je n’emploierai la violence contre personne… Je vous délivre de ma présence ! »

En parlant ainsi il quitta l’appartement.


CHAPITRE XXV.

EXPLICATION.


… Avec votre permission, gentil cachet.
Shakspeare.


Dans le vestibule du château de Shaws, le comte d’Étherington rencontra Mowbray revenant de son inutile poursuite. Ce fut avec une espèce de confusion qu’ils s’abordèrent l’un l’autre ; celui-ci, à cause de la lettre qu’il avait reçue ; celui-là, par suite de la scène qui venait de se passer. Cependant Mowbray demanda au comte s’il avait vu sa sœur, et le pria de rentrer au salon ; mais Étherington répondit qu’il ne voulait pas abuser davantage de la patience de miss Mowbray.

« J’espère, milord, que vous en avez reçu un accueil agréable ? Je me flatte que Clara vous aura fait convenablement les honneurs de la maison pendant mon absence. — Miss Mowbray a paru un peu troublée de mon apparition subite ; le domestique m’a introduit un peu brusquement ; et, dans les circonstances où nous sommes elle et moi, il y a toujours un peu de gaucherie dans une première entrevue, quand il ne se trouve point de tiers pour remplir le rôle de maître des cérémonies. Je soupçonne, à l’air de votre sœur, que vous n’avez pas tout-à-fuit gardé mon secret, mon cher ami. Moi-même… il m’a semblé que j’étais un peu embarrassé en approchant de miss Mowbray… mais la glace une fois brisée, j’espère avoir des occasions fréquentes de voir votre aimable sœur. — Soit ; mais comme vous parlez de nous quitter à l’instant même, il faut auparavant que je vous dise un mot, et nous ne sommes pas convenablement ici pour causer. — Je ne puis vous refuser, mon cher John, » dit Étherington en le suivant avec un tressaillement secret, pareil peut-être à celui de l’araignée quand elle voit sa toile perfide menacée d’être détruite, et que, suspendue au centre, elle examine tous les points, incertaine de celui qu’elle doit d’abord défendre. C’est une partie du châtiment de ceux qui, abandonnant le droit chemin, s’efforcent d’arriver à leur but par la fraude et l’intrigue.

« Milord, » dit Mowbray lorsqu’il l’eut conduit dans un petit appartement où il renfermait ses fusils, ses lignes et les autres instrumens de ce genre, vous avez joué cartes sur table avec moi ; je suis obligé même de convenir que vous m’avez donné de grands avantages. Je n’ai donc aucun droit d’écouter des rapports préjudiciables à la réputation de Votre Seigneurie, sans vous les communiquer sur-le-champ. Voici une lettre anonyme que je viens de recevoir. Peut-être Votre Seigneurie connait-elle l’écriture, et pourra-t-elle le ainsi en découvrir l’auteur. — Je reconnais l’écriture, » dit le comte eu prenant la lettre des mains de Mowbray, « et j’ose dire que l’auteur est le seul être au monde qui pouvait avoir l’audace de répandre des calomnies à mon préjudice. J’espère, monsieur Mowbray, qu’il vous est impossible de regarder cette infâme accusation comme autre chose qu’une fausseté. — En remettant ce billet entre vos mains, sans plus ample information, je prouve suffisamment que je n’y vois que des mensonges, milord ; et en même temps, je ne doute pas que Votre Seigneurie ne soit à même de détruire une si futile calomnie par les preuves les plus éclatantes. — Certainement, monsieur Mowbray, dit le comte ; car outre que je suis en pleine possession du domaine et du titre de mon père, dernier comte d’Étherington, j’ai son contrat de mariage, mon propre certificat de naissance et le témoignage de tout le pays, pour établir mon droit : toutes pièces qui seront produites dans le plus bref délai possible. Vous ne vous étonnerez pas qu’on ne voyage point avec ces sortes de documents dans une chaise de poste. — Certainement non, milord ; il est suffisant qu’elles soient produites lorsque besoin sera… mais puis-je vous demander quel est l’auteur de cette lettre, et s’il a des motifs particuliers de haine qu’il veuille satisfaire par ces imprudentes assertions ? — Il est, ou du moins il passe pour être, je suis fâché de le dire, un de mes très proches parents… un frère du côté paternel, mais un frère illégitime… Mon père le chérissait beaucoup… Je l’aimais aussi, car il possède des qualités vraiment rares, et il passe généralement pour un homme supérieur ; mais il y a quelque chose d’irrégulier dans son esprit… Un grain de folie qui rend le pauvre jeune homme dupe de vaines illusions touchant ses dignités et sa grandeur. Cette démence lui inspire la plus profonde aversion contre ses proches parents, et en particulier contre moi. C’est un homme extrêmement agréable par le ton et les manières, si bien que la plupart de mes amis pensent qu’il y a plus de malice que de folie dans son fait ; mais j’espère qu’on doit me pardonner de juger avec moins de rigueur un individu qui passe pour fils de mon père. Vraiment ! je ne puis m’empêcher d’être fâché pour ce pauvre Frank, qui aurait pu faire une excellente figure dans le monde. — Puis-je vous demander le nom de ce jeune homme, milord ? — L’indulgence de mon père lui a donné notre nom de famille, Tyrrel, et son propre nom de baptême, Francis ; mais son véritable nom, le seul auquel il ait droit, est Martigny. — Francis Tyrrel ! s’écria Mowbray ; mais précisément, c’est le nom de l’individu qui a fait du tapage aux Eaux avant l’arrivée de Votre Seigneurie… vous pouvez avoir vu un avertissement… une espèce de placard. — Oui, monsieur Mowbray, répondit le comte ; mais épargnez-moi sur ce sujet, je vous en conjure. Voilà le véritable motif qui m’a empêché jusqu’à présent d’avouer la connexion qui existe entre ce malheureux et moi ; mais il n’est pas étonnant que des personnes dont l’imagination est exaltée se précipitent dans des querelles sans motifs, puis battent honteusement en retraite. — Ou bien après tout, dit M. Mowbray, on peut l’avoir empêché d’aller au rendez-vous… c’était le jour où Votre Seigneurie, je crois, reçut sa blessure ; et si je ne me trompe, vous avez vous-même blessé l’homme qui avait tiré sur vous. — Mowbray, » répliqua Étherington en baissant la voix et en le prenant par le bras, « vous dites la pure vérité… et je suis vivement satisfait de remarquer que les conséquences de cet accident ne peuvent avoir été sérieuses… Une idée me frappa ensuite : c’est que l’homme par qui j’avais été si étrangement attaqué avait quelque ressemblance avec l’infortuné Tyrrel… je ne l’avais pas vu depuis des années… En tout cas, il ne peut avoir été grièvement blessé, puisqu’il est maintenant en état de recommencer ses intrigues au préjudice de ma réputation. — Votre Seigneurie voit les choses d’un œil ferme, dit Mowbray, plus ferme que bien des gens ne pourraient le faire, suivant moi, surtout après avoir failli commettre une action épouvantable. — Mais, en premier lieu, je ne suis nullement sûr d’avoir jamais couru un tel risque ; car, comme je vous l’ai souvent dit, je n’ai vu qu’un moment l’homme qui m’a assailli ; et, en second lieu, je suis convaincu maintenant qu’il n’en est résulté aucune conséquence fâcheuse. Je suis un trop vieux chasseur de renards, pour avoir peur du fossé que je viens de franchir, comme ce drôle qui, dit-on, s’évanouit le matin à la vue du précipice qu’il avait sauté lorsqu’il était ivre la nuit précédente. L’homme qui a écrit cette lettre, » ajouta-t-il en la touchant du doigt, « est vivant et capable de me menacer, et s’il lui est arrivé de recevoir une blessure de moi, il m’en a fait une dont je porterai la marque jusqu’au tombeau. — Oh ! je suis loin de blâmer Votre Seigneurie de ce qu’elle a fait dans un cas de légitime défense ; mais l’affaire aurait pu prendre une tournure très désagréable… Puis-je vous demander quelles mesures vous comptez prendre à l’égard de ce malheureux qui, suivant toute probabilité, est dans le voisinage ? — Il faut d’abord que je découvre le lieu de sa retraite, et ensuite je verrai ce qu’il conviendra de faire pour la sûreté de ce pauvre diable et pour la mienne. Il est probable aussi qu’il trouvera assez de filous pour piller la fortune qu’il possède encore, et qui, je vous l’assure, est bien suffisante pour attirer une multitude de gens qui le ruineront en l’amusant. Puis-je vous demander d’être aux aguets et de m’en donner connaissance, si vous le revoyez ou si vous entendez encore parler de lui ? — Très certainement, milord, je n’y manquerai pas ; mais le seul endroit où je sache qu’il se soit arrêté est la vieille auberge de Saint-Ronan. Il n’y loge plus à présent ; mais peut-être la vieille écrevisse d’hôtelière nous pourra-t-elle donner des renseignements sur son compte. — Je ne manquerai pas de les lui demander, » dit lord Étherington. Il prit cordialement congé de Mowbray, monta à cheval, et parcourut au galop l’avenue du château.

« Voilà un futur beau-frère, se dit Mowbray en le suivant des yeux, « qui possède un sang-froid admirable ! il tire sur le fils de son père avec aussi peu de remords que s’il tirait au blanc… comment me traiterait-il donc, moi, si nous venions à nous quereller ? Eh bien ! je mouche une chandelle avec une balle, et je perce l’as de cœur : si donc les choses allaient mal entre nous, ce n’est point à un blanc-bec qu’il aurait affaire, mais à John Mowbray. »

Cependant le comte d’Étherington, de retour à l’hôtel, monta dans son appartement ; et, peu satisfait des événements de la journée, il se mit à écrire à son correspondant et son confident, le capitaine Jekill, une lettre que nous sommes heureusement à même de présenter à nos lecteurs :

« Mon cher Harry,

« On dit qu’on peut prévoir la chute d’une maison lorsque les rats la quittent, reconnaître un état en décadence par la désertion des confédérés et des alliés, et un homme qui succombe par l’abandon de ses amis : si cet augure est bien fondé, votre dernière lettre peut être regardée comme de sinistre présage. Il me semble que vous êtes allé assez loin, et que toujours je vous ai fait partager assez libéralement avec moi, pour que vous ayez quelque confiance dans mon savoir-faire, quelquefois en mes moyens et mes ressources. Quel démon insensé peut vous avoir tout-à-coup inspiré des doutes politiques et des scrupules de conscience ? Je ne puis regarder tout cela que comme des symptômes de crainte et de désaffection. Vous ne pouvez comprendre, dites-vous, un duel entre si proches parents ; ensuite, l’affaire vous semble délicate ; puis les choses ne vous ont jamais été pleinement expliquées ; et enfin, si je veux que vous preniez une part active à l’affaire, il faut que je vous honore d’une confiance pleine et entière ; sinon, comment pourriez-vous me rendre les services que je vous demande ? Telles sont vos propres expressions.

« Or, quant aux scrupules de conscience, sachez donc que tout s’est passé sans malheur, et il n’est pas probable que la chose se présente de nouveau. En outre, n’avez-vous jamais ouï parler de querelles entre amis ? Et, le cas advenant, ne doivent-ils pas jouir du privilège ordinaire des gens d’honneur ? D’ailleurs comment savoir si ce maudit drôle est réellement mon parent ? Quant à la confiance pleine et sans réserve… le fond de l’affaire, c’est qu’Harry Jekill en sait assez déjà sur le compte du noble lord Étherington pour obliger Sa Seigneurie à lui conter toute son histoire. Un autre que moi, mon honnête Harry, prendrait la peine de vous rappeler les temps passés et des circonstances que vous semblez avoir oubliées : il finirait par exprimer l’humble opinion que, si Harry Jekill est prié aujourd’hui de rendre service au noble lord susdit, Harry a d’avance sa récompense en poche. Mais, moi, je ne raisonne pas ainsi : je vais donc me soumettre aux circonstances, et vous conter toute l’histoire, quoique un peu ennuyeuse, dans l’espoir de vous mettre si bien sur la trace que vous n’aurez plus ensuite qu’à courir. « Francis, cinquième comte d’Étherington, et mon très honoré père, était ce qu’on appelle un homme fort singulier, c’est-à-dire qu’il n’était ni sage ni fou… trop raisonnable pour se jeter à l’eau, il aurait cependant pu, dans un accès de colère, être assez fou pour y jeter les autres. Ce père était sous les autres rapports un bel homme, un homme accompli, ayant une certaine expression de hauteur dans la physionomie, mais singulièrement agréable lorsqu’il le voulait ; bref, c’était un homme qui pouvait réussir auprès du beau sexe.

« Lord Étherington, voyageant en France, donna son cœur, et même, comme l’ont prétendu certaines personnes, sa main à une jolie orpheline, Marie de Martigny. De cette union naquit, dit-on (car je suis déterminé à n’avoir aucune certitude sur ce point), cet être incommode, Francis Tyrrel, comme il se nomme, mais, comme j’aime mieux le nommer, Francis Martigny, ce dernier nom favorisant mes vues, de même que le premier peut-être seconde davantage ses prétentions. Or, je suis trop bon fils pour souscrire à la régularité prétendue du mariage entre mon honorable père et la jolie orpheline, parce que mon susdit père, à son retour en Angleterre, épousa, à la face de l’église, ma très affectionnée et très bien dotée mère, Anne Bulmer de Bulmerhall, de laquelle heureuse union je naquis, moi, Francis Valentin Bulmer Tyrrel, légitime héritier des fortunes réunies de mon père et de ma mère, attendu que j’étais possesseur incontestable de leurs noms. Mais le noble et riche couple ne fit pas bon ménage, et la mésintelligence augmenta encore lorsque mon père fit venir de France cet autre Sosie, ce malheureux Francis Tyrrel l’aîné, pour qu’il fût élevé avec moi.

« Maintes disputes matrimoniales s’élevèrent entre le noble lord et l’illustre dame : un jour entre autres, ma mère, irritée de cette inconvenante réunion du légitime et de l’illégitime, trouva le langage de son rang trop insuffisant pour exprimer la force de ses sentiments généreux, et empruntant : au vulgaire deux mots énergiques, elle les appliqua à Marie de Martigny et à son fils Francis Tyrrel. Jamais comte n’entra dans une colère pareille à celle de mon père, et dans la chaleur de la réplique, il adopta les expressions de ma mère, pour lui apprendre que, s’il y avait dans sa famille une c… et un bâtard, c’était elle-même et son enfant.

« J’étais déjà un petit gaillard intelligent, et ce propos de mon père me frappa ; mais il rentra aussitôt en lui-même. Peut-être se rappela-t-il qu’il existait dans les lois anglaises un mot tel que bigamie ; ma mère, de son côté, considéra les conséquences fâcheuses d’une transformation de comtesse Étherington en mistress Butler, ni femme, ni veuve, ni fille ; et il y eut une apparente réconciliation qui dura quelque temps. Mais le discours de mon père resta gravé dans ma mémoire. Un jour que j’exerçais sur mon ami Francis Tyrrel l’autorité d’un frère légitime, le vieux Césil, valet confident de mon père, fut si scandalisé, qu’il me prévint que nous pourrions par la suite changer de condition. Ces deux communications accidentelles me parurent une clef de certains sermons dont notre père avait coutume de nous régaler tous deux quand nous étions enfants, mais moi en particulier, sur l’extrême mutabilité des choses humaines. Toute cette éloquence me semblait de mauvais augure pour l’avenir ; et quand je vins en âge de prendre en mon particulier des renseignements, je demeurai encore plus convaincu que mon très honorable père avait conçu l’idée de faire une honnête femme de Marie de Martigny et un frère aîné légitime de Tyrrel, après sa mort du moins, sinon pendant sa vie. Ma conviction augmenta encore lorsque, à propos d’une petite affaire qui m’arriva avec la fille de mon gouverneur, mon père entra dans une violente fureur et m’exila en Écosse, où Francis devait m’accompagner, avec défense à moi de porter le titre de lord Oakendale, et ordre de me contenter du nom de mon aïeul maternel, Valentin Bulmer, celui de Francis Tyrrel se trouvant déjà occupé. J’osai répondre que, si je devais quitter mon titre, je croyais avoir le droit de conserver le nom de famille. Je voudrais que vous eussiez alors vu le regard de rage que me jeta mon père, à cette observation hardie. « Tu es… » dit-il, et il s’arrêta, comme pour chercher l’expression la plus amère qui pût remplir le blanc… « tu es le fils de ta mère et son parfait portrait… » Cela me parut le reproche le plus cruel qu’il m’eût jamais adressé. « Porte donc son nom, mais porte-le avec patience et discrétion ; sinon je te jure que tu n’en porteras jamais d’autre le reste de ta vie. » Ces mots me mirent un cadenas à la bouche. Puis, faisant allusion à mon aventure avec la fille de mon gouverneur, il disserta longuement sur la folie des mariages secrets, m’avertissant que dans le pays où j’allais, le nœud matrimonial est souvent caché sous des fleurs, et qu’on se trouve l’avoir au cou lorsqu’on s’attend le moins à porter une pareille cravate ; il m’annonça en finissant qu’il avait conçu des vues très particulières sur mon avenir et sur celui de Francis, et qu’il ne nous pardonnerait jamais à l’un ni à l’autre de nous engager dans les liens téméraires qui empêcheraient ses vues de se réaliser.

« On nous expédia donc pour l’Écosse, accouplés comme deux chiens d’arrêt, et animés de fort peu de cordialité l’un à l’égard de l’autre. Je remarquai souvent chez Francis le désir d’entrer en explication sur nos situations respectives ; mais je ne me sentais nullement disposé à encourager sa confiance. Cependant, comme, d’après l’ordre de mon père, nous nous appelions cousins et non frères, nous finîmes par nous traiter en camarades, sinon tout-à-fait en amis. Ce que pensait Francis, je n’en sais rien ; pour ma part, je dois avouer que j’épiais toujours quelque occasion de me raccommoder avec mon père, dût-ce être au préjudice de mon rival. Mais la fortune, tandis qu’elle semblait me refuser une pareille occasion, nous précipita tous deux dans les labyrinthes les plus étranges et les plus compliqués que préparât jamais cette divinité capricieuse : je travaille encore en ce moment à m’en tirer par force ou par adresse.

« Mon père était grand chasseur, et Francis et moi nous avions tous deux hérité de son goût pour cet exercice ; mais moi surtout, je l’aimais avec une véritable fureur. Édimbourg, qui est une résidence passable en hiver et au printemps, devient désagréable l’été ; et pendant l’automne, c’est le séjour le plus triste auquel de pauvres humains puissent être condamnés. Aucun lieu public n’est ouvert, aucun habitant de considération ne reste dans la ville ; ceux qui ne peuvent la quitter se cachent dans des coins obscurs, comme honteux de se montrer dans les rues… les nobles s’en vont à leurs maisons de campagne… les bourgeois courent prendre les bains de mer… et tout le monde se dirige vers les marais pour chasser les coqs de bruyère. Nous qui sentions combien il était indigne de rester en ville pendant cette saison déserte, nous obtînmes du comte, non sans peine, la permission de nous livrer à la chasse dans quelque coin ignoré. La première année de notre bannissement, nous allâmes chasser dans le voisinage des montagnes ; mais vexés sans cesse par les garde-chasses et leurs domestiques, nous nous établîmes, l’année suivante, dans ce petit village de Saint-Ronan, où il n’y avait encore ni eaux, ni beau monde, ni tables de jeu, ni personnages grotesques, à l’exception d’une vieille imbécile d’hôtesse chez qui nous logions. Le lieu nous plut. La vieille aubergiste, connaissant un certain drôle, agent d’un gentilhomme qui ne résidait pas dans ses domaines, nous fit obtenir la permission de chasser sur ses terres ; ce dont nous profitâmes, moi avec ardeur, Francis avec plus de modération. Il était, en effet, d’un caractère grave et réfléchi, et souvent à l’usage du fusil il préférait des promenades solitaires dans les beaux sites sauvages dont le village est entouré. J’en éprouvais plus de plaisir que de peine, simplement parce qu’il était désagréable de me trouver toujours avec un individu dont la fortune semblait en opposition directe avec la mienne ; mais mon gentilhomme avait meilleur goût que je ne pensais, et s’il ne cherchait pas des coqs de bruyère sur la montagne, il avait découvert un faisan dans le bois.

— Clara Mowbray, fille du seigneur des domaines plus pittoresques que riches de Saint-Ronan, était alors à peine âgée de seize ans : c’était une aussi vive, une aussi belle nymphe des bois que l’imagination peut la concevoir… simple comme un enfant pour tout ce qui concernait le monde et ses usages, fine comme l’ambre dans toutes les connaissances qu’elle avait trouvé l’occasion d’acquérir, ne craignant de mal de la part de personne, et douée d’un esprit dont le naturel et la vivacité répandaient l’amusement et la gaîté partout autour d’elle. Ses actions étaient libres de toute contrainte et réglées par son seul caprice ; car son père, vieillard morose et grondeur, était cloué sur son fauteuil par la goutte, et son unique compagne, fille d’un rang inférieur, élevée dans la plus grande déférence pour les fantaisies de miss Mowbray, l’accompagnait à la vérité dans ses excursions à travers le pays, soit à pied soit à cheval, mais ne pensait jamais à contrarier ses désirs ni sa volonté.

« Francis, heureux coquin, fit la connaissance de ces demoiselles, grâce à l’incident suivant. Miss Mowbray et sa compagne s’étaient déguisées en paysannes dans le dessein d’aller surprendre la famille d’un de leurs riches fermiers. Elles avaient réussi à leur grande satisfaction, et s’en revenaient chez elles après le soleil couché, lorsqu’elles furent rencontrées par un manant… une espèce de Harry Jekill, qui, la tête troublée par un verre ou deux de whisky, ne reconnut pas la noblesse du sang sous leur déguisement, et accosta la fille d’une centaine d’aïeux comme il aurait abordé une laitière. Miss Mowbray se plaignit… sa compagne jeta les hauts cris… arriva le cousin Francis, fusil sur l’épaule, qui mit le rustre en fuite.

« Tel fut le commencement d’une liaison qui fit de grands progrès avant que je la découvrisse. La belle Clara, à ce qu’il paraît, trouva plus sûr d’errer dans le bois avec une escorte : et mon studieux et sentimental parent devint son constant compagnon. À leur âge, il était probable qu’il se passerait quelque temps avant qu’ils pussent se comprendre ; mais une confiance et une intimité parfaites s’étaient établies entre eux avant que je connusse leur amour.

« Il faut que je fasse ici une pause jusqu’à demain, Harry ; je vous enverrai la suite dans une prochaine lettre. La blessure que j’ai reçue l’autre jour à l’épaule me répond encore dans le bout des doigts : n’allez donc pas critiquer mon écriture.


CHAPITRE XXVI.

SECONDE LETTRE.


… Faut-il donc que je raconte moi-même l’histoire de mes folies ?…
Shakspeare.


« Je reprends la plume, Harry, pour vous dire quelle fut ma surprise lorsque Francis me prit pour confident de son intrigue amoureuse. Mon grave cousin amoureux, et sur le point de s’embarquer dans le voyage périlleux d’un mariage clandestin !… Je ne pourrais dire, quand ma vie en dépendrait, si ce fut un sentiment de surprise ou de joie maligne qui l’emporta en moi. Je voulus lui faire des représentations, mais je n’avais pas le talent de persuader. Il insista sur la différence de nos situations… sur sa malheureuse naissance qui l’affranchissait du moins d’une soumission complète aux volontés absolues de son père… Un parent de sa mère lui avait laissé une fortune modeste que miss Mowbray avait consenti à partager avec lui ; enfin, il désirait non mes conseils mais mon assistance. Un instant de réflexion me convainquit que je devais seconder ce pauvre Francis : je me rappelai les déclamations de notre très honorable père contre les mariages à l’écossaise et contre tous les mariages secrets en général. Or, il ne fallait pas être sorcier pour prévoir que, si Francis transgressait la défense de se marier en Écosse, mon père ne songerait certainement plus à l’avantager, et reporterait sur moi toute sa tendresse. Ces considérations, qui se présentèrent à mon esprit avec la rapidité de l’éclair, me portèrent à donner des avis à Francis sur la périlleuse partie qu’il se proposait de jouer. J’avais seulement à prendre garde de remplir un rôle assez apparent pour attirer l’attention de mon père.

« Je reconnus bientôt que les amants avaient plus besoin de mes secours que je ne l’avais d’abord supposé. Car ils étaient absolument novices dans un genre d’intrigues qui me paraissait à moi aussi aisé et aussi naturel que le mensonge. Francis avait été découvert dans ses promenades avec Clara, et la nouvelle en avait été portée au vieux Mowbray qui s’emporta vivement contre sa fille, bien qu’il s’imaginât que tout son crime était d’avoir fait la connaissance d’un étudiant anglais inconnu. Il défendit tout commerce à l’avenir ; résolut, en style de juge de paix, de débarrasser le pays de nous, et se gardant bien de mentionner la faute de sa fille, accusa Francis d’avoir braconné sur ses terres. Son signalement fut donné à tous les gardes du château, de sorte que les amants ne purent se voir sans courir de grands risques. L’alarme fut si vive que maître Francis jugea prudent, par égard pour Clara, de s’éloigner jusque dans la ville de Marchthorn et de s’y cacher, sans plus avoir avec la jeune miss qu’un commerce épistolaire.

