Les Eaux de Saint-Ronan/37

Les Eaux de Saint-Ronan
Traduction par Albert Montémont.
Ménard (Œuvres de Walter Scott, volume 25p. 402-406).


CHAPITRE XXXVII.

LES RECHERCHES.


C’est une mauvaise nuit pour nager.
Shakspeare. Le roi Lear.


Il y avait une sorte d’égarement et d’incertitude dans les idées de Mowbray, lorsqu’il s’éveilla d’un sommeil fiévreux le matin qui suivit cette mémorable entrevue. La crainte que sa sœur, qu’il aimait en réalité autant qu’il était capable d’aimer quelque chose, ne l’eût déshonoré lui et son nom, et l’horrible souvenir de leur dernier entretien, furent les premières pensées qui, au réveil, frappèrent son imagination. Vint ensuite le récit de Touchwood, qui justifiait Clara ; et il se persuada ou chercha à se persuader qu’elle avait compris l’accusation qu’il avait portée contre elle, comme se rapportant à son attachement pour Tyrrel et aux fatales conséquences de cet attachement. Il douta bientôt qu’elle eût pu commettre une semblable méprise, et il craignit qu’elle n’eût été retenue par d’autres motifs que sa répugnance à confesser la vile supercherie que Bulmer avait employée à son égard ; enfin il s’affermit dans sa première et rassurante opinion, en se rappelant qu’épouvantée comme elle l’était à l’idée d’épouser l’homme qu’il lui proposait, elle devait avoir cru qu’elle achèverait sa propre ruine, si elle lui donnait connaissance du mariage clandestin.

« Oui oh ! oui ! se dit-il à lui-même, elle a dû penser que cette histoire me rendrait plus empressé à prendre les intérêts de ce misérable, comme le meilleur moyen d’étouffer cette déplorable affaire ; et ma foi ! elle ne conjecturait pas à faux, car s’il eût été réellement comte d’Étherington, je ne vois pas ce qu’elle aurait pu faire de mieux. Mais ce titre de comte ne lui appartient pas, et je me contenterai de l’assommer à coups de bâton aussitôt que je serai parvenu à me soustraire à la surveillance de ce vieux brouillon, qui veut toujours faire à sa guise… Mais que résoudre à l’égard de Clara ? Ce prétendu mariage n’est qu’une niaiserie, et les deux parties doivent être dégagées. Elle aime ce grave monsieur qui, après tout, se trouve être le rejeton du vieil arbre… mais je ne l’aime guère, moi, quoiqu’il y ait quelque chose en lui qui sente le lord. Bien certainement un peintre vagabond ne l’aurait pas déterminée à un mariage secret. Elle peut l’épouser si la loi ne s’y oppose pas… Alors elle aurait le comté, le domaine d’Oakendale, celui de Nettlewood, tout enfin… Corbleu ! nous serions les gagnants, cette fois ! Mais, sur ma parole, la première chose que j’aie à espérer, c’est que toute cette histoire soit vraie ; car elle m’arrive par un canal qui m’est suspect. Je vais aller trouver Clara… obtenir d’elle la vérité, puis je réfléchirai à ce que je dois faire. »

Après s’être habillé, le jeune laird de Saint-Ronan descendit dans la salle où ils avaient soupé la veille, et où le déjeuner était déjà servi. Ne voyant point sa sœur, il fit appeler la femme de chambre de miss Mowbray, et lui demanda si sa maîtresse n’était pas encore levée.

« Non, jusqu’à présent, elle n’a pas sonné du moins, répondit-elle. — Elle est moins matinale que d’habitude, dit Mowbray, mais elle n’a pas bien reposé la nuit dernière. Marthe, allez lui dire de se lever sur-le-champ. J’ai d’excellentes nouvelles à lui apprendre… si elle a la migraine, je monterai les lui dire avant qu’elle se lève… Allez comme l’éclair. »

Marthe alla, mais revint au bout de deux minutes, annonçant qu’elle avait eu beau frapper, que sa maîtresse ne l’avait pas entendue. Mowbray s’élança du fauteuil où il s’était jeté, traversa le corridor en courant, et frappa vigoureusement à la porte de sa sœur, mais sans obtenir de réponse. Ce fut aussi vainement qu’il l’appela à plusieurs reprises ; enfin, désespéré de ne pas entendre le moindre bruit dans la chambre, il voulut ouvrir la porte, mais elle était fermée à l’intérieur. Après avoir encore appelé, supplié, « Personne ne bouge, » dit-il à la femme de chambre, que venait de rejoindre M. Touchwood. Celle-ci, après le premier instant de confusion, se rappela enfin qu’un escalier dérobé conduisait de chez sa maîtresse dans le jardin, et dit qu’elle pouvait être sortie par cette issue.