« Ce fut alors que je devins l’ancre maîtresse des espérances de nos amants ; ce fut alors que ma précoce dextérité et les vastes ressources de mon imagination furent, pour la première fois, mises à l’épreuve. Il serait trop long de vous détailler tous les rôles que je remplis pour entretenir la correspondance des deux tourterelles séparées…. J’escaladais les murailles, je passais les rivières à la nage, je bravais les meutes de chiens, les bâtons, les coups de fusil ; et sans cet espoir d’avantage personnel dont je vous ai parlé, je ne devais retirer ni honneur ni récompenses de mes peines. Je vous avouerai que Clara Mowbray était si vraiment belle, si absolument confiante en l’ami de son amant, et si intime avec moi, que parfois je pensais qu’en conscience elle ne devrait pas avoir scrupule d’accorder quelque petite faveur à un agent si fidèle. Mais c’était la pureté en personne ; et j’étais alors si novice moi-même, que je ne savais pas comment j’aurais pu ensuite battre en retraite, si je m’étais avancé trop hardiment. Je ne hasardai donc rien qui pût exciter le soupçon, et comme ami confidentiel des amants, je préparai tout pour leur secret mariage. Le pasteur de la paroisse consentit à célébrer la cérémonie, décidé à le faite par un argument dont Clara, si elle eût pu le savoir, ne m’aurait pas remercié. Je fis croire à l’honnête homme, qu’en refusant de prêter son ministère, il empêcherait un trop heureux amant de rendre justice à une fille abusée, et le ministre qui se trouvait avoir quelque chose de romanesque dans le caractère, se détermina, dans des circonstances si urgentes, à célébrer leur mariage, bien que la conséquence pût être une accusation d’irrégularité pour lui-même. Il fut arrêté que les amants se réuniraient à la vieille église quand la nuit commencerait à s’épaissir, et partiraient en poste pour l’Angleterre aussitôt après la cérémonie.

« Quand tout fut arrangé, sauf la fixation du jour, vous ne pourriez concevoir quelles furent la joie et la reconnaissance de mon sage frère. Il se crut au moment d’arriver au septième ciel, au lieu de songer qu’il perdait toutes ses chances de fortune, et qu’il se chargeait, à dix-huit ans, d’une femme qui, sans doute, lui donnerait des enfants. Quoique extrêmement jeune moi-même, je ne pouvais m’abstenir de voir avec étonnement son manque complet de connaissance du monde ; la conscience de la supériorité que j’avais sur lui sous ce rapport me soutenait contre les accès de jalousie qui me prenaient toujours, quand je pensais qu’il remportait un prix inestimable que sans mon adresse il n’aurait jamais obtenu… Mais dans cet instant critique, je reçus de mon père une lettre qui, après avoir successivement passé par nos différents domiciles, me parvenait enfin à Marchthorn.

« C’était une réponse à une de mes épîtres, où j’avais, pour remplir la page d’une respectueuse longueur, jeté quelques mots sur la famille de Saint-Ronan, dans le voisinage de laquelle je me trouvais alors. Je ne me doutais pas de l’effet que ce nom devait produire sur l’esprit de mon très honorable père ; mais sa lettre m’en informa suffisamment. Il m’engageait à cultiver aussi intimement que possible la connaissance de M. Mowbray, et même, au besoin, à lui avouer nos véritables noms ; et de peur que cette admonition paternelle ne fût négligée, Sa Seigneurie me confia le secret du testament et des dernières volontés de mon grand oncle maternel, M. S. Mowbray, qui, à ma grande surprise, léguait un domaine magnifique et considérable au fils aîné du comte d’Étherington, à condition qu’il épouserait une femme de la famille Mowbray, de Saint-Ronan. Comme je demeurai stupéfait ! C’était moi qui avais tout préparé pour le mariage de Francis avec la fille dont la main lui assurait richesse et indépendance !

« Là se brisaient donc toutes mes espérances. Il était clair comme le jour qu’un mariage secret, impardonnable d’ordinaire, deviendrait aux yeux de mon père un acte méritoire, s’il unissait son héritier à Clara Mowbray. Ainsi la catastrophe que je machinais comme devant exclure à jamais mon rival des bonnes grâces de son père, allait donner au comte un motif de plus pour me dépouiller en faveur de Francis. Je cherchai alors si le mal était absolument sans remède. Rien n’était plus facile que de faire échouer le projet de mariage ; mais cette alliance pouvait se conclure un jour sous les auspices de mon père. Dans tous les cas, le rôle que j’avais joué dans l’intrigue entre Clara et mon frère me montrait presque l’impossibilité de lui faire moi-même la cour. En cette perplexité il me vint une idée lumineuse : si je me faisais passer pour l’époux ? Il était facile de convenir du jour avec Clara et le ministre, car je menais toute la correspondance ; j’avais la taille et la tournure de Francis… Le déguisement que nous devions prendre… l’obscurité de l’église… la précipitation du moment, tout empêcherait Clara de me reconnaître. Quant au ministre, je n’aurais qu’à lui dire, quoique jusqu’alors je lui eusse parlé d’un ami, que j’étais moi-même l’heureux mortel. Mon premier nom était précisément celui de Francis ; et enfin Clara me semblait si séduisante, qu’avec la vanité d’un amoureux de seize ans, j’avais la confiance de croire que je réconcilierais aisément la demoiselle avec cette substitution.

« Enfin mon projet réussit. Nous montâmes en voiture ; mais à peine étions-nous à un mille de l’église, que mon malheureux frère, qui avait tout appris, arrêta de force la chaise de poste. Je voulus me jeter sur lui, mais je tombai à terre et la roue me passa sur le corps. Lorsque je revins à moi, j’étais étendu sur mon lit. Mon domestique Solmes, qui me soignait, me dit que la jeune personne avait été renvoyée par Francis chez son père ; Francis lui-même vint me visiter, et j’avais tellement perdu de sang, que je le reçus avec une espèce d’indifférence. Après avoir été long-temps sermonné, il obtint de moi deux choses, la première que nous nous dirions adieu pour toujours, la seconde que nous renoncerions tous deux à Clara. J’hésitai à cette dernière stipulation. « Elle était ma femme et j’avais droit de la réclamer comme telle. » Sur ce, nouveau déluge de reproches et de réflexions morales : il finit par m’assurer que, comme il y avait erreur de personne, l’union conjugale était nulle de plein droit. Quand Francis m’eut débarrassé de son insupportable présence, Solmes parla à son tour du ressentiment de mon père et de l’esprit de vengeance qui animerait le vieux Mowbray lui-même ; si bien que je fis vœu d’absence éternelle et que je m’exilai d’Écosse, comme on dit en ce pays,

« Et ici, remarquez mon génie : tout était contre moi dans cette affaire ; je m’arrangeai néanmoins de manière que ledit M. Francis Martigny se chargeât de tout le fardeau du mécontentement de mon père, et notre séparation, dont il devait être fort courroucé, se trouvait attribuée à mon rival. Ce fut une condition sine qua non. M. Francis accepta tout ce que je voulus ; il aurait pris le monde sur ses épaules pour mettre une éternelle séparation entre la tourterelle et le faucon qui s’était si hardiment précipité sur elle. Je ne sais ce qu’il écrivit à mon père ; quant à moi, je rejetai toute la faute sur mon compagnon, et j’obtins la permission de retourner à Londres pour ma santé. Je trouvai le comte furieux contre son fils aîné, et comme il s’était fait dévot sur la fin de ses jours, n’osant pas sans doute avouer ses peccadilles en face de la sainte congrégation, il m’institua seul héritier ; et maintenant je suis très honorable à sa place.

« Vous me direz peut-être : « Ne vous repentez-vous pas du passé ?… ne craignez-vous pas l’avenir ?… » Je me repens, mais de n’avoir pas profité de l’absence de M. Martigny et de mon intimité avec Clara pour le supplanter dans son affection. Voilà pour le repentir. Quant à la crainte, je vous répondrai que je n’ai jamais rien craint de ma vie. Mais je ne veux pas que vous me croyiez assez fou pour m’exposer à des soucis nombreux sans un motif raisonnable ; ce motif, le voici : j’entends dire qu’une attaque se prépare contre mon rang et mon état dans la société ; elle ne peut venir que de ce drôle de Martigny. Or c’est une violation du traité conclu entre nous. Peut-il donc espérer que j’abandonnerai ma femme, et, ce qui vaut encore mieux, le domaine de Nettlewood du vieux Sowgie Mowbray ? Oh ! non pas ! s’il m’attaque sur ce point, je l’attaquerai sur un autre qui ne lui sera pas moins sensible… Je ne veux point pousser les choses à l’extrémité, et ce n’est pas dans cette intention que je vous invite à venir me joindre. Il est vrai que lorsque je le rencontrai il y a quelque temps, je cédai à un malheureux mouvement de vivacité ; là était mon ennemi, ici ma paire de pistolets : telle fut la seule réflexion qu’il me fut possible de faire ; mais à l’avenir je serai sur mes gardes.

« Mais, me direz-vous encore, si je n’ai pas dessein de chercher personnellement querelle à Martigny, pourquoi me mettre en collision avec lui ? Pourquoi ne pas exécuter la convention de Marchthorn ? Je veux mettre un terme aux craintes que j’éprouve d’une tentative contre ma fortune et mon titre. Je veux ma femme Clara Mowbray et mon domaine de Nettlewood. Or le temps presse, il faut donc agir à tout risque, et voici mon plan. Mowbray m’a permis de faire la cour à Clara sa sœur ; si elle consent à me prendre pour époux, je m’assure le domaine de Nettlewood, et je suis prêt à livrer bataille pour les biens de mon père. D’ailleurs, si cet heureux dénoûment a lieu, Martigny aura le cœur trop malade pour combattre encore, et courra se cacher, en véritable amant, dans quelque désert au delà des mers. Si, au contraire, la demoiselle persiste à refuser, je pense que Martigny sacrifiera beaucoup pour me porter à renoncer à mes prétentions. Or il me faut un agent pour communiquer avec cet individu : venez donc sans délai, venez me soutenir. Je vous jure qu’il n’y a ni risque à courir dans ce drame, ni personne à offenser dans le rôle que j’ai l’intention de vous confier.

« En parlant de drame, nous avons fait une misérable tentative pour jouer une espèce de pièce bâtarde au château de Mowbray. Il s’est passé ce jour-là deux choses remarquables : l’une, c’est que je n’ai plus osé me présenter devant miss Clara lorsque le moment critique est arrivé ; l’autre est d’une nature plus délicate, car il s’agit d’une certaine jolie dame qui semble déterminée à se jeter à ma tête. Si vous n’arrivez pas au plus tôt, vous manquerez certainement une des récompenses que je vous ai promises dans mon avant-dernière lettre. Jamais un écolier ne garde un morceau de pain d’épice pour son camarade sans éprouver un vif désir d’y mettre la dent. Pour moi, la perspective d’une telle affaire m’embarrasse, quand surtout j’en ai sur le tapis une autre d’une nature toute différente. Je vous expliquerai cette énigme à votre arrivée.

« On peut dire qu’hier j’ai commencé les opérations du siège, car je me suis présenté devant Clara. Je n’ai pas reçu un accueil très flatteur… mais peu importe ; je m’y attendais bien. En excitant ses craintes, j’ai produit une telle impression sur son esprit, qu’elle consent à ce que je la visite comme ami de son frère, et ce n’est pas avoir gagné peu de chose. Elle pourra s’habituer à me voir, et se rappeler avec moins d’amertume le tour que je lui ai joué ; tandis que moi, d’un autre côté, par la même force de l’habitude, je me débarrasserai d’une certaine gaucherie qui s’empare toujours de moi lorsque je la regarde… Adieu ! santé et fraternité.

« Tout à vous.

Étherington. »


CHAPITRE XXVII.

LA RÉPONSE.


Tu portes un précieux paquet, gentille poste : nitre et soufre… prends garde à l’explosion.
Vieille Comédie.


« J’ai reçu vos deux longues lettres, mon cher Étherington, avec non moins de surprise que d’intérêt ; car ce que je connaissais déjà de vos aventures en Écosse ne suffisait aucunement pour me préparer à un exposé de faits si terriblement compliqué. Mais à présent je suis à vos ordres, plutôt néanmoins par souvenir du passé que par espérance de l’avenir. Je ne suis pas faiseur de phrases, mais vous pouvez compter sur moi tant que je serai Harry Jekill. Il fut un temps où tout vous réussissait : le jeu vous était favorable, les femmes se jetaient à votre tête ; néanmoins, pendant ce temps-là, la vieille épée classique était suspendue sur vous par un crin de cheval ! votre rang était douteux, votre fortune incertaine ; comment votre bonheur vous a-t-il manqué précisément lorsque vous vouliez former une union pour la vie, union que le soin de votre fortune exigeait ?… Étherington, j’en suis étonné.

« C’est un ami qui vous parle ; et s’il vous donne ses conseils dans un langage quelque peu franc, je vous en prie, ne vous en offensez pas. D’abord, il me semble que jusqu’à présent votre conduite n’a ressemblé à rien moins qu’à ce sang-froid et à ce jugement dont vous êtes si heureusement pourvu quand il vous plaît de les déployer. Je passe par dessus la mascarade de votre mariage… c’était un tour d’écolier ; et quand même il aurait réussi, quelle sorte de femme auriez-vous eue, si cette Clara Mowbray eût consenti au changement que vous lui proposiez ? Je ne vous pardonne pas non plus la farce que vous avez jouée au ministre, aux yeux duquel vous avez détruit la réputation de la pauvre fille, pour l’engager à célébrer la cérémonie… ce n’était pas une ruse de guerre permise. Mais enfin toute femme est esclave de son honneur : je n’imagine donc pas qu’il soit bien difficile pour Clara Mowbray de se décider à devenir comtesse, plutôt que d’être un sujet de conversation pour toute la Grande-Bretagne, pendant qu’elle sera engagée en procès avec vous.

« Il est cependant possible qu’il faille du temps à miss Mowbray pour en venir là, et je crains que vous ne soyez gêné dans vos opérations par votre rival. Or, je songe avec plaisir qu’ici je puis vous être de quelque utilité, à cette condition spéciale qu’il n’existera plus la moindre idée de voies de fait entre vous, et que vous emploierez toute la force de votre esprit à combattre cette haine impie. Si vous m’en donnez votre parole, je me jetterai aussitôt dans une chaise de poste pour aller vous joindre. Je chercherai moi-même ce Martigny, et j’ai la vanité de croire que je lui persuaderai de nous débarrasser de sa personne. Mais il ne vous faudra pas, en cas de besoin, regarder à un sacrifice d’argent, même considérable. Je ne puis penser que vous ayez à craindre quelque chose de sérieux d’un procès relativement à vos biens et à votre titre, car je ne puis croire qu’une cérémonie légale ait eu lieu entre votre respectable père et cette dame française. Je vous répète donc que je ne doute pas de pouvoir satisfaire aisément les prétentions de Martigny, et le décider à quitter l’Angleterre. Fiez-vous à moi, je trouverai moyen de le faire fléchir. Peu importe, direz-vous, pour la réussite de vos desseins, que ce soit la distance ou le tombeau qui vous sépare : peu importe ! sinon que de ces deux buts vous pouvez atteindre l’un avec honneur et sans péril, tandis que l’autre, si vous tentiez d’y parvenir, vous attirerait une exécration générale et un châtiment mérité. Dites un mot, et j’arriverai près de vous.

« Harry Jekill. »

À cette épître admonitoire, l’auteur reçut par le retour du courrier la réponse suivante :

« Mon dévoué Harry Jekill me semble avoir pris un ton d’exaltation que n’exigeait pas la circonstance. S’il faut le redire pour la millième fois, je n’ai pas dessein d’agir avec ce drôle comme j’agirais à l’égard de tout autre. Puisque le sang de mon père coule dans ses veines, il sauvera la peau que sa mère lui a donnée : ainsi donc arrivez, sans étaler davantage vos stipulations et vos arguments ; venez à vos propres conditions, et le plus promptement possible. Tout à vous.

Étherington. »

P. S. Un mot encore : ne parlez à personne ni de moi ni de votre projet de voyage. J’ai soigneusement caché à tout autre que vous mon projet de venir ici ; cependant Martigny l’a su et il y est arrivé avant moi. En outre, bien que je n’aie communiqué à personne mes vues sur Clara, on bavarde déjà ici sur mon mariage avec elle… J’aurais dû vous dire dans ma dernière que j’ai été reconnu dans une fête par le ministre qui donna à moi et à Clara la bénédiction nuptiale, il y a environ huit ans. Il voulut à toute force m’appeler encore Valentin Bulmer, nom sous lequel j’étais alors connu ; mais je me suis aisément débarrassé de lui ; car le digne homme est un des gens les plus distraits qui rêvèrent jamais les yeux ouverts. Je crois l’avoir persuadé qu’il ne m’a jamais vu. Pour finir toujours par le même refrain, venez, et venez vite.


CHAPITRE XXVIII.

L’ALARME.


Ainsi tremble la feuille sur la branche, quand s’élève soudain un tourbillon ; ainsi s’arrête effrayé le chef belliqueux, quand sa lâche armée fuit.


Il avait été décidé par tous ceux qui prenaient l’affaire en considération que le fougueux, le capricieux, le vieux nabab se querellerait bientôt avec son hôtesse, mistress Dods, et s’ennuierait de sa résidence à Saint-Ronan. Un homme si exigeant pour lui-même, et si jaloux de connaître les affaires d’autrui, devait trouver, disait-on, la sphère bien limitée pour satisfaire ses goûts et sa curiosité, et mainte fois le jour et l’heure de son départ avaient été fixés d’une manière précise par les oisifs des Eaux. Mais le vieux Touchwood se montrait toujours au milieu d’eux, lorsque le temps le permettait, avec son visage basané, son cou soigneusement entouré d’un immense mouchoir des Indes, et sa canne à tête d’or qu’il ne manquait jamais de porter sur l’épaule ; ses membres courts, mais vigoureux, et sa démarche fière montraient clairement qu’il portait cette canne plutôt comme une marque de dignité que comme un appui. Il demeurait à la source, répondant d’un ton bref et refrogné à toutes les questions qu’on lui adressait, et faisant ses remarques sur la compagnie, sans s’inquiéter le moins du monde s’il pouvait offenser ; et aussitôt que l’antique prêtresse lui avait servi son verre d’eau sanitaire, il lui tournait les talons avec un bonjour bien sec, et s’en allait à la mense voir son vieux M. Cargill, ou s’engager dans quelque discussion avec ses voisins du vieux village.

La vérité était que l’honnête homme, après avoir mis les choses sur un bon pied dans l’auberge, autant que mistress Dods l’avait voulu permettre, s’était sagement abstenu de pousser les innovations plus loin, sachant que toute pierre n’est pas susceptible de recevoir le dernier degré de poli. Il s’occupa ensuite de rétablir l’ordre dans la maison du ministre, fit nettoyer le plancher, secouer les tapis et laver les assiettes ; remplit la boîte à thé et le sucrier, donna des robes neuves aux servantes, fit cultiver le jardin et les terres attachées à la mense. Mais ce n’était point assez pour M. Touchwood que de commander dans la maison du pasteur, il aspirait à exercer son empire dans tout le vieux village, et déclarait la guerre à tous les usages nuisibles : ainsi les fumiers qui croupissaient au milieu du chemin furent transportés derrière la maison, les brouettes cassées et les charrettes hors de service n’obstruèrent plus la voie publique… Le vieux chapeau ou le cotillon bleu disparut de la fenêtre où il tenait lieu d’un carreau, et fut remplacé par une bonne vitre transparente. Le pouvoir du bailli lui-même n’était qu’une juridiction inférieure comparée à la soumission volontaire que les habitants accordaient à M. Touchwood.

Il y avait néanmoins des personnes récalcitrantes, qui refusaient de reconnaître l’autorité qu’on leur imposait ainsi, et qui n’adoptaient nullement les réformes que tentait d’introduire M. Touchwood. Le réformateur faillit même un jour être victime d’un de ces abus qu’il ne pouvait déraciner. Un soir qu’il s’en revenait du presbytère, pour éviter de tomber dans un trou à fumier, qui se trouvait devant la maison d’un homme jaloux de suivre les usages de ses pères, il fit un détour considérable, et s’approcha tellement du fossé de l’autre côté de la route, que le pied lui glissa et qu’il roula à une profondeur de trois ou quatre pieds. Mais la fortune veillait sur le pauvre Touchwood : un passant qui l’entendit crier au secours s’approcha avec précaution du bord du fossé, et après avoir reconnu la nature du terrain aussi bien que l’obscurité le permettait, il réussit enfin, non sans beaucoup de peine, à le sortir de l’eau bourbeuse dans laquelle il gisait.

« Vous êtes-vous fait mal ? » demanda le Samaritain à l’objet de ses soins.

« Non, non, de par le diable ! non, » répliqua Touchwood furieux de son malheur et de la cause qui le lui avait attiré. « Croyez-vous que moi, qui suis allé au sommet du mont Athos, à une hauteur de quelques mille pieds au dessus du niveau de la mer, je me soucie le moins du monde d’une chute comme celle-ci ? »

Mais tout en parlant ainsi il trébucha, et il fallut que le charitable étranger le saisît par le bras pour l’empêcher de tomber encore.

« Je crains que vous n’ayez plus de mal que vous ne le supposez, lui dit-il ; permettez-moi de vous reconduire jusque chez vous. — De tout mon cœur, quoique cependant je puisse m’en passer, » répondit Touchwood ; et il accepta sans plus s’en défendre le bras qu’on lui offrait, d’autant plus volontiers que le jeune étranger lui dit que son intention était de passer la nuit à l’auberge du vieux village.

Arrivé à la porte de mistress Dods, M. Touchwood eut besoin d’appeler long-temps et à grands cris avant qu’on vînt ouvrir ; et quand la servante arriva enfin, épouvantée peut-être de voir deux hommes dont l’un était couvert de boue des pieds à la tête, elle laissa tomber le chandelier qu’elle tenait à la main, pour s’enfuir à toutes jambes. Mais la porte était ouverte, c’était le principal : ils entrèrent donc, et pénétrèrent dans la cuisine. M. Touchwood, qui, sans oser le dire, prenait pour du sang l’eau croupie qui dégouttait de ses vêtements, s’empressa d’examiner s’il n’était réellement pas blessé, et il se trouva qu’il fut quitte pour la peur. Tout-à-coup on entendit résonner la voix de l’hôtesse : « Paresseuses ! drôlesses ! vilaines fainéantes ! criait-elle, oui-dà, un esprit !… Tenez bien la chandelle, John Ostler… je vous réponds que c’est un esprit à deux mains, et on a laissé la porte ouverte… Il y a quelqu’un dans la cuisine… marchez en avant avec la lanterne, John Ostler. »

En cet instant critique l’étranger ouvrit la porte de la cuisine, et vit la dame s’avancer à la tête de ses troupes. John Ostler et le postillon bossu, l’un portant une lanterne d’écurie et une fourche, l’autre une petite chandelle et un balai, formaient l’avant-garde. Mistress Dods elle-même était au centre, parlant haut et brandissant une pincette, tandis que les deux servantes, comme des troupes sur lesquelles il ne fallait pas beaucoup compter après leur récente défaite, suivaient à l’arrière-garde. Malgré cette admirable disposition, l’étranger n’eut pas plutôt montré sa face et prononcé les mots : « Mistress Dods… » qu’une terreur panique saisit toute l’armée. L’avant-garde recula en désordre, Ostler renversant l’hôtesse dans la confusion de la retraite ; celle-ci, non moins épouvantée que lui, l’empoigna par les cheveux, et tous deux entamérent un affreux chorus. Les deux filles prirent une seconde fois la fuite, et se réfugièrent dans l’obscure retraite qu’on nommait leur chambre à coucher, tandis que le postillon bossu courait comme le vent à l’écurie, et, avec un instinct de profession, se mettait déjà, dans son extrême frayeur, à seller un cheval.

« Au nom du diable ! que signifie tout cela ? Pourquoi tout ce désordre ? » s’écria l’étranger à plusieurs reprises.

« Au nom de Dieu ! » répondit enfin la matrone sans oser ouvrir les yeux, « pourquoi revenez-vous ainsi effrayer d’honnêtes gens ? — Et comment donc puis-je vous effrayer ? — N’êtes-vous pas, » dit mistress Dods en se hasardant à rouvrir les yeux, « l’esprit de Francis Tirl ? — Je suis en effet Francis Tyrrel, mais non pas un esprit ; je suis un homme vivant. — Vous n’avez donc pas été assassiné ? — Non pas, que je sache. »

Meg, à force de regarder Tyrrel, avoua enfin qu’après tout c’était bien lui en chair et en os, et toute frayeur cessa. M. Touchwood, tandis qu’on le nettoyait, regarda attentivement Tyrrel, et celui-ci ne tarda point à reconnaître lui-même M. Touchwood, qui lui avait prêté de l’argent à Smyrne. Ils soupèrent ensemble, mais cette fois la curiosité du vieux nabab fut en défaut ; il ne put découvrir le motif qui amenait Tyrrel à Saint-Ronan.


CHAPITRE XXIX.

MÉDIATION.


… Allez-vous-en donc ! Nous ne souffrirons pas maintenant qu’on nous réplique ; nous vous faisons beau jeu, ayez la sagesse d’en profiter.
Shakspeare. Henri IV, première partie.


L’intention de Tyrrel, en se levant de bonne heure, avait été d’éviter une nouvelle entrevue avec M. Touchwood, ayant à s’occuper d’une affaire où l’intervention officieuse de ce personnage l’aurait probablement gêné. Il n’ignorait pas que sa réputation avait été attaquée aux Eaux, et il avait résolu d’en demander une réparation publique, convaincu que, malgré l’importance des autres intérêts qui l’appelaient en Écosse, ils ne devaient passer qu’après le soin de son honneur. Il s’était donc décidé à partir sur-le-champ pour l’hôtel des Eaux, afin d’arriver à l’heure où la société serait réunie pour le déjeuner. Il venait de prendre son chapeau pour sortir quand il en fut empêché par mistress Dods, qui lui annonça qu’on le demandait, et introduisit dans sa chambre un jeune homme mis dans le dernier goût, portant un surtout militaire orné de broderies en soie et garni de fourrures, avec un bonnet militaire, costume aujourd’hui trop commun pour qu’on le remarque, mais qui alors n’était adopté que par les gens d’un ordre supérieur. L’étranger n’était ni bien ni mal, mais il y avait dans son extérieur une bonne dose de suffisance, et cet air d’aisance froide qui appartient au grand monde. De son côté il examina Tyrrel. Comme sa mine différait peut-être de ce qu’il s’était imaginé en le jugeant d’après l’auberge où il était descendu, l’étranger rabattit un peu de l’air fat qu’il avait pris en entrant, et s’annonça poliment pour le capitaine Jekill, servant dans les gardes de…

« Je présume que je parle à M. Martigny, dit-il. — À M. Francis Tyrrel, monsieur, » répliqua Tyrrel en se redressant… « Martigny était le nom de ma mère… Je ne l’ai jamais porté. — Je ne viens pas ici pour discuter ce point, monsieur Tyrrel, quoique je n’aie pas droit d’admettre comme certain un fait dont mon commettant pense pouvoir douter. — Votre commettant est, je présume, sir Bingo Binks ? Je n’ai pas oublié que nous avons une malheureuse affaire à débrouiller ensemble. — Je n’ai pas l’honneur de connaître sir Bingo Binks. Je viens de la part du comte Étherington. »

Tyrrel garda un instant le silence, puis il dit : « J’ignore, en vérité, ce que l’individu que vous nommez comte Étherington peut avoir à me dire par l’intermédiaire d’un messager tel que vous. J’aurais cru, ayant égard à notre malheureuse parenté, que des hommes de loi eussent été des négociateurs plus convenables entre nous. — Monsieur, dit le capitaine Jekill, vous vous méprenez sur le but de ma mission. Je ne viens pas vous apporter un message hostile de la part de lord Étherington. Je connais les liens qui vous unissent, et qui rendraient un pareil dessein non moins contraire aux lois de la nature qu’au sens commun… Je voudrais, s’il est possible, agir comme médiateur. »

Jusque-là ils étaient restés debout. M. Tyrrel offrit alors un siège à son hôte ; et, après en avoir pris un lui-même, il rompit le silence embarrassant qui s’ensuivit en ces termes : « Je serais heureux après avoir éprouvé une si longue suite d’injustices et de persécutions de la part de votre ami, d’apprendre aujourd’hui quelque chose qui put me faire mieux penser de lui ou de ses intentions, soit à mon égard, soit à l’égard des autres. — M. Tyrrel, il faut que vous me permettiez de parler avec franchise. Il y a de trop grands germes de divisions entre votre frère et vous, pour que vous deveniez jamais amis ; mais je ne vois pas qu’il soit nécessaire que vous soyez toujours ennemis mortels. — Je ne suis pas l’ennemi de mon frère, capitaine Jekill… je ne l’ai jamais été… son ami, je ne puis l’être, et il ne sait que trop bien quelle insurmontable barrière sa conduite a élevée entre nous deux. — Je connais, » répliqua le capitaine d’un ton significatif, « je connais votre malheureuse querelle. — Alors, » reprit Tyrrel en rougissant, « vous devez comprendre avec quelle peine je me sens forcé d’entamer un pareil sujet avec un étranger… un étranger, ami et confident d’une personne qui… mais je ne veux pas blesser vos sentiments, capitaine Jekill, et je tâcherai plutôt de contenir les miens. En un mot, je vous prie d’être assez bon pour me communiquer sur-le-champ l’objet de votre visite, attendu que j’ai besoin de me rendre ce matin aux Eaux afin d’y régler certaines affaires qui me touchent de près. — Si vous faites allusion au motif qui vous a empêché de vous rendre sur le terrain où vous avait appelé sir Bingo Binks, cette affaire est déjà complètement arrangée. J’ai déchiré de ma propre main l’insolent placard, et je me suis déclaré responsable de votre honneur contre quiconque oserait à l’avenir le mettre en doute. — Monsieur, » dit Tyrrel fort surpris, « je vous suis bien obligé de votre intention, d’autant plus que j’ignore comment j’ai pu mériter votre intervention. Néanmoins elle ne me satisfait pas entièrement, attendu que je suis habitué à être moi-même gardien de mon honneur. — Tâche facile, je présume, dans tous les cas, monsieur Tyrrel, mais particulièrement dans la présente occasion où vous ne trouverez personne d’assez hardi pour l’attaquer… À la vérité, mon intervention eût été trop officieuse et sans justification possible, si la mission dont je suis chargé ne nécessitait des rapports très intimes entre nous. Dans l’intérêt de ma propre réputation, il devient nécessaire que la vôtre demeure sans tache. J’ai appris la vérité de toute l’affaite par mon ami, lord Étherington, qui doit remercier le ciel toute sa vie de l’avoir empêché de commettre un grand crime. — Votre ami, monsieur, a eu dans le cours de sa vie bien des occasions de remercier le ciel, mais plus encore d’implorer son pardon. — Je ne suis pas théologien, monsieur, » répliqua le capitaine avec vivacité ; « mais j’ai entendu dire qu’on pouvait appliquer cette remarque à tout le monde. — Moi, du moins, je ne soutiendrai pas le contraire. Mais poursuivons. Avez-vous trouvé le moyen, capitaine Jekill, d’apprendre au public les circonstances d’une rencontre aussi singulière que celle qui a eu lieu entre votre ami et moi ? — Non, monsieur, j’ai cru que c’était une affaire trop délicate, et sur laquelle chacun de vous avait également intérêt à garder le secret. — Puis-je alors vous demander comment il vous a été possible de justifier mon absence du rendez-vous de sir Bingo ? — Il était seulement nécessaire, monsieur, que je donnasse ma parole de gentilhomme, qu’à ma connaissance personnelle vous aviez été blessé dans une rencontre avec un de mes amis, rencontre dont la prudence ordonnait de laisser les détails dans l’oubli. Je pense que personne n’osera exiger plus que mon assurance… s’il se trouvait quelque incrédule en cette occasion, je trouverais moyen de le satisfaire. En attendant, votre sentence de bannissement a été rapportée de la plus honorable manière ; sir Bingo désire qu’il ne soit plus question de l’ancienne querelle, et il espère que toute l’affaire sera de part et d’autre oubliée et pardonnée. — Sur ma parole, capitaine Jekill, vous me forcez à reconnaître que je vous ai vraiment de l’obligation. Vous avez coupé un nœud que j’aurais eu grand’peine à délier, car je l’avoue franchement, tout déterminé que j’étais à ne pas rester sous le poids de l’accusation déshonorante portée contre moi, il m’eût été extrêmement difficile de sortir d’embarras, sans mentionner des circonstances qui, ne fût-ce que par égard pour la mémoire de notre père, devaient être ensevelies dans un oubli éternel. J’espère que votre ami ne souffre plus de sa blessure. — Sa Seigneurie sera bientôt complètement guérie. — Et j’espère que votre ami me rend la justice d’avouer que je suis tout-à-fait innocent de l’intention de le blesser ? — Il vous rend pleine justice sur ce point et sur tous les autres ; il s’en prend à l’impétuosité de son caractère, contre laquelle il veut se tenir désormais en garde. — Jusqu’ici, tout va bien. Mais maintenant, puis-je vous demander encore une fois quelle communication vous avez à me faire de la part de votre ami ? Si je n’avais pas affaire à un homme que j’ai toujours trouvé faux et traître, votre franchise et votre loyauté me feraient espérer que cette querelle contre nature pourrait se terminer par votre médiation. — Je vais donc commencer, monsieur, et sous des auspices plus favorables que je ne m’y attendais, à remplir ma commission… Vous allez, monsieur Tyrrel, si la rumeur publique ne ment point, intenter un procès à votre frère pour le dépouiller de sa fortune et de son titre. — Vous n’exposez pas fidèlement les faits, capitaine Jekill. Le but du procès que je me propose d’intenter est de faire valoir mes très justes droits. — Au fond, cela revient au même ; je ne suis pas appelé à décider sur la justice de vos réclamations ; mais elles sont, vous l’avouerez, de date un peu récente. La feue comtesse d’Étherington est morte en possession incontestée de son rang dans le monde. — Si elle n’y avait pas un droit réel, monsieur, elle a obtenu bien plus que justice, puisqu’elle en a si long-temps joui, et l’épouse malheureuse a été d’autant plus injustement dépouillée… Mais c’est un point qui ne doit pas être discuté entre vous et moi : il en sera décidé ailleurs. — Des preuves, monsieur, des preuves bien fortes seront nécessaires pour renverser un droit aussi bien établi dans l’opinion publique que celui du possesseur actuel du nom d’Étherington. »

Tyrrel tira un papier de son portefeuille, et le passant au capitaine Jekill, il se contenta d’ajouter : « Je ne songe pas à vous demander d’abandonner la cause de votre ami ; mais il me semble que les documents dont je vous remets la liste peuvent ébranler votre opinion. »

Le capitaine lut à demi-voix : « Certificat de mariage délivré par le révérend Zadock Kemp, chapelain de l’ambassade anglaise à Paris, entre Marie de Belleroche, comtesse de Martigny, et le très honorable John lord Oakendale… Lettres de John, comte d’Étherington, et de son épouse, sous le titre de madame de Martigny… Acte de naissance… Déclaration du comte d’Étherington à son lit de mort… Tout ceci est fort bien… mais puis-je vous demander, monsieur Tyrrel, si vous avez réellement l’intention d’en venir à des extrémités avec votre frère ? — Il a oublié qu’il est un… il a voulu attenter à ma vie. — Vous avez répandu deux fois son sang… Le monde ne demandera point lequel des deux frères a offensé l’autre, mais lequel a porté la plus dangereuse blessure. — Votre ami m’en a porté une, monsieur, qui saignera tant que j’aurai la faculté de me souvenir. — Je vous comprends, monsieur, vous faites allusion à l’affaire de miss Mowbray. — Épargnez-moi sur ce sujet, capitaine. Jusqu’ici j’ai discuté avec une espèce de calme mes droits les plus importants… droits qui établissent mon rang dans la société, ma fortune et l’honneur de ma mère… Mais n’ajoutez pas un seul mot sur le sujet que vous avez touché, à moins que vous n’ayez envie de me voir perdre la raison. Vous est-il possible, monsieur, d’avoir entendu le moindre récit de cette histoire et d’imaginer que je puisse jamais songer au piège abominable que votre ami tendit à deux infortunés, sans… » Il se leva en tressaillant, et marcha impétueusement dans la chambre. « Depuis que le démon lui-même, continua-t-il, a troublé le bonheur de la parfaite innocence, il n’y eut jamais un pareil acte de perfidie… Jamais pareil projet de félicité ne fut détruit… jamais misère si inévitable ne fut préparée à deux malheureux qui avaient eu la sottise de placer toute confiance en leur persécuteur… s’il y avait eu de la passion dans sa conduite, ç’aurait été l’acte d’un homme pervers, il est vrai, mais encore d’une créature humaine, agissant sous l’influence d’humaines passions… mais ce fut l’œuvre d’un démon poussé par les plus sordides motifs d’intérêt privé, et par une haine ancienne et invétérée contre un frère dont il croyait les droits préjudiciables aux siens. — Je suis fâché de vous voir dans une semblable agitation, » dit le capitaine avec calme ; « lord Étherinoton a, j’en suis certain, agi d’après des motifs différents de ceux que vous lui imputez ; et si vous consentiez seulement à m’entendre, peut-être surgirait-il un moyen d’arranger ces déplorables querelles. — Monsieur, » répliqua Tyrrel se rasseyant, « je vous écouterai avec calme, avec autant de sang-froid que j’en montrerais si un médecin sondait dans mes entrailles même une douloureuse blessure ; mais quand vous me touchez au vif, quand vous attaquez jusqu’au nerf, vous ne pouvez attendre que je l’endure sans me plaindre. — Je m’efforcerai donc d’être aussi expéditif que possible dans l’opération, » dit Jekill, qui conserva un admirable sang-froid pendant la conférence. « Je pense, monsieur Tyrrel, que la paix, la félicité et l’honneur de miss Mowbray vous sont chers. — Qui ose attaquer son honneur ? » répliqua Tyrrel avec fierté ; puis se maîtrisant, il ajouta d’un ton plus tranquille, mais profondément ému : « Tout cela m’est aussi cher, monsieur, que la lumière du jour. — Les sentiments de mon ami, à cet égard, sont absolument les mêmes, et il a résolu de rendre à miss Clara la plus complète justice. — Il ne peut lui rendre justice qu’en cessant de demeurer dans son voisinage, de s’occuper, de parler, même de rêver d’elle. — Lord Étherington pense autrement ; il croit que si miss Mowbray a été offensée par lui, cette offense sera suffisamment réparée par l’offre de son titre, de son rang et de sa fortune. — Son titre, son rang, sa fortune, monsieur, sont aussi faux que lui-même, » dit Tyrrel avec violence… « Lui, épouser Clara Mowbray ! jamais ! — La fortune de mon ami, vous y réfléchirez, ne dépend pas entièrement de l’issue du procès dont vous le menacez… Dépouillez-le, si vous pouvez, du domaine d’Oakendale, il a encore un patrimoine considérable par sa mère. Et d’ailleurs, quant à son mariage avec Clara Mowbray, il croit qu’à moins que cette dame ne désire faire réitérer la cérémonie, en quoi il est fort disposé à la satisfaire, il suffit de déclarer qu’elle a déjà été célébrée pour eux. — C’est une supercherie, monsieur ! une vile, une infâme supercherie, dont serait honteux le dernier misérable de Newgate… la substitution d’une personne à une autre. — Mais, monsieur Tyrrel, je n’en vois aucune preuve. Le certificat du ministre est clair… Francis Tyrrel est uni à Clara Mowbray par les liens sacrés du mariage… telle en est la teneur… en voici même une copie… Mais, monsieur, vous dites qu’il y a eu tromperie… je ne doute pas que vous ne disiez ce que vous croyez, et ce que miss Moubray vous a dit, mais surprise et séparée par force de l’homme qu’elle venait d’épouser… honteuse de se retrouver avec un premier amant à qui elle avait sans doute fait maintes promesses… quoi d’étonnant que, ne se trouvant pas soutenue par son nouvel époux, elle ait changé de ton et rejeté tout le blâme sur un mari absent ?… Une femme, dans un instant si critique, alléguera les excuses les plus improbables, plutôt que de s’avouer elle-même coupable. — On ne doit pas plaisanter dans une pareille circonstance, » s’écria Tyrrel pâle et tremblant de colère.

« Je parle très sérieusement, monsieur ; et il n’est pas dans la Grande-Bretagne une cour de justice qui reçût en pareil cas la parole d’une femme… or, c’est tout ce qu’elle peut avoir à offrir, et cela dans sa propre cause, contre tout un corps de preuves circonstanciées, démontrant que c’est par un consentement libre qu’elle a épousé l’homme qui la réclame aujourd’hui. Pardon, monsieur ! je vois que vous êtes agité… je n’ai pas l’intention de vous disputer le droit de croire ce qui vous paraît certain : je me permets seulement d’indiquer l’impression que les preuves produiront sans doute sur les esprits des personnes indifférentes. — Votre ami, » répliqua Tyrrel affectant un calme que cependant il était loin de posséder, « peut songer à cacher sa perfidie par de tels arguments ; mais elle ne lui profitera point… la vérité est connue de moi comme du ciel… et il existe en outre sur la terre un témoin irrécusable qui peut attester que la plus abominable trahison fut employée à l’égard de miss Mowbray. — Vous voulez dire sa cousine… Hannah Irwin ; vous voyez que je connais jusqu’aux moindres circonstances de l’affaire, mais où pourra-t-on trouver Hannah Irwin ? — Elle paraîtra, n’en doutez point, quand le ciel jugera l’instant convenable. Oui, monsieur, cette légère observation qui vous est échappée m’explique clairement pourquoi votre ami, M. Valentin Bulmer, n’a point commencé ses machinations plus tôt, et pourquoi il les commence à présent. Il se croit certain qu’Hannah Irwin n’est plus dans la Grande-Bretagne, ou qu’on ne peut la faire comparaître devant un tribunal… mais il peut se tromper. — Mon ami semble plein de confiance dans la bonté de sa cause ; mais, par égard pour la jeune dame, il n’est guère disposé à entamer un procès qui doit rendre publiques une foule de circonstances pénibles. — Remerciez-en le traître qui a chargé une mine si terrible, et qui maintenant affecte de la répugnance à mettre le feu… Oh ! combien ne faut-il pas que je maudisse cette parenté qui me lie les mains ! Je me résignerais à devenir le dernier et le plus misérable des hommes pour une heure de vengeance contre cet hypocrite sans pareil… Il est une chose certaine, monsieur… votre ami n’aura point une victime vivante. Sa persécution tuera Clara Mowbray : il comblera la mesure de ses crimes par l’assassinat de la plus douce… Je ne puis continuer sur ce sujet. — Mon ami désire, autant que vous, épargner d’amers chagrins à la jeune dame ; et dans cette vue, pour ne plus revenir sur le passé, il a fait à M. Mowbray une proposition d’alliance qui a été hautement approuvée. — Ah ! » dit Tyrrel en tressaillant, « et la jeune personne ? — La jeune personne s’y est montrée tellement favorable, qu’elle a permis à lord Étherington de venir la visiter au château de Shaws. — Le consentement doit lui avoir été arraché de force. — Elle l’a donné volontairement, selon ce que j’ai pu comprendre ; à moins peut-être que le désir seul de jeter un voile sur ces tristes démêlés ne l’ait déterminée à accepter la main de lord Étherington. Je le vois, monsieur, je vous fais de la peine, et j’en suis fâché. Je n’ai aucun droit de vous engager à faire un effort de générosité ; mais si tels étaient cependant les sentiments de miss Mowbray, on devrait s’attendre à ce que vous ne compromissiez pas l’honneur de la jeune dame en insistant sur d’anciennes prétentions, et en obligeant de revenir sur des faits déjà oubliés. — Capitaine Jekill, » dit Tyrrel solennellement, « je n’ai aucune prétention. Toutes celles que je pouvais avoir ont été détruites par l’acte de trahison au moyen duquel votre ami est parvenu à me supplanter. Clara Mowbray fût-elle dégagée des nœuds de son prétendu mariage aussi complètement que les lois peuvent le faire, encore existerait-il entre elle et moi une barrière insurmontable, savoir la bénédiction nuptiale prononcée sur elle et sur l’homme qu’il faut que j’appelle encore une fois mon frère… » Il s’arrêta à ce mot, comme s’il lui en eût coûté beaucoup pour le prononcer, et continua ensuite. « Non, monsieur, je ne suis guidé dans cette affaire par aucun motif d’intérêt personnel. J’ai depuis long-temps renoncé à tout… mais je ne souffrirai pas que Clara Mowbray devienne la femme d’un… je veillerai sur elle avec des pensées aussi pures que celles de son ange gardien. J’ai été cause de tous les malheurs qu’elle a éprouvés… C’est moi qui d’abord l’ai engagée à quitter le chemin du devoir… c’est donc moi qui dois la retirer de l’abîme… Je ne croirai jamais que, jouissant de sa raison et d’un esprit calme, elle ait pu consentir à écouter cette proposition… Mais son esprit, hélas ! n’est plus aussi solide qu’autrefois : et votre ami sait bien comment presser le ressort qui peut l’agiter et l’alarmer. Des menaces de publicité peuvent extorquer son consentement à cet abominable mariage, si elles ne la poussent pas au suicide : et c’est par là que tout finira très probablement. Je serai donc fort pour remédier à sa faiblesse. Votre ami, monsieur, doit dépouiller ses propositions de leur faux éclat. J’éclairerai M. Mowbray de Saint-Ronan relativement au titre et à la fortune de celui qui vous envoie ; et j’espère qu’il protégera sa sœur contre les tentatives d’un vil scélérat, quoiqu’il ait pu se laisser éblouir par une alliance avec un riche pair. — Votre cause, monsieur, n’est pas encore gagnée ; et quand elle le serait, votre frère conserverait encore d’assez grandes richesses pour épouser une femme qui vaudrait mieux que miss Mowbray, avec son beau domaine de Nettlewood, dont ce mariage doit le rendre possesseur. Mais je voudrais faire quelque accommodement entre vous, s’il était possible. Vous déclarez, monsieur Tyrrel, mettre de côté tout intérêt privé, toute vue personnelle dans cette affaire, et ne considérer absolument que la sûreté et le bonheur de miss Mowbray. — Tel est, sur mon honneur, l’objet exclusif de mes soins… je donnerais tout ce que je possède au monde pour lui procurer une heure de repos… Quant au bonheur, elle ne le connaîtra jamais. — Vos prévisions sur le malheur futur de miss Mowbray sont, j’imagine ; fondées sur le caractère de mon ami. Vous le regardez comme un homme sans principes, et, parce qu’il a mieux réussi que vous dans une intrigue de jeunesse, vous concluez que maintenant, dans un âge plus avancé et plus calme, le bonheur de celle à qui vous prenez tant d’intérêt ne doit pas lui être confié ? — Je puis avoir d’autres raisons, » répliqua Tyrrel vivement ; « mais celles que vous avez énoncées suffisent pour autoriser mon intervention. — Eh bien donc, si je vous proposais quelque arrangement d’après cette base ? Lord Étherington n’a pas l’ardeur d’un amant ; il vit beaucoup dans le monde et désire ne pas le quitter. La santé de miss Mowbray est délicate, son humeur changeante, et la retraite serait probablement de son choix… Supposez qu’un mariage entre deux personnes placées dans une telle position devînt nécessaire ou avantageux pour l’une ou pour l’autre… supposez que ce mariage dût assurer à l’une des parties contractantes un patrimoine considérable, et garantir l’autre des conséquences d’une triste publicité : ce double avantage pourra s’obtenir par la pure formalité d’une cérémonie. Il pourrait y avoir un contrat préalable de séparation avec l’assurance d’un revenu convenable pour la dame, et stipulation de la part du mari de renoncer à vivre jamais avec elle. De pareilles choses arrivent chaque jour, sinon le jour même du mariage, du moins avant que la lune de miel soit passée. Miss Clara aurait ainsi richesses, liberté, et le titre même qu’il vous plairait de lui laisser en supposant vos réclamations fondées. »

Suivit un long intervalle de silence, pendant lequel Francis changea plusieurs fois de physionomie. Jekill, qui l’examinait avec attention, ne le pressait pas de répondre. Enfin il répliqua : « Votre proposition renferme beaucoup de motifs qui pourraient me tenter d’y accéder, comme un compromis par lequel la tranquillité future de miss Mowbray serait en quelque sorte assurée : mais je me fierais plutôt à un serpent venimeux qu’à votre ami. En outre, je suis certain que la malheureuse Clara ne survivrait point s’il lui fallait contracter une pareille union, quand même elle ne devrait passer avec lui que le moment de paraître à l’autel. Il y a encore d’autres objections… »

Il se contint, puis continua d’un ton calme : « Vous pensez peut-être que j’ai des vues d’intérêt personnel dans cette affaire ; et vous pouvez vous croire autorisé à concevoir envers moi les mêmes soupçons que je forme à l’égard de toute proposition venant de votre ami… Je ne puis combattre ces fâcheuses impressions qu’en agissant avec honneur et franchise, et c’est dans un tel esprit que je vous fais à vous-même une autre proposition. Votre ami est attaché au rang, à la fortune, aux avantages du monde, dans la proportion ordinaire du moins où ils sont recherchés par le commun des hommes… Vous m’accorderez ce point, et je ne vous offenserai pas en supposant qu’il le soit davantage. — Je connais peu de gens qui ne désirent pas de tels avantages, et j’avoue franchement que, sous ce rapport, il n’affecte aucunement une indifférence philosophique.