« Sortie ! » s’écria Mowbray, dont l’inquiétude s’accrut encore en voyant l’épais brouillard ou plutôt la petite pluie qui obscurcissait une matinée de novembre ; « sortie, répliqua-t-il, et par un temps semblable !… Mais nous pouvons pénétrer dans sa chambre par l’escalier dérobé. »

En parlant ainsi, et laissant son hôte libre de rester ou de le suivre, il traversa le jardin en toute hâte, trouva la porte de l’escalier ouverte, monta à l’appartement de sa sœur ; mais elle n’y était pas, et il fut aisé de reconnaître qu’elle ne s’était ni déshabillée, ni couchée de la nuit. Se frappant le front dans un accès de désespoir, il jeta un second regard autour de la chambre, redescendit brusquement au jardin, et faillit renverser M. Touchwood qu’il rencontra sur son passage, et qui l’avait suivi, quoique d’assez loin, par civilité. Le vieux nabab proposa de se rendre aux Eaux, disant que miss Clara y était peut-être allée ; Mowbray accepta cette offre bienveillante, autant pour se débarrasser de l’importun que pour tout autre motif. Il prit le chemin le plus court pour se rendre à une petite porte de derrière qui ouvrait sur un petit bois taillis, à travers lequel Clara s’était fait percer une allée pour parvenir plus aisément à un petit pavillon construit en branches non façonnées et couvert de plantes grimpantes. En parcourant le jardin, il rencontra le jardinier, vieux serviteur de la maison, et lui demanda s’il avait vu sa sœur ? — « Oui vraiment. — Et quand cela ? — Mais hier. » Maudissant la stupidité du vieillard, il courut vers la porte qui conduisait à ce qu’on appelait la promenade de miss Clara. Deux ou trois domestiques, se parlant à voix basse, et la douleur, la crainte sur le visage, suivaient leur maître, désireux qu’on employât leurs services, mais n’osant les proposer au malheureux jeune homme.

À la petite porte il trouva enfin des traces de celle qu’il cherchait ; le passe-partout de Clara était resté dans la serrure, il était évident qu’elle avait passé par là ; mais à quelle heure, dans quel dessein ? Mowbray n’osait le conjecturer. Le chemin, après avoir traversé pendant un quart de mille environ un grand bois de chênes et de sycomores, aboutissait à un large ruisseau, et là devenait rocailleux et escarpé, difficile pour une personne faible, effrayant pour quiconque avait les nerfs sensibles. Les tentations que cet endroit dangereux pouvaient offrir à un esprit au désespoir frappèrent Mowbray en ce moment. Il s’arrêta un instant pour reprendre haleine et dissiper les horribles pressentiments qui l’assiégeaient. Ses domestiques étaient dans les mêmes inquiétudes. En ce moment ils entendirent la voix du vieux jardinier qui criait derrière eux :

« Maître ! maître, monsieur de Saint-Ronan, j’ai trouvé… j’ai trouvé… — Avez-vous trouvé ma sœur ? » demanda Mowbray respirant à peine.

« Non, " répondit le vieillard après s’être laissé long-temps questionner ; « je n’ai pas trouvé miss Clara, mais j’ai trouvé quelque chose que vous seriez bien fâché d’avoir perdu, votre superbe couteau de chasse »

À ces mots il remit cette arme entre les mains du jeune laird ; qui se rappelant dans quelles circonstances il l’avait jeté par la fenêtre le soir précédent, et ne prévoyant que trop bien les conséquences de cette scène, proféra une imprécation et le lança au milieu du ruisseau. Les domestiques se regardèrent les uns les autres, et connaissant le prix qu’il attachait à ce couteau, ils ne doutèrent plus que son inquiétude à l’égard de sa sœur ne lui eût momentanément troublé la raison. Il vit leurs regards interdits et confus ; et reprenant autant que possible son sang froid, il commanda à Marthe et aux autres servantes de parcourir les différentes allées de l’autre côté du château, et enfin il recommanda à Patrick de sonner la cloche qui rappellerait sans doute miss Mowbray si elle s’était laissée entraîner trop loin par la promenade. Après avoir demandé qu’on lui amenât un cheval au Pont-Bruyant, simple planche pour les piétons, ainsi nommée à cause d’une forte cascade qui se trouvait un peu au dessus, il continua seul à suivre rapidement le sentier qu’il savait être la promenade favorite de sa sœur.

Il arriva bientôt au petit pavillon, qui, à proprement parler, n’était qu’un banc perché comme une aire de faucon au sommet d’un rocher. Sur la petite table rustique, disposée en face du banc, il remarqua un des gants de sa sœur, et le saisit avidement : il était mouillé, et la veille il n’avait pas plu : il fallait donc qu’elle fût venue la nuit en cet endroit, car si elle l’y eût oublié le matin même ou dans le courant de la journée, il n’aurait pas été dans cet état. Certain que Clara était passée par ce pavillon, Mowbray prit un sentier qui descendait de l’autre côté de la montagne, et remarqua, dans un lieu où la terre était argileuse, une empreinte de pied dont la forme et la petitesse le convainquirent qu’il était sur les traces de celle qu’il cherchait. Toujours guidé par quelques vestiges semblables, il arriva enfin au Pont-Bruyant. En cet endroit, la malheureuse pouvait avoir suivi un chemin qui menait au château de Shaws à travers les bois, ou passé le pont et pris la route qui conduisait au vieux village de Saint-Ronan.

Après un moment d’hésitation, Mowbray conclut qu’elle avait plutôt adopté ce dernier parti. Il monta sur le cheval qu’on lui avait amené suivant ses ordres, et donnant de vigoureux coups d’éperon à l’animal, qui d’abord ne semblait pas trop disposé à descendre dans le torrent dont le cours était extrêmement rapide, il gagna heureusement la rive opposée, grâce à la vigueur de son coursier, quoique l’eau montât jusqu’au pommeau de la selle. Alors il galopa vers le vieux village, résolu, s’il n’y trouvait pas de nouvelles de sa sœur, à répandre l’alarme aux environs. Nous l’abandonnerons pour le moment à cet état d’incertitude, afin d’apprendre au lecteur la réalité des malheurs qu’il n’avait que trop bien prévus.