— Soit, à vrai dire la proposition que vous venez de me faire indique que la prétendue réclamation à la main de cette jeune dame est dictée par des motifs d’intérêt, puisque vous pensez que votre ami se contenterait d’une séparation complète dès le jour même de son mariage, pourvu toutefois qu’on lui assurât la possession du domaine de Nettlewood. — Mon ami ne m’avait pas autorisée faire cette proposition ; mais il est inutile de nier que j’ai pu vous donner à penser que lord Étherington n’est pas un amant passionné. — C’est bien. Considérez ceci, monsieur, et que votre ami y pense sérieusement : le titre et la fortune qu’il possède aujourd’hui dépendent de ma volonté et de mon plaisir… si je fais valoir les droits dont ce papier vous donne une idée, il lui faudra descendre du rang de comte à celui de roturier, il lui faudra perdre la meilleure moitié de sa fortune… perte qui serait loin d’être compensée par le domaine de Nettlewood, en supposant qu’il en devînt possesseur, ce à quoi il ne pourrait parvenir qu’au moyen d’un second procès, incertain dans son issue et très déshonorant par son essence même. — Bien, monsieur ; j’entrevois la valeur de votre argument… Quelle est votre proposition ? — Que je m’abstiendrai de faire valoir mes prétentions à ce titre et à ces biens… que je laisserai Valentin Bulmer en possession du rang qu’il a usurpé et des richesses qu’il ne mérite pas… que je m’engagerai, sous les peines les plus rigoureuses, à ne le troubler jamais, à condition qu’il cessera de tourmenter Clara Mowbray, soit par sa présence, soit par lettre, soit enfin par l’intervention d’un tiers, et qu’il sera désormais pour elle comme s’il n’existait pas. — C’est une offre bien singulière : puis-je vous demander si vous la faites sérieusement ? — Je ne suis ni offensé ni surpris de cette question. Je suis un homme, monsieur, comme tous les autres, et je n’affecte pas un dédain complet pour ce que tout le monde désire… savoir, une certaine considération, un certain rang dans la société. Je ne suis pas un fou assez romanesque pour méconnaître la grandeur du sacrifice que je veux faire. Je renonce à un rang qui m’est et qui doit m’être d’autant plus précieux qu’il intéresse (et il rougit à ces mots) la réputation d’une mère honorable… d’autant plus qu’en omettant de le réclamer, je désobéis aux ordres d’un père mourant, qui désirait que je publiasse aux yeux du monde le repentir qui peut-être l’a précipité dans le tombeau, repentir dont il pouvait considérer la publicité comme une expiation de ses fautes. Je descends de mon plein gré du rang élevé que j’occupe dans le monde pour devenir un exilé sans nom ; car, une fois certain que le repos de Clara Mowbray est assuré, l’Angleterre ne me verra plus. Tous ces sacrifices, je les fais, monsieur, non par suite d’un moment d’enthousiasme exagéré, mais en appréciant tous les avantages auxquels je renonce… j’y renonce cependant très volontairement pour épargner de nouveaux malheurs à une infortunée à qui j’en ai déjà occasioné trop, beaucoup trop. »

Sa voix faiblit en dépit de ses efforts, lorsqu’il terminait cette phrase ; et pour cacher une grosse larme qui s’échappait de ses yeux, il se tourna un moment vers la fenêtre.

« Je suis honteux de cet enfantillage, » dit-il en revenant vers le capitaine Jekill ; « s’il vous semble ridicule, monsieur, que ce soit du moins une preuve de ma sincérité. — Je suis bien loin de concevoir une idée semblable, » répliqua Jekill d’un ton respectueux… (car, dans le cours d’une vie remplie par toutes les folies de ce qu’on appelle le beau monde, son cœur ne s’était pas encore complètement endurci)… « j’en suis bien loin. Vous ne pouvez vous attendre que je réponde sur-le-champ à une proposition aussi extraordinaire que la vôtre : je vous ferai seulement observer que le caractère de la pairie est indélébile, et ne peut être ni quitté ni pris à plaisir. Si vous êtes réellement comte d’Étherington, je ne vois pas comment votre renonciation à ce titre pourrait profiter à mon ami. — À vous-même, monsieur, elle ne profiterait pas, » répondit Tyrrel gravement, « parce que vous dédaigneriez d’exercer un droit et de porter un titre qui ne vous appartiendraient pas légalement. Mais votre ami n’aura point tant de scrupules, s’il peut jouer le rôle de comte aux yeux du monde : il a déjà montré que sa conscience et son honneur sont aisément satisfaits. — Puis-je prendre copie de cette note qui contient la liste de vos titres pour la communiquer à mon commettant ? — Cette note est à votre service, monsieur, gardez-la, ce n’est qu’une copie… Mais le capitaine Jekill, » ajouta-t-il avec une expression sardonique, « n’est qu’imparfaitement, à ce qu’il me semble, dans les confidences de son ami… Il peut être sûr que son commettant connaît, à une virgule près, le contenu de ce papier, et qu’il possède des copies exactes des pièces qui s’y trouvent mentionnées. — Je ne crois pas la chose possible, » dit Jekill d’un air mécontent. — Elle est non seulement possible, mais certaine. Mon père, peu avant sa mort, m’envoya, avec l’aveu touchant de ses erreurs, cette liste de pièces, et m’informa qu’il avait fait une pareille communication à votre ami. Qu’il l’ait réellement faite, je n’en doute pas, quoique M. Bulmer ait pu juger convenable de ne pas vous instruire de cette circonstance. Un fait entre autres dénote son caractère, et me confirme dans l’opinion qu’il redoutait beaucoup mon retour en Angleterre. Il a trouvé moyen, par l’intermédiaire d’un misérable agent qui, du vivant de mon père, avait coutume de m’envoyer mes remises, de retenir celles qui m’étaient nécessaires pour revenir du Levant, et j’ai été forcé d’emprunter à un ami. — Vraiment ? c’est la première fois que j’entends parler de ces papiers… Puis-je vous demander où sont les originaux, et entre les mains de qui ? — Je me trouvais en Orient lors de la dernière maladie de mon père, et ces papiers ont été déposés par lui dans une respectable maison de commerce avec laquelle il était en rapport ; il les avait cachetés sous double enveloppe, l’une portant mon adresse, et l’autre celle du chef principal de cette maison. — Vous devez sentir que je ne puis prendre aucune décision relativement à l’offre extraordinaire qu’il vous a plu de proposer ; à savoir : de renoncer aux prétentions fondées sur ces documents, à moins que je n’aie été préalablement à même de les examiner. — Vous ne tarderez pas à les connaître… je vais écrire qu’on me les envoie par la poste… ils ne forment qu’un petit paquet. — Voici donc qui résume tout ce qu’on peut dire, quant à présent… supposé que ces pièces fussent d’une authenticité inattaquable, je conseillerais certainement à mon ami Étherington de couper court à des prétentions aussi fondées que les vôtres, au risque même de renoncer à sa stipulation matrimoniale. Je présume que vous avez dessein de persister dans votre offre ? — Je n’ai pas l’habitude de rétracter ma parole, » répliqua Tyrrel avec une espèce de hauteur.

« Nous nous quittons amis, j’espère, « dit Jekill, en se levant et en prenant congé de Tyrrel. — Pas ennemis, certainement, capitaine, capitaine Jekill ; je vous avouerai que je vous dois des remercîments pour m’avoir tiré de cette ridicule affaire aux Eaux… rien n’aurait pu me gêner plus que l’obligation de pousser jusqu’au bout cette sotte querelle. — Vous reviendrez donc nous y visiter ? — À coup sûr je ne désire pas avoir l’air de me cacher ; c’est une circonstance qu’on pourrait tourner contre moi… J’ai un ennemi qui sait profiter de tous les avantages. Je n’ai qu’un sentier à suivre, capitaine Jekill, celui de la vérité et de l’honneur. »

Le capitaine s’inclina et sortit. Aussitôt après son départ, Tyrrel ferma à clef la porte de la chambre ; et, tirant de son sein un portrait, il le contempla avec un mélange d’affliction et de tendresse, et les larmes tombèrent de ses yeux.

C’était le portrait de Clara Mowbray, telle qu’il l’avait connue au temps de leur jeune amour ; les traits de la séduisante jeune fille pouvaient encore se retrouver maintenant sur la jolie figure de l’original. Mais qu’étaient devenues les vives couleurs qui avaient embelli ses joues ? Qu’était devenu cet enjouement malin qui pétillait malgré elle dans ses yeux ? et le joyeux contentement qui donnait à toute sa physionomie une expression ravissante ? Hélas ! tous ces charmes s’étaient depuis long-temps évanouis !

« Quelle catastrophe ! s’écria-t-il, et tout cela est l’ouvrage d’un misérable. Puis-je mettre la dernière main à l’œuvre, et devenir l’instrument de la justice divine ? Je ne le puis !… Je resterai ferme dans la résolution que j’ai prise… je sacrifierai tout, rang, position, fortune et renommée, vengeance même !… Oui, la vengeance, dernier bien qui me reste, je la sacrifierai pour assurer à Clara le repos dont elle est encore capable de jouir ! »

Il s’assit dans cette détermination, et écrivit une lettre à la maison de commerce où les documents concernant sa naissance et les autres pièces étaient déposées : il demanda que le paquet qui les contenait lui fût transmis par la poste… Tyrrel n’était ni sans ambition ni sans ce désir de considération personnelle qui accompagne souvent une profonde sensibilité et un esprit ardent. Ce fut d’une main tremblante, mais avec un cœur fermement résolu, qu’il cacheta et envoya la lettre, premier pas vers la renonciation en faveur de son mortel ennemi, de ce rang et de cette position dans le monde qui lui appartenaient par droit d’héritage, et qui étaient restés si long-temps incertains entre eux.


CHAPITRE XXX.

INTRUSION.


Sur ma parole, j’irai avec vous jusqu’au bout de la rue ! je suis une espèce de lierre, je m’accrocherai.
Shakspeare. Mesure pour mesure.


Le capitaine Jekill s’en retournait aux Eaux lorsqu’il fut abordé par Touchwood qui se mit à cheminer avec lui. Jekill tenta long-temps en vain de se débarrasser de la société de cet inconnu qui l’empêchait de se livrer tranquillement à ses réflexions au sujet de l’entretien qu’il venait d’avoir avec Francis Tyrrel. Enfin, ne pouvant eu venir à bout, il se résigna à voyager avec lui. Touchwood dirigea habilement la conversation sur les affaires du comte Étherington et de Francis Tyrrel, et, par une question adroite et jetée à l’improviste, il obtint de son compagnon l’aveu du duel qui avait eu lieu entre les deux jeunes gens. Satisfait de la réussite de sa ruse, Touchwood quitta le capitaine, après lui avoir déclaré qu’il venait d’apprendre ce qu’il désirait savoir, et le laissant irrité et confus de son indiscrétion involontaire.


CHAPITRE XXXI.

DISCUSSION.


Que je converse avec ces hommes à l’esprit pénétrant, avec ces gens irrespectueux !… Non, loin de moi ceux qui me regardent d’un œil soupçonneux.
Shakspeare. Richard III.


Jekill, de retour auprès du comte, lui avoua franchement sa rencontre avec Touchwood, et comment celui-ci lui avait adroitement arraché l’aveu du duel de Sa Seigneurie avec Tyrrel. Le comte n’épargna pas les reproches ; mais Jekill, après avoir écouté patiemment tout ce que la mauvaise humeur suggérait à son ami, lui reprocha de son côté de manquer de confiance. Il lui fit connaître sa conversation avec Tyrrel ; comment Tyrrel refusait les propositions qui lui avaient été faites au nom du comte, et se fondait pour cela sur l’existence des pièces dont il avait remis la note à Jekill, pièces qui, au dire de Tyrrel, étaient depuis long-temps connues du comte d’Étherington.

Loin de se confesser coupable de ce défaut de confiance, Étherington protesta qu’il ignorait absolument l’existence de ces pièces. Il ajouta que d’ailleurs, puisque Francis Tyrrel devait s’en faire envoyer les originaux, il serait temps alors d’en vérifier l’authenticité.

Jekill s’étant retiré, le comte fit venir Solmes, son valet de chambre, homme qui depuis long-temps était l’agent dévoué de tous les projets de son maître. Il lui fit entendre qu’un paquet devait arriver sous peu à l’adresse de M. Tyrrel ; que lui, comte d’Étherington, désirait que ce paquet, au lieu de parvenir à son adresse lui fût remis à lui-même. Solmes promit de prendre les mesures nécessaires.

Il est utile de dire qu’un débat existait depuis long-temps entre mistress Dods et la propriétaire d’un cabinet de lecture, buraliste de la poste. La première ne voulait pas envoyer chercher ses lettres, la seconde ne voulait pas les faire porter, d’où il résultait qu’elles restaient des mois entiers au bureau.

Le comte jugea à propos d’aller passer quelques minutes dans le cabinet de lecture, et, visitant avec une indifférence apparente les lettres déposées sur le bureau, il y découvrit, avec un battement de cœur des plus violents, un paquet à l’adresse de Tyrrel. Après avoir résisté, non sans peine, à la tentation de s’emparer de ce paquet pendant que la buraliste avait les yeux fixés d’un autre côté, il sortit, et rencontra avec joie son valet de chambre qui entrait à la poste.

Le comte s’avançait lentement sur la promenade, quand il aperçut Tyrrel venant à sa rencontre ; loin de l’éviter, il marcha vers lui, avec un calme et une aisance parfaite.

« Je présume, monsieur Tyrrel, » dit le comte, en faisant un salut froid et poli ; « je présume, monsieur Tyrrel de Martigny, puisque vous n’avez pas jugé à propos d’éviter cette rencontre désagréable, que vous vous rappelez assez notre parenté pour ne point donner sujet de rire à nos dépens. — Vous n’avez rien à redouter de mes passions, monsieur Bulmer, répondit Tyrrel, si vous pouvez contenir les vôtres. — J’en suis charmé, » dit le comte avec le même sang-froid ; et baissant la voix de manière à n’être entendu que de Tyrrel, il ajouta : « Comme nous ne serons pas à l’avenir fort curieux d’avoir des communications l’un avec l’autre, je prends la liberté de vous rappeler que je vous ai fait porter des propositions d’accommodement par mon ami, monsieur Jekill. — Elles étaient inadmissibles, répondit Tyrrel… pour les raisons que vous pouvez deviner.., et pour d’autres qu’il est inutile d’expliquer… on a dû vous faire en mon nom une autre proposition ; veuillez y réfléchir. — Je le ferai, répondit le comte, quand je la verrai appuyée des pièces dont vous avez parlé : mais je ne crois pas que ces pièces aient jamais existé. — Votre conscience parle autrement que votre langue, reprit Tyrrel. Je préviendrai le capitaine Jekill quand j’aurai reçu les papiers sans lesquels vous dites ne pouvoir vous former un avis sur ma proposition… En attendant ne vous flattez point de me tromper. Je suis ici pour observer et déjouer vos machinations, et soyez bien sûr que tant que je vivrai elles ne réussiront pas… Et maintenant, monsieur… ou milord… car vous avez le choix du titre… Adieu. — Encore un mot, dit lord Étheringlon ; puisque nous sommes condamnés au déplaisir de nous rencontrer, il est convenable que la bonne compagnie sache ce qu’elle doit penser de nous… Vous êtes philosophe et vous faites peu de cas de l’opinion publique… un humble mortel comme moi désire ne pas se brouiller avec elle… Messieurs, » dit-il en élevant la voix, « monsieur Winterblossom, capitaine Mac Turc, monsieur… Mickleham… vous pouvez savoir, j’imagine, que ce gentleman et moi, nous avons l’un contre l’autre des prétentions qui n’ont point encore été réglées, et qui nous empêchent de vivre en bonne intelligence… mais nous ne voulons point vous importuner de nos querelles de famille, et, pour ma part, tant que monsieur Tyrrel fera partie de cette société, je me conduirai à son égard comme avec tout étranger qui aurait le même avantage… Messieurs, j’ai l’honneur de vous saluer… nous nous reverrons à dîner, comme de coutume Venez-vous, Jekill ? »

En parlant ainsi, il prit Jekill par le bras, en se dégageant doucement de la foule, et il s’éloigna, laissant la plus grande partie de la société prévenue en sa faveur par le calme et l’apparence de modération qu’il venait de montrer.

Une assez longue conversation eut lieu entre le comte et le capitaine Jekill ; le comte, malgré les représentations du capitaine, persista avec plus d’opiniâtreté que jamais dans son projet d’attacher à son sort la malheureuse Clara, soit en faisant reconnaître son mariage clandestin avec elle, soit en l’épousant une seconde fois, de son consentement et avec l’aveu de son frère.


CHAPITRE XXXII.

UN LIT DE MORT.


Il vient… il m’obsède à mon heure dernière ; c’est le crime long-temps caché, le forfait déguisé avec tant de soin. Amenez-moi un prêtre pour chasser le fantôme.
Vieille Comédie.


Lady Pénélope s’étant emparée de lord Étherington, dans un moment où il était profondément absorbé dans ses réflexions, lui proposa de venir avec elle visiter une pauvre malade à qui elle faisait donner des secours.

« Je vous ai raconté, milord, disait lady Pénélope, que cette Anne Heggie vint ici avec un enfant dans ses bras… et un autre… en un mot elle était sur le point de devenir mère une seconde fois… et qu’elle alla s’établir dans la misérable chaumière dont je vous ai parlé… Plusieurs personnes pensaient que le ministre aurait pu la renvoyer dans sa paroisse, mais c’est un homme bizarre, faible et apathique, et qui n’est pas très exact à remplir les devoirs de sa place. Quoi qu’il en soit, elle s’est établie ici, et il y avait en elle quelque chose au dessus de la classe indigente, milord… ce n’était point une de ces créatures dégoûtantes à qui on donne une pièce de six pences en détournant les yeux… c’était une femme qui semblait avoir vu de meilleurs jours… une femme qui, comme dit Shakspeare, pourrait raconter son histoire, quoique à la vérité je ne la connaisse pas… Ce n’est qu’aujourd’hui qu’étant passée pour voir comment elle allait, et ayant fait entrer dans la hutte ma femme de chambre avec quelques bagatelles qui ne méritent pas qu’on en parle, j’ai appris qu’elle était tourmentée par quelque secret relatif à la famille de Mowbray de Saint-Ronan. »

Le comte et lady Pénélope étant arrivés à la chaumière, ils entrèrent, et le comte s’approcha du grabat on la pauvre femme était étendue avec l’enfant auquel elle venait de donner le jour. — Vous êtes bien mal, dit le comte ; vous avez demandé un magistrat. — C’est monsieur Mowbray de Saint-Ronan que j’ai demandé… John Mowbray de Saint-Ronan… milady m’avait promis de l’amener ici. — Je ne suis pas Mowbray de Saint-Ronan, mais je suis juge de paix et membre du parlement… je suis de plus l’ami de monsieur Mowbray… puis-je vous être utile à quelqu’un de ces titres ? »

La pauvre femme garda long-temps le silence, et quand elle parla ensuite, ce fut avec un air d’hésitation.

« Lady Pénélope est-elle ici ? dit-elle en ouvrant autant qu’elle pouvait ses yeux à demi éteints. — Oui, répondit lord Étherington, et elle vous écoute. — Tant pis, répondit la mourante, il faut donc que je confie mon secret à un homme qui m’est inconnu et à une femme que je connais pour n’avoir pas de discrétion ! — Pas de discrétion ! s’écria lady Pénélope. » Mais à un signe de lord Étherington, elle fit un effort pour se contenir ; et la pauvre femme, qui n’était guère en état de remarquer ce qui se passait autour d’elle, ne s’aperçut pas de cette interruption. Elle continua de parler d’une voix intelligible, et même avec une chaleur qui trahissait l’influence de la fièvre : son langage semblait bien au dessus de sa misérable condition.

« Je ne suis pas l’abjecte créature dont j’ai l’air, dit-elle. Plût à Dieu que j’eusse été cet être misérable !… plût à Dieu que j’eusse été une mendiante vagabonde… une mère sans époux… l’ignorance m’aurait peut-être rendue semblable à l’animal qui meurt sans peine sur la prairie où il trouvait sa chétive nourriture. Mais, hélas ! je suis née pour un sort plus élevé ; et ce souvenir fait de ma situation présente… de ma honte… de ma pauvreté… de mon infamie… de la vue de mes enfants expirants… de l’approche de la mort… un avant-goût de l’enfer. »

La dignité de lady Pénélope fut ébranlée par un si effrayant exorde. Elle tressaillit, elle frémit, et, pour la première fois de sa vie peut-être, elle éprouva le besoin véritable de porter son mouchoir à ses yeux. Lord Étherington aussi se sentit ému.

« Bonne femme, dit-il, soyez sûre que je prendrai soin de vos enfants, que je veillerai à vos besoins, et puisse vos chagrins en être allégés ! — Dieu vous bénisse, » répondit la pauvre femme en jetant un regard sur les malheureux enfants couchés à côté d’elle, « et puissiez-vous, » ajouta-t-elle après un moment de silence, « mériter la bénédiction de Dieu : car il la donne en vain à celui qui n’en est pas digne. »

Lord Étherington éprouva peut-être un remords de conscience, car il reprit avec un peu de précipitation : « Bonne femme, si vous avez réellement quelque chose à me déclarer, en ma qualité de magistrat, ne tardez pas… il est temps d’améliorer votre situation, et je vais donner l’ordre qu’on prenne de vous les soins nécessaires. — Encore un moment, dit-elle ; laissez-moi décharger ma conscience avant que je quitte la terre : aucun secours humain ne saurait prolonger ma vie. Je suis née dans une condition honnête… ma honte n’en est que plus grande… J’ai reçu une bonne éducation… ma faute n’en est que moins excusable… J’étais pauvre, à la vérité, mais je ne sentais pas les maux de la pauvreté ; je n’y pensais que quand ma vanité me créait des besoins factices et dispendieux ; car, pour des besoins réels, je n’en connus jamais. J’étais la compagne d’une jeune parente d’un rang plus élevé que le mien ; elle était d’une telle bonté qu’elle me traitait comme sa sœur, et qu’elle aurait partagé avec moi tout ce qu’elle possédait sur la terre. Je ne sais si je pourrai continuer mon récit… ma gorge se serre quand je pense comment j’ai récompensé cette tendresse de sœur… J’étais plus âgée que Clara… j’aurais dû la diriger dans le choix de ses lectures, éclairer sa raison : mais mon penchant me portait à ne lire que ces ouvrages qui, bien qu’ils outre-passent la nature, séduisent l’imagination. Nous lûmes ensemble ces livres extravagants, jusqu’à l’heure où, en nous forgeant un destin romanesque, nous nous précipitâmes dans un labyrinthe de funestes aventures. Clara était pure comme les anges ; quant à moi… le démon, toujours vigilant, m’offrit un tentateur au moment où il était le plus dangereux. »

Elle s’arrêta en ce moment, comme si elle éprouvait quelque difficulté à parler, et lord Étherington se tournant vers lady Pénélope avec un air d’intérêt, lui demanda si elle voulait entendre plus long-temps les déclarations de cette malheureuse femme… « Elle paraissait avoir à parler de choses qu’il pourrait être pénible d’entendre. — C’est précisément ce que je pensais, répondit-elle, et j’allais proposer à Votre Honneur de me laisser seule avec cette pauvre femme. Mon sexe l’encouragera à parler avec plus de franchise et d’assurance. — Vous avez peut-être raison, madame ; mais je suis retenu ici en ma qualité de magistrat. — Écoutez, dit lady Pénélope, elle parle encore. — On dit que toute femme qui oublie ses devoirs devient l’esclave de son séducteur : ainsi je vendis ma liberté, non à un homme, mais à un démon. Il fit de moi l’instrument de ses lâches desseins contre mon amie et ma bienfaitrice… hélas ! il trouva en moi un agent disposé par la jalousie à détruire dans une autre la vertu que j’avais perdue moi-même. Ne m’écoutez pas davantage… retirez-vous, et abandonnez-moi à mon malheureux sort : je suis la plus détestable créature qui ait jamais vécu… détestable à mes propres yeux, parce que, en cet instant même, au sein du repentir, une voix secrète me dit que, si j’étais encore dans la même situation, j’agirais avec la même perfidie, et peut-être avec encore plus de scélératesse. Ah ! que le ciel m’aide à chasser les mauvaises pensées !… »

Elle ferma les yeux, croisa ses bras amaigris, et les éleva comme si elle priait intérieurement. Ses mains se séparèrent ensuite et retombèrent doucement sur son lit ; mais ses yeux ne se rouvraient pas, et son visage n’offrait pas le plus léger signe de vie. Lady Pénélope poussa un cri, se cacha les yeux, s’éloigna avec effroi du lit. Lord Étherington, dont les regards étaient obscurcis par un mélange de sentiments divers, demeura les yeux fixés sur le lit, cherchant à pénétrer si tout était fini.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Lord Étherington dit à lady Pénélope en se retirant : « La déclaration de cette femme semble se rapporter à des événements étrangers aux lois. Je crois qu’il est mieux de n’y donner aucune suite, d’autant qu’elle paraît concerner la réputation d’une jeune dame, et qu’elle pourrait porter le trouble dans une famille respectable. »

Lady Pénélope ne pensait pas comme lord Étherington quant à la nécessité de garder le silence sur ce qu’ils venaient d’entendre. Elle avait deviné sans peine que la jeune dame désignée par la mourante sous le nom de Clara était Clara Mowbray. Le comte fit d’inutiles efforts pour la dissuader de cette pensée, ou, en admettant qu’elle fût vraie, pour décider lady Pénélope à garder le plus profond silence sur des faits qui porteraient atteinte à l’honneur d’une jeune et malheureuse fille. Enfin il la pria de se souvenir que récemment plusieurs dames de la société avaient été condamnées à de fortes amendes, comme coupables de diffamation.


CHAPITRE XXXIII.

DÉSAPPOINTEMENT.


Regardez ce rivage, et ne craignez pas la tempête.
L’orage.


Lord Étherington, en rentrant chez lui, fut prévenu par Solmes, son valet de chambre, que les lettres de Sa Seigneurie étaient dans son portefeuille. En effet, le comte trouva, parmi d’autres dépêches à son adresse, le paquet qu’il avait vu le matin au bureau de poste, et qui était destiné à Francis Tyrrel. Sa première pensée, en voyant ce paquet, fut d’anéantir des pièces qui pouvaient lui enlever sa fortune et son rang. Il ne put résister cependant au désir de briser le cachet, et d’examiner les originaux de ces pièces importantes, qu’il ne connaissait jusque-là que par des copies. Mais quel fut son désappointement quand il eut ouvert une lettre adressée à M. Tyrrel par l’associé de la maison de commerce où lord Oakendale avait déposé les pièces dont il s’agit ! cet associé écrivait qu’en l’absence du chef de la maison, on n’avait pas cru pouvoir, même sur la demande de M. Tyrrel, confier à la poste les titres originaux ; qu’en conséquence on envoyait les copies fidèles et entières, lesquelles suffisaient pour être examinées par un avocat, et obtenir une consultation, suivant l’intention présumée de M. Tyrrel.

Le comte, après avoir refermé soigneusement le paquet, sonna son domestique, lui reprocha d’avoir apporté par étourderie un paquet qui n’était point à l’adresse de son maître, et lui ordonna de le reporter sur-le-champ à la poste. Solmes, toujours docile, allait sortir quand le comte l’arrêta.

« Un instant, lui dit-il, j’ai à vous parler d’une affaire plus importante, Solmes. Vous avez diablement mal pris vos mesures relativement à cette Hannah Irwin. — Comment, milord ? répondit Solmes. — Comment !… ne m’avez-vous pas dit qu’elle était partie pour les Indes orientales avec un de vos amis ; et ne vous avais-je pas remis 200 guinées pour payer leur passage ? — Oui, milord, répliqua le valet de chambre. — Oui… et maintenant il se trouve que non : elle est revenue dans ce pays, en un misérable état, mourant de faim, prête sans doute à faire et à dire tout ce qu’on voudra pour avoir du pain… Comment cela est-il arrivé ? — Il faut que Riddulph lui ait pris son argent, et qu’il l’ait plantée là, » répondit Solmes d’un ton de voix aussi calme que s’il parlait de la chose du monde la plus naturelle. « Mais je connais tellement le caractère de cette femme et son histoire, que je puis l’emmener de ce pays en vingt-quatre heures, et la placer en un lieu d’où elle ne reviendra jamais, pourvu que Votre Seigneurie puisse se passer de moi pendant ce temps. — Ne perdez pas un moment… je dois vous dire que vous trouverez cette femme dans un accès de repentir, et de plus très malade. — Je suis sûr d’elle, répondit Solmes ; et avec la permission de Votre Seigneurie, je pense que, si la mort et son bon ange tiraient cette femme par un bras, le diable et moi pourrions la retenir par l’autre. — Partez donc, dit Étherington. Mais écoutez, Solmes… traitez-la avec douceur ; qu’il soit pourvu à tous ses besoins… Je lui ai fait assez de mal, quoique le diable ait fait la moitié de la besogne. »

Solmes se retira pour s’acquitter de cette commission, avec l’assurance que son maître se passerait de ses services pendant vingt-quatre heures.

Lord Étherington, ayant perdu l’espoir de détruire les titres à l’aide desquels Tyrrel pouvait lui enlever sa fortune et son rang, avait senti qu’il lui importait plus que jamais de devenir le mari de Clara Mowbray, afin de conserver au moins les riches propriétés qui lui avaient été léguées sous cette condition par son grand-oncle. Son imagination fertile lui suggéra promptement le plan qu’il convenait de suivre pour réussir dans cette entreprise difficile. On va voir quel était ce plan par la conversation dans cette laquelle le comte explique à Jekill pourquoi il avait engagé Mowbray à dîner, et pourquoi il tenait à passer la soirée en tête à tête avec lui.

— Je ne puis m’empêcher de vous le répéter, disait Jekill, j’ai d’étranges pressentiments sur ce tête à tête avec Mowbray. Ménagez-le, milord ; il n’est pas en état de lutter avec vous les cartes à la main. — Allez lui dire cela, » répondit le comte ; son orgueil écossais prendra feu sur-le-champ, et il vous fera ses remercîments avec une balle de pistolet. Comment donc ! il fait le glorieux, malgré la leçon que je lui ai donnée… Le croiriez-vous ?… il a l’impudence de trouver mes attentions pour lady Binks incompatibles avec mes projets de mariage… Oui, Jekill, ce grossier laird écossais, à peine doué d’assez d’esprit pour faire la cour à une laitière, a la fatuité de s’afficher pour mon rival ! — Alors adieu pour lui au beau domaine de Saint-Ronan… ce dîner sera fatal… Étherington, je vois à votre rire que vous êtes décidé à consommer sa ruine… j’ai grande envie de lui en donner avis. — Cela me fera plaisir, répondit le comte, j’en aurai plus beau jeu. — Vous m’en défiez ! en bien, si je le rencontre, je lui dirai de se tenir sur ses gardes. »

Les deux amis se séparèrent, et Jekill, quelques moments après, rencontra Mowbray sur la promenade publique.

« Vous dînez avec Étherington aujourd’hui, lui dit le capitaine… permettez-moi, monsieur Mowbray, de vous dire un seul mot… Attention. — Attention ! et à quoi faut-il faire attention, capitaine Jekill, quand je dîne chez un de vos amis, et chez un homme d’honneur ? — Certainement, lord Étherington est l’un et l’autre, monsieur Mowbray ; mais il aime les cartes, et il est trop fort pour bien des gens. — Je vous remercie de votre avis, capitaine Jekill… Je suis, il est vrai, un Écossais novice, mais je sais une chose ou deux : on doit toujours présumer que deux hommes d’honneur, jouant ensemble, jouent franc jeu ; et ce point une fois établi, j’ai la vanité de penser que je n’ai pas besoin d’avis à ce sujet, pas même de ceux du capitaine Jekill, quoique son expérience puisse être bien supérieure à la mienne. — En ce cas, monsieur, » répondit Jekill en le saluant poliment, « je n’ai plus rien à vous dire ; J’espère que vous ne m’en voulez pas… »

Il continua sa promenade, et Mowbray se dirigea vers la demeure d’Étherington, dans une disposition d’esprit très favorable aux projets du comte, qui avait bien jugé son caractère en permettant à Jekill de lui donner l’avis qu’il avait si mal reçu. Être considéré comme un objet de compassion, s’entendre donner des avertissements paternels, c’était là un sujet de dépit et d’amertume qui le poussait à tout faire pour se maintenir sur le pied d’une apparente égalité.

Depuis la mémorable partie de piquet, Mowbray n’avait joué contre Étherington que des sommes peu considérables ; mais son amour-propre lui faisait croire qu’il connaissait maintenant la manière de jouer de son adversaire ; et, suivant l’habitude des joueurs, il éprouvait de temps en temps la tentation de prendre sa revanche ; il désirait aussi pouvoir s’acquitter de sa dette envers Étherington : une obligation pécuniaire était pour lui d’un poids insupportable, et c’est ce qui l’empêchait de s’expliquer franchement avec le comte de la cour assidue qu’il faisait à lady Binks, ce que Mowbray regardait comme une insulte d’après les intentions qu’il avait à l’égard de Clara. Une heureuse soirée pouvait délivrer Mowbray de ces obligations, et il s’abandonnait à ces rêves de son imagination, quand il fut interrompu par Jekill. L’avertissement intempestif de ce dernier ne fit qu’exciter en lui un esprit de contradiction et la résolution de prouver au capitaine combien peu il était en état de juger de ses talents. D’après ces dispositions, sa ruine, qui fut consommée dans cette soirée, ne sembla pas préméditée par le comte d’Étherington.

Au contraire, la victime elle-même fut la première à proposer de jouer, de jouer gros jeu, de doubler les mises. Lord Étherington, au contraire, offrit à plusieurs reprises de diminuer le jeu, de laisser là les cartes ; mais ce fut toujours avec un air de supériorité qui ne faisait qu’exciter Mowbray à risquer davantage. À la fin, quand Mowbray eut perdu une somme énorme pour lui, le comte jeta les cartes, et déclara qu’il serait trop tard pour se rendre au thé de lady Pénélope, comme il l’avait formellement promis.

« Ne voulez-vous donc pas me donner ma revanche ? » dit Mowbray eu battant les cartes d’un air mécontent et agité.

« Pas maintenant, Mowbray, répondit le comte ; nous n’avons déjà joué que trop long-temps… Vous avez trop perdu, plus peut-être qu’il ne vous conviendrait de payer en ce moment. »

Mowbray grinça des dents, en dépit de sa résolution de conserver au moins un extérieur de fermeté.

« Vous pouvez prendre du temps, dit le comte ; un billet de vous me conviendra tout autant que de l’argent comptant. — Non, Dieu me damne ! s’écria Mowbray, je n’y serai pas repris une seconde fois… j’aurais mieux fait de me vendre au diable qu’à Votre Seigneurie. — Ces expressions, Mowbray, ne sont pas amicales. Vous avez voulu jouer, et ceux qui jouent doivent s’attendre à perdre quelquefois. — Et ceux qui gagnent s’attendent à être payés, interrompit Mowbray : je sais cela comme vous, milord, et vous serez payé !… Je vous paierai, Dieu me damne !… Doutez-vous que je vous paie, milord ? — On dirait que vous pensez à me payer en monnaie d’acier, répondit lord Étherington, et cela ne conviendrait guère, ce me semble, aux termes où nous en sommes. — Sur mon âme, milord, je ne pourrais dire à quels termes nous en sommes, et pour sortir d’incertitude, je serais charmé de le savoir. Vous m’avez demandé la main de ma sœur, et malgré vos visites et vos assiduités à Castle-Shaws, je ne trouve pas que cette affaire avance… on dirait la toupie d’un enfant qui tourne sur elle-même sans faire un pas. Vous pensez peut-être que vous me tenez la bride de si près que je ne puis faire un mouvement, mais vous reconnaîtrez qu’il n’en est point ainsi. Votre Seigneurie peut se former un harem si bon lui semble, mais ma sœur n’en fera point partie. — Vous êtes en colère, et par conséquent injuste, répondit Étherington ; vous savez fort bien que c’est de votre sœur que viennent les délais. Je souhaite vivement de lui donner le nom de lady Étherington ; ses malheureux préjugés contre moi ont seuls retardé une union que j’ai tant de raisons de désirer. — Fort bien, répondit Mowbray, ce sera désormais mon affaire. Je ne connais pas de raison qui puisse lui faire refuser un mariage aussi honorable pour sa famille, et qui est approuvé par moi, qui en suis le chef. Les difficultés seront levées dans vingt-quatre heures. — Cela me fera le plus grand plaisir : vous verrez bientôt combien sincèrement je désire votre alliance ; et quant à la bagatelle que vous avez perdue… — Ce n’est point une bagatelle pour moi, milord, c’est ma ruine… mais vous serez payé… Et permettez-moi de dire à Votre Seigneurie qu’elle doit plutôt remercier son bonheur que son habileté. — Ne parlons pas davantage de cette affaire, pour le moment, s’il vous plaît. Demain sera un nouveau jour, et si vous me permettez de vous donner un conseil, vous emploierez plus de ménagements avec votre sœur. Un peu de fermeté est ordinairement utile avec les jeunes filles, mais la sévérité… — Je prie Votre Seigneurie de m’épargner ses conseils à ce sujet ; quelque précieux qu’ils soient pour toute autre chose, j’entends parler à ma sœur comme je le trouverai convenable. — Puisque vous êtes de si mauvaise humeur, Mowbray, répondit le comte, je présume que vous n’honorerez pas de votre présence la soirée de lady Pénélope, quoique ce soit probablement la dernière de la saison. — Et pourquoi pensez-vous cela, milord ? » demanda Mowbray, que le dépit de sa perte portait à se fâcher et à contredire sur tous les sujets. « Pourquoi ne me présenterais-je pas chez lady Pénélope ou chez toute autre personne de qualité ? Je n’ai point de titres, mais je suppose que ma famille… — Vous donne le droit d’entrer dans le chapitre de Strasbourg, sans aucun doute… mais vous paraissez dans des dispositions peu chrétiennes pour recevoir les ordres. Je voulais seulement dire que vous et lady Pénélope ne paraissez pas être ensemble sur un pied fort amical. — N’importe ; elle m’a envoyé une carte d’invitation, j’ai l’intention de m’y rendre. Après avoir passé chez elle une demi-heure, j’irai à Castle-Shaws, et vous entendrez parler demain de mon zèle à seconder vos projets.


CHAPITRE XXXIV.

UN THÉ.


Fermez les rideaux, disposez les sofas autour de la salle, et pendant que l’eau bouillonne dans cette urne, et lance au loin une colonne de fumée, que les coupes répandent partout non l’ivresse, mais la gaîté ; nous aurons une paisible soirée.
Cowper.


Toute la société qui se trouvait aux Eaux était réunie dans le salon de lady Pénélope. Cette dame, cédant à son penchant naturel autant qu’à son animosité contre Mowbray et sa sœur, se permit de dire assez haut plusieurs choses peu favorables à l’honneur de miss Clara. Mowbray était alors dans une autre partie de l’appartement ; mais quelques mots dits avec intention par lady Binks, ennemie mortelle de lady Pénélope, lui apprirent que cette dernière venait de se permettre des insinuations peu flatteuses pour sa sœur. La femme de chambre de lady Pénélope, occupée à préparer le thé, avait été constamment auprès de sa maîtresse. Mowbray l’attira dans une chambre voisine, et là, en l’intimidant par ses menaces, il arracha d’elle l’aveu que lady Pénélope avait dit que « miss Clara n’était pas ce qu’elle devait être. »

La femme de chambre allait continuer, mais elle s’aperçut que quelqu’un écoutait à la porte ; c’était Touchwood. Il prétendit que, chassé du salon par la chaleur, il était venu dans l’antichambre pour se rafraîchir. Il offrit à Mowbray de lui donner des conseils dans la position critique où il se trouvait, car la perte qu’il avait faite ce soir avec le comte n’était pas un secret. Malgré ces offres de service, et l’obligeance sincère avec laquelle elles semblaient faites, Mowbray, agité par la colère et le dépit, repoussa brusquement M. Touchwood, descendit avec précipitation, s’élança sur son cheval qui attendait tout sellé dans la cour, et partit au grand galop pour Castle-Shaws.


CHAPITRE XXXV.

L’EXPLICATION.


Post équitem sedet atra cura.
Horace.
Le souci monte en croupe et galope avec lui.
Boileau.


Aussitôt qu’il fut arrivé au château, Mowbray se rendit dans l’appartement de sa sœur. Le bruit de ses pas dans le corridor éveilla miss Clara d’une rêverie peut être mélancolique. Il marchait si lentement qu’elle eut le temps d’arranger sa lampe et d’attiser le feu avant qu’il entrât dans la chambre où elle était.

« Vous êtes un bon enfant, mon frère, lui dit-elle, de revenir de si bonne heure, et pour votre récompense j’ai de bonnes nouvelles à vous apprendre. On a retrouvé Trimer : il avait poursuivi un lièvre jusqu’à Drumlyfort… un berger l’avait renfermé dans son étable jusqu’à ce qu’on vînt le réclamer. — Je souhaiterais de tout mon cœur qu’il l’eût pendu, dit Mowbray. — Comment… pendre Trimer… Trimer, votre favori… le meilleur chien du pays : et ce matin, parce qu’il était perdu, vous aviez l’air de vouloir battre toute la maison. — Plus j’ai d’affection pour une créature, répondit Mowbray, plus j’ai de motifs de souhaiter qu’elle soit morte, et pour toujours en repos ; car ni moi ni aucune créature que j’aime ne serons jamais heureux. — Vous ne pouvez m’effrayer par de tels propos, John, » répondit Clara tremblante, quoiqu’elle s’efforçât de paraître tranquille « vous m’en avez trop souvent dit autant. — Tant mieux donc ; vous apprendrez votre ruine sans en être troublée ! — Mon Dieu, oui, répondit Clara, quand on a si souvent


« Vu la pauvreté en perspective, elle n’effraie plus quand elle approche. »


C’est ce que je dis avec Robert Burns. — Au diable Burns et ses vers ! » s’écria Mowbray avec l’emportement d’un homme déterminé à se fâcher contre tout le monde, excepté contre lui-même, qui était la véritable cause du mal. — Et pourquoi au diable le pauvre Burns ? » répliqua Clara avec sang-froid ; est-ce sa faute si vous avez perdu ce soir au jeu ? car c’est là, je suppose, la cause de tout ce tapage. — Qui ne perdrait patience, répondit Mowbray, en entendant citer les rapsodies d’un paysan sans souliers, quand on parle de la ruine d’une ancienne famille ? Votre garçon de ferme, je suppose, s’il devenait un degré plus pauvre qu’il ne l’était, en serait quitte pour ne pas dîner, ou pour se passer de sa ration d’ale ordinaire. Ses camarades diraient : « Le pauvre garçon ! » et ils le laisseraient manger à leur plat et boire à leur pot jusqu’à ce que le sien fût rempli de nouveau. Mais le gentilhomme pauvre… l’homme comme il faut ruiné, l’homme bien né… tombé dans sa misère, l’homme puissant… dépouillé de sa puissance et de son crédit, c’est lui qui est à plaindre, car il ne perd pas seulement un dîner, il perd son honneur, son rang, sa position sociale, sa considération, son nom même. — Vous parlez de la sorte, répondit Clara, pour m’effrayer ; mais, mon cher John, je vous connais, et je me suis préparée à tout ce qui peut arriver. Je vous dirai plus… je suis demeurée si long-temps sur le pinacle chancelant du rang et de la fortune, si l’on peut appeler ainsi notre situation dans le monde, que ma tête commence à tourner. Je sens le désir de m’en précipiter, comme on dit que cela arrive à certaines personnes quand elles sont au haut d’une tour. Je voudrais que le saut fût déjà fait. — Soyez donc satisfaite, si pareille nouvelle peut donner de la satisfaction. Le saut est fait et nous sommes… ce qu’on appelle en Écosse… des nobles mendiants… des gens à qui nos cousins du second degré, du troisième, du quatrième et du cinquième, s’il leur plaît, donneront une place au bas bout de la table, et dans leur voiture à côté de la femme de chambre, si nous pouvons aller à reculons sans être indisposés. — Ils peuvent donner cette place à ceux qui la voudront, répondit Clara, mais je suis déterminée à ne manger que le pain que j’achèterai. Il y a cent choses que je peux faire, et je suis sûre que l’une ou l’autre me procurera le peu d’argent dont j’ai besoin. J’ai essayé de calculer, pendant plusieurs mois, combien il me faudrait pour vivre, et vous seriez étonné, John, si vous voyiez à combien peu cela se monte. — Il y a de la différence, Clara, entre un essai fait à plaisir et la pauvreté réelle : l’une est la fiction que nous pouvons terminer quand il nous plaît, l’autre est la misère pour toute la vie. — Vous feriez mieux, mon frère, répondit miss Mowbray, de me donner l’exemple en fait de bonnes résolutions, plutôt que de tourner les miennes en ridicule. — Et que voulez-vous que je devienne ? » s’écria-t-il avec véhémence… « postillon, cocher, ou piqueur ? la manière dont j’ai profité de mon éducation ne m’a pas rendu capable d’autre chose, et alors mes anciennes connaissances me donneront, j’ose y compter, un écu pour boire de temps en temps à leur santé. — Ce n’est point de la sorte, John, répondit sa sœur, que des hommes sensés parlent de malheurs réels ; et je ne puis croire que celui-ci soit aussi sérieux qu’il vous plaît de le dire. — Croyez-le aussi grand que vous pouvez l’imaginer, et ce ne sera pas encore assez ! Il ne vous reste pas une guinée… pas un asile… pas un ami… encore un jour, et peut-être ne vous restera-t-il pas de frère. — Mon cher John, le vin vous a porté à la tête, ou vous êtes revenu trop vite à cheval. — Très vite… de telles nouvelles méritent d’être apportées en poste, surtout à une jeune fille qui les reçoit si bien, » répliqua Mowbray avec amertume. « Je suppose que vous m’écouterez avec la même indifférence si je vous dis qu’il est en votre pouvoir de détourner notre ruine. — En consommant la mienne, je suppose mon frère ; je vous ai dit que vous ne pouviez me faire trembler, mais vous en avez trouvé le moyen. — Comptez-vous que je vais vous presser de nouveau de permettre les assiduités de lord Étherington ?… À la vérité, c’était un moyen de nous sauver… mais le jour de grâce est passé. — Je m’en réjouis, et de tout mon cœur, répondit Clara, et puisse ce jour emporter avec lui tous nos sujets de discussion !… Mais jusqu’ici je croyais que c’était là que tous ces préliminaires devaient aboutir, et qu’en vous efforçant à me convaincre de l’imminence et du danger de la tempête, c’était pour me réconcilier avec le port que vous m’offrez. — Je crois que vous êtes folle, en vérité ! Pouvez-vous être réellement assez extravagante pour vous réjouir de ce qu’il ne vous reste aucun moyen de nous sauver, vous et moi, de la ruine, de la misère et de la honte ? — De la honte, mon frère ? il n’y a pas de honte, j’imagine, dans une honnête pauvreté. — Cela dépend de la manière dont on a usé de la prospérité. Clara, il faut vous parler sans détour… il court des bruits étranges… par le ciel ! ils sont capables de troubler les cendres des morts ! Si je les répétais, je croirais évoquer notre pauvre mère dans cette chambre… Clara Mowbray, comprenez-vous ce que je veux dire ? »

Ce ne fut qu’avec une peine extrême, et après un effort inutile qu’elle parvint à articuler d’une voix défaillante le monosyllabe Non.

« Par le eiel ! je suis honteux !… je tremble d’exprimer ma pensée !… Clara, quel motif vous fait si obstinément rejeter toute proposition de mariage ?… est-ce que vous vous sentez indigne d’être la femme d’un honnête homme ?… Parlez… la mauvaise renommée s’est attaquée à vous… Parlez… donnez-moi le droit de faire rentrer les mensonges dans la gorge de leurs inventeurs ; et demain matin, quand je me retrouverai parmi eux, je saurai comment traiter quiconque se permettra des réflexions sur votre compte… La fortune de notre maison est détruite, mais qu’aucune langue ne puisse attaquer son honneur… Parlez… parlez, malheureuse fille ?… pourquoi vous taisez-vous ?… — Restez chez vous, mon frère, restez chez vous, répondit Clara, si vous tenez à l’honneur de votre maison… le meurtre ne peut effacer la honte… restez chez vous, et laissez parler de moi comme on le voudra… on n’en saurait dire plus de mal que je n’en mérite. »

Les passions de Mowbray, toujours violentes et indomptables, étaient en ce moment excitées par le vin et par sa course rapide à cheval, et surtout par la perte qu’il avait faite. Il serra les dents et ferma les poings, fixa les yeux à terre, comme s’il eût formé quelque résolution hostile, et murmura d’une voix à peine intelligible : « Ce serait une charité de la tuer. — Oh ! non… non… non ! » s’écria la jeune fille épouvantée, en se jetant à ses pieds, « ne me tuez pas, mon frère ! j’ai souhaité la mort… j’ai pensé à la mort… j’ai demandé la mort dans mes prières… mais il est effroyable de penser qu’elle est si près… Oh ! pas une mort sanglante, mon frère ; pas la mort de votre main ! »

En parlant ainsi elle serrait les genoux de son frère ; ses gestes et son accent exprimaient la plus violente terreur. Ce n’était pas sans raison : la solitude, l’heure avancée, les passions violentes et fortement excitées de son frère, la situation désespérée où il était réduit, tout portait à rendre vraisemblable que quelque acte de fureur serait la conclusion de cette étrange entrevue.

Mowbray leva les mains, sans ouvrir les poings ni lever la tête, pendant que sa sœur restait à terre, tenant ses genoux embrassés de toute sa force, implorant sa compassion et lui demandant la vie.

« Folle, » lui dit-il enfin, « laisse-moi ! Qui s’occupe de ta méprisable vie ?… qui s’inquiète que tu vives ou que tu meures ? Vis, si tu peux, objet de mépris pour tout le monde comme tu l’es pour moi. »

Il la saisit par l’épaule et la repoussa d’une main. En se relevant elle voulut encore lui passer ses bras autour du cou ; il l’éloigna de lui du bras et de la main en la poussant ou en la frappant (on pourrait dire l’un comme l’autre) avec tant de violence que, faible comme elle l’était, il l’eût encore jetée par terre si une chaise ne l’avait reçue dans sa chute. Il la regarda avec férocité, mit la main dans sa poche, puis courut à la fenêtre, l’ouvrit avec emportement et s’avança en dehors autant qu’il le pouvait sans tomber. En proie à une vive frayeur, Clara continuait à s’écrier : « Oh, mon frère ! dites que vous n’aviez pas cette intention !… oh ! dites que vous n’aviez pas l’intention de me frapper… Oh ! quoi que j’aie mérité, ne soyez pas mon bourreau ! nous ne sommes que nous deux au monde ! »

Il ne répondit rien ; et observant qu’il continuait à sortir presque tout son corps par la croisée qui était au second étage du château et qui donnait sur la cour, une nouvelle cause d’appréhension se joignit en quelque sorte à ses terreurs personnelles. Timidement et les yeux baignés de larmes, les mains levées au ciel, elle s’approcha de son frère furieux, et tremblant au fond de l’âme ; mais d’une main forte, saisit le pan de son habit, comme pour le préserver des effets de ce désespoir qui semblait si récemment se diriger contre elle, puis à présent contre lui-même.

Il sentit qu’elle le retenait, et, se retournant avec colère, lui demanda d’un ton sévère ce qu’elle voulait.

« Rien, dit-elle en lâchant la basque de son habit ; mais que… que cherchez-vous donc si ardemment à voir ? — Le diable ! » répondit-il d’un air furieux ; puis retirant la tête de la fenêtre et lui prenant la main : « Sur mon âme, Clara, dit-il, c’est la pure vérité, si les histoires qu’on raconte sont vraies !… il était tout-à-l’heure là près de moi et me pressait de t’assassiner ! Quel autre que lui m’aurait fait songer à mou couteau de chasse… oui, par Dieu ! et me l’aurait mis dans la main… À un pareil moment ? Je m’imaginais le voir s’enfuir, et le bois, le rocher, l’eau réfléchissaient la vive lumière rouge dont étincelaient ses ailes de dragon ! Sur mon âme, c’est à peine si je puis croire que c’est une illusion !… mais il est parti, qu’il ne revienne plus… et toi, instrument de mal, va-t’en après lui. » À ces mots, il tira de sa poche sa main droite dans laquelle il avait toujours tenu le fatal couteau, et le lança dans la cour ; puis, d’un air tranquille et solennel même, il ferma la fenêtre et conduisit sa sœur par la main vers le siège qu’elle occupait d’ordinaire, et que sa faiblesse lui permit à peine d’atteindre. « Clara, » dit-il après un intervalle de silence, « il nous faut penser à ce qu’il convient de faire, sans passion ni violence… il peut y avoir encore quelque chose pour nous dans les dés si nous n’abandonnons pas la partie. Une tache n’est pas une tache tant quelle est cachée… le déshonneur ignoré n’est pas déshonneur sous un certain rapport… M’entends-tu, fille misérable ? » dit-il en élevant tout-à-coup la voix d’un ton sévère.

« Oui, mon frère… oui vraiment, mon frère, » s’empressa-t-elle de répondre, craignant de réveiller encore, par un délai même, son caractère irritable et féroce.

« Voici donc ce qu’il faut faire, reprit-il : il vous faut épouser cet Étherington… il n’y a point d’alternative, Clara… vous ne pouvez vous plaindre d’une chose que vos fautes et vos folies ont rendue inévitable. — Mais, mon frère… » dit la malheureuse en tremblant.

" Silence ! Je sais tout ce que vous pourriez dire. Vous ne l’aimez pas, direz-vous. Je ne l’aime pas plus que vous, moi. Même, qui plus est, il ne vous aime pas. S’il vous aimait, je me ferais scrupule de vous donner à lui, après l’aveu que vous venez de faire. Mais vous l’épouserez par haine, Clara, ou dans l’intérêt de votre famille, ou pour toute autre raison que vous voudrez… mais il faut l’épouser, et vous l’épouserez. — Mon frère, mon très cher frère, un seul mot. — Point pour un refus ! point pour des récriminations ! le temps en est passé. Quand je vous croyais ce que j’ai pu vous croire encore ce matin, j’aurais pu vous conseiller, et non vous contraindre ; mais depuis que l’honneur de notre famille a été flétri par vous, il est de toute justice que cette flétrissure soit réparée, s’il est possible ; et elle le sera… oui, dussé-je ne parvenir à l’effacer qu’en vous vendant comme esclave. — Vous me traitez plus cruellement, bien plus cruellement encore ! Une esclave au marché peut être achetée par un bon maître… Vous ne me donnez pas cette chance… vous me mariez à un homme qui… — Ne le craignez pas, ne redoutez rien de sa part. Je sais ses raisons pour vous épouser ; et une fois redevenu votre frère (comme votre obéissance sur ce point me le fera redevenir), mieux vaudra pour lui qu’il s’arrache sa propre chair avec ses dents, que de vous causer le moindre déplaisir. Par le ciel ! je le hais tellement que c’est une consolation, ce me semble, de penser qu’il ne vous possédera point telle que je vous croyais !… Déchue comme vous l’êtes, vous êtes encore trop bonne pour lui… »

Encouragée par le ton plus calme et presque affectueux que prenait son frère, Clara ne put s’empêcher de dire, quoiqu’à voix très basse : « J’espère qu’il n’en sera point ainsi ; j espère qu’il considérera son rang, son honneur et son repos, avant de me faire partager sa fortune. — Qu’il ait un seul scrupule, s’il l’ose, mais il ne peut hésiter ; il sait que, dès l’instant où il cesserait de consentir à vous prendre pour femme, il signerait sa sentence de mort ou la mienne, et peut-être celle de tous deux. En outre, ses vues sont d’une nature qui ne lui permettra pas d’y renoncer par une scrupuleuse délicatesse. C’est pourquoi, Clara, n’entretenez pas dans votre cœur l’idée de pouvoir échapper à un tel mariage. Il est écrit sur le livre fatal… jurez que vous n’hésiterez pas. — Eh bien, non ! » répondit-elle presque hors d’haleine, et craignant qu’il ne retombât encore dans un des accès de fureur qui l’avaient déjà saisi.

« Ne murmurez pas, n’énoncez pas la moindre objection ; mais soumettez-vous à votre destinée : elle est inévitable. — Je… m’y… soumettrai, » répondit Clara, toujours d’une voix tremblante.

« Et moi, je vous épargnerai, du moins quant à présent, toute question sur la faute que vous avez confessée. Des bruits relatifs à votre conduite sont parvenus à moi lorsque j’étais en Angleterre. Qui aurait pu les croire en vous voyant tous les jours, en connaissant comme moi la vie que vous meniez ? Mais je veux garder le silence sur tout cela pour le moment… peut-être n’y reviendrai-je jamais, c’est-à-dire si vous ne contrariez pas mes volontés, si vous ne cherchez pas à éviter un destin que les circonstances rendent inévitable. Voilà qu’il se fait tard… allez vous mettre au lit, Clara… Songez à ce que je vous ai dit, comme à une chose qu’exige la nécessité, et non pas mon caprice. »

Il lui tendit alors la main, et elle y posa la sienne en tremblant. De cette manière et avec une espèce de solennité lugubre, il accompagna sa sœur à travers une longue galerie où étaient suspendus de vieux portraits de famille, et au bout de laquelle se trouvait la chambre de Clara. La lune qui, en ce moment, perçait une masse épaisse de nuages, éclairait les deux derniers descendants de cette ancienne famille, pendant qu’ils traversaient en silence et se tenant par la main, plutôt comme des ombres que comme des êtres vivants, le long corridor où étaient rangés les portraits de leurs aïeux. Les mêmes pensées agitaient leur esprit, mais ils n’essayèrent ni l’un ni l’autre de dire, tandis qu’ils jetaient à la dérobée un regard sur les peintures pâles et décolorées, combien peu leurs ancêtres prévoyaient qu’une telle catastrophe affligerait leur maison ! À la porte de la chambre à coucher, Mowbray lâcha la main de sa sœur, et dit : « Clara, vous devez ce soir remercier Dieu qui vous a préservée d’un grand danger, et moi d’un forfait épouvantable. — Je le remercierai, répondit-elle, je le remercierai. » Et comme si ses frayeurs eussent été de nouveau éveillées par cette allusion à la scène qui venait d’avoir lieu, elle se hâta de souhaiter le bonsoir à son frère, et ne fut pas plus tôt entrée dans son appartement, qu’il l’entendit tourner la clef dans la serrure et tirer les deux verroux.

« Je vous comprends, Clara, » dit Mowbray entre ses dents, lorsqu’il entendit les deux verroux tomber l’un après l’autre. « Mais dussiez-vous creuser un terrier sous Ben-Nevis, vous n’échapperiez pas au destin qui vous est réservé. Non ! » répéta-t-il, en traversant d’un pas lent et solennel la galerie éclairée par la lune, ne sachant s’il allait retourner au salon ou se retirer dans sa chambre solitaire. Tout-à-coup son attention fut attirée par un grand bruit dans la cour.

La nuit n’était pas, il est vrai, fort avancée, mais il y avait si long-temps qu’on ne recevait plus de visites au château de Shaws, que, si Mowbray n’avait pas entendu le roulement d’une voiture sur le pavé, il aurait cru que c’étaient des brigands et non des visiteurs qui arrivaient. Mais lorsque le bruit des roues et des chevaux devint plus distinct, il se figura que ce devait être le comte Étherington qui venait l’entretenir des bruits désavantageux qui couraient sur le compte de sa sœur, et lui déclarer qu’il ne voulait plus la prendre pour femme. Avide de connaître la vérité et d’obtenir un éclaircissement, il rentra dans l’appartement qu’il venait de quitter, et où les lumières brûlaient encore ; puis appelant à haute voix Patrick qu’il entendit parler au postillon, il lui ordonna d’introduire dans le salon de sa sœur la personne qui arrivait. Ce ne fut point le pas léger du jeune comte qui parcourut la longue galerie, et monta les deux ou trois marches qui la terminaient, mais une démarche grave et lourde ; ce ne fut pas non plus la gracieuse figure d’Étherington qui se montra quand la porte s’ouvrit, mais les membres vigoureux et carrés de M. Pérégrin Touchwood.


CHAPITRE XXXVI.

UN PARENT.


Il réclama le droit de parenté, et force fut de reconnaître ce droit.
Goldsmith. Le Village abandonné.


Tressaillant à cette apparition inattendue, Mowbray éprouva néanmoins une espèce de consolation en songeant que son entrevue avec Étherington était retardée. Ce fut donc avec un mélange de mécontentement et de satisfaction intérieure qu’il demanda ce qui lui procurait l’honneur d’une visite de M. Touchwood à une heure si avancée.

« La nécessité, répondit Touchwood ; la nécessité qui fait trotter même une vieille femme Corbleu ! monsieur Mowbray, j’aurais mieux aimé gravir le Saint-Gothard que courir le risque de me faire cahoter sur ces épouvantables routes, dans cette maudite brouette… Sur ma parole, je crois qu’il faut que je donne à votre sommelier la peine de m’apporter quelque chose pour me rafraîchir le gosier. »

Maudissant à part lui le sans-façon de l’étranger, M. Mowbray ordonna à un domestique de servir de l’eau et du vin : Touchwood se versa un plein verre qu’il avala. Après avoir longuement disserté sur différents sujets, et forcé le laird de Saint-Ronan à le prier d’expliquer enfin le but de sa visite, le vieux nabab lui adressa la question suivante : « N’avez-vous jamais ouï parler de certain vieillard appelé Scroggie, qui se mit en tête, le pauvre homme ! d’être honteux du nom qu’il portait, quoiqu’il appartînt à nombre de gens honnêtes et respectables ? Il imagina de le joindre à votre surnom de Mowbray, comme sonnant d’une manière plus chevaleresque, plus normande, bref, plus noble. — Oui, j’ai entendu parler de cette personne, quoique depuis peu seulement. Reginald-Scroggie Mowbray était son nom. J’ai raison de croire que son alliance avec ma famille est véritable, quoique vous paraissiez m’en parler avec ironie, monsieur. Je crois que M. Scroggie Mowbray a voulu, comme le démontre le texte de ses dernières volontés, que son héritier prît une épouse dans notre maison. — C’est la vérité, monsieur Mowbray, la pure vérité, et certainement ce n’est pas votre affaire de mettre la cognée au pied d’un arbre généalogique, qui doit probablement vous rapporter des pommes d’or… ah ! ah ! — Bien, bien, monsieur, continuez… — Vous pouvez aussi savoir que ce vieillard avait un fils qui aurait volontiers coupé ledit arbre généalogique pour en faire des fagots ; qui pensait que Scroggie sonnait aussi bien que Mowbray, et ne trouvait pas de son goût une noblesse imaginaire qu’il ne pouvait atteindre qu’en changeant son véritable nom, et en désavouant, pour ainsi dire, ses parents. — Je crois en avoir entendu parler à lord Étherington, car c’est à lui que je dois ces renseignements sur les Scroggie ; c’est encore par lui que j’ai su que M. Scroggie Mowbray avait eu le malheur d’avoir un fils qui, contrariant son père en toute occasion, prit des goûts bas, des habitudes de vagabondage, et des inclinations bizarres ; par suite de quoi son père le déshérita. — Il est très vrai, monsieur, que cet individu s’attira le déplaisir de son père, parce qu’il méprisait l’étiquette et le faste ; qu’il aimait mieux gagner de l’argent en négociant honnête que d’en dépenser en gentilhomme oisif ; que jamais il ne prenait de voiture quand il pouvait aussi bien aller à pied ; en un mot, parce qu’il possédait les qualités nécessaires pour doubler sa fortune plutôt que pour la manger. — Tout cela est bel est bon, monsieur Touchwood ; mais, je vous prie, qu’avons nous à faire, vous ou moi, avec ce fils de M. Scroggie ? — Vous ou moi ! » répéta Touchwood, comme surpris de cette question ; « moi, du moins, j’ai beaucoup affaire à lui, puisque je suis cet individu en personne. — Vous êtes le diable plutôt ! » dit Mowbray ouvrant de grands yeux à son tour. « Mais votre nom est Touchwood, P. Touchwood, Paul ou Pierre, je suppose. — Pérégrin, monsieur, Pérégrin ; ma mère voulut qu’on me baptisât sous ce nom, parce que le livre de Pérégrin Pickle parut durant ses couches. Je n’aime pas ce nom, et j’écris toujours un P seulement lorsque je signe. Vous avez pu aussi remarquer que je mets un S après le P, de sorte que ma signature au total est P.-S. Touchwood. J’avais une vieille connaissance dans la cité qui aimait à plaisanter… Elle m’appelait toujours Post-Scriptum Touchwood. — Alors, monsieur, si vous êtes réellement M. Scroggie tout court, je dois supposer que le nom de Touchwood est emprunté. — Que diable ! répliqua M. P.-S. Touchwood, supposez-vous donc qu’il n’y a point de nom anglais qui puisse s’accoupler légitimement avec mon nom paternel de Scroggie, excepté le vôtre, monsieur Mowbray ? Le nom de Touchwood me vient d’un vieux parrain, lequel parrain était associé de mon grand-père, dans la fameuse maison de commerce Touchwood, Scroggie et compagnie : or les associés d’un homme sont comme ses pères et ses frères, et un premier commis peut être comparé à une espèce de cousin germain. — Je n’ai nullement eu l’intention de vous offenser, monsieur Touchwood, je voulais seulement dire ceci : quoique vous n’attachiez aucune valeur à votre alliance avec ma famille, néanmoins je ne puis oublier que ce fait existe ; et, en conséquence, je vous souhaite la bienvenue au château de Shaws. — Merci, grand merci, monsieur Mowbray ! je savais bien que vous envisageriez la chose comme il faut. À vous dire vrai, je n’aurais pas pris la peine de venir mendier en quelque sorte votre connaissance et votre cousinage, si je n’avais pensé que vous deviez être plus traitable dans votre adversité que votre père dans sa prospérité. — Avez-vous donc connu mon père, monsieur ? — Oui, vraiment. Je vins autrefois ici, et je lui fus présenté ; je vous ai vus enfants vous et votre sœur ; je songeais alors à faire mon testament, et je vous y aurais couchés tous deux avant de partir pour doubler le cap de Bonne-Espérance ; mais, corbleu ! j’aurais voulu que mon pauvre père pût voir comme je fus accueilli ! Si le bonhomme eût flairé mes sacs d’argent, il aurait sans doute été plus traitable ; enfin les choses allèrent passablement pendant un an ou deux, jusqu’à ce qu’on me donnât à entendre qu’on avait besoin de ma chambre : on attendait je ne sais quel diable de duc, et mon lit devait servir à son valet. Oh ! damnés soient tous les gentils cousins, me dis-je, et je m’en allai faire une seconde fois le tour du monde, sans plus penser aux Mowbray, si ce n’est depuis un an ou à peu près. — Et, je vous prie, comment vous les êtes-vous rappelés ? — J’étais établi à Smyrne depuis quelque temps ; je liai connaissance avec Francis Tyrrel. — Frère naturel de lord Étherington ? — Oui, quant à présent ; mais, soit dit en passant, il est assez probable qu’il deviendra lui-même comte d’Étherington, et ce beau coquin, bâtard. — Par le diable ! vous me surprenez, monsieur Touchwood. — Je m’en doutais bien. Mais la chose n’en est pas moins certaine. Les preuves en sont déposées dans le coffre-fort de notre maison de commerce à Londres ; elles nous ont été envoyées par le vieux comte ; car il se repentit long-temps avant sa mort de sa conduite à l’égard de mademoiselle Martigny, mais il n’eut pas le courage de rendre justice à son fils légitime avant que le fossoyeur eût travaillé pour lui. — Juste ciel ! monsieur, et saviez-vous aussi que j’allais donner ma sœur unique en mariage à un imposteur ? — En quoi cela me regardait-il ? Grande aurait été votre colère si on vous avait soupçonné de n’être pas assez adroit pour veiller vous-même aux intérêts de votre sœur, ou aux vôtres. D’ailleurs lord Étherington était un pauvre diable qui allait cesser d’être comte et perdre sa fortune ; et comme en épousant votre jolie sœur il entrait en possession du beau domaine de Nettlewood, ma foi ! je ne voyais là qu’un heureux moyen de réparer son désastre. — Très heureux pour lui en effet, et très convenable surtout ; mais, je vous prie, monsieur, que serait devenu l’honneur de ma famille ? — Et que m’importait l’honneur de votre famille, à moi, à moins que je ne doive m’intéresser à elle, parce que j’ai été déshérité à cause d’elle ? Vous me devez néanmoins plus de reconnaissance que vous ne pensez ; car maintenant qu’il m’est démontré que cet Étherington, ou plutôt ce Bulmer, n’est sous tous les rapports qu’un misérable, je ne voudrais pas lui voir épouser une honnête fille, dût-elle y gagner tout le comté d’York, au lieu du domaine de Nettlewood seulement. Je suis donc venu vous avertir »

L’étrangeté des nouvelles que M. Touchwood lui communiquait si brusquement faisait tourner la tête au jeune laird, tout comme il arrive à un homme dont s’empare le vertige lorsqu’il se voit au bord du précipice. Touchwood remarqua sa consternation.

« Prenez un verre de vin, monsieur Mowbray, » dit-il avec complaisance ; « rien ne réussit mieux à éclaircir les idées, et n’ayez pas peur de moi, quoique je tombe aussi brusquement sur vous avec ces surprenantes nouvelles. Vous verrez que je suis un homme franc, simple, ordinaire, qui ai mes défauts et mes ridicules tout comme les autres. J’ai parcouru quatre à cinq milles tout exprès pour arranger vos petites affaires à l’instant où elles vous semblent désespérées. — Je vous remercie de vos bonnes intentions, monsieur ; pourtant je dois avouer que votre intervention m’aurait été plus utile si vous m’aviez franchement avoué, et plus tôt surtout, ce que vous saviez de lord Étherington ; mais, dans l’état actuel des choses, je suis bien avancé ; je lui ai promis ma sœur ; j’ai contracté envers lui des obligations personnelles ; et d’autres motifs encore me font craindre d’être forcé de tenir ma parole envers cet homme. Quels que soient son titre et son nom, il faudra bien que je lui paie les mille et tant de livres que j’ai perdues ! — Qu’à cela ne tienne, je paierai pour vous. Je le peux, car je n’ai pas travaillé pour ne rien recueillir ! Oui, mon dessein en ce moment est de vous rendre, vous, monsieur de Saint-Ronan, aussi libre que l’homme des bois. Pourquoi garder encore cet air grave, jeune homme ? J’espère que vous n’êtes pas assez fou pour croire votre dignité offensée, parce que le plébéien Scroggie vient au secours de votre terriblement grande et ancienne maison de Mowbray ? — Je ne suis pas assez fou en effet pour refuser une assistance qui est pour moi comme la corde que l’on jette à l’homme qui se noie ; mais il y a une circonstance… » Il s’arrêta court et avala un verre de vin… « une circonstance à laquelle il m’est pénible de faire allusion… Cependant vous semblez être mon ami et je ne puis mieux vous le prouver qu’en vous disant que les propos de lady Pénélope Penfeather sur le compte de ma sœur rendent son établissement indispensable. — Honte, honte à vous, monsieur Mowbray ! Irez-vous donc vendre votre chair et votre sang à un homme tel que ce Bulmer, maintenant que vous le connaissez, simplement parce qu’une vieille fille, désolée de ne pouvoir goûter du mariage, répand de méchants propos sur votre sœur ? Un beau respect que vous montrez là pour l’honorable nom de Mowbray ! Et sans doute la jeune personne est de votre avis… elle ne demande qu’un époux, n’importe lequel ? — Pardonnez moi, monsieur Touchwood, elle pense tout différemment à cet égard ; et tout à l’heure encore je la pressais en vain de consentir à ce mariage, insensé que j’étais ! Dieu m’est témoin que si j’agissais ainsi, c’est qu’il ne me semblait pas y avoir moyen de sortir autrement de ces embarras compliqués. Mais je remets entre vos mains la conduite de cette affaire, tout en avouant que je suis extrêmement surpris de vous voir si bien informé. — Vous parlez très sensément, jeune homme, car je sais bien des choses que vous ne savez pas. Ainsi, soupçonneriez-vous, par exemple, que ce prétendu comte d’Étherington et votre sœur ont déjà reçu la bénédiction nuptiale ? — Prenez garde, monsieur ! » s’écria Mowbray avec colère, « n’abusez pas de ma patience… ce n’est ni le lieu, ni le temps, ni le sujet d’une impertinente plaisanterie. — Aussi vrai que je vis de pain, je parle sérieusement : monsieur Cargill a rempli la cérémonie ; et deux personnes qui vivent encore, témoins de ce mariage, ont entendu prononcer ces mots : Moi, Clara, je vous prends pour époux, vous, Francis ; ou telle autre phrase que le rituel écossais substitue à cette sainte formule… Vous prenez un air d’incrédulité, mais écoutez-moi jusqu’au bout. Ce mariage ne vaut pas un maravédis, car elle a cru épouser un autre homme… en un mot, Francis Tyrrel, qui est actuellement ce que l’autre prétend être, noble et riche. — Je ne puis comprendre un mot de tout cela. Il faut que j’aille tout de suite trouver ma sœur, et que je lui demande si ces merveilleuses communications ont le moindre fondement. — N’en faites rien : je vous expliquerai tout moi même. Et d’abord je vous dirai, pour qu’aucun soupçon ne plane sur ce pauvre M. Cargill, qu’il n’a consenti à leur donner la bénédiction nuptiale, que parce qu’on a flétri la réputation de votre sœur pour lui faire croire qu’un prompt mariage était le seul moyen de sauver son honneur… — Si je le croyais, si je pouvais le croire !… et pourtant voilà qui semble expliquer en partie la mystérieuse conduite de ma sœur… Oui, si je pouvais le croire, je tomberais à genoux, et je vous adorerais comme un ange du ciel ! — Une singulière espèce d’ange ! » dit Touchwood en regardant avec modestie ses courtes et grosses jambes ; « avez-vous jamais entendu parler d’un ange en guêtres ? Mais rasseyez-vous ; soyez homme de sens, et écoutez toute cette étrange histoire. » Mowbray reprit donc son siège, et Touchwood lui conta à sa manière, et avec une foule de remarques incidentes, les anciennes amours de Clara et de Tyrrel… les raisons qui avaient d’abord porté Bulmer à encourager leur liaison, dans l’espoir que son frère s’attirerait par un mariage clandestin la haine implacable de son père… le changement qui s’opéra dans ses vues quand il s’aperçut de l’importance attachée par le vieux comte à l’union de miss Mowbray avec son héritier présumé… le stratagème auquel le désespoir l’avait fait recourir en se substituant à son frère… ci toutes les conséquences qu’il est inutile de rappeler ici, puisqu’elles sont détaillées au long par Étherington lui-même dans sa correspondance avec le capitaine Jekill.

« Et quelles preuves avez-vous de la vérité de cette étrange histoire ? » demanda Mowbray presque stupéfié par toutes les choses étonnantes qu’il venait d’apprendre.

« J’ai le témoignage d’un homme, répondit Touchwood, qui a été l’agent de toutes ces manœuvres, depuis la première jusqu’à la dernière ; vous devinez sans doute que je parle de Solmes ; et voici comment je fis la connaissance de ce coquin. Pensant, je suppose, que feu le comte d’Étherington avait oublié de récompenser à leur juste valeur les services du valet de son fils, il répara cet oubli par un petit mandat de 100 livres sur notre maison, au nom et avec la signature apparente du défunt ; on découvrit cette petite supercherie, et M. Solmes, porteur du billet, aurait probablement fini par la potence si je ne l’eusse sauvé à condition qu’il me donnerait tous les détails que je viens de vous communiquer. Ce que j’avais connu de Tyriel à Smyrne m’avait inspiré beaucoup d’intérêt pour lui, et vous pensez bien que cet intérêt ne fit qu’augmenter quand j’appris les persécutions qu’il avait à souffrir par la perfidie de son frère ; mais, grâce au domestique, j’ai déjoué tous les complots du maître. Par exemple, dès que J’ai su que Bulmer venait ici, j’ai envoyé un avis anonyme à Tyrrel, persuadé qu’il partirait avec la rapidité du diable pour le contrecarrer… Mais vous ne devineriez guère comment je suis parvenu à savoir les conditions du traité que Jekill était chargé par Bulmer de proposer à mon ami Tyrrel… J’ai écouté à la porte, oui, monsieur, écouté. Un gentilhomme tel que vous aimerait mieux sans doute couper le cou d’un homme qu’écouter à une porte, dût-il par là empêcher un meurtre. Bref, instruit de ce qui se machinait, j’ai facilement dégoûté Jekill de sa commission, de sorte que maintenant Bulmer ne peut se fier qu à Solmes, et que celui-ci me rapporte tout. »

Tandis que Touchwood parlait ainsi, le laird de Saint-Ronan prenait intérieurement sa résolution. Il n’était pas encore aussi inexpérimenté que le voyageur le supposait ; il reconnut sans peine qu’il avait affaire à un vieillard obstiné, capricieux, qui, avec les meilleures intentions du monde, voulait toujours agir à sa guise, et, comme les petits politiques, était disposé à conduire avec intrigue et mystère des choses qu’il aurait mieux valu diriger avec adresse et franchise ; mais il s’aperçut en même temps que Touchwood, comme parent éloigné, riche, sans enfants, et disposé à devenir son ami, était un homme à ménager. Faisant donc taire l’orgueil qui le dominait comme fils unique et seul héritier d’un noble patrimoine, il déclara qu’il s’en rapporterait absolument aux conseils d’un ami si plein d’expérience et de sagacité.

M. Touchwood demanda alors l’hospitalité pour la nuit, recommanda d’allumer un grand feu dans sa chambre, de veiller à ce que les draps du lit fussent bien secs, et pria surtout qu’on ne fît pas le lit sur un niveau trop exact ; mais qu’on ménageât de la tête aux pieds une inclinaison d’environ dix-huit pouces ; puis il se retira, annonçant qu’il avait à se lever de bonne heure pour une affaire de vie et de mort qui regardait aussi M. Mowbray.


CHAPITRE XXXVII.

LES RECHERCHES.


C’est une mauvaise nuit pour nager.
Shakspeare. Le roi Lear.


Il y avait une sorte d’égarement et d’incertitude dans les idées de Mowbray, lorsqu’il s’éveilla d’un sommeil fiévreux le matin qui suivit cette mémorable entrevue. La crainte que sa sœur, qu’il aimait en réalité autant qu’il était capable d’aimer quelque chose, ne l’eût déshonoré lui et son nom, et l’horrible souvenir de leur dernier entretien, furent les premières pensées qui, au réveil, frappèrent son imagination. Vint ensuite le récit de Touchwood, qui justifiait Clara ; et il se persuada ou chercha à se persuader qu’elle avait compris l’accusation qu’il avait portée contre elle, comme se rapportant à son attachement pour Tyrrel et aux fatales conséquences de cet attachement. Il douta bientôt qu’elle eût pu commettre une semblable méprise, et il craignit qu’elle n’eût été retenue par d’autres motifs que sa répugnance à confesser la vile supercherie que Bulmer avait employée à son égard ; enfin il s’affermit dans sa première et rassurante opinion, en se rappelant qu’épouvantée comme elle l’était à l’idée d’épouser l’homme qu’il lui proposait, elle devait avoir cru qu’elle achèverait sa propre ruine, si elle lui donnait connaissance du mariage clandestin.

« Oui oh ! oui ! se dit-il à lui-même, elle a dû penser que cette histoire me rendrait plus empressé à prendre les intérêts de ce misérable, comme le meilleur moyen d’étouffer cette déplorable affaire ; et ma foi ! elle ne conjecturait pas à faux, car s’il eût été réellement comte d’Étherington, je ne vois pas ce qu’elle aurait pu faire de mieux. Mais ce titre de comte ne lui appartient pas, et je me contenterai de l’assommer à coups de bâton aussitôt que je serai parvenu à me soustraire à la surveillance de ce vieux brouillon, qui veut toujours faire à sa guise… Mais que résoudre à l’égard de Clara ? Ce prétendu mariage n’est qu’une niaiserie, et les deux parties doivent être dégagées. Elle aime ce grave monsieur qui, après tout, se trouve être le rejeton du vieil arbre… mais je ne l’aime guère, moi, quoiqu’il y ait quelque chose en lui qui sente le lord. Bien certainement un peintre vagabond ne l’aurait pas déterminée à un mariage secret. Elle peut l’épouser si la loi ne s’y oppose pas… Alors elle aurait le comté, le domaine d’Oakendale, celui de Nettlewood, tout enfin… Corbleu ! nous serions les gagnants, cette fois ! Mais, sur ma parole, la première chose que j’aie à espérer, c’est que toute cette histoire soit vraie ; car elle m’arrive par un canal qui m’est suspect. Je vais aller trouver Clara… obtenir d’elle la vérité, puis je réfléchirai à ce que je dois faire. »

Après s’être habillé, le jeune laird de Saint-Ronan descendit dans la salle où ils avaient soupé la veille, et où le déjeuner était déjà servi. Ne voyant point sa sœur, il fit appeler la femme de chambre de miss Mowbray, et lui demanda si sa maîtresse n’était pas encore levée.

« Non, jusqu’à présent, elle n’a pas sonné du moins, répondit-elle. — Elle est moins matinale que d’habitude, dit Mowbray, mais elle n’a pas bien reposé la nuit dernière. Marthe, allez lui dire de se lever sur-le-champ. J’ai d’excellentes nouvelles à lui apprendre… si elle a la migraine, je monterai les lui dire avant qu’elle se lève… Allez comme l’éclair. »

Marthe alla, mais revint au bout de deux minutes, annonçant qu’elle avait eu beau frapper, que sa maîtresse ne l’avait pas entendue. Mowbray s’élança du fauteuil où il s’était jeté, traversa le corridor en courant, et frappa vigoureusement à la porte de sa sœur, mais sans obtenir de réponse. Ce fut aussi vainement qu’il l’appela à plusieurs reprises ; enfin, désespéré de ne pas entendre le moindre bruit dans la chambre, il voulut ouvrir la porte, mais elle était fermée à l’intérieur. Après avoir encore appelé, supplié, « Personne ne bouge, » dit-il à la femme de chambre, que venait de rejoindre M. Touchwood. Celle-ci, après le premier instant de confusion, se rappela enfin qu’un escalier dérobé conduisait de chez sa maîtresse dans le jardin, et dit qu’elle pouvait être sortie par cette issue.

« Sortie ! » s’écria Mowbray, dont l’inquiétude s’accrut encore en voyant l’épais brouillard ou plutôt la petite pluie qui obscurcissait une matinée de novembre ; « sortie, répliqua-t-il, et par un temps semblable !… Mais nous pouvons pénétrer dans sa chambre par l’escalier dérobé. »

En parlant ainsi, et laissant son hôte libre de rester ou de le suivre, il traversa le jardin en toute hâte, trouva la porte de l’escalier ouverte, monta à l’appartement de sa sœur ; mais elle n’y était pas, et il fut aisé de reconnaître qu’elle ne s’était ni déshabillée, ni couchée de la nuit. Se frappant le front dans un accès de désespoir, il jeta un second regard autour de la chambre, redescendit brusquement au jardin, et faillit renverser M. Touchwood qu’il rencontra sur son passage, et qui l’avait suivi, quoique d’assez loin, par civilité. Le vieux nabab proposa de se rendre aux Eaux, disant que miss Clara y était peut-être allée ; Mowbray accepta cette offre bienveillante, autant pour se débarrasser de l’importun que pour tout autre motif. Il prit le chemin le plus court pour se rendre à une petite porte de derrière qui ouvrait sur un petit bois taillis, à travers lequel Clara s’était fait percer une allée pour parvenir plus aisément à un petit pavillon construit en branches non façonnées et couvert de plantes grimpantes. En parcourant le jardin, il rencontra le jardinier, vieux serviteur de la maison, et lui demanda s’il avait vu sa sœur ? — « Oui vraiment. — Et quand cela ? — Mais hier. » Maudissant la stupidité du vieillard, il courut vers la porte qui conduisait à ce qu’on appelait la promenade de miss Clara. Deux ou trois domestiques, se parlant à voix basse, et la douleur, la crainte sur le visage, suivaient leur maître, désireux qu’on employât leurs services, mais n’osant les proposer au malheureux jeune homme.

À la petite porte il trouva enfin des traces de celle qu’il cherchait ; le passe-partout de Clara était resté dans la serrure, il était évident qu’elle avait passé par là ; mais à quelle heure, dans quel dessein ? Mowbray n’osait le conjecturer. Le chemin, après avoir traversé pendant un quart de mille environ un grand bois de chênes et de sycomores, aboutissait à un large ruisseau, et là devenait rocailleux et escarpé, difficile pour une personne faible, effrayant pour quiconque avait les nerfs sensibles. Les tentations que cet endroit dangereux pouvaient offrir à un esprit au désespoir frappèrent Mowbray en ce moment. Il s’arrêta un instant pour reprendre haleine et dissiper les horribles pressentiments qui l’assiégeaient. Ses domestiques étaient dans les mêmes inquiétudes. En ce moment ils entendirent la voix du vieux jardinier qui criait derrière eux :

« Maître ! maître, monsieur de Saint-Ronan, j’ai trouvé… j’ai trouvé… — Avez-vous trouvé ma sœur ? » demanda Mowbray respirant à peine.

« Non, " répondit le vieillard après s’être laissé long-temps questionner ; « je n’ai pas trouvé miss Clara, mais j’ai trouvé quelque chose que vous seriez bien fâché d’avoir perdu, votre superbe couteau de chasse »

À ces mots il remit cette arme entre les mains du jeune laird ; qui se rappelant dans quelles circonstances il l’avait jeté par la fenêtre le soir précédent, et ne prévoyant que trop bien les conséquences de cette scène, proféra une imprécation et le lança au milieu du ruisseau. Les domestiques se regardèrent les uns les autres, et connaissant le prix qu’il attachait à ce couteau, ils ne doutèrent plus que son inquiétude à l’égard de sa sœur ne lui eût momentanément troublé la raison. Il vit leurs regards interdits et confus ; et reprenant autant que possible son sang froid, il commanda à Marthe et aux autres servantes de parcourir les différentes allées de l’autre côté du château, et enfin il recommanda à Patrick de sonner la cloche qui rappellerait sans doute miss Mowbray si elle s’était laissée entraîner trop loin par la promenade. Après avoir demandé qu’on lui amenât un cheval au Pont-Bruyant, simple planche pour les piétons, ainsi nommée à cause d’une forte cascade qui se trouvait un peu au dessus, il continua seul à suivre rapidement le sentier qu’il savait être la promenade favorite de sa sœur.

Il arriva bientôt au petit pavillon, qui, à proprement parler, n’était qu’un banc perché comme une aire de faucon au sommet d’un rocher. Sur la petite table rustique, disposée en face du banc, il remarqua un des gants de sa sœur, et le saisit avidement : il était mouillé, et la veille il n’avait pas plu : il fallait donc qu’elle fût venue la nuit en cet endroit, car si elle l’y eût oublié le matin même ou dans le courant de la journée, il n’aurait pas été dans cet état. Certain que Clara était passée par ce pavillon, Mowbray prit un sentier qui descendait de l’autre côté de la montagne, et remarqua, dans un lieu où la terre était argileuse, une empreinte de pied dont la forme et la petitesse le convainquirent qu’il était sur les traces de celle qu’il cherchait. Toujours guidé par quelques vestiges semblables, il arriva enfin au Pont-Bruyant. En cet endroit, la malheureuse pouvait avoir suivi un chemin qui menait au château de Shaws à travers les bois, ou passé le pont et pris la route qui conduisait au vieux village de Saint-Ronan.

Après un moment d’hésitation, Mowbray conclut qu’elle avait plutôt adopté ce dernier parti. Il monta sur le cheval qu’on lui avait amené suivant ses ordres, et donnant de vigoureux coups d’éperon à l’animal, qui d’abord ne semblait pas trop disposé à descendre dans le torrent dont le cours était extrêmement rapide, il gagna heureusement la rive opposée, grâce à la vigueur de son coursier, quoique l’eau montât jusqu’au pommeau de la selle. Alors il galopa vers le vieux village, résolu, s’il n’y trouvait pas de nouvelles de sa sœur, à répandre l’alarme aux environs. Nous l’abandonnerons pour le moment à cet état d’incertitude, afin d’apprendre au lecteur la réalité des malheurs qu’il n’avait que trop bien prévus.


CHAPITRE XXXVIII.

LA CATASTROPHE.


Quel est ce spectre blanc qui erre pendant la tempête ? car jamais on ne vit une fille de ce monde choisir un pareil temps, un pareil lieu pour conter ses chagrins.
Ancienne Comédie.


Chagrin, confusion et terreur, tout s’était réuni pour accabler la malheureuse Clara Mowbray au moment où elle quitta son frère, après la triste et orageuse entrevue que nous avons eue à raconter dans un précédent chapitre. Depuis des années, toute son existence, toutes ses pensées s’étaient renfermées dans la terrible appréhension d’une découverte fatale, et l’heure tant redoutée venait de sonner pour elle. L’extrême violence de son frère, la lutte de ses propres passions, tout se réunit pour exagérer ses terreurs : il ne lui resta plus que cet instinct aveugle qui présente la fuite comme le meilleur expédient dans le péril.

Il nous serait impossible de retracer exactement la course de cette malheureuse jeune femme. Seulement, il est probable qu’elle s’enfuit du château de Shaws en entendant arriver la voiture de M. Touchwood, qu’elle put prendre pour celle du lord Étherington ; et ainsi, pendant que Mowbray se rassurait déjà par la perspective plus heureuse que le récit du voyageur semblait ouvrir, sa sœur luttait contre la pluie et les ténèbres, au milieu des difficultés et des périls que présentait la route de la montagne. Les obstacles étaient si grands qu’ils auraient dû épuiser les forces d’une dame élevée plus délicatement ; mais les promenades solitaires de Clara l’avaient aguerrie contre la fatigue et les excursions nocturnes, et les causes de profonde terreur qui l’obligeaient à fuir la rendaient insensible aux dangers du chemin. Elle avait donc passé par le pavillon, comme le démontrait le gant qu’elle y avait laissé, puis traversé le Pont-Bruyant.

Il est probable que le courage et les forces de Clara commencèrent un peu à faiblir lorsqu’elle se fut avancée jusqu’à une certaine distance sur la route du vieux village, car elle s’était arrêtée à la cabane solitaire, habitée par la vieille pauvresse qui avait quelque temps donné asile à Hannah Irwin, repentante et prête à mourir. Elle y frappa comme en convint l’habitante de la cabane, qui avoua même l’avoir entendue soupirer amèrement, mais qui allégua, pour s’excuser de ne pas lui avoir ouvert, qu’elle avait cru que c’était une illusion de Satan. Il est à supposer que la malheureuse fugitive, après ce refus, ne chercha plus ni à exciter la compassion, ni à obtenir un asile, avant d’être arrivée au presbytère de M, Cargill, dont une fenêtre était encore éclairée, pour un motif qui exige quelque explication.

Le lecteur connaît les raisons qui portèrent Bulmer, comte titulaire d’Étherington, à éloigner du pays le seul individu qui pût rendre témoignage de la trahison qu’il avait accomplie à l’égard de l’infortunée Clara Mowbray. Sur trois personnes présentes au mariage, il savait que le ministre avait été complètement trompé ; il imaginait que Solmes lui était exclusivement dévoué : il pensait donc avec raison que, s’il pouvait se débarrasser d’Hannah Irwin, toute preuve de son crime serait anéantie. C’est pourquoi son agent Solmes, ainsi qu’on peut s’en souvenir, avait reçu l’ordre de l’éloigner sans perdre de temps, et il avait rapporté à son maître qu’il avait parfaitement réussi.

Mais Solmes, depuis qu’il était tombé sous l’influence de Touchwood, s’occupait constamment à empêcher l’exécution des plans qu’il paraissait seconder avec une activité sans pareille. Ainsi, aussitôt que Touchwood sut que Tyrrel avait écrit à la maison de commerce de lui envoyer les pièces importantes confiées par le feu comte d’Étherington, il écrivit de son côté qu’on n’envoyât que des copies, et déjoua de la sorte le projet de Bulmer qui voulait détruire ces titres. Par la même raison, lorsque Solmes lui annonça que son maître souhaitait ardemment voir Hannah hors du pays, il le chargea de faire soigneusement transporter la jeune malade au presbytère où il détermina aisément M. Cargill à lui accorder un asile temporaire. Pour l’intéresser en sa faveur, M. Touchwood informa le ministre, par un billet, que la malade pouvant faire des révélations importantes pour le repos d’une famille respectable, il passerait lui-même dans la soirée avec M. Mowbray de Saint-Ronan, juge de paix du comté, pour recevoir ses aveux ; mais, par une seconde lettre, il l’avertit qu’il ne se rendrait au presbytère que le lendemain dans la journée.

Cependant Hannah, quoiqu’elle reconnût bien dans Solmes l’ancien complice de son crime, s’était laissé conduire chez M. Cargill,

Le ministre était allé la visiter, comme il l’avait déjà fait plusieurs fois pendant qu’elle résidait dans les environs, et avait recommandé qu’on prît grand soin d’elle. Durant le jour, elle parut mieux ; mais vers minuit la fièvre redoubla d’intensité, et la femme qui la veillait vint annoncer au ministre qu’elle doutait fort que la malade pût aller jusqu’au matin ; qu’elle paraissait avoir quelque chose qui lui pesait sur le cœur, et qu’elle désirait s’en débarrasser avant de mourir ou de perdre connaissance. Comprenant, d’après les divers avis de son ami, M. Touchwood, qu’il s’agissait d’une affaire extrêmement importante, il sentit qu’il fallait appeler un homme de l’art. Il envoya donc un domestique aux Eaux chercher le docteur Quackleben, et une de ses servantes, qui vantait le savoir-faire de mistress Dods autour du lit d’un malade, alla réclamer l’assistance de la bonne femme, qui n’avait pas coutume de la refuser quand elle pouvait être utile. L’émissaire mâle ne réussit pas dans sa mission, car il ne trouva point le docteur, ou plutôt il le trouva trop occupé pour venir soigner une pauvresse ; mais l’ambassadeur femelle fut plus heureux : la bonne vieille hôtesse, qui n’était pas encore au lit malgré l’heure avancée, car l’absence inattendue de M. Touchwood l’inquiétait, murmura un peu sur la fantaisie qu’avait eue le ministre de recevoir chez lui une mendiante ; puis prenant son manteau, son capuchon et ses patins, elle se mit en route avec toute la hâte du bon Samaritain, précédée d’une de ses servantes qui portait une lanterne, et laissant l’autre pour garder la maison et servir M. Tyrrel, qui avait promis d’attendre M. Touchwood avant de se coucher.

Mais avant que dame Meg fût arrivée au presbytère, la malade avait envoyé dire à M. Cargill de venir la trouver, et l’avait prié d’écrire sa confession, tandis qu’elle avait encore assez de vie et de force pour la faire. Le ministre voulut lui adresser quelques paroles de consolation spirituelle, mais, elle l’interrompit avec un air d’impatience.

« Ne perdons pas de temps, s’écria-t-elle ; laissez-moi confesser ce que j’ai à vous dire, et le signer de ma main. J’avais commencé à faire ces aveux à d’autres personnes ; mais je me réjouis de n’avoir pas continué, car je vous connais, Josiah Cargill, quoique vous m’ayez depuis long-temps oubliée. — C’est possible, répliqua le ministre, mais je ne me souviens aucunement de vous. — Vous avez pourtant connu jadis Hannah Irwin, dit la malade, compagne et parente de miss Mowbray ; elle accompagnait cette pauvre Clara, la nuit où celle-ci se maria dans l’église de Saint-Ronan. — Voulez-vous dire que vous êtes cette personne même ? » répliqua Cargill en levant la lumière de façon à éclairer la figure de la malade, je ne puis le croire. — Non ?… vous prétendez ne pas vous souvenir de moi ; mais si je vous disais combien de fois vous avez refusé d’accomplir en secret la cérémonie qu’on vous demandait ; combien de fois vous avez allégué que c’était agir contrairement aux règles canoniques ; si je vous rappelais l’argument qui fit enfin impression sur vous, et votre intention de faire l’aveu de votre transgression à vos confrères de la cour ecclésiastique, pour exposer vos excuses, et de vous soumettre à leur censure que vous disiez ne pouvoir être légère… vous reconnaîtriez alors que, dans la voix d’une mendiante, vous entendez celle de l’artificieuse, de la gaie, de l’élégante Hannah Irwin. — J’en conviens, ces preuves sont indubitables, et je crois que vous êtes réellement celle dont vous prenez le nom. — Voici donc un pas pénible de fait ; écoutez la suite. Et d’abord, sachez que la raison qui sut vous déterminer à nous prêter votre saint ministère, et qui vous fut alléguée par un jeune homme que vous connaissiez sous le nom de Francis Tyrrel, quoiqu’il n’eût droit qu’à se nommer Valentin Bulmer ; cette raison, dis-je, n’était qu’une basse et grossière calomnie. Sachez encore que je fus la coupable confidente du faux Francis Tyrrel. Clara aimait le véritable. Lors de la fatale cérémonie, elle fut trompée aussi bien que vous, et je fus, moi, la misérable qui contribua principalement à la réussite de cette ruse diabolique… Vous avez horreur de moi, monsieur Cargill ; mais je n’agissais que d’après les instigations de cet infâme Bulmer. Ce monstre réussit à me faire épouser un homme qu’on me fit croire riche, et qui n’était qu’un misérable par qui je fus pillée, maltraitée, vendue… Mais écoutez, il y a quelqu’un ici, j’en suis sûre : j’ai déjà entendu plusieurs fois soupirer, tressaillir. — Vous perdrez la raison en vous abandonnant à des idées semblables ; calmez-vous, parlez, et pour une fois du moins dites la vérité. — Je la dirai, car elle satisfera ma haine contre l’infâme qui, après m’avoir ravi ma vertu, me rendit le jouet et la victime du dernier des hommes. C’est pour démasquer ce Bulmer que je suis venue ici ; car, en apprenant qu’il recommençait à faire la cour à Clara, j ai résolu d’aller tout dire à son frère, et c’est cette résolution qui m’a amenée en ces lieux. Après avoir causé tant de malheurs à mon infortunée parente, j’ai voulu lui épargner du moins un malheur plus grand que tous les autres, celui d’épouser ce Bulmer. Clara Mowbray doit donc me pardonner, puisque le mal que je lui ai fait était inévitable, tandis que le bien qu’elle a reçu de moi a été volontaire. Il faut que je la voie, monsieur Cargill, que je la voie avant de mourir… il m’est impossible de prier avant de la voir, impossible d’écouter un mot de vos pieuses exhortations sans l’avoir vue. Mais comment puis-je espérer mon pardon de… »

Elle tressaillit à ces mots en poussant un faible cri, car les rideaux du lit, du côté opposé à celui où était Cargill, s’ouvrirent lentement, tirés par une main débile, et la figure de Clara Mowbray, ses vêtements et ses longs cheveux dégouttants de pluie, se montra entre les deux rideaux. La mourante se leva sur son séant, les yeux lui sortaient de la tête, ses lèvres tremblaient, ses mains amaigries s’attachaient aux couvertures ; elle paraissait aussi épouvantée que si sa confession eût évoqué l’ombre de l’amie qu elle avait eu le malheur de trahir.

« Hannah Irwin, » dit Clara d’une voix aussi douce que de coutume, « mon ancienne amie, qui devîntes mon ennemie sans que je vous eusse provoquée, recourez à celui qui a des pardons pour nous tous : recourez à lui avec confiance, car je vous pardonne aussi véritablement que si vous ne m’aviez causé aucun mal, aussi véritablement que je désire mon propre pardon. Adieu !… adieu !… »

Elle sortit de la chambre avant que le ministre pût se convaincre qu’il n’avait pas vu un fantôme. Il descendit précipitamment l’escalier, appela au secours ; mais personne ne voulut lui répondre, car les gémissements rauques et profonds de la malade persuadèrent à tout le monde qu’elle rendait le dernier soupir. Mistress Dods et sa servante se précipitèrent dans l’appartement pour voir mourir Hannah Irwin, qui mourut en effet peu d’instants après.

Elle venait à peine d expirer, que la seconde servante de Meg, qui était restée à l’auberge, vint, d’un air qui marquait une profonde terreur, informer sa maîtresse qu’une dame était entrée dans la maison comme une ombre, et se mourait dans la chambre de M. Tyrrel, événement que nous allons raconter.

Dans l’état irrégulier où se trouvait l’esprit de miss Mowbray, un choc moins violent que celui qu’elle avait reçu par suite des violences arbitraires de son frère, joint aux fatigues, aux dangers et aux frayeurs de son excursion nocturne, aurait suffi pour épuiser ses facultés, tant physiques que morales. Nous avons déjà dit que la lumière qui brillait à une fenêtre du presbytère avait probablement attiré son attention ; et, dans la confusion où se trouvait alors cette maison qui n’était jamais remarquable pour l’ordre, elle monta aisément l’escalier, pénétra dans la chambre de la malade sans être aperçue, et put entendre la confession d’Hannah Irwin, confession plus que suffisante pour aggraver encore le désordre de son esprit.

Nous n’avons aucun moyen de savoir si elle cherchait réellement Tyrrel, ou si ce fut, comme dans le premier cas, une fenêtre encore éclairée tandis que tout était obscurité à l’entour, qui l’attira ; mais elle arriva bientôt près de son malheureux amant, alors occupé à écrire, et qui voyant tout-à-coup un objet se réfléchir dans un large et antique miroir suspendu en face de lui, leva les yeux, et aperçut Clara tenant à la main une lumière qu’elle avait prise dans le corridor. Il demeura un instant les yeux fixés sur cette effrayante image, avant d’oser retourner la tête vers l’objet lui-même. Quand il se tourna enfin, le visage pâle et impassible de la malheureuse lui fit presque croire qu’il voyait une apparition, et il frissonna lorsque, se penchant vers lui et lui prenant la main : « Venez, » dit-elle, d’une voix saccadée, « oh ! venez vite, mon frère nous poursuit pour nous tuer tous deux… Venez, Tyrrel, fuyons… nous ne l’échapperons pas aisément… Hannah Irwin a déjà pris les devants… mais s’il nous rejoint, je ne veux plus que vous vous battiez, il faut me le promettre, Tyrrel… nous n’avons eu déjà que trop de combats… vous serez sage à l’avenir. — Clara Mowbray, s’écria Tyrrel, hélas ! est-il possible ? Arrêtez, ne vous éloignez pas… (car elle se détournait pour partir) arrêtez ! arrêtez ! asseyez-vous ! — Il faut que je parte, répondit-elle, il le faut, on m’appelle… Hannah Irwin est allée en avant pour tout dire, et je dois la rejoindre. Ne viendrez-vous pas avec moi ?… oh ! si vous m’arrêtez de force, je sais qu’il faut que je m’assoie… mais malgré tout, vous ne pourrez pas me retenir. »

Suivit un accès convulsif qui sembla révéler par sa violence qu’elle était appelée en effet à faire le dernier et sombre voyage. La servante qui arriva enfin, après que Tyrrel eut long-temps crié, s’enfuit épouvantée de la scène dont elle fut témoin, et alla porter l’alarme à la maison du ministre.

La vieille aubergiste fut donc forcée de quitter un spectacle de douleur pour en venir voir un autre. Lorsqu’elle arriva chez elle, quel fut son étonnement d’y trouver la fille d’une maison qu’elle avait toujours aimée, dans un état d’anéantissement presque complet, et soignée par Tyrrel dont l’esprit ne semblait pas moins troublé que celui de la malheureuse patiente. « Monsieur Tyrrel, lui dit-elle, ce n’est pas ici la place des hommes… il faut vous lever et passer dans une autre pièce. » Le pauvre Tyrrel eut beau réclamer contre cette décision, il fallut obéir ; mais il ne se retira qu à condition que mistress Dods viendrait de demi-heure en demi-heure lui donner des nouvelles de Clara. Les choses se passèrent de la sorte jusqu’au lendemain matin, la malade présentant tour à tour des chances de vie ou des symptômes de mort. Mais, hélas ! après un intervalle plus long que ceux qu’elle mettait d’ordinaire entre ses visites, l’hôtesse entra d’un air grave et soucieux.

« M. Tyrrel, vous êtes homme et chrétien ! » tels furent les seuls mots qu’elle prononça. Mais Tyrrel n’en comprit que trop bien le sens, et se précipitant dans la chambre où son amante était couchée, il la trouva morte et déjà froide. « Je la vengerai, » s’écria-t-il ; et descendant l’escalier avec précipitation, il allait sortir de l’auberge lorsqu’il fut arrêté par Touchwood qui descendait de voiture, portant sur sa figure un air de sombre anxiété qui ne lui était pas habituel. « Où allez vous ? où allez-vous ? » demanda-t-il à Tyrrel, en le saisissant par le bras, et en le retenant de force. « À la vengeance ! à la vengeance ! lâchez-moi, je vous en conjure, je suis capable de tout. — La vengeance appartient à Dieu et son coup est frappé… Par ici, par ici, » continua-t il, et il entraîna Tyrrel dans la maison. « Sachez, lui dit-il alors, que Mowbray de Saint-Ronan est allé sur le terrain avec Bulmer, il y a moins d’une heure, et qu’il l’a tué sur place. — Tué, qui ? — Valentin Bulmer, comte titulaire d’Étherington. — Vous apportez des nouvelles de mort dans une maison de mort, répliqua Tyrrel, et il n’y a rien au monde qui doive me faire supporter la vie. »


CHAPITRE XXXIX et dernier.

CONCLUSION.


Nous approchons de notre dénoûment, car ce qui va suivre n’est que le récit de tristes et constantes misères. Des rochers à pic et des rives escarpées prêtent à la peinture, aussi bien que des malheurs subits, de noirs complots et d’étranges aventures. Mais qui voudrait peindre l’obscur et brumeux marécage dans toute l’étendue de son immense désolation ?
Vieille comédie.


Lorsque Mowbray traversa le ruisseau, comme nous l’avons déjà raconté, son esprit était dans cet état d’égarement et d’incertitude où l’on cherche un motif quelconque d’exhaler la rage qui bouillonne intérieurement comme un volcan avant l’éruption. Soudain plusieurs coups de feu, suivis d’éclats de rire et de voix bruyantes, lui rappelèrent qu’il avait promis de venir en ce lieu écarté et à cette heure, décider un pari à qui tirerait le mieux au pistolet, pari dans lequel le prétendu comte d’Étherington, Jekill et le capitaine Mac Turc, à qui un pareil passe-temps était singulièrement agréable, se trouvaient parties intéressées aussi bien que lui-même. Cette occasion de se venger de l’homme qu’il regardait comme l’auteur des infortunes de sa sœur fut, dans l’état où se trouvait alors son esprit, beaucoup trop tentante pour qu’il y renonçât. Faisant sentir l’éperon à son cheval, il arriva bientôt, en traversant le taillis, à la petite clairière où il trouva les parieurs qui, désespérant de le voir venir, avaient déjà commencé leur amusement. Des cris de joie retentirent aussitôt qu’il parut.

« Voici enfin Mowbray ; et de par Dieu ! l’eau coule de ses habits comme d’un arrosoir, dit le capitaine Mac Turc. — Je ne le crains pas, » dit Étherington, que nous pouvons continuer à nommer ainsi ; « il a couru trop vite pour avoir la main sûre. — C’est ce que nous allons bientôt voir, milord Étherington, ou plutôt monsieur Valentin Bulmer, » répliqua Mowbray, descendant de son cheval et l’attachant par la bride à un arbre.

« Que voulez-vous dire, monsieur Mowbray ? » reprit Étherington en se redressant, tandis que Jekill et le capitaine Mac Turc se regardaient l’un l’autre avec surprise.

« Je veux dire, monsieur, que vous êtes un misérable et un imposteur, qui avez pris un nom qui ne vous appartient pas. — Ceci, monsieur Mowbray, est une insulte que je ne puis porter plus loin que cet endroit même. — Si votre dessein eût été de vous retirer avec cela, je vous aurais encore donné à porter quelque chose de plus lourd. — Assez, assez, mon cher monsieur ; pas n’est besoin de faire sentir l’éperon à un cheval prêt à courir… Jekill, voulez-vous avoir la bonté d’être mon second dans cette affaire ? — Certainement, milord. — Et comme il me semble n’y avoir aucune chance d’arranger les choses à l’amiable, dit le pacifique Mac Turc, je m’estimerai heureux, de par le diable ! de seconder mon digne ami, monsieur Mowbray de Saint-Ronan, de ma présence et de mes avis… Quel bonheur que nous nous soyons trouvés ici avec les armes nécessaires ! car il eût été très désagréable pour vous de remettre à demain une pareille affaire faute de témoins. — Je voudrais savoir d’abord, dit Jekill, d’où provient cette inimitié si soudaine. — De rien, dit Étheringlon, à moins qu’on n’ait découvert la pie au nid. M. Mowbray sait que sa sœur a toujours joué le rôle de folle, et il a sans doute entendu dire qu’elle a fait dans son temps… quelque folie. — O crimina ! s’écria le capitaine Mac Turc, mon cher major Jekill, chargeons les armes et mesurons le terrain ; car, sur mon âme, s’ils continuent cet échange de douceurs, il n’y aura que les deux bouts d’un mouchoir qui puissent les satisfaire… goddam ! »

Les deux témoins, mus par ces intentions amicales, se hâtèrent de mesurer le terrain. Chacun des deux adversaires passait pour excellent tireur, et le capitaine Mac Turc offrit à Jekill de parier une bouteille qu’ils tomberaient tous deux au premier feu. L’événement prouva qu’il ne se trompait guère ; car la balle de lord Étherington effleura la tempe de Mowbray, à la minute même où celle de Mowbray lui traversait le cœur. Il sauta à deux pieds de terre, et retomba mort, Mowbray demeura immobile comme une colonne de granit, le bras pendant à son côté, et sa main retenant encore l’arme fatale qui fumait par la lumière et le canon… Jekill courut soutenir et relever son ami, tandis que le capitaine Mac Turc, après avoir mis ses lunettes, posa un genou en terre pour le regarder en face. « Nous aurions dû avoir ici le docteur Quackleben, » dit-il en essuyant les verres de ses lunettes et en les remettant dans leur étui de chagrin, « quoique ce n’eût été que pour la forme ; car il est aussi mort qu’un vieux canon crevé, le pauvre garçon !… Allons, Mowbray, mon ami, dit-il en le prenant par le bras, il faut que nous décampions vite, avant qu’il nous arrive pire. J’ai là un excellent petit bidet, et vous avez votre cheval : rendons-nous d’abord à Marchthorn… Major Jekill, je vous souhaite le bonjour ; voulez-vous mon parapluie pour retourner à l’hôtel ? car il me semble que le temps est à la pluie. »

Mowbray n’avait guère fait plus d’une centaine de pas avec son guide et compagnon, lorsqu’il s’arrêta tout-à-coup et refusa d’aller plus loin avant d’avoir appris ce qu’était devenue Clara. Le capitaine commençait à trouver qu’il avait une tête un peu dure à mener, lorsque, tandis qu’ils discutaient ensemble, passa M. Touchwood dans sa chaise de poste. Aussitôt qu’il reconnut Mowbray, il fit arrêter la voiture pour lui apprendre que sa sœur était au vieux village : et il le savait pour avoir vu à Marchthorn le messager qu’on avait envoyé chercher les secours de l’art, lesquels secours ne pouvaient être prêtés par l’Esculape du lieu, le docteur Quackleben, attendu qu’il avait épousé, le matin même, mistress Blower, et qu’il était parti, suivant l’usage, pour faire son voyage de noces.

En retour de cette nouvelle, le capitaine Mac Turc communiqua à M. Touchwood la mort du comte d’Étherington. Le vieillard les pressa vivement de prendre la fuite, leur en fournit les moyens en espèces sonnantes, s’engagea à faire donner toute espèce de secours et de soins à la malheureuse jeune fille, et représenta à Mowbray que, s’il demeurait dans le voisinage, une prison le séparerait bientôt de Clara. Mowbray et son compagnon se dirigèrent alors en toute hâte vers le sud, gagnèrent Londres sans accident, et de là passèrent ensemble dans la Péninsule, où la guerre était alors des plus chaudes.

Il nous reste peu de chose à dire. M. Touchwood vit encore, formant des plans qui n’ont aucun objet, et accumulant une fortune dont personne ne semble devoir hériter. Le vieillard a, plus d’une fois, voulu faire de Tyrrel son héritier et son ami ; mais aussitôt que cette intention a été connue de Tyrrel, il a quitté le pays, et depuis ce temps on n’en a point entendu parler, quoique pour posséder le titre et les domaines d’Étherington il n’ait qu’à se présenter. L’opinion de plusieurs personnes est qu’il est entré dans une mission de frères moraves, à laquelle il avait déjà consacré des sommes énormes.

Depuis le départ de Tyrrel, personne ne peut deviner ce que le vieux Touchwood fera de son argent. Il parle souvent des circonstances fatales qui ont contrarié ses desseins ; mais on ne peut jamais lui faire comprendre ou du moins convenir qu’elles ont été, jusqu’à un certain point, amenées par son amour pour les intrigues et les manœuvres secrètes ; la plupart des gens pensent que Mowbray de Saint-Ronan finira par être son héritier. Ce jeune homme a, dans ces derniers temps, montré une qualité qui recommande d’ordinaire à la faveur d’un parent riche, c’est-à-dire un grand soin de ce qui lui appartient déjà. L’ardeur militaire du capitaine Mac Turc s’est réveillée à l’odeur de la poudre à canon, et le vieux soldat a réussi non seulement à rentrer dans un corps avec paie entière, mais encore à décider son compagnon à servir quelque temps comme volontaire. Celui-ci a ensuite obtenu une commission d’officier : et quelle différence frappante entre la conduite du jeune laird de Saint-Ronan et celle du lieutenant Mowbray ! Le premier était, comme nous savons, gai, étourdi, prodigue ; le second vivait de la pitié, avec moins que sa paie même, se refusait toujours un objet d’agrément, et parfois le nécessaire, afin de pouvoir économiser une guinée : il devenait pâle de crainte lorsqu’en quelque occasion extraordinaire il se hasardait à jouer le whist à six sous la fiche.

On peut cependant citer une occasion remarquable où M. Mowbray se départit des règles d’économie qui le guidaient toujours. Il racheta pour une somme considérable le terrain par lui vendu, sur lequel on avait construit l’hôtel de Fox, et diverses autres maisons autour de la source de Saint-Ronan. Puis il en ordonna la démolition complète, et ne voulut souffrir sur ses domaines aucune auberge, à l’exception de celle de mistress Dods, qui règne encore en souveraine ; mais le caractère de la vieille hôtesse n’a été nullement amélioré ni par le temps ni par l’absence complète d’auberges rivales.

Pourquoi M. Mowbray, avec ses nouvelles habitudes d’économie, détruisit-il ainsi une propriété qui aurait pu être d’un rapport considérable ? c’est ce que personne ne pourrait dire avec certitude. Les uns prétendent qu’il se rappelait ses anciennes folies ; les autres, qu’il voyait dans ces bâtiments la cause des infortunes de sa sœur. Le vulgaire assure que l’ombre de lord Étherington avait été vue dans la salle de bal, et les savants parlent de l’association des idées. Mais tout se réduit à dire que M. Mowbray était assez riche pour satisfaire ses goûts, et que telle avait été son humeur.

Les eaux sont rentrées dans leur obscurité première : lions et lionnes avec toutes les bêtes de leur suite, élégants et bas-bleus, musiciens et danseurs, peintres et amateurs, auteurs et critiques, dispersés comme des pigeons par la démolition du colombier, ont cherché d’autres théâtres d’amusements et de plaisirs, et ont abandonné les Eaux de Saint-Ronan.



  1. Allusion à un conte oriental. a. m.
  2. Passing tourist, dit le texte, mot anglais qui exprime les voyageurs en tournée fréquente, tantôt d’un côté, tantôt de l’autre. a. m.
  3. Rivière d’Écosse. a. m.
  4. Voyez la ballade du roi Estmere, dans les Reliques de Percy.
  5. Figure littéralement traduite.
  6. The clergyman’s manse, c’est-à-dire le presbytère ; dénomination encore usitée en Écosse. a. m.
  7. Locution anglaise, pour : lorsque le vent changea.
  8. Auld lang syne, dit le texte ; refrain d’une chanson de Burns. a. m.
  9. On sait que les grades s’achètent encore dans l’armée britannique. a. m.
  10. Meg, abréviation populaire de Marguerite.
  11. Cherchez un autre gîte. a. m.
  12. Les Écossais ne passent point pour être aussi propres que les Anglais. a. m.
  13. On sait que le schelling vaut 1 fr. 20 cent. a. m.
  14. C’est-à-dire, 1 fr 80 cent. a. m.
  15. God damned ! Dieu vous damne ; c’est une des malédictions employées par l’Anglais mécontent. a. m.
  16. Personnage de la pièce de Goldsmith, She stoops to conquer. a. m.
  17. Fish-women, dit le texte ; ce que nous n’avons pas osé traduire par une autre expression du goût de Vadé, celle de poissarde. a. m.
  18. Her back was worse than her bite, c’est-à-dire qu’elle aboyait plus qu’elle ne mordait. a. m.
  19. Luckie, en écossais, signifie mère : c’est donc la mère Dods. a. m.
  20. Meg Dorts, expressions écossaises, qui veulent dire en anglais Mistriss Scornful, et en français, Madame la Dédaigneuse. a. m.
  21. La pinte d’Écosse est plus grande que la pinte anglaise. a. m.
  22. Parritch ou porridge, espèce de pouding écossais de gruau ou de farine d’avoine. a. m.
  23. Principale rue de la ville vieille d’Édimbourg. a. m.
  24. Personnage d’un drame de Shakspeare. C’est chez cette femme aubergiste que Shakspeare a placé la scène des orgies de Falstaff et de ses compagnons. a. m.
  25. Personnage du livre en prose de John Bunyan, ayant pour titre The Pilgrim’s Progress. a. m.
  26. Bagmen, dit le texte, pour signifier un homme voyageant à cheval avec une valise. Bagman, singulier de bagmen, est un terme de mépris pour désigner un commis voyageur. a. m.
  27. Ghost or no ghost, c’est-à-dire revenant ou non revenant. Ceci est une allusion à une superstition du peuple écossais : on croit que celui qui adresse la parole à un revenant avant d’être interpellé par lui court le risque de mourir avant la fin de l’année. a. m.
  28. Beltane, dit le texte ; ancien mot écossais pour désigner la Pentecôte. a. m.
  29. Cette pénitence, qui a lieu sur le cutty-stood ou black-stood (petit tabouret ou tabouret noir) dans l’église, était infligée en Écosse aux jeunes filles enceintes avant le mariage. a. m.
  30. Nabab ou nabod, titre de prince indou ; on l’applique aux Anglais qui reviennent de l’Inde avec une grande fortune. a. m.
  31. Mutchkin, mesure écossaise. a. m.
  32. Fondatrice d’une secte dont les membres prennent le nom de Buchanites ; c’était la copie de cette Joanna Southcole, qui devait revenir long-temps après sa mort et marcher à la tête de ses disciples sur la route de Jérusalem. a. m.
  33. Lieu où J.-C. envoya un paralytique se plonger, afin de guérir. a. m.
  34. Espèce de prêtres druides du temps d’Ossian. a. m.
  35. Windywa, écossisme, signifiant demeure venteuse ; et Air-Castle, château d’air, c’est-à-dire aéré. a. m.
  36. Deux poètes écossais. a. m.
  37. Pigeon holes, trou de pigeon ; on donne ce nom en anglais aux compartiments d’un casier. a. m.
  38. Bind veut dire serré, et loose, libre, sans lien. a. m.
  39. Commissary court, cour qui prononce sur les divorces et les promesses de mariage en Écosse. a. m.
  40. Welsh rabbit veut dire littéralement, lapin du pays de Galles ; mais ici cette expression désigne la rôtie de pain et de fromage, dont on fait une grande consommation dans le pays de Galles. a. m.
  41. Ville d’Écosse. a. m.
  42. Cock bree, scate rumples, dit le texte ; mot à mot, soupe à la… ; scate rumples, la queue d’une raie. a. m.
  43. Meg fait ici un jeu de mots sur sketching et sketchers. Sketching veut dire esquissant, et sketchers signifie patins pour aller sur la glace. Meg dit à propos des esquisses, que ce sont des patins ordinairement faits de fer, sketchers were aye made of airn. Nous avons cru devoir supprimer cette pointe, qu’il n’eût pas été possible de rendre par un équivalent. a. m.
  44. Nash, maître des cérémonies à Bath, pour les bals ou soirées. Il y a de ces sortes de commissaires nommés par la société dans chaque ville de plaisir, comme Bath, Brighton et Cheltenham. Il faut leur avoir été présenté ; et ils doivent eux-mêmes présenter les cavaliers aux dames, qui autrement ne danseraient point avec eux. a. m.
  45. Pot valour, dit le texte, pour désigner un homme qui n’a de courage que quand il a tâté la bouteille. a. m.
  46. Par toutes sortes de voies et de moyens. a. m.
  47. Espèce de punch fait avec de l’eau-de-vie de grain. a. m.
  48. Jack Pudding, mot à mot, Jacques le Pouding : c’est ainsi qu’on appelle dans les sociétés anglaises celui qui est devenu un objet de risée, ou une espèce de bouffon qui amuse par des chants ou des contes. a. m.
  49. On donne ce nom en Angleterre aux femmes qui font leur principale occupation de la littérature. a. m.
  50. Fat, fair and fatty, allitération que l’on ne peut reproduire en français. On l’applique généralement à une des relations intimes du dernier monarque de la Grande-Bretagne.
  51. Quark en anglais signifie charlatan. a. m.
  52. Mot qui veut dire épine de Mars. a. m.
  53. Regan et Goneril, filles du roi Lear.
  54. Swift a raconté en vers ses amours avec miss Vanhorig, sous les noms de Cadenus et Vanessa. Walter Scott, romanciers célèbres.